Chroniques

Géographies littéraires[Record]

  • Stéphane Inkel

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  • Stéphane Inkel
    Université Queen’s

Il est de bon ton, depuis quelques années, de pratiquer une forme de transdisciplinarité, ou du moins d’en favoriser la production à travers des centres ou des groupes réunissant des chercheurs de plusieurs disciplines. L’ouvrage de Pierre-Mathieu Le Bel, Montréal et la métropolisation. Une géographie romanesque , offre le rare exemple, à ce titre novateur et fort enrichissant, d’une étude de corpus a priori rattaché à une discipline (les études littéraires) à partir des outils conceptuels d’une autre, la géographie, rarement mise à profit pour un tel objet, démarche propre à renouveler la lecture d’un corpus par ailleurs très contemporain. Qu’est-ce donc qu’une « géographie littéraire » ? Non simplement le relevé des toponymes que l’on rencontre dans ces romans, ni même la cartographie sociale, culturelle, politique ou économique des lieux arpentés par leurs personnages, mais une étude « qui cherche à voir comment la métropolisation est exprimée dans le roman québécois contemporain, et comment cette expression littéraire permet d’en explorer les multiples significations sociales et culturelles » (14). Ne s’intéressant pas tant à la « réalité prédiscursive » qu’à la métropolisation et au Montréal qui « sont donnés à lire » (15) par un corpus donné, Pierre-Mathieu Le Bel recourt au roman pour sa faculté de poser des questions sur le rapport au lieu et pour sa capacité, « en dehors des théories établies » (26), à générer des « pratique[s] de l’espace urbain » (28) ; ce faisant, il fournit aux « pratiques quotidiennes l’écrin d’une narrativité », comme l’écrivait joliment Michel de Certeau . Après avoir constitué un corpus relativement large à partir d’un processus se voulant objectif , l’auteur s’attache à en dégager trois modes d’appréhension de la ville : sa mémoire multiple et stratifiée, sa fragmentation et sa connectivité (celle de ses fragments, mais aussi de la ville avec le reste du monde). Si le troisième enjeu, celui de la connectivité, permet de voir dans toute leur extension les postulats de lecture postmodernes de Le Bel, notamment le cosmopolitisme en puissance de tout citoyen et le dépassement de la dichotomie sujet/objet par la théorie de l’acteur-réseau, c’est peut-être la définition du concept de métropolisation qui permet le mieux d’apprécier la démarche de l’auteur. Distinguant soigneusement « métropolisation » de « métropole », Le Bel montre bien que cette dernière, en tant que « ville primatiale d’un ensemble, le plus souvent national », où se concentre « l’essentiel de la force économique et politique » (20), est « foncièrement hiérarchique » (20), seule ville branchée au global, mais à partir d’une position dominante ancrée dans le local. Mettre l’accent sur la métropolisation, c’est au contraire insister sur une dynamique « qui distribue les attributs de la métropole sur des territoires différents, multiples, fragmentés » (21). Cette dynamique se définit donc avant tout par sa capacité de branchement, à la fois des fragments du territoire métropolisé entre eux et de ses lieux avec ceux qui lui sont coextensifs grâce à des réseaux toujours plus nombreux. La métropolisation « affiche [donc] les potentialités d’un échange entre plusieurs échelles » (25). À cet égard, l’une des contributions les plus intéressantes de ce travail de géographe aux études littéraires proprement dites réside dans son analyse des romans permettant d’appréhender cette fragmentation, ici envisagée dans les termes d’une « violence de l’impermanence » (105), au premier chef le roman policier et l’autofiction. À première vue, ce rapprochement entre ces deux genres peut surprendre. Après tout, alors que le premier obéit à des règles très codifiées, l’autre repose au contraire sur le brouillage de différentes limites (entre la réalité et la ...

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