Dossier

LES DAHLIAS EVELYNE

  • Lise Tremblay

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Cover of Lise Tremblay, Volume 45, Number 3 (135), Spring–Summer 2020, pp. 7-150, Voix et Images

Ce qui m’a manqué le plus, après mon départ, ce sont mes marches avec Martha. Martha et moi, on a marché ensemble pendant quinze ans. On a commencé dès que les enfants sont entrés à l’école. Nous avions un trajet d’une heure. Nous contournions l’usine à papier et nous nous rendions au fleuve. Puis, nous revenions par le chemin de l’hôtel. C’est un très beau bâtiment en brique rouge. On aurait dit une sorte de manoir anglais planté là par erreur. L’hôtel avait été construit par la compagnie. Il abritait le meilleur restaurant de la ville. C’est là que j’avais passé ma première nuit dans le nord. Je me souviens, Jasmin et moi étions venus en avion. C’était le début de l’automne. À Montréal, la température était orageuse et chaude comme il arrive parfois. Dans l’avion de la compagnie, le pilote nous avait prévenus que ça allait brasser. Il faisait au moins quinze degrés de moins au nord. Et la température allait encore chuter. Au cours de la nuit, il y aurait peut-être des flocons. Je ne l’ai pas cru. Lorsque nous avons atterri, il y avait des vents de quatre-vingts kilomètres/heure. L’avion a tangué, puis s’est posé. Dans le petit aéroport, une famille d’Amérindiens attendait. Ils nous ont à peine regardés. Jasmin marchait devant et je l’ai suivi. J’étais mal à l’aise. Personne ne s’est adressé le moindre bonjour. Dans la chambre d’hôtel, où nous attendait du champagne, j’ai questionné Jasmin. Il n’avait même pas remarqué. Tout ce qu’il m’a répondu, c’est que c’était comme ça. Le soir même, le grand patron de la compagnie nous a reçus à souper. Il était venu directement de New York pour rencontrer Jasmin. Il nous offrait un pont d’or. La moitié de l’hypothèque de la maison serait assumée par la compagnie et nous habiterions dans le plus beau quartier de la ville. Celui qui domine toute la baie. À un moment donné, j’ai arrêté d’écouter. J’étais assise face aux grandes fenêtres qui donnaient sur le fleuve. La mer était agitée, il ventait très fort et on voyait des flocons épars qui fondaient sur la grève. La femme qui nous servait m’a dit : « L’automne vient de tourner ; dans deux semaines, c’est l’hiver. » Elle avait le ton de la fatalité. J’ai raconté souvent cette histoire à Martha. Elle n’avait pas eu la même expérience que moi. Elle et Jean, son mari, étaient venus en plein été. Le soir de leur arrivée, ils avaient mangé à la terrasse de l’hôtel. Sur la côte, même en juillet, c’était exceptionnel. La terrasse était animée, il y avait plein de touristes. La côte les envoûtait comme elle nous a envoûtées, Martha et moi. Martha disait tout le temps : « Ici, on est à l’abri. » Je n’ai jamais su ce qu’elle voulait vraiment dire. Peut-être qu’elle croyait que tout ce qu’elle entendait aux nouvelles pendant qu’elle préparait son souper ne nous atteindrait jamais. Nous étions trop loin. De toute cette vie, de ces vingt ans passés dans cette ville de la Côte-Nord, c’est Martha et le fleuve qui m’ont le plus manqué. Le silence de nos déambulations m’a manqué, les choses dont nous parlions et que l’on n’aurait jamais osé dire à personne dans notre entourage m’ont manqué. Son ardeur à parler de la mer et des baleines m’a manqué. Martha parlait souvent de son malaise à côtoyer les Amérindiens dans le petit centre commercial. Parfois, elle essayait de leur parler, mais elle se heurtait au silence et à la peur. Elle n’arrêtait pas de me répéter que ces gens avaient peur. Martha …