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Cet ouvrage, d’une grande finesse clinique, soulève des questions innovantes, décrit diverses pratiques et propose des pistes de recherche tant conceptuelles que méthodologiques, toujours en référence aux contextes culturels des situations proposées. L’actualité des problématiques traitées vient du regain de violence dans nos sociétés contemporaines, de la recrudescence des blessures identitaires et des enjeux de l’accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), symbole hégémonique de la mondialisation. Les résultats des travaux de recherche ainsi que les études de cas présentés, pour la plupart sous la direction de Fatima Moussa de l’Université d’Alger 2, illustrent comment, en observant sa propre culture et en cherchant le particulier et le singulier, on s’ouvre à d’autres réalités et aux multiples possibilités de réinvention de soi. La lecture de ces textes choisis, rassemblés en quatre chapitres, nous permet de toucher à l’universel à partir de la confrontation à l’altérité et à des situations de contact entre cultures.

Le premier chapitre réunit quatre textes sur le thème Pratiques culturelles, identité et interculturalité. Le premier texte, de Fatima Moussa, Badia Masmoudi et Rania Barboucha, présente les résultats d’une recherche universitaire en psychopathologie sociale, à l’intersection d’une approche anthropologique, sociologique et historique. Elle concerne le r’bit, rituel encore pratiqué dans certaines régions d’Algérie sur la fillette prépubère à partir de 4 ans, afin de la protéger de la défloration, ce qui plongerait la famille dans la honte et le désespoir. Cette pratique culturelle, étroitement liée au tabou de la virginité, semble spécifique aux sociétés maghrébines. Deux éléments ont attiré notre attention : tout d’abord la dimension interculturelle revêtue par la communication, soulevée par les chercheurs à travers la réaction des femmes algériennes, lors de la présentation des résultats de cette recherche dans une rencontre scientifique à Alger (2009). Ensuite, le rôle du mythe dans la dynamique familiale. Là où la peur, l’angoisse, la croyance et l’interdit ont commencé, le r’bit intègre un corpus de croyances familiales partagées, des convictions basées sur des éléments irrationnels, non mis en question par les différents membres, devenant un idéal fonctionnel évident. Il en émerge le caractère apaisant du rituel, tant pour les fillettes que pour les mères, et sa dimension mythique alimentée par le besoin de sécurité.

Le deuxième texte concerne les pratiques de l’internet et l’identité. Fatima Moussa, Elaine Costa-Fernandez, Odette Lescarret et Diep Nguyen Ngoc, quatre chercheurs de trois continents (Afrique, Europe et Asie) analysent l’aspect paradoxal des révolutions technologiques en cours à travers les vicissitudes et les avantages de l’utilisation d’internet. Il est question de l’impact des NTIC sur l’adolescent et sa famille ainsi que des nouvelles approches de la psychologie clinique interculturelle dans la contemporanéité. Parmi les quelques éléments retenus de cet important travail collectif, il ressort la faiblesse des commissions de contrôle et de censure, les enjeux de ces pratiques culturelles sur les processus de socialisation et de subjectivation des jeunes et les questions posées par la rencontre clinique en ligne, à travers la pratique de la psychanalyse au Vietnam. Des propositions et recommandations sont avancées pour une prévention et une prise en charge individuelle et familiale.

Le troisième texte, de Fatima Moussa et Sara Belouidiane, rend compte d'une étude sur le traumatisme et les effets de l’incarcération des détenus primaires au M’zab, vallée située à 600 km d’Alger, connue pour l’aspect traditionnel de sa communauté. Cette étude se veut une contribution à la connaissance du vécu psychique du prisonnier en lien avec la tabria, pratique familiale et communautaire qui condamne à l’exil certains de ses membres. À l’aide d’entretiens semi-directifs de recherche et du Rorschach, un regard est porté sur la souffrance et sur la prise en charge de ces détenus, bannis de leur communauté, dont la dépression, le passage à l’acte destructeur et la dépendance aux drogues sont fréquents.

Dans le quatrième texte, intitulé « Pratiques culturelles et problématique identitaire », Fatima Moussa revient sur la théorie des « stratégies identitaires » de Carmel Camilleri et ses rencontres avec lui pendant la réalisation de sa thèse de doctorat à l’université de Paris V, au début des années 1980. Son objectif consiste à montrer comment, à l’aune de la mondialisation, cette théorie, basée sur le concept d’identité sociale de Tajfel, inspire encore des travaux originaux sur la question identitaire. Après une révision des principes de cette modélisation, l’auteur nous offre une liste non exhaustive des groupes de recherche en fonction des pays d’accueil, des domaines de recherche, des méthodes et des techniques (par exemple le logiciel Alceste). Elle conclut avec quelques résultats qui indiquent le repérage fréquent des stratégies de cohérence complexes et cite l’essai d’opérationnalisation de cette théorie réalisé par Caroline Temple sous la direction de Patrick Denoux en 2006.

Le deuxième chapitre, consacré à la thématique Violences, culture et traumatisme, débute par la question brûlante de la prise en charge psychologique des victimes de violence terroriste. Fatima Moussa partage avec ses lecteurs une expérience unique en Algérie de prise en charge de la souffrance d’une société où les enfants ont été les plus touchés, réalisée avec l’effort consenti des deux rives de la Méditerranée. Que ce soit dans les situations d’urgence ou les prises en charge à plus ou moins long terme, il a fallu travailler la notion de traumatisme et diverses formations à l’aide psychologique ont été proposées par des pays européens et des organisations internationales. L’efficacité et l’utilité des prises en charge individuelles et familiales à but préventif ont été avérées, surtout lorsqu’elles s’inscrivent dans un travail en réseau.

Le deuxième texte sur la résilience chez les enfants traumatisés par la violence terroriste après la prise en charge commence par souligner le traumatisme provoqué par la souffrance de l’enfant victime chez le professionnel et par son impréparation. Dans le but de contribuer à la constitution d’un savoir sur ce thème, Fatima Moussa, Mehdi Doudene et Nouara Nehar font un état de la question. Ils visent ainsi à voir de quelle façon certains enfants « rebondissent » et quelles ressources ils développent pour pouvoir s’en sortir. Ils concluent qu’une prise en charge psychologique ne suffit pas toujours pour aider un enfant à être résilient, qu'il faut prendre en compte des facteurs sociaux dans l’assistance à l’enfant.

Toujours à propos de la résilience, Karim Mekiri interroge, avec le regard de la psychanalyse, la notion de « bonne adaptation sociale » considérée par les auteurs cognitivo-comportementalistes comme un synonyme de « résilience ». Après avoir passé en revue les écrits de Freud et de Winnicott sur le rapport du moi au monde extérieur, l’auteur dégage le sens donné par ces derniers à la notion d’adaptation et la signification d’une excessive adaptation sociale. Il ressort que la résilience ne peut être définie par une adaptation sociale ordinaire, car cette dernière ne peut que témoigner d’un vide intrapsychique et d’un clivage entre le monde interne et le monde extérieur. Du côté pratique, ses propos sont illustrés par deux cas de figure de jeunes adultes traumatisés.

Le quatrième texte, écrit par Yasmine Latrèche, s’intéresse à la prise en charge des victimes de violence et aux formes d’expression du traumatisme qu’elle engendre. Elle analyse le cas d’une femme de 35 ans, victime d’agression par un groupe de jeunes dans la rue. Après avoir fait part de diverses plaintes somatiques survenant juste après l’agression, la victime décide de porter le voile par « protection ». Une victimisation secondaire est engendrée par la non-reconnaissance par la justice du statut de victime et la banalisation de l’agression de la victime qui, de surcroît, est blâmée par sa famille.

Le troisième chapitre rassemble trois textes sur Culture, souffrance et trajectoire de la maladie. Pour commencer, Sadjia Maklouf Bentounes interroge le rapport entre culture et religion à travers « le culte des saints ». Ces pratiques, de plus en plus répandues dans la société algérienne, n’excluent pas forcément l’accès à la médecine moderne et ne sont pas liées exclusivement à l’islam, mais plutôt à des représentations qui font référence à des traditions ancestrales, et qu'on retrouve également chez des personnes converties au christianisme. L’auteur attire l’attention des praticiens sur la nécessité d'apprendre à gérer les croyances des patients ainsi que ses propres croyances, afin d’éviter de commettre de graves erreurs devant des patients qui apportent autant leurs souffrances que les conflits et les tensions de leurs communautés. Deux études de cas sont données en exemple.

Dans une étude où les aspects culturels et anthropologiques sont prégnants, Fatima Moussa et Yasmine Latrèche se penchent sur les réseaux de significations attribuées à la prise en charge médicale en Algérie et à l’étranger par les patients et leurs familles. Après un bref état de la question sur les structures de santé en Algérie, elles décrivent la manière dont sont perçus les soins, les pratiques de soins des patients et de leurs proches et observent l’importance accordée aux thérapies traditionnelles, ainsi que leurs projections en lien avec une pratique idéale de ces soins. Il apparaît que si les représentations et le vécu de la maladie reflètent une certaine réalité, le réseau de significations attribuées à la prise en charge à l’étranger pour ces patients et pour leurs proches, dont la plupart ne sont jamais partis, reste de l’ordre d’une connaissance un peu profane, alimentée par les ouï-dire et les médias de masse. Les réponses font aussi référence à des comportements en relation avec des principes d’éducation interculturelle chez les soignants français, comme la prise en compte de la spécificité culturelle des patients, des conduites où l’empathie et l’éthique sont aussi partie prenante.

Toujours dans le domaine de la santé et dans un texte traitant de la trajectoire de la maladie grave et de la dimension mythique destructrice conférée par la famille à la « malédiction », Fatima Moussa et Nassima Ouandelous partent d’abord de l’idée que le travail avec la famille dépend de l’implication de différents acteurs dans la trajectoire de soin des patients. Elles observent que l’histoire familiale du malade, les conditions qui ont présidé à la survenue de la maladie et les aspects relevant de la dimension mythique constituent une trame qui fournit un modèle interprétatif du vécu familial. Le cas clinique de Zohra, à l’appui du génogramme et de la carte familiale, illustre comment le travail avec la famille peut donner du sens à ce qui arrive à ses membres mais ne peut prendre en charge des aspects que la science et la connaissance laissent sans réponse.

Le quatrième et dernier chapitre réunit quant à lui trois textes sur le thème Culture, transmission et migration. Le premier texte aborde la question de la transmission des traumatismes de guerre à travers une étude systémique. Zina Mouheb et Fatima Moussa interrogent l’influence que le traumatisme des parents peut avoir sur le destin de leurs enfants. Il s’agit donc de la transmission générationnelle du traumatisme et de sa manifestation au niveau relationnel. L’étude présente, à la lumière de l’approche contextuelle, le cas d’une famille par le biais de la grille de lecture multidimensionnelle des relations humaines proposée par Nagy.

Nassima Ouandelous et Fatima Moussa analysent, dans une étude sur la mise en place et l’évolution de la thérapie familiale en contexte culturel algérien, les différents moments de l’apparition de cette pratique et les difficultés rencontrées dans son application, en lien avec la prise en compte du contexte culturel. Cette approche a été mise en place dans des moments marqués par une violence sociale sans précédent. Inondations, tremblements de terre, violence terroriste se sont succédé pendant plus de dix ans, détruisant les liens familiaux et sociaux. Cela a produit un effondrement des étayages du groupe et une dislocation des liens familiaux, avec pour conséquence la recherche de moyens thérapeutiques pour reconstituer ces liens. Le champ de la thérapie familiale croise le contexte culturel sur bien des points : les systèmes de parenté, les manières de se parler, le partage des rôles au sein de la famille, les rituels, les modèles d’éducation et de soin, alors que chaque famille s’inscrit avec sa propre singularité dans le tissu des transmissions culturelles.

Le dernier texte de ce quatrième chapitre présente les résultats d’une recherche universitaire sur les pratiques de l’exil en Kabylie. Nassima Ouandelous, Saliah Fettal et Kahina Chalabi traitent des modalités d’attachement pour les familles des pères migrants de Kabylie. Il s’agit de l’immigration d’hommes seuls, partis pendant des décennies en laissant femme et enfants pour des raisons économiques. Comment la séparation du « pilier de la maison » a été vécue par les membres de la famille ? Les vignettes cliniques présentées indiquent que si l’émigration a en effet permis, dans certains cas, l’amélioration du niveau de vie des enfants, pour d’autres elle a empêché le maintien de liens de proximité, de tendresse envers les enfants. Les troubles d’attachement, par l’insécurité qu’ils confèrent à l’individu, empêchent l’ouverture vers le monde extérieur et les relations sociales. Ils empêchent la régulation émotionnelle et la capacité de mentalisation.

La lecture de ces textes, tous bien documentés, nous permet d’avoir un aperçu de la profondeur et de la pertinence du travail réalisé durant de nombreuses années par Fatima Moussa, les membres du Laboratoire d’anthropologie psychanalytique et de psychopathologie de l’Université d’Alger 2 et les collègues de l’Association Internationale pour la Recherche Interculturelle (ARIC). La qualité des contributions ainsi que la transdisciplinarité des regards confirment l’ampleur de la tâche, à une époque où la quantification et le pragmatisme prennent le pas sur l’écoute clinique et la subjectivation. Lorsque le monde universitaire adopte des critères de scientificité sélectifs, uniques ety homogènes, il est rassurant de voir des chercheurs, des amis, qui continuent à penser la pratique, à réfléchir sur des modèles et à écrire pour transmettre des valeurs avec leurs tripes, leurs convictions et leurs cultures. C’est là qu’on se retrouve, c’est de cette rencontre que ressort l’essentiel. Je vous conseille la lecture de ce livre pour la pertinence de son contenu et pour la chaleur humaine des personnes impliquées.