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Dans la plupart des pays développés, la forte baisse de la fécondité observée à partir du milieu des années 1960 a fait passer l’indice synthétique de fécondité (ISF) en dessous du seuil de remplacement de 2,1; cette baisse, accompagnée de l’allongement de l’espérance de vie, a pour conséquence directe le vieillissement de la population et son déclin prévisible. Depuis des décennies, certains de ces pays, comme le Canada, reçoivent d’importants flux annuels d’immigrants. Ils affichent par conséquent un haut niveau d’immigration. Par ailleurs, les immigrants, une fois établis dans le pays d’accueil, ont également des enfants et contribuent donc aux naissances annuelles de ce pays. Pour une population donnée, il est bien connu que l’immigration représente un moyen de rajeunissement moins efficace devant l’effet fondamental de l’augmentation de la fécondité (Schmertmann, 1992; Ledent, 1993). Cependant, elle assure l’arrêt ou tout au moins le report du déclin des effectifs, en particulier pour les pays développés à forte immigration. Depuis le milieu du 20e siècle environ, l’immigration au Canada vise principalement à soutenir le développement économique (surtout grâce à l’entrée de nouveaux investisseurs et d’une main-d’oeuvre qualifiée à bon marché), mais aussi la croissance de la population. Sur une période de référence donnée, on peut alors se demander quel est l’apport démographique net total des immigrants.

Pour mesurer cet apport, deux types de facteurs, directs et indirects, sont à considérer (Tossou, 1998). Les premiers portent principalement sur les niveaux et la structure des flux d’immigrants, et les seconds concernent la fécondité de ces derniers. La contribution indirecte des immigrants à la fécondité et leur plus forte concentration régionale expliquent d’ailleurs la remontée de la fécondité en Ontario par rapport au Québec à partir de 1986 (Gauthier, 1989). La fécondité des immigrants peut alors être un important complément à celle des natifs, surtout dans les régions où les immigrants se concentrent. Mais, à notre connaissance, aucune étude spécifique n’a porté sur la fécondité des immigrants au Canada, sauf celles de Tremblay et Bourbeau (1985), de Termote (1992) et de Gauthier (1992), qui en ont traité, en partie, en considérant le groupe linguistique. Ce concept n’est pas étranger à celui d’immigrants, mais son contenu est tout à fait différent, puisque le groupe des « allophones », qui s’en rapproche le plus, n’en constitue qu’une part faible et non homogène. Pour Gauthier (1992), le fait d’ignorer ou de négliger les différences de fécondité entre immigrantes et population hôte pourrait entraîner des biais dans les projections de population, surtout à long terme et pour la structure aux âges jeunes. Mais le niveau agrégé de cette étude (ensemble du Canada) masque inévitablement les spécificités régionales du phénomène (voir aussi p. 118-119). Le présent article se propose donc de combler en partie ce manque. Il vise principalement à évaluer la part des naissances annuelles totales et celle de la fécondité par période de cinq ans pour les immigrants par rapport aux natifs dans l’ensemble du Québec entre 1976 et 1996, en les distinguant selon les quatre régions que nous allons préciser plus loin. Le lieu de naissance de la mère servira de critère de base pour démarquer les natives (nées dans le pays d’accueil) des immigrantes (nées à l’extérieur).

Cet article est structuré en trois sections. La première présente une brève revue des facteurs visés en les situant le plus possible dans le contexte nord-américain et canadien auquel appartient le Québec. La deuxième section précise la méthodologie retenue et les sources de données utilisées. Enfin, la troisième section présente et analyse les résultats obtenus. Quelques facteurs explicatifs pour les principales différences régionales de fécondité observées y sont rapidement abordés. La conclusion permet aussi de rappeler brièvement les conséquences sociodémographiques et socioculturelles qui découlent de ces différences.

Importance des facteurs déterminant l’apport démographique des immigrants

L’apport démographique net total des immigrants résulte de plusieurs facteurs combinés. Il s’agit essentiellement du niveau des flux annuels d’immigrants et de la fécondité de ces derniers, mais également de leur concentration régionale et de leur structure par âge, par sexe et par pays d’origine.

Les flux annuels d’immigrants, leurs stocks et leur concentration régionale

Pour une région donnée, le stock d’immigrants (ou de population immigrée) n’est rien d’autre que leur nombre tel qu’il est recensé à une date spécifique, généralement l’année de recensement. Ce stock résulte de tous les mouvements antérieurs (flux) d’entrée et de sortie d’immigrants (y compris les décès), et représente l’apport démographique net et direct de l’immigration à cette date. Mais le stock ne renseigne pas sur les flux annuels qui demeurent le « moteur » de cet apport direct.

Les flux annuels d’immigrants sont généralement très variables. Au Québec entre 1951 et 1996, leur moyenne, qui avoisine 29 mille immigrants par an, ne vaut environ que le tiers du niveau historique de 80 mille immigrants observé en 1914 (Canada, 1919). La fourchette de variation atteint donc 41 mille immigrants entre le niveau de 1957 (55 mille) et celui de 1978 (14 mille). La figure 1 illustre ces flux, qui décrivent six principales oscillations, alternant à raison de deux cycles de courte durée (6 ans et moins) et un de plus longue durée (11 ans). Mais on observe une variabilité analogue tant dans le reste du Canada que dans les autres pays d’immigration. Pour les stocks qui en résultent, le Québec accueille 13 pour cent de l’immigration canadienne en 1996 contre 18 pour cent pour la Colombie-Britannique et 55 pour cent pour l’Ontario. Le tableau 1 présente les niveaux correspondants en 1996 pour le Canada et certaines autres de ses régions.

Figure 1

Flux annuels d’immigrants, Québec, 1951-1996

Flux annuels d’immigrants, Québec, 1951-1996
Source : Duchesne, 2000 : 256-257.

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Enfin, la répartition des immigrants sur le territoire du pays d’accueil n’est pas uniforme. Elle se fait en général au profit des principales régions métropolitaines. Chaque région a aussi une part différente de la population immigrée, totale et par région. En conséquence, une étude des immigrants au niveau régional est parfois plus pertinente, car les effets obtenus sont souvent plus « dilués » au niveau provincial et surtout au niveau national. L’immigration au Canada se concentre donc à Toronto, à Montréal et à Vancouver. En 1996, ces trois régions comptaient 60 pour cent de la population immigrée du pays, avec une part de la population totale d’à peine de 33 pour cent (tableau 1). Le rapport entre ces deux poids était alors de 184 pour cent. Mais Toronto obtient la plus grande concentration car ses trois indices sont respectivement de 36, 15 et 240 pour cent, contre 13, 6 et 201 pour cent pour Vancouver et 12, 12 et 102 pour cent pour Montréal. De plus, cette concentration peut aussi modifier la hiérarchie des régions selon l’effectif de population. Ainsi, à partir de 1976 et grâce à une population immigrée plus importante, Toronto devient la région la plus peuplée du pays, devant Montréal. En 1996, elle comptait 4,2 millions d’habitants et 42 pour cent de population immigrée, contre 3,3 millions et 18 pour cent pour Montréal.

Tableau 1

Concentration des immigrants au Canada et dans certaines de ses régions, 1996 a

Concentration des immigrants au Canada et dans certaines de ses régions, 1996 a
a

Colonne 4 : poids de la population immigrée de la région dans la population totale de la région. Colonne 5 : poids de la population immigrée de la région dans la population immigrée de l’ensemble du Canada (4 971 075); colonne 6 : poids de la population totale de la région dans la population canadienne totale (28 528 125); colonne 7 : rapport entre ces deux poids; colonne 8 : d’après la colonne 7.

Source : Gouvernement du Québec, collection « Études, recherches et statistiques », 1, 1998, tableau 2, p. 21 (et nos calculs).

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Structure par âge, sexe et pays d’origine des immigrants à leur entrée

Pour les populations à faible fécondité, la structure par âge des immigrants à leur entrée influence sensiblement celle de la population d’accueil totale. Ainsi, selon Schmertmann (1992), un flux annuel constant d’immigrants plus jeunes (ou vieux) conduit, dans le long terme, à une population stationnaire par immigration plus jeune (ou vieille), sachant que le retour à la fécondité de remplacement produit toujours l’effet de rajeunissement le plus fort par rapport à l’immigration. Bouvier et al. (1997) ont également montré que même une immigration internationale à solde nul pourrait assurer l’accroissement de la population d’accueil avec des immigrants qui arrivent relativement jeunes (à environ 15 ans) et qui sortent plus âgés (à 65 ans et plus). Au contraire, pour le pays d’origine, la sortie des émigrants jeunes et l’arrivée (le retour) du même nombre d’immigrants âgés feront décroître la population. Lorsque le solde migratoire est positif comme dans les pays développés à forte immigration, l’effet sur la croissance de la population d’accueil pourrait donc être encore plus important que celui d’une immigration à solde nul.

Figure 2

Évolution de l’âge moyen à l’immigration et dans la population totale, Québec, 1973-1996

Évolution de l’âge moyen à l’immigration et dans la population totale, Québec, 1973-1996
Source : tableau 2 et Duchesne, 2000 : 204.

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Mais dans les faits, on constate que les structures respectives par âge, par sexe et par pays d’origine des immigrants à leur entrée sont variables. Comme on peut le voir à la figure 2 pour le Québec entre 1973 et 1996, l’âge moyen des immigrants à leur entrée présente plusieurs valeurs modales et les niveaux annuels offrent une fourchette de variation de près de quatre (3,7) ans entre 1975 (26,1 ans) et 1984 (29,8 ans) (l’âge médian présente des fluctuations analogues). Par contre, ce même indice est resté beaucoup plus stable pour la population totale. Au cours de la même période (1973-1996), la moyenne de l’âge moyen pour les immigrants est de 28,1 ans, contre 27,6 ans pour la population totale. Les immigrants admis au Québec avaient donc 0,5 an en moyenne de plus que la population totale. Au cours de cette période, le facteur d’âge défavorise donc la fécondité des immigrants au Québec par rapport aux natifs, toutes autres choses étant égales par ailleurs. Mais l’âge moyen utilisé ici comme indicateur a pu être influencé davantage par les valeurs extrêmes pour les immigrants, leurs effectifs étant plus faibles.

Or, l’âge moyen des immigrants augmente de 2,6 ans entre 1973 (27,2 ans) et 1984 (29,8 ans), puis diminue de 3,0 ans, pour s’établir à 26,8 ans en 1996. Pour l’ensemble de la population, cet âge moyen diminue de 0,4 an entre 1973 (27,7 ans) et 1976 (27,3 ans) (le niveau de 1951 était de 29,6 ans), avant d’augmenter presque uniformément de 0,9 an pour atteindre 28,2 ans en 1996 (et 28,5 ans en 1999) (Duchesne, 2000 : 204). L’évolution des deux groupes se fait donc en sens inverse, avec une intensité plus marquée chez les immigrants, qui reprennent donc progressivement l’avantage pour ce facteur.

Quant à la structure par sexe des immigrants à leur entrée au Québec entre 1973 et 1996, en moyenne, près de 51 pour cent des immigrants sont de sexe masculin, et 49 pour cent de sexe féminin (tableau 2). Mais en 1978 et au début des années 1980 et 1990, la proportion des femmes dépasse celle des hommes. Ces années étant des périodes de récession économique au Canada, l’arrivée de la main-d’oeuvre masculine sur le marché de travail a pu être réduite, limitant du même coup l’immigration masculine. Cette légère perturbation reste conjoncturelle et la structure par sexe ne présente donc pas un important déséquilibre chez les immigrants entre 1973 et 1996. Reste à savoir s’il y avait une différence d’âge entre groupes chez les femmes pouvant procréer.

En prenant pour repère fixe l’âge moyen des femmes de l’ensemble du Québec nées au Canada et pouvant procréer (32,8 ans = 100 pour cent), on obtient les résultats présentés au tableau 3. Les femmes nées à l’étranger, globalement les plus âgées, sont donc moins avantagées pour la fécondité. Cependant, leur âge moyen reste relativement stable dans chaque région entre 1976 et 1996, sauf dans le reste du Québec, où il passe de 34,0 ans (103,8 pour cent) en 1981-1986 et en 1986-1991 à 35,1 ans (106,9 pour cent) en 1991-1996. Les plus âgées de ce groupe sont celles de Laval, avec près de 36 ans en moyenne (109,4 pour cent). Mais en dépit de leur plus jeune âge relatif dans chaque région, les femmes nées au Canada ont sensiblement vieilli d’une période à l’autre. Dans la RMR de Montréal par exemple, elles passent de 30,0 ans d’âge moyen en 1976-1980 à 32,7 ans en 1991-1996. Celles du reste de la RMR de Montréal sont les plus âgées de ce groupe, se situant entre 30,5 ans (92,9 pour cent) en 1976-1980 et 33,3 ans (101,4 pour cent) en 1991-1996. Les immigrantes pouvant procréer conservent leur âge, tandis que les natives augmentent le leur, perdant progressivement leur avantage pour ce facteur.

Quant au changement de la structure par pays d’origine, on remarque que les immigrants de la plupart des pays développés proviennent de plus en plus des pays du Tiers Monde. Cela laisse supposer que leurs naissances ultérieures attendues seront plus nombreuses, car leur fécondité est plus élevée que partout ailleurs (on trouvera un rappel de quelques niveaux aux p. 116-117). Au Canada en 1996, 90 pour cent des immigrants arrivés avant 1961 étaient nés dans un pays européen. L’Europe, qui représentait encore 69 pour cent des entrées pour les cohortes venues entre 1961 et 1970, ne comptait plus que pour 36, 26 et 19 pour cent des cohortes respectives de 1971-1980, 1981-1990 et 1991-1996. Mais la part cumulée des immigrants de l’Europe reste encore importante. Sur cinq millions d’immigrés au Canada en 1996, 47 pour cent sont nés en Europe, 31 pour cent en Asie, 16 pour cent en Amérique, 5 pour cent en Afrique, et 1 pour cent en Océanie et ailleurs (Statistique Canada, recensement 1996, 93F0023XDB96005 au catalogue). Le Québec a 665 mille immigrés en 1996, dont 43 pour cent sont nés en Europe, 26 pour cent en Asie, 22 pour cent en Amérique et 9 pour cent en l’Afrique. Nul doute que ce changement ethnique expliquerait une part de l’évolution observée de l’âge des femmes pouvant procréer.

Tableau 2

Structure par sexe des immigrants et leurs âges moyen et médian à l’immigration, Québec, 1973-1996

Structure par sexe des immigrants et leurs âges moyen et médian à l’immigration, Québec, 1973-1996
a

Nombre d’immigrants pour lesquels l’information n'est pas disponible : 82 (1981), 97 (1982), 42 (1983), 46 (1984), 27 (1985), 29 (1986), 21 (1987), 15 (1988), 22 (1989), 8 (1990), 21 (1991) et 4 (1992).

b

Pour le calcul de l’âge moyen, les classes d'âge terminales sont supposées avoir le même intervalle de 5 ans.

Source : Gouvernement du Québec, Bulletin statistique annuel (1973-1992) et Rapport annuel sur l’immigration (1993-1996).

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Tableau 3

Âge moyen des femmes en âge de procréer et comparaison intra-Québec, 1976-1996

Âge moyen des femmes en âge de procréer et comparaison intra-Québec, 1976-1996
Source : voir le tableau 5 (structure d’âge des femmes); nos calculs.

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Fécondité des immigrants et mesure de leur apport démographique

Pour mesurer l’apport démographique des immigrants, il faut aussi tenir compte de leur fécondité, qui assure une part importante des naissances totales du pays d’accueil. Mais avant d’analyser cette fécondité, il convient de préciser le concept de naissance d’immigrants et l’interprétation de la différence de fécondité entre immigrantes et natives.

Notion de naissances d’immigrants

Le concept de naissance d’immigrant(s) appelle celui du statut d’immigrant des ascendants, tout autant que le critère du lieu de naissance de la mère (ou du père) de l’enfant considéré. Lorsque la naissance se rattache au statut d’immigrant(e) des parents, il faut prendre en compte la notion de mariage mixte. En considérant le pays d’origine des immigrants au sens large, on peut donc définir les couples « homogames », ceux où les deux conjoints ont le même lieu de naissance (extérieur du Canada ou natif), et les couples « hétérogames », ceux où l’un des conjoints est né au Canada et l’autre à l’extérieur. On obtient alors deux catégories de naissances : les enfants issus des couples homogames composés uniquement d’immigrants, et ceux issus de couples hétérogames formés d’une personne immigrée et d’une autre non immigrée. En théorie, les enfants de ces couples homogames sont sans équivoque des descendants d’immigrants (on ne distingue toutefois pas le pays ou la région mondiale de leur naissance). Mais les descendants des couples hétérogames forment-ils des naissances d’immigrants ou de natifs ? Les mariages mixtes entre immigrants (de toutes origines) et natifs rendent la démarcation plus difficile, surtout si on considère les naissances sur une longue période (30 ans et plus par exemple ). Cette démarcation requiert des données permettant de retracer le statut et l’origine des parents ainsi que leur histoire matrimoniale et génésique (enquêtes spécifiques et données longitudinales) et il faut, pour les naissances issues de ces mariages, retenir une ou plusieurs hypothèses pour leur répartition entre immigrants et natifs. En fonction des objectifs spécifiques de l’étude (exemple, si l’on veut retracer la fécondité d’un groupe précis de population), il peut être justifié d’engager les coûts nécessaires pour obtenir ces données. Mais en ce qui nous concerne, une telle précision ne semble pas utile, puisque nous considérons les immigrants globalement. Par le choix des naissances du point de vue du père ou de la mère, le critère du lieu de naissance de l’ascendant(e) nous servira donc de ligne de démarcation générale.

Selon ce deuxième critère et en retenant les naissances du point de vue de la mère, on peut alors définir les naissances d’immigrants en considérant uniquement le lieu de naissance de la mère. Les données d’état civil permettent alors d’obtenir les naissances et celles des recensements d’avoir les populations correspondantes. Toutefois, le seul critère du lieu de naissance de la mère ne suffit pas pour déterminer son statut d’immigrante. En effet au Canada, certaines mères nées à l’étranger sont des Canadiennes de naissance (nées de parents canadiens) alors que d’autres, qui sont nées au Canada, ne le sont pas (celles dont les parents étaient des visiteurs ou des diplomates). Malgré ce constat, on peut admettre, sans trop craindre de se tromper, que la majorité des femmes nées à l’étranger sont des immigrantes, tout comme la majorité de celles nées au Canada sont des Canadiennes de naissance. Dans le cadre de cet article, nous avons retenu le critère du lieu de naissance de la mère et nous considérons les naissances du point de vue de la femme (et non pas du point de vue de l’homme). Ce choix, même s’il est dicté par la disponibilité des données, reste conforme avec l’usage le plus courant en démographie. Mais il ne nous permet pas de saisir par exemple les naissances issues de l’union d’un immigrant avec une native, puisque ces naissances seront attribuées aux natives. Par contre, celles issues de l’union d’une immigrante avec un natif seront attribuées aux immigrantes. Ne disposant pas d’éléments pour estimer l’importance relative de ces deux phénomènes, nous émettons l’hypothèse, à notre avis bien réaliste pour le Canada, d’une compensation réciproque entre les effectifs de ces deux sous-catégories de naissances omises (ou surestimées) de part et d’autre. Notons que la même difficulté subsisterait avec le choix des naissances du point de vue du père, car ces sous-catégories de naissances demeureraient de manière analogue

Différence de fécondité entre immigrantes et natives

En ce qui concerne la différence de fécondité entre immigrantes et natives dans les pays développés, la littérature utilise deux principaux modèles explicatifs : le modèle d’adaptation et celui de rupture. Dans le premier, la fécondité des immigrantes est nettement plus élevée que celle des natives lors des premières années de séjour, traduisant la fécondité plus élevée des pays du Tiers Monde, d’où les immigrantes arrivent de plus en plus. Mais le niveau diminue progressivement pour converger vers celui des natives après quelques lustres de séjour. Pour les immigrantes de 15-49 ans aux États-Unis, on observe une baisse des taux de fécondité intercensitaires (1970-1980) plus rapide que pour les natives du même groupe d’âge (Blau, 1992).

Quant au modèle de rupture, il indique que pendant la période qui suit immédiatement leur arrivée, les immigrants ont un niveau de fécondité plus faible à cause du stress et de l’instabilité liés au déplacement. Une fois passée cette période relativement courte, le niveau remonte et se stabilise souvent au-delà de celui des natifs. Mais la rupture peut ne pas être suivie d’une remontée avec l’augmentation de la durée de séjour (vingt ans et plus), les immigrantes pouvant alors être devenues trop âgées pour avoir encore des enfants (Schoorl, 1989; Young, 1991).

Enfin, on mentionne aussi un troisième modèle intermédiaire entre les deux précédents. Selon George (1989), dans la période qui suit immédiatement l’arrivée, la fécondité des immigrants par rapport aux natifs commence à un niveau plus bas, mais ce niveau remonte rapidement et devient plus élevé. Avec l’augmentation de la durée de séjour, il diminue et converge progressivement vers celui des natifs. Cette troisième approche est conforme à l’expérience du Canada (Ram et George, 1989) et du Québec (Termote, 1989). Mais les mariages entre les groupes d’immigrants ou entre immigrants et natifs tendent aussi à effacer les différences de fécondité (Eisenbach, 1989). Pour le Québec, le présent article contribue à mesurer ces différences, au moins en partie.

Méthodologie et données utilisées

Dans cette section, nous précisons surtout la construction des régions de résidence, les critères de répartition des naissances observées ainsi que les indicateurs utilisés pour les comparer.

Naissances annuelles des natives et des immigrantes

Nous analysons l’évolution des naissances annuelles entre 1976 et 1996 en distinguant le pays de naissance de la mère et la région de résidence au Québec. Le pays de naissance concerne les mères nées au Canada et celles nées à l’étranger. Le lieu de résidence au Québec correspond à l’une des quatre régions suivantes : l’île de Montréal, Laval, le reste de la RMR de Montréal (qui représente Montréal en dehors de l’île de Montréal et de Laval) et le reste du Québec (c’est-à-dire le Québec en dehors des trois régions précédentes). À ces quatre régions disjointes, nous ajoutons les deux sous-ensembles que constituent la RMR de Montréal (qui regroupe l’île de Montréal, Laval et le reste de la RMR de Montréal) et l’ensemble du Québec, à titre de référence. Notons que les limites utilisées ici pour la RMR de Montréal ne sont pas tout à fait celles définies par Statistique Canada aux recensements de 1996, 1991 et 1976. Nous apporterons des précisions à ce sujet un peu plus loin, en parlant des données utilisées. Nous calculons également les proportions des naissances annuelles pour les femmes de chaque origine. Ces proportions permettent notamment d’évaluer la contribution des femmes nées à l’étranger par rapport à celles nées au Canada dans chaque région du Québec.

Taux de fécondité par âge et indice synthétique de fécondité

Nous calculons les taux de fécondité par âge et les indices synthétiques de fécondité (ISF) du moment en distinguant l’origine des femmes et leur région de résidence. Pour comparer ces indices, nous avons construit des indicateurs comparatifs désignés respectivement par i0, i1, et i2, exprimés en pourcentage. Ils seront définis plus loin (p. 113). Un autre indicateur sous forme de taux (en pourcentage) est également construit avec chacun des ISF obtenus (tableau 6). Il permet de rendre compte du poids relatif de l’apport net total des immigrantes à l’ISF observé pour l’ensemble de la population, par période quinquennale et par région.

Données utilisées

D’abord, en ce qui concerne les flux d’immigrants et leur structure par âge et par sexe, les données utilisées proviennent des publications du Gouvernement du Québec : bulletins statistiques annuels pour 1973 à 1992 d’une part, rapports annuels sur l’immigration pour 1993 à 1996 d’autre part. Ensuite, les données de population proviennent des recensements (Statistique Canada), ou parfois des estimations inter- ou postcensitaires [1]. Mais contrairement aux données longitudinales sur une cohorte spécifique de femmes (immigrantes ou natives), les données de recensement (données transversales) sont moins appropriées pour l’analyse de la fécondité. Elles sont soumises notamment aux effets de structure et de moment. Mais elles coûtent moins cher et sont plus accessibles pour l’utilisateur. Les données d’enquêtes longitudinales sont plus rares et leur accès est le plus souvent réservé.

Mais pour les chiffres de population, nous n’avons pas pu tenir compte des taux de sous-dénombrement, faute de données appropriées (par âge, par sexe et par période entre 1976 et 1996, notamment pour la population immigrée). Théoriquement, cela entraînera une légère surestimation des valeurs pour les ISF calculés, puisque les populations figurent au dénominateur. L’écart obtenu entre les deux groupes va également se creuser légèrement plus, car le phénomène touche davantage les immigrants que les natifs. Mais pour les ISF, les biais introduits par les chiffres de population non corrigés pour le sous-dénombrement net sont généralement faibles (Statistique Canada, 1998, 91F0015MIF au catalogue). En effet, pour l’ensemble du Québec et pour la RMR de Montréal, les niveaux d’ISF obtenus ici sans cette correction restent semblables aux valeurs connues. Les biais de cet ordre sont alors négligeables, surtout devant ceux plus importants liés à la non-cohérence des univers géostatistiques du numérateur et du dénominateur, en particulier avec les ISF différenciés (région, origine) dont traite cet article.

Les données sur les naissances sont obtenues par compilation spéciale de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) et réparties selon l’année de calendrier, le pays de naissance de la mère (Canada ou étranger) et le lieu de résidence au Québec. Cette compilation se base sur les anciennes divisions de recensement entre 1976 et 1990 et sur les municipalités régionales de comté (MRC) entre 1991 et 1996. Comme on le sait, les limites territoriales de la plupart des régions infraprovinciales au Canada varient d’un recensement à un autre. Mais à cause du décalage entre le découpage des anciennes divisions de recensement ou des MRC et celui de la RMR, on ne peut reconstruire exactement la RMR de Montréal avec ces divisions. La difficulté rejaillit sur le reste de la RMR de Montréal ainsi que sur le reste du Québec.

Pour résoudre le problème d’adéquation ainsi posé, nous avons décidé de reconstruire les limites externes de la RMR de Montréal, afin de faire correspondre les chiffres disponibles pour les naissances à ceux des populations. Cette reconstruction se base sur les divisions de recensement impliquées dans la compilation des naissances, sachant que les divisions de Laval et de l’île de Montréal (ou la Communauté urbaine de Montréal : CUM) sont entièrement internes et sont restées inchangées au cours de la période étudiée. Cela permet d’éviter l’écart qui se crée « artificiellement » entre les valeurs raisonnables attendues et celles réellement obtenues (parfois très élevées) pour les taux de fécondité par âge et les indices synthétiques de fécondité des régions concernées (principalement pour le reste de la RMR de Montréal, pour le reste du Québec et, accessoirement, pour la RMR de Montréal). C’est vrai surtout pour le groupe des immigrantes, dont les effectifs relatifs sont plus faibles et donc plus sensibles aux éventuelles variations des limites [2].

Naissances et fécondité des immigrantes par rapport aux natives selon la région

Les résultats concernent d’abord la contribution de chaque groupe de population aux naissances annuelles totales, ensuite les niveaux d’indice synthétique de fécondité (ISF) qui en découlent.

Naissances annuelles par origine et par région de résidence, Québec, 1976-1996

Les naissances sont réparties par origine de la mère et par région de résidence. Nous examinons leur moyenne générale puis leur évolution annuelle au cours de la période étudiée. Leur moyenne annuelle par décennie a beaucoup baissé au Québec depuis le milieu du 20e siècle. Elle est passée successivement de 136 mille dans les années 1950 à 88 mille dans les années 1990. La plus forte baisse (– 28 mille) date des années 1960. C’est en 1970 que l’indice synthétique de fécondité descend sous le seuil de remplacement de 2,1 (il est passé de 4,1 en 1957 à 1,4 entre 1983 et 1988). Au cours des années 1970, la moyenne des naissances était de 95 mille, contre 89 mille pour les années 1980. La moyenne de 92 mille naissances par an entre 1976 et 1996 équivaut donc au niveau atteint vers la fin des années 1970.

Comme le montre le tableau 4b, les femmes nées au Canada apportent la plus forte part de ces naissances, soit 89 pour cent, contre 11 pour cent pour celles nées à l’étranger. Cependant, pour apprécier l’apport relatif des immigrantes, on peut comparer leur apport à la proportion de population immigrée au Québec. On constate alors que la part de la population immigrée est dix fois plus faible que celle des natifs en 1996 (9 pour cent contre 91 pour cent); mais, sur la période étudiée (1976-1996), leur part des naissances est seulement huit fois plus faible (11 pour cent contre 89 pour cent). La différence de 2 pour cent en faveur des immigrants (11 pour cent – 9 pour cent) en est donc plus appréciable, et les niveaux croisés des deux proportions laissent déjà présumer une fécondité plus faible chez les natifs.

Le tableau 4c et la figure 3 illustrent la répartition régionale des naissances annuelles au cours de la période étudiée, pour chaque origine considérée. Pour les femmes de toutes origines (figure 3c), le niveau moyen des naissances annuelles se partage de façon grossièrement égale entre le reste du Québec (54 pour cent) et la RMR de Montréal (46 pour cent), à peu près au prorata de la population de chacune des deux régions en 1996. La part de la RMR est aussi la somme de la contribution de chacune de ses trois régions : l’île de Montréal (25 pour cent), le reste de la RMR (17 pour cent) et Laval (4 pour cent). Pour les femmes nées au Canada (figure 3a), la plus grande part nette est fournie par le reste du Québec : 60 pour cent, contre 40 pour cent pour la RMR (dont 18 pour cent, tant pour l’île de Montréal que pour le reste de la RMR, et 4 pour cent pour Laval). Enfin, pour les femmes nées à l’étranger (figure 3b), une moyenne de 88 pour cent revient à la RMR comparativement à 12 pour cent pour le reste du Québec. La forte concentration relative des naissances de cette catégorie correspond à celle des flux annuels d’immigrants. À l’intérieur de la RMR, la plus grande part revient à l’île de Montréal, qui fournit 72 pour cent des naissances, contre 11 pour cent pour le reste de la RMR et 5 pour cent pour Laval.

Tableau 4

Moyenne annuelle des naissances par origine de la mère et par région, Québec, 1976-1996

Moyenne annuelle des naissances par origine de la mère et par région, Québec, 1976-1996
Source : Compilation spéciale de l’Institut de la statistique du Québec et calculs de l’auteur.

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Figure 3

Naissances annuelles par origine et par région, Québec, 1976-1996

a

Femmes nées au Canada

Femmes nées au Canada
Source : compilations spéciales de l’Institut de la statistique du Québec.

b

Femmes nées à l’étranger

Femmes nées à l’étranger
Source : compilations spéciales de l’Institut de la statistique du Québec.

c

Femmes de toutes origines

Femmes de toutes origines
Source : compilations spéciales de l’Institut de la statistique du Québec.

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Pour les natives (figure 3a), l’évolution des naissances annuelles totales présente deux valeurs modales (91 mille en 1979 et 86 mille en 1990) et deux creux de vagues (74 mille en 1987 et 72 mille en 1996). Ces valeurs modales marquent à peu près le début des deux périodes correspondantes de récession économique au Canada. La région motrice de cette évolution est le reste du Québec, qui fournit la plus forte part moyenne des naissances (60 pour cent), devant la RMR de Montréal. Mais la RMR présente une seule valeur modale (38 mille en 1990) qui reflète l’accroissement relatif des parts respectives de l’île de Montréal et du reste de la RMR vers la fin des années 1980. L’évolution des naissances annuelles des natives présente donc un schéma différent dans chacune de ces deux principales régions. Pour les femmes de toutes origines, les naissances suivent la même évolution à un niveau légèrement plus élevé (figure 3c), puisque les natives apportent en moyenne 89 pour cent du total.

Cette évolution des naissances annuelles totales se fait en trois phases pour les immigrantes. D’abord, on observe une baisse sensible durant les trois premières années (12 mille en 1976, 9 mille en 1978). Les dix années suivantes présentent une stabilité relative autour du niveau de 1978. Enfin, une croissance rapide commence à partir de 1988 : on enregistre 10 mille naissances en 1988 et 13 mille en 1993, et ce niveau se maintient jusqu’en 1996. Avec sa part de 72 pour cent, l’île de Montréal imprime ici le mouvement. Les niveaux sont plus faibles pour le reste de la RMR (11 pour cent) et le reste du Québec (12 pour cent), dont l’importance relative est due à sa plus forte contribution au cours des années 1990. Au total, la population immigrée, qui n’a augmenté que de 1 pour cent entre 1979 (8 pour cent) et 1996 (9 pour cent), a vu sa part des naissances s’accroître de 6 pour cent (passant de 9 à 15 pour cent), le tout en défaveur des natives.

Fécondité du moment selon l’origine des femmes et leur région de résidence

Les résultats obtenus pour les ISF selon la période, le pays de naissance de la mère (l’origine) et la région de résidence figurent au tableau 5a. Ces résultats seront présentés essentiellement pour les femmes nées au Canada et ensuite pour celles nées à l’étranger. En prenant le total des femmes de l’ensemble du Québec pour référence, on distingue trois niveaux relatifs de fécondité : élevés, intermédiaires et faibles. Ces niveaux sont globalement intermédiaires pour la RMR de Montréal et pour l’ensemble du Québec, qui sont respectivement des réunions partielles et totales des quatre autres, celles-ci formant une « partition mathématique » de l’ensemble. Mais avant d’aborder ces résultats, notons que le tableau 5b et c présente aussi les indicateurs qui ont servi à comparer les différents niveaux d’ISF obtenus. Pour chaque origine par région et par période, l’indicateur comparatif i0 n’est rien d’autre que le rapport de l’ISF sur celui de la période correspondante pour les femmes de toutes origines dans l’ensemble du Québec. Par exemple, pour l’île de Montréal et sous réserve des arrondis de calculs, i0 en 1976-1980 a été obtenu comme suit : 65,7 % = 100*1,15/1,75 pour les femmes nées au Canada, 162,3 % = 100*2,83/1,75 pour celles nées à l’étranger, et 82,1 % = 100*1,43/1,75 pour celles de toutes origines (tableau 5b). Les deux autres indicateurs, i1 et i2, sont construits de la même manière. Leur dénominateur respectif est l’ISF de l’origine et de la période correspondantes, toujours dans l’ensemble du Québec. Ainsi, pour la RMR de Montréal en 1991-1995, on obtient respectivement 97,1 % = 100*1,49/1,53, 95,7 % = 100*2,50/2,61 et 101,7 % = 100*1,65/1,62 (tableau 5c).

En ce qui concerne la fécondité des femmes nées au Canada, le reste de la RMR présente les niveaux les plus élevés d’ISF (1,9 pour le premier et le quatrième lustre et 1,7 pour le deuxième et le troisième). Pour cette région, les femmes nées au Canada ont un ISF de 9 à 16 pour cent supérieur au niveau de l’ensemble du Québec, car l’indicateur comparatif i0 varie de 109 (1976-1980) à 116 pour cent (1986-1990). Sans doute le coût relatif de la vie est-il moins élevé en banlieue que dans le centre urbain. Cela favoriserait la fécondité plus élevée des natives, outre les avantages éventuels de la proximité urbaine dans un milieu presque rural. Par ailleurs, un effet de sélection peut se superposer au phénomène de l’étalement urbain, si les natifs les plus féconds sont plus attirés vers la banlieue que les moins féconds. Les raisons justifiant ces niveaux élevés peuvent donc être complexes. Mais on ne saurait rien affirmer dans ce sens sans une étude explicative appropriée. Et une telle étude diverge de l’objet du présent article.

Tableau 5

Indices synthétiques de fécondité (ISF) et indicateurs comparatifs (i0, i1, i2 ) par origine, par période et par région, Québec, 1976-1995

Indices synthétiques de fécondité (ISF) et indicateurs comparatifs (i0, i1, i2 ) par origine, par période et par région, Québec, 1976-1995
Sources : Naissances : compilations spéciales de l’Institut de la statistique du Québec et nos calculs; les valeurs manquantes sont au nombre de 1 en 1978, 196 en 1986, 1 en 1993 et 1 en 1995. Structure d’âge des femmes en âge de procréer (15-49 ans) : Statistique Canada, recensements de 1976 (no 92-823 : 13), 1981 (no E-563 : 1), 1986 (no 94-109 I), 1991 (no 95-325A) et 1996 (no 95-186), et Estimations annuelles postcensitaires pour certaines années au cours de la période 1976-1996 (no 91-210); Duchesne, 1997 : 131 et 1987 : 127; Gouvernement du Québec, « Études, recherches et statistiques », no 1, 1998, tableaux 1 (p. 21), 6 (p. 26), 21 (p. 47), 23 (p. 49), 25 (p. 50), 53 (p. 81), 55 (p. 84), 57 (p. 86); Idem, « Statistiques et indicateurs », no 9, 1995, tableau 9,1 (p. 83-85), no 6, 1994, tableaux 1 et 2 (p. 19) et 5 (p. 24), no 3, 1993, tableau 5 (p. 25); pour la CUM ou l’île de Montréal et pour Laval entre 1976 et 1991, l’estimation est basée sur la structure par âge observée dans chaque région en 1991.

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Les niveaux d’ISF intermédiaires entre les plus forts et les plus faibles sont observés à Laval et dans le reste du Québec, dans l’ensemble du Québec et dans la RMR de Montréal. Par exemple, à Laval, les ISF sont respectivement de 1,5, 1,4, 1,5 et 1,6 pour les quatre lustres successifs. Seule la troisième de ces valeurs atteint le niveau d’ISF de l’ensemble du Québec (i0 = 100,2 pour cent), les autres restent en deçà (i0 entre 88 et 98 pour cent). Pour ces quatre régions prises ensemble, le reste du Québec présente des ISF un peu plus forts au cours des deux premiers lustres (1,9 et 1,5), alors que la RMR de Montréal a les niveaux les plus faibles à chaque lustre (ISF = 1,4, 1,3, 1,4 et 1,5 avec i0 = 81, 87, 92 et 92 pour cent). Enfin, les plus faibles niveaux d’ISF pour les femmes nées au Canada sont observés dans l’île de Montréal. Ils sont particulièrement bas car l’indicateur comparatif i0 se situe entre 66 et 77 pour cent et i1 entre 69 et 81 pour cent. Autrement dit, pour l’île de Montréal, le niveau d’ISF des femmes nées au Canada (1,1 à 1,2 au cours de la période étudiée) ne vaut que 66 à 77 pour cent de celui des femmes de l’ensemble du Québec et que 69 à 81 pour cent de celui de l’ensemble des femmes du Québec nées au Canada. En ce qui concerne les femmes nées à l’étranger, le reste du Québec a la fécondité la plus forte à chaque période. L’ISF est de 3,1, 2,6, 3,5 et 3,7 et i0 de 178, 175, 235 et 228 pour cent respectivement. Par contre, c’est dans Laval qu’on relève les plus faibles valeurs d’ISF pour les immigrantes. Ici, l’ISF est de 1,8, 1,5, 1,9 et 2,3 et i0 de 101, 103, 130 et 139 pour cent respectivement (tableau 5a et b).

Plus spécialement en 1981-1985 à Laval, l’ISF des immigrantes est presque du même niveau que celui des natives. Il est de 1,5 contre 1,4 (et i0 de 103 et 93 pour cent). Mais en 1991-1995, c’est plutôt le reste de la RMR qui prend la queue, avec cependant un niveau d’ISF relativement élevé de 2,1 (i0 = 130 pour cent), contre 2,3 (i0 = 139 pour cent) pour Laval.

Dans les quatre autres régions (île, reste de la RMR, RMR, ensemble du Québec), les niveaux d’ISF des immigrantes sont intermédiaires entre ceux du reste du Québec (plus élevés) et ceux de Laval (plus faibles). Les immigrantes de l’île et du reste de la RMR ont des ISF plus faibles par rapport à leurs homologues du reste du Québec, en particulier au cours des trois derniers lustres, où les chiffres pour l’île ont cependant remonté de 2,2 (1981-1985) à 2,6 (1991-1995). Pour l’île, la RMR de Montréal et l’ensemble du Québec, on note aussi que les niveaux d’ISF par période, tout en étant relativement élevés (ISF entre 2,1 et 2,8 et i0 entre 143 et 162 pour cent), sont pratiquement identiques. En effet, les immigrants au Québec se concentrent très fortement dans l’île (70 pour cent en 1996 et 88 pour cent pour la RMR de Montréal), où leur apport en naissances est aussi le plus élevé. Toute région contenant l’île (RMR de Montréal et ensemble du Québec) voit donc les naissances et la fécondité des immigrantes se concentrer dans l’île, qui détermine finalement le niveau observé de cette région.

Enfin, pour les femmes de toutes origines, les niveaux de fécondité, tout comme ceux des naissances, suivent globalement l’évolution observée pour les natives. Mais la différence de fécondité en faveur des immigrantes pousse les niveaux d’ISF de chaque période légèrement vers le haut, en fonction de la concentration relative des immigrants dans chaque région.

Ainsi, dans chaque région, l’ISF des femmes nées à l’étranger dépasse globalement le seuil de remplacement de 2,1 (sauf à Laval entre 1976 et 1990) et surpasse nettement celui des femmes nées au Canada, qui se situe entre 1,4 et 1,7 pour l’ensemble du Québec. Dans ces deux groupes, on observe pourtant un fléchissement des niveaux en 1981-1985. Ces niveaux remontent à partir de 1986-1990 et ont tendance à plafonner en 1991-1995, comme les naissances qui leur correspondent. Mais pour les femmes nées à l’étranger les niveaux restent relativement plus faibles par rapport à ceux de la plupart des pays du Tiers Monde, d’où elles arrivent de plus en plus depuis les années 1970, on l’a vu. En effet, parmi les vingt principaux pays de naissance des immigrants au Québec aux recensements de 1981 à 1996 [3], on note que les niveaux d’ISF en 1981 et en 1991 sont passés respectivement de 5,3 à 4,5 en Égypte, de 5,3 à 3,9 en Inde, de 5,8 à 4,0 au Vietnam, de 5,8 à 4,6 au Salvador, et de 5,3 à 6,4 en Haïti, mais de 1,9 à 1,8 en France et au Royaume Uni et de 1,7 à 1,3 en Italie [4]. Cela reste d’ailleurs conforme aux indications des modèles de rupture et d’adaptation de la fécondité des immigrants.

Pour expliquer, au moins en partie, la fécondité plus élevée des immigrantes, on peut penser surtout au fait que, depuis 1970, les immigrants proviennent de plus en plus des pays du Tiers Monde, connus pour leur plus haute fécondité relative. Pour les plus bas niveaux d’ISF des natives de l’île, plusieurs hypothèses explicatives pourraient être avancées. D’abord la baisse générale de la fécondité au Québec, qui se poursuit. Elle toucherait plus les natives que les immigrantes. Et comme en Europe occidentale, elle pourrait s’installer et s’intensifier dans les centres urbains avant de s’étendre vers la banlieue et le milieu rural. Les natives de l’île de Montréal (et un peu moins celles de Laval) auront alors une fécondité plus faible que les autres femmes. Une deuxième hypothèse serait le coût de la vie, souvent plus élevé en ville qu’en banlieue. La fécondité pourrait être plus faible dans les centres urbains, le fait d’avoir et d’élever des enfants y revenant proportionnellement plus cher. D’autres facteurs explicatifs, comme le niveau d’éducation des femmes, leur appartenance religieuse ainsi que leur participation au marché du travail, pourraient également être mentionnés. Enfin, il y aurait aussi l’étalement urbain, qui affecte principalement les natifs. Ce phénomène pourrait être doublé d’un effet de sélection, si les natifs les plus féconds sont plus attirés vers la banlieue que les moins féconds. Ces deux derniers facteurs se renforceraient mutuellement et pourraient également s’appliquer aux immigrants, outre les modèles de rupture et d’adaptation de la fécondité. De la même manière, chacun de ces facteurs et hypothèses, qui sont loin d’être exhaustifs, pourrait agir en combinaison avec d’autres. On ne saurait donc avancer une explication valable sans une étude spécifique qui déborderait les cadres du présent article.

Apport net total de la fécondité des femmes nées à l’étranger

Pour déduire l’apport net total des immigrantes, nous prenons la matrice des niveaux d’ISF obtenus par période et par région pour les femmes de toutes origines et nous en soustrayons membre à membre la matrice correspondante pour les natives. Le tableau 6 montre que le gain d’ISF pour le total des femmes est relativement faible à l’échelle du Québec. En valeurs absolues, ce gain est d’un dixième d’ISF à chaque lustre. Il atteint cependant entre deux et trois dixièmes d’ISF à chaque lustre pour l’île de Montréal, car la concentration relative des immigrants y est plus forte. De la même manière, on passe à un gain d’un à deux dixièmes d’ISF pour la RMR de Montréal, qui englobe l’île mais où la concentration d’immigrants est un peu plus faible. Il n’est donc pas surprenant que le gain soit quasiment nul pour Laval, le reste de la RMR de Montréal et surtout le reste du Québec : la présence des immigrants devient bien plus rare dans chacune de ces régions.

Tableau 6

Apport net d’ISF par les femmes nées à l’étranger selon la période et la région de résidence, Québec, 1976-1980 à 1991-1995

Apport net d’ISF par les femmes nées à l’étranger selon la période et la région de résidence, Québec, 1976-1980 à 1991-1995
Source : Compilations spéciales de l’Institut de la statistique du Québec et nos calculs (tableau 5a).

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Par contre, en termes relatifs par rapport à l’ISF correspondant pour les femmes de toutes origines dans chaque région, on note qu’au cours des quatre lustres étudiés, le surplus de fécondité des immigrantes représente en moyenne 18,2 pour cent pour l’île de Montréal contre 9,4 pour cent pour la RMR et seulement 4,6 pour cent pour l’ensemble du Québec. Cette moyenne ne représente respectivement que 2,5 pour cent pour Laval, 1,6 pour cent pour le reste de la RMR et 1,3 pour cent pour le reste du Québec. Cela confirme que ce sont la RMR et surtout l’île de Montréal qui « bénéficient » de la concentration et du surplus de la fécondité des immigrants. Pour l’île, ce surplus atteint 20 pour cent en 1976-1980 et en 1990-1995. Autrement dit, une naissance sur cinq dans l’île n’aurait pas eu lieu sans ce surplus relatif de la fécondité des immigrantes. En 1991-1995, l’ISF total observé pour cette région aurait donc été de 1,2 au lieu de 1,5. Dans les projections régionales de population, il est évident qu’une telle différence d’ISF (0,3) pourrait se traduire très rapidement par d’importantes différences numériques dans la population totale et en particulier dans les sous-populations d’origine étrangère concernées par les plus fortes fécondités. Ces différences seront d’autant plus sensibles que les immigrants ont, en outre, une mortalité plus faible, notamment à cause de leur sélection stricte à l’entrée eu égard aux critères de santé. En conséquence, l’apport démographique de l’immigration sera nettement plus important pour l’île que pour la RMR de Montréal et pour l’ensemble du Québec. Il en est de même pour le pluralisme socioculturel et ses implications sociopolitiques, comme la nécessité d’une plus grande « tolérance envers l’étranger », dont la manifestation sera plus intense pour l’île, c’est-à-dire pour la nouvelle ville de Montréal.

Conclusion

Dans un contexte de faible fécondité et d’importante immigration au Québec entre 1976 et 1996, la présente étude a permis de mesurer l’apport des mères nées à l’étranger (les immigrantes) aux naissances et à la fécondité observées dans chacune des régions spécifiées, en comparant cet apport avec celui des mères nées au Canada (les natives). Sur la période étudiée, la moyenne des naissances totales au Québec est de 92 mille par an, à raison de 89 pour cent pour les natives et 11 pour cent pour les immigrantes, alors que la population immigrée en 1996 est de 9 pour cent. Les deux principales régions en apportent une part presque égale, mais proportionnelle à leurs populations respectives : 54 pour cent pour le reste du Québec et 46 pour cent pour la RMR de Montréal, qui, depuis 1986, accroît cependant sa part annuelle, grâce surtout aux immigrantes.

Les niveaux d’ISF pour l’ensemble du Québec durant les quatre lustres de la période 1976-1995 sont de 1,7, 1,5, 1,5, et 1,6. Ils sont respectivement de 1,7, 1,4, 1,4 et 1,5 pour les natives, et de 2,8, 2,2, 2,4 et 2,6 pour les immigrantes, qui ont les plus fortes fécondités. En ce qui concerne les régions, le reste de la RMR de Montréal représente une « ceinture » de forte fécondité relative autour du noyau urbain central. Dans ce noyau formé principalement par l’île de Montréal, les niveaux d’ISF des natives sont très faibles (1,1 à 1,2), et aux antipodes de ceux des immigrantes (2,2 à 2,8). L’apport net de ces dernières à la fécondité totale y est donc la plus forte. La moyenne de cet apport est de trois dixièmes d’ISF par lustre, contre un dixième pour la RMR ainsi que pour l’ensemble du Québec. Cette moyenne représente aussi 18,2 pour cent de l’ISF par lustre observé pour l’île, contre 9,4 pour cent pour celui de la RMR et 4,6 pour cent pour celui du Québec. Le reste du Canada présente-t-il le même schéma de fécondité ? Une étude analogue à la présente dans les autres provinces canadiennes, en particulier l’Ontario et la Colombie Britannique, où les concentrations d’immigrants sont les plus fortes, aiderait sans doute à répondre à cette question.

Plusieurs facteurs, comme la baisse de la fécondité qui se poursuit au Québec, l’étalement urbain, le coût relatif de la vie, le changement dans le pays d’origine des immigrants, la participation des femmes au marché du travail, etc., peuvent se combiner pour expliquer les niveaux relatifs de fécondité observés. Mais on ne saurait se prononcer sans une étude spécifique sur la question. Par contre, on sait que la fécondité des immigrants au Québec entre 1976 et 1996 est nettement plus forte que celle des natifs et que leur mortalité est légèrement plus faible; leur apport démographique total au cours de la période est d’autant plus important, tout comme l’impact socio-démographique et socioculturel de leur présence dans la région d’accueil. En distinguant la région de résidence, la présente étude permet donc de dire que l’apport démographique total des immigrants sera nettement plus important pour l’île de Montréal et la nouvelle ville de Montréal, tant par rapport à la RMR de Montréal que par rapport à l’ensemble du Québec. En conséquence, la population de l’île ou de la nouvelle ville de Montréal sera plus multiethnique et plus multiculturelle et devra aussi développer plus de tolérance pour l’« étranger ».