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Introduction

La pandémie de Covid-19 a mené à plusieurs bouleversements sociaux et économiques. Dès mars 2020, au Canada, comme dans plusieurs pays, des mesures exceptionnelles et sans précédent ont entre autres mené à la fermeture d’un nombre important d’entreprises. Si certaines de ces entreprises ont pu reprendre leurs opérations, elles ont toutefois dû réorganiser leurs lieux de travail pour se conformer aux directives de la santé publique. D’autres ont dû innover et opérer des changements majeurs pour éviter le pire, comme c’est souvent le cas en période de crise (Williams, Gruber, Sutcliffe, Sheperd et Zao, 2017 ; Smallbone, Deakins, Battisti et Kitching, 2012). Pendant la période qui s’est étalée de mars à juillet 2020, les restrictions se sont accentuées puis un certain relâchement s’est opéré. Bien que les impacts aient pu être différents selon les cas, aucune n’a pu échapper à un minimum de bouleversements, les plus affectées ayant subi des fermetures définitives et des faillites. Parmi toutes les entreprises, les PME sont les plus menacées par les crises en raison de leur position financière relativement vulnérable (Doshi, Kumar et Yerramilli, 2018 ; Ghosal et Ye, 2015 ; Herbane, 2010). Ce sont d’ailleurs 22 % des propriétaires d’entreprise aux États-Unis qui ont mis fin à leurs activités dans les deux premiers mois de la crise (Fairlie, 2020).

Le contexte particulier de la pandémie de Covid-19 a introduit un niveau d’incertitude très élevé et a provoqué bon nombre de bouleversements. Or, ce contexte a généré un stress accru chez les dirigeants de PME, comme pour la majorité des citoyens (Cao et al., 2020 ; Holmes et al., à paraître). À la base, la carrière entrepreneuriale est reconnue comme étant particulièrement stressante (Cardon et Patel, 2015 ; Patzelt et Shepherd, 2011). Dans des conditions plus normales, les entrepreneurs expriment par ailleurs un très haut niveau de bonheur et de satisfaction dans la réalisation de leurs tâches (Benz et Frey, 2004 ; Stephan et Roseler, 2010). Toutefois, la pandémie a façonné un environnement particulièrement stressant pour les entrepreneurs et un tel stress est susceptible de générer de l’anxiété, des difficultés de sommeil et globalement, d’avoir un impact négatif sur la santé mentale des entrepreneurs (Torales, O’Higgins, Castaldelli-Maia et Ventriglio, à paraître). Il est fort à parier que les fortes turbulences et l’incertitude quant à l’avenir vont affecter le stress et le bien-être des entrepreneurs.

Dans le cadre de ce projet, nous avons cherché à mettre en lumière l’impact qu’a pu avoir l’aide gouvernementale sur des indicateurs de la santé psychologique des entrepreneurs. En effet, la gestion de la pandémie a résulté dans le lancement d’une gamme sans précédent de programmes gouvernementaux, que ce soit une assistance financière, des subventions salariales et des reports de paiement (OCDE, 2020). Les entrepreneurs et dirigeants ayant fait appel aux différents programmes d’aide présentent-ils un niveau de bien-être plus élevé ? Ont-ils une meilleure qualité de sommeil ? Sont-ils plus enclins à persister dans leur carrière entrepreneuriale ?

Pour répondre à ces questions, nous avons réalisé une enquête auprès de 636 entrepreneurs canadiens, tous secteurs confondus, entre les mois de juin et juillet 2020. Les données collectées ont permis d’explorer si les mesures mises en place sont perçues comme étant accessibles, adaptées et suffisantes, mais également de faire ressortir certains liens entre ces dernières, la santé et le bien-être des entrepreneurs.

Comme le rappellent Kuckertz et al. (2020), la pandémie de Covid-19 et les multiples fermetures et confinements, partout sur la planète, ont créé une situation unique qui n’a aucun équivalent dans la littérature actuelle en entrepreneuriat. Il s’agit d’une réelle opportunité de faire avancer les connaissances en amenant un éclairage sur les impacts non seulement de la pandémie, mais également des actions et politiques gouvernementales et de leurs retombées. Les apprentissages réalisés permettent de parfaire les modèles, mais également d’orienter les politiques publiques sur la façon de réagir dans de tels contextes.

Dans un premier temps, nous reviendrons sur les impacts de la crise et les mesures mises en place pour soutenir les entrepreneurs et leurs entreprises. Nous ferons également état de l’impact de la crise sur la santé et le bien-être des entrepreneurs. Ce retour permettra de mettre en contexte le modèle faisant l’objet de cette recherche. Les détails méthodologiques seront précisés. Les résultats seront ensuite présentés et discutés, avant de conclure.

Les mesures mises en place pour soutenir les entrepreneurs et leurs entreprises

Les gouvernements de partout à travers le monde ont été très réactifs pour mettre en place des mesures en urgence (Kuckertz et al., 2020). Au Canada, cette aide a pris différentes formes : subventions salariales, prêts sans intérêt, subvention d’urgence pour le loyer, garanties de prêt, etc[1]. Sur le plan provincial, des mesures complémentaires ont également été mises à disposition des entreprises. En avril, par exemple, le gouvernement du Québec a lancé le Programme actions concertées pour le maintien en emploi (PACME) visant à fournir un soutien direct aux entreprises qui connaissaient une réduction de leurs activités habituelles en raison des effets de la pandémie de Covid-19, incluant les travailleurs autonomes. Toutes ces aides avaient pour objectif de soutenir les entreprises pour qu’elles puissent conserver les emplois et assurer leur survie.

En matière de gestion de crise, deux pans de la littérature peuvent nourrir les réflexions (Kuckertz et al., 2020). Le premier s’intéresse à la façon dont les entreprises réagissent et répondent à la crise. Au coeur de ces travaux, on retrouve la notion de résilience, c’est-à-dire la capacité des entrepreneurs et des entreprises à changer (Salisu, Hashim, Mashi et Aliyu, 2020). Cette capacité apparaît comme une clé permettant de faire face aux défis inhérents aux périodes de crise (Portuguez Castro et Gómez Zermeño, 2020). Le second pan repose sur l’idée que les politiques publiques peuvent assurer la survie des entreprises en contexte de crise (Alesch, Holly, Mittler et Nagy, 2001 ; Dahlhamer et Tierney, 1998) et s’intéresse également aux barrières rendant leur application difficile (Runyan, 2006). Ce second volet présente l’intérêt de pouvoir proposer aux pouvoirs publics des interventions adéquates et utiles. C’est par cet angle d’analyse que nous avons choisi de procéder.

La pandémie est un événement imprévisible et, à ce titre, elle a des conséquences importantes provoquant des changements dramatiques sur l’environnement politique et économique (Winston, 2020). Elle a notamment affecté le financement de certaines entreprises, particulièrement chez les entreprises en démarrage et les PME (Brown, Rocha et Cowling, 2020). La liquidité est également primordiale pour les propriétaires de PME (Bartik, Bertrand, Cullen, Glaesere et Luca, 2020). Pour ajouter à cette pression, les entrepreneurs dépendent généralement de leur entreprise pour recevoir un salaire et subvenir à leurs besoins. Ainsi, les effets de la crise touchent particulièrement les ménages d’entrepreneurs et les PME. Ces dernières dépendent des ventes quotidiennes, elles n’ont souvent pas les liquidités qui leur permettraient de faire face à leurs besoins en matière de masse salariale et de fonds de roulement (OCDE, 2020). Par exemple, au début de la pandémie de Covid-19, de nombreux magasins de vélos craignaient de faire faillite (Thorgren et Williams, 2020). Cependant, un produit de base comme la bicyclette a rapidement été très difficile à se procurer en raison d’une explosion de la demande. Ainsi, la Covid-19 crée à la fois des défis et des opportunités pour les PME établies ou pour les entreprises naissantes (Roux-Dufort et Lalonde, 2013 ; Williams et Shepherd, 2018). Que ce soit pour faire face à une baisse de la demande ou pour pouvoir saisir les opportunités générées par la crise, les PME ont dû faire appel à différentes ressources, parmi lesquelles figure l’aide gouvernementale. Le fait que les PME soient globalement les plus menacées par les conséquences de la pandémie, en raison de leur position financière relativement vulnérable (Doshi, Kumar et Yerramilli, 2018 ; Ghosal et Ye, 2015 ; Herbane, 2010), a mené au lancement d’une gamme sans précédent de programmes gouvernementaux, incluant une assistance financière, des subventions salariales et des reports de paiement (OCDE, 2020).

En effet, pour faire face à la crise, les ressources deviennent centrales. Sur le plan organisationnel, les crises perturbent les stocks de ressources, mais elles peuvent également amplifier la valeur de certaines de ces ressources (connexions sociales, nouveaux équipements, etc.) (Williams et Shepherd, 2018). Dans leur étude, Thorgren et Williams (2020) ont constaté que les actions immédiates les plus courantes prises par les PME ont été les suivantes : 1) reporter des investissements, 2) procéder à des licenciements/faire appel à une subvention salariale financée par le gouvernement. Les auteurs soulignent que bien que le plan de crise du gouvernement suédois ait offert aux PME de faire appel à la dette (en leur octroyant un prêt), les PME n’ont pas trouvé cette solution intéressante en raison de leur réticence à retarder leurs paiements, à contracter des prêts et de la réticence des banques à approuver les prêts aux PME. Par exemple, une étude de Bartik et al. (2020) révèle que 30 % des entreprises américaines de l’échantillon considéraient ne pas avoir droit au programme CARES[2] ; 20 % ont dit ne pas avoir confiance dans le fait que le gouvernement annulerait la dette et 10 % appréhendaient que ce soit trop compliqué. Pour les 70 % souhaitant faire appel au programme, des problèmes d’accès ont été anticipés, notamment des tracasseries administratives et des difficultés à établir leur éligibilité (Bartik et al., 2020). La réponse des entrepreneurs à la crise dépend de plusieurs facteurs tels que l’expérience, le stade de développement et l’étape de la crise (Doern, Williams et Vorley, 2019). Ainsi, il ne suffit pas de mettre en place des mesures, et de manière suffisante (en valeur), mais ces dernières doivent également être claires, simples et adaptées.

Certaines mesures ont ciblé des secteurs précis ou encore des tailles d’entreprises minimales. En contexte de crise, certaines mesures visent à résoudre les problèmes de liquidités et de soutenir la capacité financière de l’entreprise à court terme. D’autres mesures sont plutôt orientées vers le soutien à l’innovation pour permettre aux entreprises de s’adapter et de revoir leur modèle d’affaires (Thorgren et Williams, 2020). Aussi, les mesures mises en place par les gouvernements reposent sur différents critères d’éligibilité. Par exemple, certaines aides vont se baser sur une comparaison des revenus de l’entreprise l’année précédente (ou les mois précédents) pour être octroyées. Or, les plus jeunes entreprises peuvent se retrouver défavorisées dans ce processus, n’ayant pas d’historique de revenus. On constate globalement que les programmes de soutien public ont tendance à privilégier et à protéger les organisations établies et ont été plus fortement orientés sur la réduction des faillites et des pertes d’emplois que sur le soutien de l’innovation (Giones et al., 2020 ; Kuckertz et al., 2020).

Nous pouvons ainsi déduire que pour réellement aider les entrepreneurs à traverser la crise, et par le fait même favoriser une diminution du stress vécu et ses impacts sur leur santé mentale et physique, les mesures en place doivent être accessibles, suffisantes et adaptées.

L’impact de la crise sur la santé des entrepreneurs et leur persistance

L’intérêt pour la santé mentale et le bien-être des entrepreneurs est en constante progression dans les travaux en entrepreneuriat en raison du rôle que ces éléments jouent dans la prise de décision, la motivation et l’action entrepreneuriale (Stephan, 2018). En contexte de pandémie, cet intérêt est d’autant plus judicieux en raison de l’environnement particulièrement stressant dans lequel sont placés les entrepreneurs ; un tel stress étant susceptible de générer de l’anxiété, des difficultés de sommeil et globalement, d’avoir un impact négatif sur leur santé mentale (Torales et al., à paraître). Pour éviter des dommages psychologiques trop importants, il est crucial de faire le nécessaire pour reprendre le plus rapidement possible les activités et les ventes (Williams et Vorley, 2015). En situation de stress, la qualité du sommeil peut être affectée. Il existe en effet des preuves solides de la relation entre le stress et la qualité du sommeil (Almojali, Almalki, Alothman, Masuadi et Alaqeel, 2017). Des études ont montré que les journées stressantes ont tendance à être suivies de difficultés à initier le sommeil ainsi qu’à le maintenir et que des niveaux de stress accrus sont associés de manière prospective à des niveaux accrus de perturbations du sommeil (Åkerstedt et al., 2012).

Le stress affecte également le bien-être. Comme le rappelle Stephan (2018) dans une récente revue de la littérature, la notion de bien-être réfère souvent à plusieurs concepts qui, bien que différents, sont souvent confondus : santé mentale, santé psychologique, détresse ou encore bien-être subjectif. L’auteure suggère de considérer ces concepts sur un continuum, où l’une des extrémités est liée aux problèmes de santé mentale (anxiété, dépression, etc.) et l’autre consiste au bien-être (sentiment de satisfaction et de bonheur). Les caractéristiques du travail (par exemple les heures de travail, les tâches de responsabilité, etc.) tout comme l’environnement de travail (incertitude et insécurité, problèmes financiers) caractérisant la crise actuelle agissent comme des stresseurs qui ont des effets négatifs sur le bien-être, c’est-à-dire cet état de satisfaction et de bonheur (Parker, 2014).

Finalement, les difficultés liées à la crise sont à même d’influencer la volonté des entrepreneurs de poursuivre cette carrière. L’entrepreneuriat peut en effet être considéré comme un choix de carrière et, de ce fait, les théories de la carrière offrent un éclairage judicieux (Cadieux, Gratton et St-Jean, 2014 ; Callanan et Zimmerman, 2016 ; Lebègue, 2015 ; St-Jean et Mathieu, 2015). Parmi les concepts pertinents se trouve celui de la persistance dans la carrière, c’est-à-dire « l’engagement affectif, continu et normatif sur l’intention de rester dans le métier d’entrepreneur » (Valéau, 2017). Comme le mentionne l’auteur, « en période de crise plus que jamais, l’enjeu n’est plus seulement d’amener de nouveaux individus à devenir entrepreneur, mais aussi de soutenir ceux qui ont précédemment franchi le pas » (p. 84). La pandémie, par ses conséquences négatives sur plusieurs entreprises, peut ébranler certains entrepreneurs, tel un choc de carrière en temps « normal », et mettre à mal leur choix vocationnel (Akkermans, Richardson et Kraimer, 2020). Les mesures de soutien gouvernemental sont susceptibles d’être associées à une persistance de carrière plus grande par l’aide qu’elles pourraient procurer pour faire face à la crise.

La figure 1 rassemble les variables à l’étude dans le projet. Nous avons concentré nos analyses sur deux éléments perceptuels des soutiens gouvernementaux : le caractère adapté des mesures et le caractère suffisant de celles-ci. Les caractéristiques des PME (secteurs d’activité, âge, chiffre d’affaires et nombre d’employés) et les caractéristiques de l’entrepreneur (âge, scolarité, ethnie, immigrant, genre) sont susceptibles d’être associées à l’accessibilité aux mesures et à la perception des entrepreneurs du caractère adapté et suffisant de celles-ci. Aussi, l’entrepreneur a accès à différentes ressources pour assurer le développement de son entreprise, au-delà des mesures gouvernementales ad hoc offertes pendant la crise. L’accès à ces ressources peut non seulement influencer la perception relative à l’égard des mesures gouvernementales, mais aussi influencer les indicateurs de santé et bien-être des entrepreneurs. Finalement, la perception du caractère adapté et suffisant des mesures est susceptible d’être associée au sommeil et au bien-être perçus de même qu’à la persistance dans la carrière entrepreneuriale.

Figure 1

Variables à l’étude

Variables à l’étude

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1. Méthodologie et échantillon

Pour réaliser notre recherche, nous avons recruté des personnes en affaires par l’entremise de divers partenaires et réseaux, dont l’École des entrepreneurs du Québec (ÉEQ), le Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec (RJCCQ), l’Association canadienne pour la santé mentale (ACSM), Bonjour Startup Montréal, des partenaires des universités, des chercheurs ainsi que des plateformes de médias sociaux comme LinkedIn et Facebook, et directement auprès d’anciens participants à des recherches antérieures. L’échantillon total est composé de 636 personnes en affaires trouvées principalement par le biais des médias sociaux (64,9 %) et des contacts d’études antérieures (23,6 %). L’échantillon comprend des répondants du Québec (43,8 %), de l’Ontario (21,4 %), de l’Alberta (8,2 %) et de la Colombie-Britannique (8,2 %). La majorité est composée d’hommes (54,2 %), blancs (85,6 %), nés au Canada (99,3 %) et titulaires d’un diplôme de premier cycle (56,3 %). Les répondants ont entre 21 et 74 ans (moyenne = 40). La majorité vit avec un conjoint/partenaire (85,4 %) et a un (47,8 %) ou deux (21,9 %) enfants. Au moment de compléter le questionnaire, les entreprises étaient en activité depuis environ cinq ans (médiane) et avaient un chiffre d’affaires annuel prépandémique d’un à deux millions de dollars (médiane), ainsi que vingt employés en moyenne (médiane = 12). Elles opéraient principalement dans l’industrie manufacturière (23,8 %), les services professionnels, scientifiques et techniques (22,7 %), l’industrie de l’information et de la culture (9,7 %), les autres services (6,3 %), le commerce de détail (6,2 %) et le commerce de gros (5,1 %).

La méthode d’échantillon ne permet pas d’assurer la représentativité des entrepreneurs au Canada. Par rapport aux données disponibles sur les dirigeants de PME au Canada[3], qui n’incluent pas les travailleurs autonomes contrairement à notre échantillon, nous constatons avoir davantage de femmes qui ont participé à notre recherche (20,1 % de femmes en 2017 contre 45,8 %). Alors que notre échantillon comprend 14 % de personnes issues de minorités visibles, la moyenne nationale s’établit à 12,2 %. Nos répondants ont des entreprises plus jeunes que la moyenne avec 82,4 % qui ont moins de dix ans (contre 42,6 %). Au niveau de la taille de la PME, notre échantillon contient 37 % de cas avec quatre employés ou moins, alors que la moyenne canadienne s’établit à une proportion de 53,2 %. Au niveau des secteurs d’activité, nous avons une plus grande proportion d’entreprises manufacturières (23,8 %) que la moyenne (5,7 %), une plus grande proportion d’entreprises dans les services professionnels scientifiques et techniques (22,7 %) que la moyenne (14,4 %), une plus petite proportion de commerce de détail (6,2 % contre 11,5 %) et une proportion identique de commerce de gros (5,1 %). Alors que 20,5 % des PME sont situées au Québec, notre échantillon en comprend 43,8 % ; 8,2 % proviennent de l’Alberta alors que la moyenne nationale est de 13,9 %. Malgré une assez grande diversité des profils des répondants, ces écarts à différents niveaux suggèrent une représentativité de l’échantillon qui est différente de la moyenne nationale.

1.1. Questionnaire et mesures

Le site Web surveymonkey.com a été utilisé pour gérer l’enquête. Un questionnaire bilingue a été élaboré pour cette étude (anglais et français), s’agissant des deux langues officielles au Canada. Pour les mesures et les questions rédigées initialement en anglais, deux chercheurs entièrement bilingues les ont traduites en français, ont comparé leur traduction et ont discuté des différences, puis sont parvenus à un accord et dans le cas contraire, un troisième traducteur a aidé à résoudre l’ambivalence. Le même processus a été utilisé pour la traduction du français vers l’anglais.

Plusieurs données sur la gestion de l’entreprise et sa performance ont été collectées ainsi que sur les variables sociodémographiques. À celles-ci s’ajoutent des mesures spécifiques de bien-être subjectif (Topp, Østergaard, Søndergaard et Bech, 2015), de qualité subjective du sommeil (Carpenter et Andrykowski, 1998) ainsi que la probabilité estimée d’être encore entrepreneur dans cinq ans (résilience dans la carrière entrepreneuriale). Nous avons vérifié l’admissibilité des entrepreneurs aux mesures de soutien des différents paliers gouvernementaux, puis demandé le caractère « suffisant » ainsi « qu’adapté » de ces mesures (curseur allant de 0 = aucunement suffisante [ou adaptée] à 10 = totalement suffisante [ou adaptée]). Nous avons également mesuré le niveau d’accès général à des ressources importantes (mesure adaptée de Hanlon et Saunders, 2007). Nous avons également plusieurs indicateurs de changement suite à l’arrivée de la pandémie (soit entre mars et juin) au niveau des ventes (curseur de 5 = grande diminution des ventes à +5 = grande augmentation des ventes), de la nouveauté de la clientèle, de la nouveauté de l’offre de produits/services, de l’approvisionnement des fournisseurs, de l’organisation du travail (curseur de 0 à 10), des liquidités de l’entreprise et de l’endettement (curseur de 5 = grande réduction des liquidités [ou endettement] à +5 = grande augmentation des liquidités [ou endettement]).

1.2. Analyses des données

L’analyse s’est déroulée en deux étapes. À la première étape, nous avons fait des analyses afin d’identifier certains profils de PME et d’entrepreneurs qui étaient plus susceptibles d’avoir accès aux mesures de soutien ainsi que de juger qu’elles étaient adaptées et suffisantes. Cette première analyse permet alors de juger de l’efficacité des mesures pour soutenir les différents profils de PME et d’entrepreneurs. L’accès aux mesures de soutien est une mesure binaire (0/1) et en conséquence, nous avons eu recours à une régression logistique (logit). Pour le caractère « adapté » et « suffisant » des mesures de soutien gouvernemental, il s’agit de variables métriques et en conséquence, des régressions linéaires multiples ont été utilisées. À la seconde étape, nous avons cherché à comprendre comment les mesures pouvaient influencer le sommeil, le bien-être et la probabilité que l’entrepreneur soit toujours en affaires dans cinq ans. Là aussi, s’agissant de variables métriques, nous avons eu recours à des régressions linéaires multiples. Bien entendu, les différents paramètres concernant les caractéristiques de l’entrepreneur et de son entreprise, ainsi que l’accès à différentes ressources, ont été contrôlés.

2. Résultats

La présentation des résultats est faite en deux temps. Dans la première section, les résultats portant sur l’admissibilité aux mesures, ainsi que leur caractère adapté et suffisant, sont abordés. Dans la seconde section, les résultats concernant les liens entre les mesures et la santé des entrepreneurs sont présentés. Avant d’aborder les résultats plus spécifiques, le tableau 1 présente les moyennes, écarts-types et corrélations des variables de la recherche. Quelques constats de cette matrice peuvent déjà être soulignés. Nous pouvons observer une légère baisse des ventes en moyenne (-0,70) malgré des changements sur la clientèle (3,58), les nouveaux produits/services (3,77), l’approvisionnement (3,56) et dans l’organisation du travail (5,02). Cela illustre assez bien les turbulences vécues par ces entreprises peu de temps après la crise de la pandémie de Covid-19. Nous pouvons constater que les revenus familiaux sont reliés au caractère adapté et suffisant des mesures de soutien du gouvernement. Ainsi, plus le revenu familial de l’entrepreneur est grand, plus il estime que les mesures sont suffisantes et adaptées, car il a sans doute moins besoin personnellement de ce soutien. Il en va de même pour le chiffre d’affaires et les mesures jugées suffisantes et adaptées où l’on observe des corrélations positives. Notons également le fait que très peu de corrélations fortes soient présentes, ce qui suggère que l’existence de multicolinéarité ne serait pas un enjeu.

2.1. Résultats quant à l’admissibilité et le caractère « adapté » et « suffisant » des mesures

Le tableau 2 présente les résultats sur la probabilité d’être accessible aux mesures gouvernementales. On y constate que l’âge de la PME (β = 0,141, p = 0,004), le chiffre d’affaires avant la Covid-19 (β = 0,162, p = 0,028), le nombre d’employés avant la Covid-19 (β = 0,088, p = 0,018) et l’âge de l’entrepreneur (β = -0,029, p = 0,076) expliquent la probabilité de manière significative d’être admissible aux mesures. Également, le secteur manufacturier est moins susceptible d’être admissible par rapport au secteur du tourisme, de l’hôtellerie et de la restauration[4] (β = -2,077, p = 0,017). Ainsi, une entreprise plus ancienne aura plus de probabilité d’être admissible ; ce constat confirme le fait que les entreprises en démarrage sont en quelque sorte pénalisées, l’accès étant surtout réservé aux entreprises plus établies (Giones et al., 2020), Également, plus le chiffre d’affaires avant le début de la Covid-19 était élevé, plus les chances sont élevées que l’entreprise ait accès aux mesures. Ce résultat est cohérent avec le fait que les entreprises ayant fait appel aux programmes devaient démontrer la baisse de revenus provoquée par la crise. Plus le chiffre d’affaires avant la crise était élevé, plus l’impact de la fermeture a été grand sur la perte de revenus (différentiels), rendant admissible l’entreprise.

Tableau 1

Moyennes, écarts-types et corrélations* entre les variables

Moyennes, écarts-types et corrélations* entre les variables

* Les corrélations ≥ à 0,076 ou ≤ à – 0,076 sont significatives à p ≤ 0,05.

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Tableau 2

Régression logistique de l’admissibilité aux mesures (admissibilité = 1)

Régression logistique de l’admissibilité aux mesures (admissibilité = 1)

a Femme = 1 ; b Minorité visible = 1 ; c Immigrant = 1.

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On constate le même effet avec le nombre d’employés. Plus il était élevé avant la Covid-19, plus il est probable que l’entreprise ait accès aux mesures. Considérant que l’un des programmes phares des mesures a été le programme de subventions salariales, cela se comprend. Pour ce qui est des secteurs, seul le secteur manufacturier montre un lien significatif, mais négatif, avec l’admissibilité aux mesures. Or, dans le secteur manufacturier, le télétravail (qui a été largement promu) n’est pas envisageable, rendant les entreprises moins sujettes à réorganiser leurs employés et ainsi, moins admissibles aux mesures touchant ceux-ci. Finalement, sur le plan des caractéristiques des entrepreneurs, seul l’âge des entrepreneurs est associé à une accessibilité plus grande aux mesures : les entrepreneurs plus jeunes sont plus susceptibles d’être admissibles.

Le tableau 3 présente les résultats de l’analyse de régression linéaire multiple sur le caractère adapté des mesures. Les résultats des variables liées aux caractéristiques des entrepreneurs montrent notamment que les immigrants trouvent les mesures moins adaptées que les non-immigrants (Std.β = -0,068, p = 0,072). Ce résultat peut possiblement s’expliquer par la nature des entreprises (taille, secteur d’activité, etc.), par une certaine difficulté à accéder à de l’information pertinente ou encore des enjeux d’admissibilité. Ce résultat trouve d’ailleurs écho à un enjeu déjà soulevé dans une étude réalisée par la Canadian Women’s Chamber of Commerce et la Dream Legacy Foundation, en mai 2020, où il est fait mention des impacts accrus pour les entrepreneurs issus de l’immigration et du caractère non adapté des mesures de soutien gouvernemental. Du côté des caractéristiques de l’entreprise, on constate que plus elle est âgée (Std.β = 0,200, p = 0,000) ou plus le chiffre d’affaires était élevé avant la Covid-19 (Std.β = 0,338, p = 0,000), plus les mesures sont perçues comme adaptées. Toutefois, au contraire, moins l’entreprise avait d’employés, plus les mesures sont considérées comme adaptées (Std.β = -0,128, p = 0,021).

Tableau 3

Régression linéaire multiple du caractère adapté des mesures (de 0 = aucunement adaptées à 10 = totalement adaptées)

Régression linéaire multiple du caractère adapté des mesures (de 0 = aucunement adaptées à 10 = totalement adaptées)

a Femme = 1 ; b Immigrant = 1.

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Finalement, les entreprises issues du secteur des arts, du tourisme, de la restauration et de l’hôtellerie (en comparaison avec les entreprises de service) ne perçoivent pas les mesures comme étant adaptées (Std.β = -0,082, p = 0,038)[5]. Cette situation se comprend aisément, sachant que les frontières ont été fermées, empêchant la venue de touristes étrangers, et que la distanciation sociale a eu un impact accru sur la fréquentation des restaurants et bars, salles de spectacles, musées, etc. Par ailleurs, les entreprises dans ce secteur reposent sur des emplois souvent saisonniers et à temps partiel. Elles ont donc été affectées indirectement par une mesure appelée PCU (prestation canadienne d’urgence) permettant aux Canadiens de recevoir une allocation salariale pratiquement sans barrière à l’entrée. Ainsi, plusieurs ont ainsi préféré ne pas retourner au travail et continuer à se prémunir de ce programme de soutien temporaire, affectant du coup plusieurs entreprises n’arrivant pas à récupérer leur main-d’oeuvre malgré la réouverture des entreprises de ce secteur. Sur le plan des changements vécus par l’entreprise, certains sont associés à une perception positive du caractère adapté des mesures. C’est le cas du changement dans les produits et services (Std.β = 0,117, p = 0,011), dans les approvisionnements (Std.β = 0,085, p = 0,072), dans les liquidités (Std.β = 0,155, p = 0,001) et l’endettement (Std.β = 0,099, p = 0,009). Toutefois, dans le cas des ventes (Std.β = -0,148, p = 0,002) et des changements dans l’organisation du travail (Std.β = -0,082, p = 0,054), la relation est négative. Ainsi, moins l’entreprise a connu d’augmentation des ventes ou de changements dans l’organisation du travail, plus les mesures sont considérées comme adaptées. Encore une fois, sachant que les mesures étaient basées sur l’écart avec les ventes pré-Covid-19, les entreprises ayant connu une moins forte augmentation de leurs ventes ont pu continuer à se prévaloir du soutien. Les autres, en croissance, n’ont pas eu de soutien spécifique. Les changements organisationnels peuvent prendre différentes formes et nécessitent des ressources. Or, comme l’ont souligné Giones et al. (2020), les mesures ont surtout été orientées sur la perte d’emplois ou la compensation des pertes de revenus, et moins sur le soutien à l’innovation. On constate également que les entrepreneurs qui ont un accès général élevé à des ressources importantes perçoivent davantage les mesures comme étant adaptées (Std.β = 0,245, p = 0,000). Ainsi, en étant en bonne position pour obtenir les ressources nécessaires par d’autres moyens, les mesures gouvernementales sont alors moins urgentes et nécessaires et, dès lors, jugées davantage comme étant adaptées.

Le tableau 4 présente les résultats concernant le caractère suffisant des mesures. En ce qui a trait aux caractéristiques des entrepreneurs, seul le fait d’être non-immigrant est associé au caractère suffisant des mesures (Std.β = -0,121, p = 0,002). Ainsi, il semble que non seulement les mesures ne sont pas assez adaptées, mais elles ne sont pas non plus perçues comme suffisantes par les entrepreneurs immigrants. En ce qui a trait aux caractéristiques des entreprises, l’âge de la PME (Std.β = 0,182, p = 0,000) et le chiffre d’affaires avant-Covid-19 (Std.β = 0,135, p = 0,051) sont associés à des mesures perçues comme suffisantes. Pour les secteurs d’activité, le secteur primaire est significativement associé à une perception moins grande[6] du caractère suffisant des mesures (Std.β = -0,064, p = 0,089). Cela peut possiblement s’expliquer par les embûches spécifiques vécues par de nombreuses entreprises agricoles canadiennes (recrutement de la main-d’oeuvre, réorganisation des chaînes d’approvisionnement, etc.). Sur le plan des changements vécus depuis la pandémie, les entreprises ayant de nouvelles clientèles considèrent les mesures moins suffisantes (Std.β = -0,105, p = 0,039). Encore là, pas de surprise du fait que les mesures ne visent pas les entreprises ayant des occasions d’affaires. Finalement, les changements sur les liquidités (Std.β = 0,200, p = 0,000) et l’endettement (Std.β = 0,153, p = 0,000) sont associés à une perception positive du caractère suffisant des mesures, allant dans le sens de Giones et al., arguant que les mesures sont essentiellement orientées sur la réduction des risques de faillite et de perte d’emploi. Toute comme pour le caractère adapté, on constate que les entrepreneurs ayant accès à des ressources jugent aussi les mesures comme étant suffisantes (Std.β = 0,334, p = 0,000).

Tableau 4

Régression linéaire multiple du caractère suffisant des mesures (de 0 = aucunement suffisantes à 10 = totalement suffisantes)

Régression linéaire multiple du caractère suffisant des mesures (de 0 = aucunement suffisantes à 10 = totalement suffisantes)

a Femme = 1 ; b Immigrant = 1.

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2.2. Résultats quant au soutien gouvernemental et son lien avec la santé des entrepreneurs

Les premiers résultats concernent la qualité du sommeil perçu. D’après le tableau 5, l’âge de l’entrepreneur (Std.β = -0,153, p = 0,002) et sa scolarité (Std.β = 0,091, p = 0,040) sont globalement associés à un meilleur sommeil perçu. Ainsi, les plus jeunes entrepreneurs et ceux étant plus scolarisés disent avoir un sommeil de meilleure qualité. Sur le plan de l’entreprise, ce sont l’âge de l’entreprise (Std.β = 0,088, p = 0,063) et le nombre d’employés (Std.β = -0,099, p = 0,037) qui sont significatifs. Ainsi, plus la PME est établie depuis longtemps, meilleure est la qualité du sommeil perçue de son dirigeant. Être à la tête d’une entreprise établie signifie généralement que l’entrepreneur a de l’expérience et a vécu plusieurs situations difficiles au fil des années ; on peut imaginer qu’il n’en est pas à sa première crise (bien que celle-ci soit en quelque sorte unique). La sagesse que lui procure son expérience est possiblement associée à sa capacité à trouver le sommeil. On constate également que moins le nombre d’employés est grand, plus la qualité du sommeil perçue est élevée. Il est vrai que l’un des stresseurs importants des entrepreneurs est celui d’avoir la responsabilité d’autres personnes. Une crise comme celle de la pandémie de Covid-19 a certainement généré beaucoup plus d’incertitude et de stress chez les employeurs, craignant de devoir mettre à pied des employés, sans compter la gestion des mesures sanitaires au sein du personnel. Finalement, il apparaît que le caractère suffisant (Std.β = 0,123, p = 0,009) et le caractère adapté (Std.β = 0,214, p = 0,000) des mesures sont en lien avec la qualité du sommeil perçu, confirmant notre idée de base selon laquelle les mesures peuvent avoir un impact positif sur la santé physique (ici le sommeil) des entrepreneurs. L’accès général aux ressources importantes est également associé à une meilleure qualité de sommeil (Std.β = 0,179, p = 0,000).

Tableau 5

Régression linéaire multiple de la perception de la qualité du sommeil (de -10 = vraiment très mauvaise qualité à +10 = vraiment très bonne qualité)

Régression linéaire multiple de la perception de la qualité du sommeil (de -10 = vraiment très mauvaise qualité à +10 = vraiment très bonne qualité)

a Femme = 1 ; b Immigrant = 1 ; c Secteur des services en contraste avec les autres secteurs d’activité.

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Un deuxième volet de résultats est présenté dans le tableau 6, concernant la probabilité de demeurer entrepreneur d’ici cinq ans. En ce qui a trait aux caractéristiques des entrepreneurs, seule une scolarité plus élevée est significativement associée à la probabilité de demeurer entrepreneur (Std.β = 0,086, p = 0,049). La scolarité étant une mesure du capital humain de l’entrepreneur, tout porte à croire que la solidité des entreprises pourrait être meilleure et, dès lors, favoriser la rétention des entrepreneurs qui les dirigent. Les entrepreneurs dont les entreprises ont moins d’employés sont également plus sujets à demeurer entrepreneurs (Std.β = -0,144, p = 0,002). Tel qu’évoqué précédemment, en contexte de crise, les ressources humaines semblent constituer une source importante de stress, au point d’en effriter l’intention de demeurer entrepreneur. De façon non surprenante, les entrepreneurs estimant à la hausse leurs profits après la pandémie sont plus susceptibles de demeurer entrepreneurs dans le futur (Std.β = 0,176, p = 0,000). Le secteur manufacturier (Std.β = -0,129, p = 0,009), de même que le secteur des arts, loisirs, restauration et tourisme (Std.β = -0,167, p = 0,000) sont significativement moins fortement associés à l’intention de demeurer entrepreneur que les entrepreneurs dont l’entreprise est dans le secteur des services (secteur de comparaison). On peut penser que dans les entreprises du secteur des arts, loisirs, restauration et tourisme, qui sont particulièrement affectées par la Covid-19, la persistance de l’entrepreneur en est également affectée. En ce qui a trait aux mesures de soutien, seul le caractère suffisant est ici associé à la probabilité de demeurer entrepreneur d’ici à cinq ans (Std.β = 0,192, p = 0,000). On peut imaginer que les entrepreneurs considérant l’aide suffisante ont davantage confiance en l’avenir, renforçant leur intention de demeurer entrepreneurs dans les cinq prochaines années. Finalement, il semble que l’accès aux ressources importantes favorise la probabilité de demeurer entrepreneur d’ici à cinq ans (Std.β = 0,095, p = 0,045).

Tableau 6

Régression linéaire multiple de la probabilité de demeurer entrepreneur d’ici à cinq ans (de 0 % à 100 %, bonds de 5 %)

Régression linéaire multiple de la probabilité de demeurer entrepreneur d’ici à cinq ans (de 0 % à 100 %, bonds de 5 %)

a Femme = 1 ; b Immigrant = 1 ; c Secteur des services en contraste avec les autres secteurs d’activité.

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Finalement, le dernier volet présente les résultats concernant le bien-être des entrepreneurs. Comme le tableau 7 permet de le constater, aucune caractéristique des entrepreneurs ou des entreprises ne semble associée à un bien-être plus élevé, mise à part la scolarité (Std.β = 0,101, p = 0,022). Ainsi, les entrepreneurs scolarisés ont un niveau de bien-être supérieur aux moins scolarisés. L’accès aux ressources est également associé à un plus grand niveau de bien-être (Std.β = 0,373, p = 0,000). Finalement, le caractère adapté (Std.β = 0,160, p = 0,000) et le caractère suffisant des mesures (Std.β = 0,096, p = 0,039) sont associés à un bien-être plus élevé. Ces résultats appuient également notre idée de départ à l’effet que les mesures gouvernementales pourraient favoriser une meilleure santé mentale, ici le bien-être des entrepreneurs. Par ailleurs, l’accès général aux ressources est ici associé au bien-être des entrepreneurs, ce qui suggère que les ressources accessibles sont des atténuants majeurs des effets délétères de la pandémie sur la santé psychologique des entrepreneurs.

Tableau 7

Régression linéaire multiple du bien-être des entrepreneurs

Régression linéaire multiple du bien-être des entrepreneurs

a Femme = 1 ; b Immigrant = 1 ; c Secteur des services en contraste avec les autres secteurs d’activité.

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Discussion et conclusion

Cette étude, menée auprès de 636 entrepreneurs canadiens au printemps 2020 (entre juin et juillet), contribue à comprendre la dynamique des interventions gouvernementales auprès des PME et en particulier, ses effets sur des indicateurs relatifs à la santé psychologique des entrepreneurs (sommeil, bien-être et intention de demeurer entrepreneur). Les résultats ont permis, dans l’ensemble, d’appuyer l’idée selon laquelle les mesures, en réduisant les effets négatifs de la crise sur la PME, pouvaient avoir un effet positif sur la santé des entrepreneurs. Dans cette étude, les mesures ont été prises dans leur ensemble. Nous avons utilisé l’admissibilité aux mesures, puis nous avons tenté de voir l’effet du caractère adapté et suffisant de ces mesures.

Plusieurs contributions spécifiques peuvent être énoncées sur la base des résultats observés. Premièrement, on constate que le stade de développement de la PME a globalement une incidence sur la perception du caractère adapté et suffisant des mesures, sans compter sur leur admissibilité. Il est vrai qu’au moment de l’étude (juin-juillet 2020), les mesures instaurées au Canada, selon les critères d’éligibilité, favorisaient les entreprises établies et moins les entreprises en démarrage. Ces dernières n’ayant pas d’historique de revenus, elles ne pouvaient se qualifier pour recevoir de l’aide. De la même façon, les entreprises en démarrage n’ayant que peu d’employés, le programme de subvention salariale n’était que peu utile. Cette situation a aussi été observée dans d’autres pays où les décideurs sont surtout focalisés à maintenir les gens en emplois que de maintenir l’essor des projets entrepreneuriaux (Salamzadeh et Dana, 2020). Si la situation a pu être moins criante pour les entreprises en démarrage lors de la première vague de la pandémie, la pression se fera certainement sentir au fur et à mesure de l’avancement de la crise, notamment avec la deuxième vague qui se produit dans plusieurs pays à l’automne 2020. En effet, les enjeux de financement et de « timing » pourraient se faire sentir et mettre en péril les projets entrepreneuriaux moins établis, comme le rappelaient Kuckertz et al. (2020).

Deuxièmement, on remarque que les indicateurs de changement dans la PME à différents niveaux sont liés à la perception des mesures de soutien quant à leur caractère adapté et suffisant. Nous avons observé que plus la PME avait connu une augmentation de ses ventes moins les mesures étaient adaptées, tout comme lorsqu’elle a dû apporter des changements à l’organisation du travail. Le fait qu’elle ait développé une nouvelle clientèle faisait aussi en sorte que la perception de mesures était jugée insuffisante. En contrepartie, d’autres changements liés à l’innovation, comme avoir développé de nouveaux produits ou services ou avoir dû changer de fournisseurs, étaient liés à la perception que les mesures étaient adaptées. Sachant que la pandémie a causé la fermeture de plusieurs entreprises, mais qu’en contrepartie certaines ont eu au contraire des occasions d’affaires nouvelles ou une croissance des ventes (Cowling, Brown et Rocha, 2020), il est difficile pour un gouvernement de répondre à tous les cas de figure possibles. Toutefois, l’innovation semble être une voie importante pour les PME afin de faire face au choc exogène de la crise pandémique (Morgan, Anokhin, Ofstein et Friske, 2020) et à cet égard, les mesures semblent globalement adaptées pour soutenir l’innovation, mais pas suffisantes pour permettre aux PME d’aller chercher de nouvelles clientèles.

Troisièmement, les résultats montrent également que le caractère adapté des mesures est systématiquement perçu moins élevé chez les entrepreneurs immigrants. Cette situation est préoccupante et soulève toute la question de la discrimination potentielle quant à l’accessibilité des mesures. Ce résultat pourrait s’expliquer par une mauvaise compréhension, ou une compréhension partielle, de la réalité des entreprises dirigées par des entrepreneurs immigrants. Aussi, la problématique de la discrimination systémique des entrepreneurs immigrants a déjà été soulevée (Teixeira, Lo et Truelove, 2007) et en contexte de pandémie, la situation ne semble pas différente ou pourrait être pire. En matière de politiques publiques, il s’agit assurément d’un enjeu important sur lequel se pencher, tel que rappelé par d’autres chercheurs (Singh, 2020 ; Szczygiel, Nunes et Ramos, 2020). Des associations représentant des groupes minoritaires, incluant les entrepreneurs immigrants, ont fait ressortir les enjeux spécifiques de ces derniers dans le contexte actuel de la pandémie, notamment l’accès difficile aux mesures de soutien gouvernemental (Canadian Women’s Chamber of Commerce et Dream Legacy Foundation, 2020). Nos résultats vont dans ce sens et nous encouragent à se focaliser davantage sur ces enjeux dans le futur.

Quatrièmement, les analyses menées ont fait ressortir un certain nombre de constats sur les différents indicateurs de la santé des entrepreneurs (sommeil et bien-être) et leur intention de demeurer entrepreneurs. On constate notamment que le fait d’avoir des employés est associé à un sommeil perçu de moindre qualité, un bien-être plus faible et une intention de demeurer entrepreneur moins forte. C’est donc dire que pour les entrepreneurs, l’incertitude liée à l’environnement actuel de pandémie est particulièrement néfaste pour ceux qui ont des salariés. Les ressources humaines seraient ainsi une source de stress accru en contexte de crise (Liguori et Pittz, 2020 ; Stephens et al., 2020). Les entrepreneurs peuvent gérer les conséquences négatives sur eux-mêmes (difficultés financières, avenir incertain, etc.), mais semblent moins habiletés à gérer adéquatement les conséquences négatives pour les salariés, notamment la perte d’emploi. Ce résultat est important et devrait mener à se préoccuper des entrepreneurs « employeurs » et leur offrir un soutien et une aide particulière, au-delà de la subvention salariale pour leurs employés.

Cinquièmement, nous avons pu démontrer que les mesures, leur accessibilité, adaptabilité et suffisance, ont un impact sur la santé des entrepreneurs. Lorsqu’elles sont accessibles, adaptées et suffisantes, on peut penser qu’elles diminuent le stress vécu par les entrepreneurs, ce qui favorise un meilleur sommeil, un bien-être global plus élevé et des intentions plus grandes de demeurer entrepreneur. Il s’agit d’une contribution importante à nos connaissances. Pour les gouvernements, cela met en relief les avantages de soutenir les PME puisque les bénéfices se répercutent au-delà de l’entreprise en tant que telle. Certes, des travaux montrent que les interventions gouvernementales peuvent influencer la survie et le développement des PME en temps de pandémie (Chen, Cheng, Gong et Li, 2020), mais les effets se répercutent également sur les indicateurs de santé psychologique et de résilience. Cela ouvre sur des travaux futurs qui tiendront également compte de l’entrepreneur et de sa santé psychologique en tant que point focal important pour comprendre les effets de chocs exogènes, mais aussi sur la manière dont les gouvernements peuvent aider les entrepreneurs à passer au travers d’une crise. Considérant la durée et l’ampleur de la crise, et sachant que notre étude s’appuie sur une période déterminée, il sera intéressant de suivre la progression de l’état de santé des entrepreneurs pour pouvoir vérifier si cet effet positif est maintenu dans le temps.

Finalement, ce travail contribue à faire ressortir l’importance des ressources accessibles à la PME, une connaissance incontestée en entrepreneuriat. L’accès aux mesures de soutien (et par le fait même à des ressources) est associé favorablement à la santé des entrepreneurs, tout comme l’accès général aux ressources de diverses natures (service-conseil, réseau de contacts, soutien émotionnel, etc.) est systématiquement associé à un sommeil de meilleure qualité, à un bien-être plus élevé et à une probabilité plus élevée de demeurer entrepreneur (résilience). Ces résultats vont dans le sens de différentes études ayant montré l’importance de ces ressources, mobilisées entre autres par les réseaux sociaux, sur le succès des entreprises en démarrage (Jenssen, 2001), mais aussi sur le plan de la santé. L’impact des ressources relationnelles (par exemple le soutien social) pour réduire le stress et améliorer le bien-être des entrepreneurs a été démontré (Chay, 1993 ; Pollack, Vanepps, et Hayes, 2012 ; Stephan, 2018 ; Tetrick, Slack, Da Silva, et Sinclair, 2000). Le rôle des ressources organisationnelles (par exemple l’accès aux ressources financières) sur le stress et le bien-être, et pour modérer l’effet du stress sur le bien-être, est aussi récemment illustré (Bhuiyan et Ivlevs, 2019). Nous démontrons le rôle des ressources à la disposition de l’entrepreneur comme ayant un effet beaucoup plus large, en particulier sur le bien-être, le sommeil et la résilience des entrepreneurs. Cette piste mérite d’être approfondie pour mieux comprendre le rôle des ressources et des différentes catégories de ressources sur la santé des entrepreneurs dans un contexte de crise comme celle de la pandémie.

Évidemment, cette étude présente un certain nombre de limites que nous nous devons de rappeler. Premièrement, les mesures utilisées concernant le caractère adapté et suffisant du soutien gouvernemental pour la PME sont perceptuelles et en fonction du dirigeant. Aucune analyse plus approfondie du caractère adapté des différentes mesures n’a été menée, non plus concernant le caractère suffisant. Il est possible que plusieurs autres perceptions puissent influencer cette impression globale. L’admissibilité réelle aux mesures de soutien n’a pas été non plus faite et il arrive que des entrepreneurs ne soient pas au courant de leur existence (Audet et St-Jean, 2007). Deuxièmement, plusieurs mesures ont été mises en place à différents niveaux (municipal, provincial et fédéral). Non seulement il peut être difficile pour l’entrepreneur de s’y retrouver, et dès lors de connaître avec précision leur admissibilité, mais la mesure utilisée ne capture que l’impression globale et non pas chacune des mesures spécifiques. Ainsi, il est possible que l’entrepreneur puisse trouver que la mesure de soutien aux salaires soit fantastique, mais que celle concernant les remboursements de prêts ne soit pas adéquate. Troisièmement, l’échantillon retenu, bien que très diversifié, ne revêt pas un caractère représentatif de l’ensemble des PME. Il est très probable que celui-ci soit biaisé par une surreprésentation de PME étant toujours en opération. Les chiffres aux États-Unis font état de 22 % de fermetures dans les deux premiers mois du confinement (Fairlie, 2020) et notre échantillon ne comprend que 5,5 % d’entrepreneurs dont l’entreprise était fermée au moment de remplir le questionnaire. Certes, la situation au Canada pourrait être différente, mais tout probable que ce soit les entrepreneurs toujours en activité qui aient plus massivement participé et, dès lors, cela peut biaiser les résultats. Les répondants pourraient être davantage admissibles ou trouver que les mesures sont adaptées et suffisantes, car ils pourraient en avoir bénéficié davantage que la PME moyenne. Cela est assez peu susceptible d’influencer massivement les résultats obtenus, mais il serait imprudent de vouloir généraliser à l’ensemble de la population des PME ou des entrepreneurs au Canada. Quatrièmement, il faut souligner que les résultats significatifs ont aussi des R2 relativement petits. Cela rappelle que même si les mesures de soutien gouvernemental ont leur importance, la santé psychologique (et les indicateurs utilisés dans cette recherche) possède beaucoup d’autres déterminants qui sont plus directs tels les soutiens de la famille, le fait d’avoir accès à des ressources (comme nous l’avons relevé), la génétique, etc. Les résultats obtenus doivent donc être mis en perspective. Finalement, rappelons que les données ont été collectées entre les mois de juin et juillet 2020 et que les mesures d’aide ont beaucoup évolué tout au long de la pandémie. Toutefois, notre objectif n’était pas de réaliser une évaluation objective des mesures mises en place, mais bien de comprendre dans quelle mesure la perception de ces dernières avait un impact sur la santé psychologique.