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Je vous donne (en donnant un oeuf) tout l’Univers :

Divin est le présent, s’il vous est agréable…

Pierre de Ronsard (1524-1585) (Recueil : Sonnets à diverses personnes)

Pour un « mot du mois » l’oeuf arrive bien tard en cet automne 2004, longtemps après le clone et la polarité qu’il aurait dû normalement précéder.

Avec son e dans l’O, comme un clin d’oeil, il ne se laisse pas facilement définir. C’est toujours un oeuf de quelque chose : oeuf de poule, oeuf de Pâques, oeuf de Fabergé ou oeuf du diable, autre nom du Phallus impudicus, ce champignon à l’odeur repoussante.

Pour en trouver le sens, il faut d’abord chercher l’Oeuf primordial.

Suivant le mythe pelasge de la création, Eurynomé, la déesse de toutes choses, émerge du Chaos et s’unit à Opion, le serpent. Sous la forme d’une colombe, elle pond l’Oeuf Universel autour duquel Opion s’enroule 7 fois jusqu’à ce qu’il éclose et qu’il se brise. Et de cet oeuf sortent ses enfants : le soleil, la lune, les planètes, la terre avec les mers, les arbres et les rivières, et toutes les créatures vivantes.

En paléontologie, des oeufs fossilisés de dinosaures datant de l’ère mésozoïque ont été découverts dès le xixe siècle. Récemment, dans le site de Yixian (province de Leao-ning au Nord de la Chine), on a même retrouvé un oeuf de ptérosaure contenant un poussin qui s‘apprêtait à casser sa coquille, en parfait état de conservation.

« Ex ovo, omnia », affirme William Harvey dans son ouvrage Exercitaciones de generatione animalum. Oui, bien avant l’apparition des oiseaux, bien avant l’apparition de l’homme sur terre, il y avait déjà des oeufs. Nous les vivants, que nous soyons ovipares, vivipares ou… vermipares, nous en sommes tous issus.

Mais de quoi parlons-nous ? De l’oeuf du mois lunaire, de l’ovocyte, résultat de l’oestrus (encore un e dans l’o !) ou bien du zygote, fruit prometteur de la rencontre masculin-féminin ?

Car sans rencontre, c’est l’oeuf clair, celui des poules non fécondées, où jamais le mireur (voici un métier qui se perd…) ne verra apparaître l’ombre d’un embryon.

Chez les humains, en revanche, l’oeuf clair, fréquent dans les avortements précoces, est bien un produit de fécondation. Mais pour des raisons de toutes sortes, il ne reste plus trace du développement embryonnaire qui initialement s’est produit.

Ovocyte ou zygote, la nature de l’héritage est longtemps restée une énigme, même pour Harvey. Qu’y a-t-il dans cet oeuf ? La théorie de l’emboîtement des germes privilégie l’origine féminine des êtres. Selon le philosophe islamique Averroès (1126-1198) : « l’oeuf d’où doit sortir une femelle contient cette femelle avec ses ovaires, dans lesquels d’autres femelles sont contenues et déjà toutes formées… ». Des poupées russes, en quelque sorte, contenues les unes dans les autres depuis notre mère Eve jusqu’à la fin du monde. La théorie préformationiste perdurera jusqu’à la fin du siècle des lumières, puisque le naturaliste Charles Bonnet pouvait encore écrire en 1780 : « La théorie de l’emboîtement me paraît l’une des plus belles victoires que l’entendement ait remporté sur les sens ».

Il fallut presque attendre le xxe siècle pour réconcilier enfin ovistes et spermatistes : en observant les ovocytes transparents de l’oursin Toxopneustes lividus, l’Allemand Oskar Hertwig (1849-1922) put enfin observer le phénomène de la fécondation. Après avoir introduit dans l’eau des spermatozoïdes d’individus mâles, il vit la pénétration d’un spermatozoïde dans un ovule. La cellule femelle était devenue binucléée, puis les deux noyaux se sont unis pour former un noyau unique. Le secret de l’oeuf avait enfin été percé.

Désormais donc, nous savons tout sur l’oeuf. Assez pour tenter de « tuer dans l’oeuf » les anomalies génétiques par thérapie génique, assez pour faire du clonage thérapeutique. Mais trop peut-être, si les ovocytes deviennent marchandises, ou si la cellule totipotente se substitue à l’oeuf…

Figure

Oeuf de néofossile, 1977.

Oeuf de néofossile, 1977.

Rodolfo Krasno (1925-1982)

(collection privée).

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