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En 2008, pour la première fois, était réunie en volume l’intégrale des poèmes de François-Xavier Garneau (1809-1866) [1]. J’en ai rendu compte en ces pages [2]. Le directeur de la publication, François Dumont, faisait alors état de l’édition critique à venir de l’ensemble des écrits de Garneau par les soins de Paul Wyczynski† et de Yolande Grisé [3]. Le décès, en 2008, du chercheur émérite entraîna des retards dans la réalisation du projet mis en train plusieurs années plus tôt, et ce n’est qu’après un délai de quatre ans que l’édition critique des Poésies [4] a vu le jour. Yolande Grisé, qui avait déjà travaillé au monument de l’édition intégrale des Textes poétiques du Canada français, 1606-1867, en douze volumes, a assumé pour l’essentiel la tâche entreprise par Paul Wyczynski.

Et quelle tâche ! Ce n’est pas tout que de réunir les textes dispersés dans les journaux et revues, ou conservés de façon plus confidentielle. Garneau n’avait sans doute pas publié ses poésies en recueil, mais bon nombre de celles-ci avaient paru en plusieurs versions dans les périodiques ou les répertoires du temps, souvent mal éditées. Il fallait donc établir le texte, ce que l’édition de Nota bene, qui ne prétendait d’ailleurs pas au statut d’édition critique, ne faisait pas. Il fallait trouver, pour chaque morceau, le texte le plus accompli et, sans en altérer la nature, le nettoyer de ses particularismes d’époque et l’ajuster aux modalités de lecture d’aujourd’hui (en ce qui touche l’orthographe, notamment).

Mais plus encore, il importait d’accroître la lisibilité en apportant un éclairage sur le propos du poète, sur les formulations utilisées, sur l’ensemble des données biographiques, historiques, philologiques, culturelles qui sous-tendent l’expression. Ce travail est accompli admirablement par Yolande Grisé, qui fait aussi une présentation éclairante du poète et de son projet. Elle montre d’abord que le jeune écrivain à ses débuts subit fortement l’influence du romantisme, lequel, en Europe, est en plein essor, et que ce mouvement littéraire est aussi, pour lui comme pour ses modèles (Alphonse de Lamartine, Victor Hugo, Lord Byron…), associé à un engagement politique. La liberté, individuelle et collective, est la valeur dominante, et Garneau, sensible au drame de la Pologne, sera avant tout le chantre de son propre pays asservi :

Partout on dit, l’oeil fixé sur les flots,

L’esquif brisé s’abîme sous l’orage.

O Canada ! ton nom n’a plus d’échos,

Et tes enfants chéris ont fait naufrage.

 Mais non, ils ne périront pas.

 Une voix tout à coup s’écrie :

 Le soleil dore au bout des mâts

 Le vieux drapeau de la patrie,

 De la patrie

« Pourquoi désespérer ? », 161

C’est dans le sillage de sa vocation poétique que l’écrivain va fonder l’entreprise qui le rendra à jamais célèbre, celle de L’histoire du Canada.

Le romantisme du jeune poète, c’est aussi l’exaltation du sentiment, l’attachement à la nature, l’ampleur de l’expression métrique jointe à la recherche de nouvelles dispositions strophiques, l’énonciation intégrale de soi et de l’autre en leur vérité faite langage. En cela, Garneau est incontestablement le premier poète digne de ce nom en notre pays. Avant Octave Crémazie, avant Louis Fréchette ou Eudore Évanturel, bien au-dessus de Michel Bibaud qui ressassait un classicisme d’allure un peu bonhomme, Garneau fut un vrai poète, de même qu’il serait notre premier grand historien (Michel Bibaud, là encore, le précède mais sans faire le poids). Et l’on peut dire que son oeuvre est comparable, dans ses meilleurs moments, à celles de ses plus réputés successeurs. « Le dernier Huron », « Le vieux chêne » sont d’incontestables réussites, et plusieurs autres poèmes de Garneau présentent des mérites approchants.

Une édition critique comporte fatalement un lourd appareil d’annotations, de commentaires, d’indications techniques, et le présent ouvrage peut sembler crouler sous les gloses. Les trente poèmes de Garneau, d’environ cent vers en moyenne chacun, font à peine plus de cent pages sur les quatre cent soixante-seize de la publication. On regrette sans doute la sobre élégance de l’édition de Nota bene. La présente édition critique, elle, reproduit en première page de couverture le monument François-Xavier Garneau de Paul Dionne, massive statue de bronze où, assis, le poète chauve et austère semble attendre ses lecteurs. Voilà qui symbolise bien le côté savant — et officiel — du livre.

Mais qu’on ne s’arrête point à cette impression. L’oeuvre poétique de Garneau est riche, importante, et l’appareil qui l’accompagne permet d’en mieux apprécier les qualités. Et surtout, le texte tel qu’établi est sûr et définitif. Il servira de référence aux éditions futures. Il faut savoir gré à Yolande Grisé d’avoir mené jusqu’au bout cette exigeante entreprise.

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La revue littéraire Moebius, qui est québécoise, s’est jointe aux Cahiers du sens, revue française, pour réaliser ce qu’on peut appeler une anthologie du présent : Ouvrir le xxie siècle [5]. Y sont rassemblés les poèmes de quarante Québécois et de quarante Français, tous vivants et en pleine production. Ces poèmes semblent être en partie inédits si l’on en juge par la fréquente absence de mention de publication antérieure. En cela, ils ne relèvent pas de l’anthologie traditionnelle, qui sélectionne les oeuvres consacrées. Ils sont résolument orientés vers la nouveauté et, du reste, ne prétendent pas réunir la crème des poètes d’aujourd’hui. Le choix de ces derniers est certes intéressant, mais nullement exhaustif.

Parlons d’abord (et surtout) des Québécois, qui forment une cohorte énergique et pleine de mérites. On y trouve plusieurs des grands noms de la poésie actuelle, dont Jacques Brault, Nicole Brossard, Denise Desautels, Hélène Dorion, Louise Dupré, Madeleine Gagnon, Michel Garneau, Pierre Nepveu et bien d’autres. J’ai une prédilection particulière pour les deux grands stylistes que sont Jean-Marc Desgent et Roger Des Roches, capables de réinventer sobrement et radicalement la phrase littéraire en conférant aux mots, grâce à la syntaxe, une vérité surprenante :

Un corps, peut-être pas :

j’adevine ta vie bouleversée ou débordée,

la petite et la pauvreté,

la boxe reconduite de ton animal, dedans, furax.

Jean-Marc Desgent, 62

Et, de Roger Des Roches :

Chaque poème, une matière carrée.

Les mères de pitié.

On se tient bien.

On est une longue science.

On chausse des dons de soi.

On lance, on guérit.

On entend roux. […]

65

Voilà qui est en consonance avec un siècle neuf, lequel ménage son lot de surprises à l’humanité encore mal rétablie des embarras du passé.

Les accents plus humanistes d’excellent(e)s poètes, tels Martine Audet, Claude Beausoleil, Jacques Brault (« Fleur elle ne cueille insouciante/nulle haine nul amour fragile/beauté seulement […] », 26), Pierre Nepveu, Hélène Dorion et Louise Dupré, sont un baume relatif face à l’inquiétude qu’alimente le futur. Tous les poètes retenus font belle figure, sans toujours faire oublier les absents, dont Fernand Ouellette (d’une génération antérieure, toutefois), Paul Chamberland, ou encore François Charron, Normand de Bellefeuille, Renaud Longchamps, Robert Melançon, Pierre Morency et quelques autres. Robert Giroux, si souvent négligé des anthologistes comme il arrive aux poètes qui sont aussi éditeurs, n’a pas commis la même injustice à son propre égard, ni à l’égard de Paul Bélanger (directeur littéraire du Noroît). Au fait, Triptyque et Le Noroît sont bien représentés l’un et l’autre, ce qui est un peu moins le cas de l’Hexagone et des Écrits des Forges.

Du côté des Français, il me faut faire état d’un certain étonnement. L’éditeur de la section consacrée aux écrivains hexagonaux est Jean-Luc Maxence, assisté de son épouse Danny-Marc. Ce poète (car il l’est aussi) est non seulement directeur d’une maison d’édition, le Nouvel Athanor, et de la revue Les Cahiers du sens, mais aussi franc-maçon et psychanalyste. Il a publié notamment trois anthologies consacrées à la poésie mystique contemporaine, à la poésie maçonnique et symbolique et à la prière contemporaine. Bon nombre des poètes parmi les quarante retenus ont publié chez lui (un phénomène semblable se produit du côté de la revue Moebius, les auteurs de Triptyque étant généralement moins choyés dans les anthologies habituelles). Beaucoup s’alimentent à la veine religieuse, ce qui pourrait donner à croire que l’avenir de la poésie française est imprégné de ferveur mystique… Ce n’est nullement le cas au Québec, et l’on peut penser que ce ne l’est pas non plus en France, sauf dans un milieu littéraire tout particulier qui se nourrit des chaleurs du « fourneau » (athanor, mot alchimique d’origine arabe). Précisons cependant que Jean-Luc Maxence n’est nullement suspect de traditionnalisme, surtout pas d’intégrisme, et que les auteurs choisis par lui ne le sont pas davantage. N’empêche, les bons sentiments se pressent au portillon : « Pousser son pas/à la rencontre des êtres,/des choses, des mots » (Bernard Perroy, 224). Le convenu de l’expression rejoint celui de l’idée.

À tout prendre, le choix de textes du côté français semble beaucoup moins représentatif de la production nationale que le choix québécois. Il ne manque pas d’intérêt pour autant, mais il faut le lire comme un florilège très particulier, sans prétention proprement anthologique. Le québécois aussi d’ailleurs, mais le souci d’exhaustivité y est plus affirmé, sans doute du fait d’un bassin d’auteurs dix fois moindre !

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Célyne Fortin est connue comme peintre, comme poète, et aussi pour être la cofondatrice, avec René Bonenfant, des Éditions du Noroît. Un choix de ses poèmes, Femme infrangible [6], vient de paraître, établi par Jean Chapdelaine Gagnon.

Le titre montre bien que la poésie de Célyne Fortin est tributaire de la problématique féministe, et comporte donc un aspect d’engagement. La femme est en littérature, depuis quelques décennies, l’objet d’une importante valorisation, sans doute d’abord de la part des femmes elles-mêmes. On peut y voir un triomphe sur une tradition où l’homme bénéficiait de privilèges arbitraires :

c’était au temps

de ma mère d’avant

et elle ployait sous le silence

gardé tout au long des siècles

où son homme parlait pour elle

[…] ma mère d’avant

avait perdu toute autonomie

abdiquant tout désir […]

26

« Mère d’avant » — comme s’il y avait une « mère de maintenant », affranchie des contraintes — est une maladresse d’expression voulue, une redondance destinée à associer à une époque dépassée une figure tutélaire, dont sa fille s’est détachée. L’on voit, en tout cas, que la condition féminine qui suscite l’inspiration du poème est étroitement liée à une situation familiale et personnelle.

La réflexion sur la femme est poursuivie tout au long de l’oeuvre, notamment dans les poèmes des Intrusions de l’oeil intitulés « Souffrance ». On y lit notamment ces mots ambivalents :

Sois belle et tais-toi.

Parce que nés « garces », beaucoup d’humains

perdront le jour ou sombreront dans la nuit des folles.

Écrire femme et ne pas savoir ce que cela signifie.

Moitié d’homme sans moitié d’âme ?

Vierge ou putain ?

[…] Chose certaine, une moitié de l’humanité s’efforce

de survivre à la voix du père, à l’opacité de ses mots

ou au fusil des meurtriers.

100-101

Doit-on comprendre que ces humains « nés “garces” » (autre maladresse voulue) sont les femmes, que celles-ci sont des moitiés d’homme « sans moitié d’âme » ? Quoi qu’il en soit, la voix du père et le fusil des meurtriers font régner le même ordre destructeur. Célyne Fortin est attentive aux horribles exactions perpétrées contre celles qui finissent « violées ou exécutées en ligne/sous les coups des sombres nervis » (133), victimes du « joug patriarcal » (131). La conscience de la souffrance universelle finit par embrasser celle des hommes eux-mêmes : « on commence par couper les phalanges,/on lapide, broie, enfin on suspend/aux gibets les corps meurtris/un bandeau sur les yeux :/une personne, qui n’était personne, n’est plus » (138). La violence n’est donc pas d’inspiration uniquement misogyne, elle peut s’en prendre aux « fils rebelles » (138).

La poésie de Célyne Fortin touche bien d’autres thèmes ou motifs que ceux de la violence ou du désir. La préface de Jean Chapdelaine Gagnon en propose une analyse détaillée, qui touche aussi à la dimension formelle.

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Je signale, pour terminer, un livre d’une nature peu habituelle, même si le genre en question tend à se faire plus fréquent de nos jours : voici l’« atelier » de poésie de Louise Warren [7]. On connaît les ouvrages analogues consacrés à René Char, à Francis Ponge ou encore à Alain Grandbois [8], sauf qu’il s’agit là de compilations d’inédits, de fragments, de versions inconnues de poèmes déjà publiés, souvent réalisées dans le cadre d’une édition critique. Ici, il s’agirait plutôt d’une sorte d’art poétique, d’une réflexion sur la création poétique et, bien entendu, de la relation entre l’écrit et ce qui lui sert d’inspiration. Voilà justement ce qui justifie la métaphore de l’atelier : ces ouvrages de l’esprit que sont les livres, en particulier les recueils de poèmes, sont essentiellement des émanations du concret. Louise Warren est éminemment sensible aux objets qui peuplent sa vie quotidienne. Ce sont eux qui inspirent les mouvements de l’âme et donnent une forme à la sensibilité telle qu’elle s’exprime dans l’écriture : « Objets de famille, d’enfance. Souvenirs de voyage. Cadeaux reçus. Mon identité passe par eux. Mes livres y trouvent leur vie, leur matière. » (9)

Les évocations des sources matérielles d’inspiration, tant des objets inanimés que des individualités végétales ou animales, sont d’une belle sobriété et peuvent ressembler à leur façon à des poèmes, même si elles n’y prétendent pas. « Marcher longtemps jusqu’à sentir que la peau des inquiétudes se déroule. » (72) L’image possède à la fois l’élan lyrique et l’âpreté d’une observation restée proche de terre. Au fait, la poésie de Louise Warren est généralement limpide, peu confinée dans le désespoir, proche de la nature et des choses familières, ce qui n’empêche nullement son originalité, loin de là. On s’explique mieux, à la lecture d’Apparitions, les raisons de ce discours à la fois simple et aux antipodes de la banalité, tout entier voué à une célébration immédiate de l’essentiel.

Apparitions cite quelques-uns des écrivains qui guident la poète dans son travail (lequel procède avant tout des objets, des fragments, du vide et du silence où macère l’inspiration) : Peter Handke, Gilles Deleuze, Hélène Cixous, Stéphanie Ferrat, Yi Jing, Joseph Brodsky, Boris Vian, Michel de Montaigne… Je retiens surtout Yoko Ogawa, dont la citation est comme le résumé des propos de Louise Warren : « Vous voyez, je cherche l’objet qui soit la preuve la plus vivante et la plus fidèle de l’existence physique de la personne. » (85) L’objet est l’être humain, et le livre, le poème matérialisent cette coïncidence de la matière et de l’esprit.

Dans la vive coprésence des contraires l’un à l’autre, de la conscience et de la substance physique, tout est « apparition ».