Corps de l’article

Introduction

Lorsque, il y a plus de vingt-cinq ans, l’Union soviétique s’est effondrée, les citoyens d’Ouzbékistan et d’autres anciennes républiques soviétiques ont commencé à voir l’État se retirer des sphères économiques et sociales. Un grand nombre de chercheurs ont assisté à ce phénomène et à l’effet que cela avait sur la vie des individus et sur les conditions de vie de la population dans son ensemble. Alors que, selon Huber (2006 : 130–131), l’État autrefois omniprésent cherchait à occuper une position intermédiaire, même dans le cadre d’affaires qui auraient pu par ailleurs être considérées comme absolument privées, il a soudainement laissé les gens, dans des conditions économiques précaires et en proie à un vide idéologique, se débrouiller seuls. Nombreux furent les citoyens à se demander si leur but (former d’abord une société socialiste, puis un ordre mondial communiste) n’avait toujours été qu’une illusion, et si leurs efforts à cet effet n’avaient été qu’une vaine dépense d’énergie (Yurchak 2005). Mais d’autres problèmes, provoquant une rapide dégradation du niveau de vie, se posaient. Pour Liu (2011 : 117), la privatisation de certaines entreprises d’État, la libéralisation des prix à la consommation et la réduction des allocations d’aide sociale doivent être comprises comme une réduction du contrat social de redistribution entre l’État et la société, sinon comme sa dissolution. Pour pouvoir boucler leurs fins de mois, les citoyens d’Ouzbékistan et d’autres États d’Asie centrale se sont repliés sur leurs réseaux et ont cherché d’autres sources de revenus dans le commerce, l’agriculture de subsistance privée, la production artisanale et d’autres services. Selon Liu (ibid.), ceux qui n’étaient pas auparavant intégrés dans des réseaux sociaux stables se sont trouvés contraints de lutter pour leur survie. La jeune génération, qui avait sous les yeux les ruines de l’Empire soviétique, devait répondre au défi de se construire une vie ayant un sens au beau milieu du chaos et du déclin[1]. Lorsque les Ouzbeks d’aujourd’hui évoquent le passé et le présent, on voit apparaître un décalage entre la période soviétique, marquée par la solidarité, et l’époque contemporaine, où chacun ne se préoccupe que de lui-même (Schmoller 2013 : 94). Dans l’esprit de la population, les relations sociales ont radicalement changé. Tandis que le passé soviétique est associé à la camaraderie et à l’assistance mutuelle, l’expérience commune d’aujourd’hui serait la tromperie. Et si auparavant les gens avaient tendance à croire en la bonne volonté des autres, il semble que la confiance soit désormais devenue une denrée rare en Ouzbékistan.

L’un des domaines ayant subi d’importants changements est l’aide sociale fournie par l’État. Polese et al. (2014) y voient une évolution semblable à celle de l’espace postsoviétique, mais aussi à celle des anciennes sociétés socialistes d’Europe centrale et orientale. Les auteurs soutiennent que les acteurs de l’aide sociale et leurs services sont de nos jours souvent informels, ce qui signifie qu’ils ne sont ni reconnus par l’État ni enregistrés (ibid. : 185). Selon Polese et al. (ibid. : 188–189), l’informel peut, dans certaines circonstances, remplacer les structures et les processus formels. Dans des lieux situés au-delà du rayon d’action de l’État-providence, il est possible d’user de moyens informels pour offrir de l’aide sociale. Pour ces auteurs, l’aide sociale informelle délimite la zone intermédiaire entre les services sociaux supposés ou réels fournis par l’État et les besoins de la société. Ils dressent la liste d’un certain nombre de changements structuraux qui ont affecté les politiques sociales (ibid. : 187–188). Il y a tout d’abord : 1) l’abandon d’objectifs sociaux tels que l’égalité au moyen de la redistribution des ressources et le renoncement de l’État-providence à offrir directement ou indirectement des mesures de protection contre les risques sociaux ; 2) en même temps, les procédures extrêmement bureaucratiques de prestation de l’aide sociale restées en place font qu’il est difficile d’incorporer au système des acteurs non étatiques de l’assistance sociale ; pour de nombreuses personnes, la protection sociale est devenue une affaire privée ; 3) pour ce qui est de ses politiques sociales, l’État a commencé à accorder davantage d’importance aux transferts d’argent et moins d’importance aux services ; 4) l’allocation et le financement de l’aide sociale tendent à présent à se dérouler sur le plan local ; cette évolution produit des inégalités croissantes lorsqu’il s’agit de couvrir les coûts des services sociaux et de les rendre accessibles.

Même si le « retrait de l’État » reste un cadre d’interprétation convenable pour comprendre les nouveaux développements de l’espace postsocialiste, certains chercheurs en sciences sociales ont commencé plus récemment à remettre en question l’applicabilité générale de ce concept (Kay 2011 ; Thelen 2011 : 50). Thelen (ibid.) pense que le retrait de l’État est l’image qui convient à l’espace anciennement socialiste, car les républiques socialistes étaient auparavant associées à une lourde présence de l’État dans pratiquement tous les domaines de la vie. Adoptant volontiers ce concept, de nombreux anthropologues se sont efforcés d’adopter la perspective de « l’homme/la femme ordinaire » dans la société postsocialiste et de décrire leurs stratégies de « débrouillardise » ou de « survie ». Kay (2011 : 5) précise qu’elle ne doute pas « qu’un grand nombre de personnes aient vécu la transformation postsocialiste comme un abandon ni que les services sociaux fournis par l’État aient diminué ou soient devenus le privilège d’un petit segment de la population seulement[2]. » Mais elle est convaincue que les processus qui se sont déroulés dans les sphères sociales et économiques des États anciennement socialistes sont trop complexes pour être saisis par le seul concept de « retrait de l’État ». La situation pourrait être particulièrement difficile en Asie centrale, où Urinboyev (2013 : 301) considère que le contrat social entre les États et la population s’est sérieusement détérioré[3]. Pour lui, le flux continu d’habitants d’Asie centrale partant chercher un travail temporaire en Russie constitue l’indicateur d’une crise qui soulève la question de la légitimité des États la composant. Jusqu’à quel point un gouvernement peut-il se considérer le représentant politique de plein droit d’une population dont il n’arrive pas à satisfaire les besoins fondamentaux ? Il semble que les habitants d’Asie centrale aient tendance à considérer que l’administration de l’État a pour objectif premier la prestation de services sociaux. Selon Urinboyev, devant un État qui ne répond pas à ses obligations, les réactions vont – au-delà de la migration de travail – de l’entrée dans l’économie informelle au non-respect de la loi, en passant par l’adhésion à des mouvements religieux radicaux. Lorsqu’il s’agit des relations entre l’État et la société en Ouzbékistan, tant les efforts d’un segment considérable de la population pour s’en sortir que la déception des gens devant le maigre soutien qu’ils peuvent espérer de l’État sont évidents. Mais est-il suffisant de parler de retrait de l’État pour décrire justement cette situation ?

La question du retrait de l’État introduit le propos central de ce texte. Mon intention ici est d’obtenir un meilleur aperçu de la relation entre les institutions de l’État ouzbek, les fonctionnaires, les gens n’étant pas affiliés à l’État et la société dans laquelle ils vivent. Il semble particulièrement pertinent d’observer les rencontres entre les citoyens ordinaires et les représentants de l’État, car ces rencontres laissent percevoir les attitudes des uns envers les autres, les idées au sujet de l’État et de la société et les rôles que l’on peut raisonnablement jouer en ayant ces idées en tête. Le moment de convergence est révélateur, d’une multitude de manières, et l’on peut tirer profit d’une observation attentive du déroulement des interactions. Cela m’amène à la question de recherche à laquelle je m’efforce de répondre dans ces pages : quelle image de l’État, en Ouzbékistan, ces rencontres dessinent-elles ? Contrairement à Geertz (2004), qui croit apparemment que l’on peut saisir l’essence de n’importe quel État en une seule phrase, je dirais qu’une telle caractérisation dépend dans une large mesure du problème spécifique que l’on examine. Laura Adams (2010), écrivant au sujet du processus de construction de la nation dans la période postsoviétique, qualifiait l’Ouzbékistan d’« État spectaculaire[4] » (« Spectacular State »). Se rapprochant de ce qui est au coeur de notre propos ici, Johan Rasanayagam (2011), dans son analyse de l’économie ouzbèke, qualifie l’Ouzbékistan d’« État informel » (« Informal State »). L’anthropologue trouve son inspiration dans le concept d’« économie informelle » qui, dans la sphère postsoviétique, renvoie aux stratégies de subsistance d’individus confrontés à l’effondrement économique et à la réduction tant des aides sociales de l’État que des opportunités d’emploi (ibid. : 682). L’économie informelle comprend également des activités dans lesquelles se lancent les entrepreneurs en dehors des structures légales et réglementaires formelles[5]. Puisqu’en Ouzbékistan, selon Rasanayagam (2011 : 683), l’informel n’est plus l’exception, mais la norme, on peut tout aussi bien parler d’« État informel ».

Ce texte met l’accent sur le service public en soulevant la question suivante : comment considérer l’État en Ouzbékistan à partir de ce point de vue particulier ? En Ouzbékistan, les gens différencient le service public en tant qu’employeur et les services publics en tant que services sociaux que les plus démunis reçoivent de l’État. Le terme désignant le service public en tant que lieu de travail serait davlat ishi ; il s’applique le plus souvent aux emplois administratifs, aux entreprises d’État, aux banques, aux emplois dans la police, aux autorités fiscales et au secteur de l’enseignement. Les services sociaux fournis par l’État sont connus sous le nom de davlat xizmatlari, bien que le terme général soit rarement usité par la population, qui préfère nommer des services spécifiques, par exemple le service public de santé (sog’liqni saqlash xizmatlari)[6]. Il est intéressant de mentionner qu’un informateur, lors d’une discussion au sujet du service public dans sa seconde interprétation, a prononcé en premier le terme hashar, qui désigne un travail en commun non rémunéré dans le voisinage pour améliorer les maisons, les jardins ou le système d’écoulement des eaux, et qui n’est donc absolument pas un service fourni par l’État. Je dois signaler ici que je n’ai pas l’intention, dans cette analyse, d’établir une opposition binaire entre l’État et la société. Au lieu de considérer l’État comme un appareil clairement délimité, j’abonde dans le sens de Kay (2011 : 3) qui considère les « États comme des entités à plusieurs niveaux dont les divers acteurs et institutions sont liés de manière complexe aux acteurs et institutions des sphères publiques et privées[7] ». Selon Kay, les États doivent être considérés comme faisant partie intégrante de la vie sociale, pas comme en étant exclus. De même, ceux qui constituent l’État ne sont, dans certaines situations, rien de plus que des citoyens et ils tendent à être très divers. Puisque la longueur d’un article de revue est limitée, je ne peux pas dresser complètement le portrait des fonctionnaires ni de ceux qui sont en contact avec l’État, mais je dois me concentrer sur le fugace moment de convergence de deux individus ou plus.

L’anthropologie relationnelle de l’État élaborée par Thelen, Vetters et von Benda-Beckmann (2018) paraît être le cadre théorique qui convient à cette entreprise, car, pour elles, les relations constituent le point de départ de l’analyse. Pendant longtemps, les anthropologues étudiant l’État ont eu tendance à se préoccuper avant tout des images et des représentations de celui-ci, négligeant par conséquent la catégorie plus concrète et tangible des pratiques étatiques. Grâce à leur modèle théorique, Thelen et al. (ibid. : 2) aspirent à combler le fossé entre les images et les pratiques et à rendre apparente la façon dont elles se façonnent mutuellement. Suivant explicitement en cela Migdal et Schlichte (2005), qui avaient déjà, il y a plus de deux décennies, proposé d’examiner conjointement les images et les pratiques, les chercheures mentionnées ci-dessus considèrent que les relations entre les différents acteurs sont décisives dans l’émergence de ces images et pratiques et, en fin de compte, de l’État lui-même. Selon leur interprétation, l’État est un environnement relationnel dont les composantes spécifiques sont constamment négociées et ne restent jamais les mêmes (Thelen et al. 2018 : 7).

Dans les sections analytiques de cet article, nous allons voir comment une image spécifique de l’État conditionne le comportement de différentes personnes et comment leurs actions alimentent à leur tour le processus de formation d’une image. Alors qu’à l’origine je pensais que la meilleure définition de l’État en Ouzbékistan était celle d’un État distant, je préfère à présent suggérer que la nature des relations entre les gens disposant d’un accès plus ou moins large aux ressources de l’État évoque plutôt l’image d’un État insaisissable. Cela signifie que l’État est présent en tout temps, mais qu’il se dérobe au moment où on le sollicite. La distance entre l’État et ceux qui se sentent privés de ses avantages n’est pas spatiale, cependant, mais temporelle, et le service public, dans sa logique fonctionnelle, démontre que les fonctionnaires peuvent parfois, avec le temps, franchir cette distance. On pourrait dire que l’Ouzbékistan est un État éloigné dans le temps, mais que le service public permet aux employés de l’État d’en faire partie, de manière organique, en s’adaptant à leur rôle. Comme nous le verrons plus bas, les premières années passées dans un emploi du service public sont souvent perçues comme un investissement qui se traduira éventuellement par la réussite et la stabilité financière, car, pour un fonctionnaire, la récompense est différée. Le service public qui nous occupe ici est un beau sujet pour une autre raison, à savoir le fait qu’il illustre la transformation de l’employé de l’État en même temps que la transformation de l’image de l’État. Cette qualité — la transformation — renvoie une fois de plus à Thelen et al. (2018 : 6), qui décrivent l’État comme une entité mouvante et polymorphe.

Pour discuter de la relation entre l’État et la population, je me base sur des données recueillies pendant une période de plus de quatre ans. Après avoir brièvement séjourné en Ouzbékistan à l’hiver 2005, j’y suis revenu à l’été 2006 en tant que stagiaire de la Fondation Friedrich Ebert, fondation politique proche du Parti social-démocrate allemand. J’avais pour tâche principale de mener une étude en sciences sociales à petite échelle pour la fondation. J’étais hébergé par une famille ouzbèke qui vivait dans l’un des quartiers traditionnels (mahallas) de la capitale, Tachkent, et leur foyer est devenu le point de départ de mes explorations progressives de la ville. Je vivais avec mes hôtes — le père, la mère, le grand-père et quatre jeunes frères — dans une maison familiale où la vie sociale se déroulait surtout dans la cour, qui était entourée de plusieurs constructions basses en brique[8]. Non seulement les membres de la famille, en particulier mes frères plus jeunes, m’ont aidé à améliorer rapidement ma connaissance de la langue ouzbèke, mais mon intégration à la fois dans la structure de la famille et dans ses affaires m’a permis d’acquérir, de l’intérieur, une véritable perspective sur la vie sociale. La même chose est vraie pour ce qui est de la vie quotidienne dans la mahalla, qui est tricotée serrée et qui s’avère quasiment impénétrable de l’extérieur, tout en exerçant une ferme emprise sur chacun des résidents. Durant l’année 2007, j’ai occupé divers postes dans différentes institutions ouzbèkes d’enseignement supérieur, parvenant à établir des liens avec un certain nombre de mes pairs ; cette circonstance allait s’avérer essentielle à la réussite de ma collecte de données dans le cadre de mon doctorat. En 2008, je me réinstallai en Allemagne pour rédiger ma thèse dans le cadre du séminaire sur l’Asie centrale à l’Université Humboldt de Berlin. Je suis revenu à Tachkent à trois reprises pour mener des recherches de terrain en anthropologie, à l’invitation de la Fondation Friedrich Ebert ou de l’Institut français d’études sur l’Asie centrale. Ces visites cumulées représentent une autre demi-année de recherches intensives sur le sol de l’Ouzbékistan. Pour contextualiser mes découvertes, j’ai joui de l’avantage d’avoir vu la plus grande partie du pays durant environ quatre années, ainsi que d’avoir retiré certaines impressions de la situation dans les pays voisins, les anciennes républiques soviétiques du Tadjikistan, du Kirghizstan et du Kazakhstan. L’aboutissement de ces efforts fut l’ouvrage Achieving a Career, Becoming a Master: Aspirations in the Lives of Young Uzbek Men, publié en 2014 par la maison d’édition orientaliste Klaus Schwarz. Ce livre porte sur la question des aspirations et des objectifs privés et professionnels des jeunes Ouzbeks ainsi que sur leurs trajectoires professionnelles. Il se concentre particulièrement sur le fait de travailler pour l’État ouzbek (davlat ishi).

L’introduction de cet article est suivie de trois sections. La première nous donne une image du contexte politico-économique dans son ensemble, dans lequel s’inscrivent l’accaparement des ressources nationales et le détournement des fonds de l’État. Même si les individus dont les actions sont décrites ici sont des entrepreneurs et non des fonctionnaires, leurs opportunités économiques sont sans aucun doute perçues comme une promesse d’avenir par de nombreux employés d’un État. Dans la deuxième section, la relation entre l’État et les citoyens qui produisent l’image d’un État insaisissable sera au coeur de notre attention. Puis, nous examinerons ce que signifie travailler au sein du service public ouzbek dans la troisième section ; cette partie de l’article analyse également les stratégies auxquelles recourent les fonctionnaires pour tirer illégalement profit de leur situation. Une conclusion complétera alors cet exposé.

La fortune sourit (un temps) aux audacieux

Cette section se penche sur l’accaparement de revenus auquel se livrent des individus proches du pouvoir politique de l’Ouzbékistan. Deux cas, particulièrement spectaculaires et reliés, seront décrits ici : l’ascension et la chute de l’entreprise Zeromax, ainsi que celle de Gulnara Karimova, fille aînée de l’ancien président de l’Ouzbékistan[9].

Dans les dernières années de mes recherches anthropologiques dans la capitale ouzbèke, Tachkent, de 2008 jusqu’au milieu de l’année 2010, il était devenu quasiment impossible de ne pas entendre régulièrement de nouvelles et fabuleuses histoires sur le succès de l’entreprise Zeromax. Zeromax représentait tout ce à quoi pouvaient aspirer les jeunes hommes de la classe moyenne ouzbèke : confiant en son sens des affaires, faisant bon usage de son intellect, le propriétaire de la compagnie, Mirodil Jalolov, était devenu l’un des entrepreneurs les plus influents du pays. Cette réussite lui a valu une fortune incroyable et — ce qui allait étroitement de pair — un statut social extrêmement élevé[10]. L’entreprise avait été fondée en 2004 et, en seulement quelques années, était devenue le plus important conglomérat d’Ouzbékistan, opérant dans une grande variété de secteurs (Tynan 2010 ; Bensmann 2011). Elle exportait du gaz, de l’or et du coton, mais prenait également part à l’agroalimentaire et à la production de textiles. Enregistrée en Suisse, vraisemblablement pour des raisons fiscales, la compagnie Zeromax était le plus gros employeur d’Ouzbékistan. On ne sait pas vraiment ce qui a provoqué son déclin, puis la chute de son directeur général, mais l’une des raisons semble être un projet immobilier particulièrement extravagant dans le centre-ville de Tachkent, le Palais des congrès internationaux[11], construit sur la place Amir Temur en 2009, et qui doit avoir coûté la somme invraisemblable d’un milliard de dollars américains (Bensmann 2011). Le gouvernement se préparant à célébrer le 2200e anniversaire de Tachkent en septembre et la construction du Palais n’ayant commencé qu’en avril de la même année, les architectes, ingénieurs, designers et ouvriers du bâtiment se trouvèrent soumis à d’intenses pressions pour finir le projet à temps. Un entrepreneur allemand estime qu’en raison de la précipitation des travaux, les coûts ont probablement augmenté d’au moins 30 % ; il mentionne que les matériaux de construction, comme le marbre et les sacs de ciment, devaient être acheminés par avion en Ouzbékistan. Par moments, au nombre des ouvriers du bâtiment, il y eut 2000 Allemands, 4000 Ouzbeks et un certain nombre d’ouvriers d’autres nationalités à travailler à ce projet. Devant les coûts de construction excessifs, Zeromax — en tant que compagnie commanditaire — n’eut plus d’autre choix que de déclarer faillite. Un an après l’achèvement du Palais des congrès internationaux, la police a mis en arrestation un Jalolov lourdement endetté (Eurasianet 2017).

Même si cela ne peut être confirmé, plusieurs sources suggèrent que Jalolov n’avait pas pleinement le contrôle de sa compagnie et que quelqu’un d’autre, en réalité, tirait les ficelles : Gulnara Karimova, fille de l’ancien président de l’Ouzbékistan Islam Karimov (Tynan 2010 ; Bensmann 2011). C’est également Karimova qui allait, au cours des années suivantes, utiliser le nouveau bâtiment du centre-ville pour y organiser des défilés de mode. Au cours de sa carrière, Karimova a rempli plusieurs fonctions politiques : elle a supervisé la création de plusieurs ONG — dont le Fund Forum, qui eut un moment une certaine influence culturelle —, créé la marque de vêtements et bijoux de luxe Guli et elle a également trouvé le temps de faire sensation en tant que chanteuse pop ouzbèke sous le nom de Googoosha (Kendzior 2012). À part cela, on la soupçonne d’avoir employé des méthodes d’extorsion pour tirer personnellement profit des entreprises les plus lucratives du pays. Il y a quelques années, cependant, elle a connu un sérieux revers de fortune. À l’automne 2013, quatre chaînes de télévision qu’elle contrôlait ont été soudainement fermées (Eurasianet 2017). En 2014, elle a déclaré sur les médias sociaux que le Service de sécurité nationale ouzbek (SNB) avait conçu un plan secret pour lui retirer tout pouvoir et, quelques jours plus tard, elle a disparu de la scène publique. Depuis lors, elle est maintenue en résidence surveillée et — d’après un procureur suisse qui l’a vue récemment pour faire la lumière sur son implication suspecte dans des affaires internationales — a l’interdiction de communiquer avec le monde extérieur, y compris avec ses enfants ou ses avocats. Auparavant, il y avait eu certaines spéculations au sujet de son possible empoisonnement après le décès de son père en septembre 2016. Il semble que les nouveaux dirigeants de l’Ouzbékistan coopèrent avec les enquêteurs occidentaux puisqu’ils ont tout intérêt à récupérer les énormes sommes qui se trouvent dans les comptes bancaires, actuellement bloqués, appartenant à des associés de Karimova. Cette volonté de coopérer peut être l’indice que les élites politiques du pays sont parvenues à un accord sur la manière de se partager ces fonds, s’ils peuvent être restitués à l’Ouzbékistan. De manière plus générale, la situation dans laquelle se trouve Karimova peut probablement s’expliquer par la perte du soutien de son père et son incapacité à s’allier les élites politiques (Laruelle 2012 : 311–312). Il semble cependant qu’elle ait désormais quelque latitude pour négocier sa situation, et la pression exercée sur certains de ses associés s’est de même relâchée[12].

Dans les paragraphes précédents, nous avons vu que dans l’Ouzbékistan postsoviétique la spoliation est devenue partie intégrante de la vie quotidienne. Sans égard pour la société, des individus privilégiés s’arrogent ce qui a été obtenu par la vente des ressources nationales et ils financent leur train de vie parfaitement extravagant en puisant dans des fonds qui pourraient, du moins en partie, être investis dans l’enseignement et les soins médicaux ou alloués en compensation aux personnes sans emploi. L’anthropologue Donald Nonini (2007 : 20) discerne dans notre époque une tendance mondiale des États à devenir plus oligarchiques et plus semblables à de grandes entreprises. Ils le font en rompant le contrat social et en privatisant les biens et les services publics, mais aussi en promouvant des familles, des dynasties, des cliques et des réseaux en groupes dirigeants. À l’époque de leur réussite, tant Jalolov que Karimova étaient considérés par beaucoup comme des modèles à imiter. L’un avait franchi la distance qui le séparait de l’État, l’autre se trouvait dès le début à proximité immédiate du coeur du pouvoir politique. La perception publique de ces personnages suggère qu’il existe un certain consensus en vertu duquel l’État est vu comme une sorte d’abreuvoir dans lequel il faut puiser tant qu’on peut avant que la personne suivante y ait accès et prenne votre place. Nous reconnaissons également ici que l’État, en Ouzbékistan, est en constante évolution et que même ceux qui s’y sentent bien installés et à l’abri des poursuites peuvent soudainement tomber de haut.

La présence spectrale de l’État

Dans cette section et celle qui suit, je présente des données empiriques au sujet de l’Ouzbékistan. Puisque l’étude d’origine portait sur les aspirations des jeunes Ouzbeks, les informateurs sont pour la plupart des hommes ouzbeks de 20 à 35 ans issus de la classe moyenne supérieure de Tachkent. Plusieurs d’entre eux travaillent dans le service public ou poursuivent leurs études dans une institution d’enseignement supérieur afin d’obtenir les compétences nécessaires à une carrière dans le service public. Cette recherche anthropologique a été menée dans la capitale ouzbèke à intervalles réguliers entre 2008 et le milieu de l’année 2010. J’ai eu recours tant à l’observation participante qu’à des entretiens non structurés et semi-structurés pour obtenir un meilleur aperçu du vécu des gens ainsi que de leurs opinions sur le travail et les carrières dans le service public. Une partie du matériel reproduit ici résulte de situations quotidiennes qui n’étaient pas directement liées au projet de recherche décrit ci-dessus. Ces paragraphes sont censés permettre au lecteur de se faire une idée de la relation entre l’État ouzbek et ses citoyens, relation à partir de laquelle se dessine l’image de l’État insaisissable. Tout d’abord, nous allons considérer des cas où des représentants de l’État présentent des demandes aux citoyens ou se servent d’un certain type de discours à des fins d’intimidation. À l’inverse, une image complètement différente apparaît dans les exemples où ce sont les citoyens qui se tournent vers l’État ouzbek. Les comportements que l’on peut observer sont exigeants dans le premier cas, implorants dans le second.

Pendant que j’effectuais des recherches anthropologiques à Tachkent et au cours des quelque 18 mois précédents, j’ai séjourné chez la même famille locale dans le district de Shayxontohur, à Tachkent. Avec un père et une mère d’accueil, un grand-père et quatre jeunes frères, j’ai vécu dans un quartier traditionnel ouzbek (mahalla), où la vie sociale se déroule principalement dans la cour familiale, autour de laquelle sont rassemblés de bas bâtiments en briques de terre. Un jour, dans le courant de l’été 2007, une femme d’un certain âge se présenta chez les gens chez qui je vivais ; elle menait une enquête pour le compte de l’État au sujet de la situation résidentielle. Durant les mois d’été, de nombreux enseignants recevaient l’ordre de faire des heures supplémentaires et d’enquêter sur le nombre et l’identité des résidents des districts qui leur étaient assignés[13]. À son arrivée, la dame fut invitée à s’asseoir dans un fauteuil à l’ombre d’un arbre de notre cour et puisque Rahim amaki, le grand-père de la famille, était enregistré en tant que propriétaire de la maison, c’était à lui qu’elle devait s’adresser. Ensuite, une dynamique des plus inusitées commença à se dérouler : cette dame était vraisemblablement fatiguée ou rechignait à effectuer sa tâche ; aussi, lorsqu’elle passa en revue sa liste, sur laquelle figuraient les noms des résidents de la maison, elle fit des erreurs à répétition et dut recommencer depuis le début. Je trouvais cette scène plutôt amusante, mais Rahim amaki devenait de plus en plus nerveux, à tel point qu’il peinait à décrire précisément les caractéristiques de l’habitation familiale. Alors que je voyais dans cette dame une personne mal organisée ou quelque peu brouillonne, lui la considérait comme une extension de l’État munie de l’autorité nécessaire pour punir quiconque enfreignait la loi ou la contrariait, elle, personnellement. Pour quelqu’un ayant vécu la majeure partie de sa vie en République socialiste soviétique d’Ouzbékistan, où les gens étaient déportés en Sibérie lorsqu’ils étaient considérés bourgeois ou qu’ils étaient en possession d’un exemplaire du Coran, une interaction avec l’État n’a rien de très amusant.

Quelques années auparavant, lors de mon premier séjour en Ouzbékistan, à la fin de l’année 2005, j’avais eu l’occasion d’observer un incident similaire. J’étais parti en excursion à Samarcande avec l’un de mes collègues ouzbeks qui suivait à ce moment une formation pour devenir policier. Il est possible que, le jour de notre retour à Tachkent, il ait été quelque peu irrité par les tentatives incessantes des gens de communiquer avec lui en tadjik, la langue vernaculaire de Samarcande et de Boukhara ; et lorsqu’il s’était senti importuné par une adolescente de la communauté des Lyuli, il se mit à parler sur le ton de l’interrogatoire, que l’on associe en général à l’autorité de l’État[14]. Réalisant que cela ne produisait pas l’effet désiré, il fouilla dans les poches de son manteau pour en tirer un document qui attestait de son identité de futur policier. La jeune fille tressaillit et recula lentement devant mon collègue qui, en produisant son document d’identification, de personne ordinaire venait soudainement de se transformer sous ses yeux en agent de l’État ayant le pouvoir de la mettre à l’amende ou de l’arrêter, qu’il ait pour cela des motifs légaux ou non.

Dans ces deux anecdotes, le comportement des représentants de l’État vis-à-vis des gens avec qui ils interagissent est exigeant. La dame qui recueillait des informations pour son enquête n’a pas fait le moindre effort pour se montrer amicale ou compréhensive. Elle posait ses questions sur un ton impérieux, et il importait peu qu’elle ne fût absolument pas professionnelle dans sa façon de procéder, car c’étaient les gens à qui elle s’adressait qui devaient se justifier. La légitimité de l’État n’est jamais remise en question, mais l’existence des sujets de l’État peut devenir l’objet d’une négociation. Notre futur policier a pu s’irriter qu’on ne lui ait pas montré suffisamment de respect et a donc dévoilé l’entité menaçante qui se profilait derrière lui. En d’autres occasions également, je l’ai entendu prendre ce ton d’interrogatoire que les gens reconnaissent aussitôt comme le langage de l’État. À cet instant, ils deviennent très prudents et s’efforcent de mettre fin à la conversation le plus rapidement possible. Nous pouvons présumer que les gens impliqués dans ces deux rencontres se font la même image d’un État puissant, mais se préoccupant d’affaires bien plus importantes que leurs situations privées — ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas soudainement prendre conscience de la mauvaise conduite de quelqu’un et lui appliquer un châtiment terrible, quel qu’il soit. Il est intéressant de constater que, dans la première anecdote, on ne peut se contenter de l’opposition binaire entre l’État et la société, car la femme qui menait l’enquête ne travaillait que temporairement pour l’État.

Lorsqu’ils n’appartiennent pas à l’élite politique, les citoyens ouzbeks ne peuvent pas faire preuve d’autant d’assurance lorsqu’ils approchent l’État : ils doivent au contraire prendre une attitude modeste et reconnaissante. Cela n’est jamais plus visible que lorsque des employés font la queue pour recevoir leur salaire. En 2007, j’ai travaillé durant un semestre comme chargé de cours à l’Institut de droit de l’État, à Tachkent, et, à l’instar de tous les membres de la Faculté, enseignants comme employés administratifs, je devais passer prendre mon salaire deux fois par mois. Conformément à la tradition soviétique, un comptable, derrière une vitre et des barreaux, gérait les sommes payées en liquide. Ces fenêtres sont assez basses, et lorsque l’on veut s’adresser au comptable par l’ouverture, on doit se courber encore plus bas. Cela donne l’impression que les employés qui ont rempli les devoirs stipulés par leurs contrats doivent solliciter l’institution étatique pour obtenir la faible somme d’argent qui leur revient de plein droit. Selon mon interprétation, c’est exactement cette position que l’État assigne aux citoyens : ils en sont réduits au statut de quémandeurs qui implorent les faveurs de l’État dans une posture servile.

Un autre incident pouvant servir d’exemple ici s’est déroulé à l’ambassade de la République d’Ouzbékistan à Berlin au printemps 2009. Je me trouvais dans la file d’attente pour récupérer mon visa afin de partir effectuer mon travail de terrain à Tachkent lorsqu’un homme énergique, qui semblait être de nationalité russe, est entré, a doublé tout le monde et s’est adressé aux messieurs du service diplomatique sur un ton chaleureux, mais affecté. Puis il leur tendit une bouteille de mousseux que l’un des agents accepta, d’un air impassible et sans dire un mot. Si cet homme espérait un traitement plus rapide de certains documents ou d’une permission de transport de marchandises, il avait entrepris tout ce qui pouvait raisonnablement influencer la procédure ; aussi, il les salua bruyamment et s’en alla[15]. Durant toute la scène, cet homme s’était efforcé de paraître léger et insouciant, mais sa posture trahissait sa position de quémandeur.

Ainsi que le laissent entrevoir ces deux anecdotes, les citoyens ordinaires n’ont d’autre choix que d’en appeler à l’État. Ils ne sont pas en position d’avoir des exigences. Les deux exemples ci-dessus impliquent de se trouver dans une file d’attente, ce qui va de pair avec le fait de présenter une demande à l’État. Évoquant l’expérience des démunis attendant des allocations de l’aide sociale, l’anthropologue Auyero (2011 : 5) nous fait remarquer que la domination peut s’exercer en faisant attendre les gens. Lorsque les citoyens d’Ouzbékistan s’adressent à l’État, ils doivent subir un processus d’assujettissement. En attendant le moment d’importuner un représentant de l’État avec une requête individuelle, ils prennent conscience du peu de valeur qu’ils ont pour l’État et acquièrent de la docilité avec le temps. Le fait de manipuler le temps des gens peut être interprété comme une technique de gouvernance (Auyero 2011 : 5). La fenêtre à barreaux du comptable tout comme l’ambassade à l’étranger sont des lieux propices à inculquer la soumission à ceux qui recherchent l’aide ou l’assistance de l’État.

L’État, tel qu’il apparaît ici, est comparable à un spectre qui frappe de terreur le coeur de ceux qui prennent conscience de sa présence. Ne sachant rien des motivations insondables du spectre, on essaie d’échapper à sa colère. En même temps, il n’est pas facile d’approcher un fantôme et il n’existe aucun moyen d’avoir prise sur lui. Cette tendance aux relations unilatérales entre l’État et la société est également mentionnée par d’autres chercheurs spécialistes de l’Asie centrale. Liu (2011 : 119), examinant attentivement les spectacles de masse ouzbeks qui célèbrent la nation, discerne un monologue qui permet à l’État de proclamer un message à son propre sujet sans accorder aux spectateurs la possibilité de lui répondre.

Jouer le jeu

Cette section, plus courte en comparaison, cherche à donner un aperçu du service public en tant que lieu de travail. Tandis que les sections précédentes se concentraient sur la rencontre de l’État et des citoyens, nous adoptons ici un point de vue de l’intérieur. Les chercheurs qui mènent des recherches dans un pays étranger sont en général confrontés à de sérieuses difficultés lorsqu’ils tentent d’étudier l’État de l’intérieur[16]. Puisque l’environnement autoritaire de l’Ouzbékistan est peu propice à une telle entreprise, la collecte des données empiriques utilisées dans ce texte a eu lieu par le biais de l’observation participante sur le lieu de travail et de témoignages de diverses personnes au sujet de leurs activités professionnelles.

Les jeunes Ouzbeks qui cherchent à obtenir un poste dans le service public sont en général motivés par la perspective d’une carrière qui, en Ouzbékistan, est associée à un engagement à long terme sans possibilité de profit à court terme. Ceux qui souhaitent gagner de l’argent le plus rapidement possible optent pour l’entrepreneuriat plutôt que pour le service public. Puisque l’on pense généralement que les premières années passées dans un emploi du service public sont un investissement qui ne deviendra rentable que par la suite, il faut d’abord avoir les moyens financiers pour emprunter cette voie. Par conséquent, être issu de la classe moyenne ou de la classe moyenne supérieure est souvent la condition préalable au choix de cette orientation particulière. Ainsi que l’indique Laruelle (2012 : 314), le service public en Asie centrale n’est pas soumis aux principes de la méritocratie et les procédés de recrutement des nouveaux employés sont déterminés par des relations influentes, des faveurs, des promesses et des privilèges. Dans le groupe des informateurs de Tachkent, plusieurs ont révélé que les emplois pouvaient s’acheter avec de l’argent comptant ou des objets de valeur (Schmoller 2014 : 46, 136).

Pour franchir le fossé qui sépare l’État des citoyens, le temps joue un rôle décisif[17]. Obtenir un emploi dans le service public n’est pas un objectif inaccessible, mais pour faire carrière et gagner en influence, les jeunes employés doivent faire preuve de ténacité (sabr). La ténacité est une qualité des plus utiles dans le système des relations courtoises et des civilités que l’on appelle odob en Ouzbékistan et adab dans la plupart des contextes musulmans[18]. Durant un certain nombre d’années, ces jeunes employés se voient inculquer le respect des structures de la hiérarchie sociale et la manière appropriée de se conduire envers leurs supérieurs. Comme dans le cas décrit ci-dessus par Auyero, nous devons reconnaître ici la nature disciplinaire de la patience et de l’attente. Les jeunes hommes au départ pleins d’assurance et d’ambition sont directement et publiquement confrontés à leurs limites et apprennent à considérer l’ardeur qu’il faut pour s’élever dans la hiérarchie et les efforts de ceux qui les ont précédés. De cette façon, ils « se fondent » lentement dans le service public, pour employer une métaphore, et deviennent partie intégrante de l’État. Nous pouvons supposer que l’image qu’ils se font de l’État change, et qu’au lieu d’être cette présence inquiétante en arrière-plan, il devient une sorte d’appareil voué au profit personnel. Et, en même temps que l’image évolue, les fonctionnaires et leurs pratiques changent aussi. Une fois qu’ils ont atteint des positions très élevées se présente à eux la possibilité d’accéder aux fonds de l’État pour leur usage personnel en concédant des contrats publics à des parents ou à des amis censés partager les bénéfices ou leur rendre cette faveur sous une forme ou une autre (Schmoller 2014 : 69). Néanmoins, bien qu’il arrive fréquemment que les fonctionnaires abusent de leur position pour en retirer un profit matériel, ils doivent prendre garde à ne pas se faire prendre. Dans son analyse de la société ouzbèke, Pétric (2002 : 135–138, 197–199) décrit un système où le pouvoir circule et où il y a une forte mobilité sociale ascendante et descendante, une caractérisation qui s’applique également au système étatique, où les situations sont instables. Tout haut fonctionnaire est endetté vis-à-vis d’un certain nombre de personnes qui, si elles ne sont pas remboursées, lui retireront finalement leur appui — ce qui a pour résultat une fréquente redistribution du pouvoir. Tous les joueurs de cette partie risquée savent qu’ils ne peuvent espérer grand-chose de plus que des hauts et des bas en montagnes russes et qu’à la fin de cette partie ils seront soit largement récompensés soit accusés de corruption. Mais les conséquences sont tout aussi problématiques lorsque l’on refuse de s’adapter aux circonstances ou de jouer le jeu. Un informateur ouzbek qui portait un regard religieux sur la vie et avait de fermes principes moraux s’était toujours refusé à se servir de sa position pour en tirer un profit personnel, ce qui avait provoqué un tel conflit dans son foyer que sa femme — qui devait avoir espéré des revenus différents lorsqu’elle avait épousé un fonctionnaire — l’accusa de pratiques frauduleuses au bureau et fut donc à l’origine de l’enquête criminelle qui fut lancée contre lui.

Ces pratiques indiquent une relation très particulière entre l’État et la société, relation dans laquelle l’État, d’un côté, ne peut garantir le bien-être de ses citoyens en leur allouant suffisamment de services sociaux tandis que, d’un autre côté, des individus ambitieux et audacieux s’efforcent de franchir la distance qui les sépare de l’État et, une fois que c’est fait, détournent les flux monétaires dans leur direction. Même pour les gens qui travaillent au sein de l’État, celui-ci reste insaisissable tant qu’ils ne parviennent pas à s’établir pleinement. L’État est éloigné dans le temps, car la distance entre celui-ci et la population ne peut être franchie qu’en passant par un processus qui peut prendre plusieurs années et qui consiste à se soumettre à l’autorité de ses supérieurs et à la logique du système.

Conclusion

En me basant sur des idées de l’anthropologie relationnelle de l’État qui ont récemment reçu une certaine attention, je suis ici à la poursuite de l’image de l’État en Ouzbékistan. Au lieu de me préoccuper uniquement de son image, j’essaie de voir comment celle-ci influence le comportement et les pratiques des gens et comment, en contrepartie, leurs actions l’alimentent. En me concentrant sur le service public, j’essaie d’utiliser le moment de convergence entre les gens ordinaires et les représentants de l’État, la société dans sa relation au service public, en tant que cadre par le biais duquel discerner l’image de l’État. Tandis que le comportement des représentants de l’État a tendance à être exigeant, les citoyens qui se tournent vers l’État prennent en général une posture implorante. Ces éléments laissent percevoir l’image d’un État que je préfère qualifier d’insaisissable, car l’État est perçu comme étant présent et potentiellement menaçant, mais en même temps difficile à saisir. C’est sur ce plan qu’à mon avis cet article peut apporter une contribution à la discussion au sujet du retrait de l’État dans l’espace postsoviétique. Est-il vraiment justifié de parler de retrait de l’État dans le cas de l’Ouzbékistan ? Sans aucun doute, les citoyens ouzbeks ne peuvent pas attendre grand-chose des services sociaux fournis par l’État. Mais cela ne signifie pas que l’État ait totalement renoncé à tout engagement envers la population, car il existe en fait un moyen de surmonter la distance entre les deux. Lorsqu’ils disposent de bonnes conditions préalables et de la volonté de se fondre dans l’État, les gens peuvent, avec le temps, faire carrière dans le service public. Dès le moment où ils y sont parvenus, ils ne peuvent plus apparaître comme une menace aux yeux des fonctionnaires de rang plus élevé et ils ont appris à accepter les règles du jeu. Parvenus de l’autre côté, ils peuvent dorénavant se lancer dans des pratiques d’enrichissement qui restent inaccessibles à ceux qui sont dépourvus de contacts dans le service public. Cela signifie qu’il se produit une redistribution des richesses, même si celle-ci n’est ni équitable ni légale. Les divers bénéfices qui vont de pair avec l’accès à l’État et à ses ressources demeurent, du moins en théorie, accessibles à un segment de la population relativement considérable. Ce point de vue de l’intérieur du service public nous aide à mieux comprendre la dimension temporelle de l’État ouzbek, alors que les jeunes fonctionnaires changent progressivement de caractère et de comportement pour se soumettre à la logique du système.

Ainsi, l’État ouzbek enverrait un signal positif à la population et au monde extérieur s’il se décidait à mettre en place davantage de services sociaux, s’il prenait le parti de rendre plus compétitive l’embauche des fonctionnaires et s’il se penchait sur le problème de la corruption et prenait des mesures pour la réprimer. Au moment du décès de l’ancien président, Islam Karimov, en septembre 2016, il paraissait presque impossible d’imaginer une quelconque amélioration, surtout lorsqu’on gardait en mémoire le pouvoir de la mémoire institutionnelle. Il est peut-être trop tôt pour évaluer les changements survenus depuis que Shavkat Mirziyoyev est entré en fonction en décembre 2016, mais un certain nombre de réformes dans différents secteurs promettent une évolution dans une direction similaire à celle qu’a prise le Kazakhstan. Reste à savoir comment ces transformations influenceront l’image de l’État en Ouzbékistan.