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Introduction

Comme le rappelle l’historien Jean Delumeau (1978: 9), la peur «est une composante majeure de l’expérience humaine». Mais si les émotions liées à la peur, dites timériques, sont universelles, les façons d’en parler et de les catégoriser ne le sont pas. La liste de ce que l’homme peut potentiellement craindre est infinie, mais en un temps et lieu donnés, les membres d’une société singulière font généralement face à des peurs collectives bien caractérisées et nommées, la peur collective étant, pour reprendre la formulation de l’historien, «l’habitude que l’on a, dans un groupe humain, de redouter telle ou telle menace (réelle ou imaginaire)» (ibid.: 15). L’Occident chrétien des Temps modernes craignait ainsi la nuit, les revenants, la peste, Satan ou encore les sorcières. L’Occident actuel redoute le terrorisme, les menaces écologiques, les crises sanitaires, le chômage de masse, un certain déclin.

Chez les Inuit d’avant la christianisation, la peur semble également avoir été envahissante. «Nous ne croyons pas, nous craignons» sous-titra Knud Rasmussen (1929: 54-56) son chapitre sur la religion des Iglulingmiut. Il résumait ainsi ce que le chamane Ava, l’un de ses principaux informateurs dans la région, lui avait déclaré; craintes multiples que celles de Sila (l’esprit du temps et du cosmos), de Takanakapsaaluk (la femme de la mer, maîtresse des animaux marins), de la faim dans les maisons de neige froides, de la maladie, des loups, des esprits malfaisants, ou encore des âmes des défunts et des animaux tués. Plusieurs phénomènes naturels, comme les aurores boréales ou les éclipses lunaires et solaires, étaient également sources de frayeur. Seul le respect de divers interdits et prescriptions rituelles garantissait le maintien de l’ordre et pouvait prévenir les diverses menaces.

Les Inuit croyaient en l’existence de nombreuses catégories d’êtres non humains – d’aucuns croient encore en quelques-unes – pourvus d’un corps et de principes vitaux à l’instar des humains et des animaux. Si certains étaient réputés inoffensifs, d’autres étaient particulièrement redoutés, tels l’ogresse amajurjuk ou les «griffus» kukilingiattiat (p. ex., Rasmussen 1929: 80, 121, 211-212, 1931: 235, 248-250, 390).

L’introduction du christianisme dans l’Arctique oriental canadien entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle[1] devait plus ou moins rapidement faire disparaître nombre d’entités et situations à l’origine des peurs animistes, tout en plongeant les Inuit dans un cadre de pensée renouvelé et réaménagé, enchâssant ruptures et continuités, non dépourvu d’innovations anxiogènes: les convertis allaient dorénavant devoir faire face, entre autres, à Satan, à l’enfer ou encore au Jugement dernier.

Apphia Agalakti Awa, une femme du nord de la Terre de Baffin qui avait 15 ans en 1946, raconte qu’à cette époque, où le christianisme était très largement établi, tout l’effrayait: «On venait de construire une maison de tourbe l’automne où j’ai eu mon premier bébé. Nous étions à Qaqqalik, dans la maison couverte de neige. C’était un temps effrayant! Ces moments effrayants, j’en ai connus tant. J’avais peur de plein de choses à l’adolescence. J’ai porté la peur en moi toute ma vie. J’avais peur de tout.» (Wachowich 1999: 60, ma traduction).

Un exemple prégnant de ces peurs omniprésentes est représenté par la crainte et la répulsion des Inuit envers de nombreux insectes et autres vermines (qupirruit), ce que tous les observateurs des sociétés inuit passées et présentes ont pu constater. Comme le note Vladimir Randa (2003: 459), certaines de ces bestioles sont associées à la hantise de la pénétration par les orifices corporels et de la dévoration de l’intérieur du corps, thèmes récurrents de la tradition orale inuit (p. ex., Rasmussen 1929: 221-222) et qui n’ont pas disparu du champ des émotions des Inuit contemporains.

L’expression lexicale de la peur en inuktitut

Comment les Inuit parlent-ils des émotions timériques? Il est assez fréquent que les comptes rendus ethnographiques, classiques ou récents, ne rapportent les témoignages oraux que par leur traduction, anglaise le plus souvent pour ce qui concerne les Inuit canadiens[2]. On se retrouve donc face à des citations faisant appel aux seuls sentiments de fear, scare, fright ou dread, sans certitude que ces termes correspondent à des notions totalement pertinentes pour les Inuit. Il faut toutefois faire référence au travail pionnier de Jean Briggs, dans les années 1960, sur les émotions chez les Utkuhiksalingmiut installés alors dans la région du Chantrey Inlet. Dans son maître ouvrage Never in Anger (1970), elle décrit avec minutie le champ des émotions, les catégories, leurs désignations et caractéristiques. Elle a poursuivi ses recherches au cours de la décennie 1970 dans un groupe du sud de la Terre de Baffin (Briggs 1998). Ce domaine des émotions n’a cependant pas donné lieu à des développements linguistiques ultérieurs notables.

Je propose donc dans ce texte de parcourir le lexique de la peur en inuktitut, tel qu’il est attesté dans le nord de la Terre de Baffin (région du Tununiq), en m’appuyant essentiellement sur un corpus recueilli lors de mes enquêtes de terrain à Mittimatalik (Pond Inlet) portant sur les représentations de la nuit (Bordin 2002, 2008, 2009; Galinier et al. 2010). Les bases lexicales recensées sont pour la plupart également utilisées dans d’autres régions géographiquement et linguistiquement proches (Kivalliq, sud de Baffin, Nunavik), avec des sens quelquefois variables; ceux-ci seront au besoin présentés.

À Mittimatalik, j’ai relevé neuf bases principales afférentes à la peur, huit verbales et une exclamation, chacune d’elles s’adressant à une composante plus ou moins large du spectre émotif. Elles seront discutées, successivement, autour de leur définition figurant dans le dictionnaire unilingue en tununirmiutitut de Quassa (2000) et d’exemples entendus localement, seuls à même de contextualiser sens et emploi de chacune d’elles. C’est pour cette raison que ces derniers sont d’abord donnés dans la version originale, suivie de ma traduction. À noter que les interlocuteurs n’avaient pas été invités à gloser sur chaque base en l’illustrant par des exemples ad hoc. En revanche, j’ai sélectionné dans le vaste corpus recueilli sur le thème de la nuit – portant entre autres sur les facteurs astronomiques, la cosmogonie, les activités liées à la veille nocturne, le sommeil et les expériences qui en découlent – les situations qui témoignent de leur utilisation respective. Une classification des bases est finalement proposée.

1. La base kappia-

La notion véhiculée par kappia- (syntagme kappiasuktuq[3]) est définie ainsi:

(1) Surusiq innarluunniit kappiagijanganik pitaqaqpat nanurmik, amarurmik inungmigluunniit ugiaqtauniarasugiguni paajauniarasugiguniluunniit kappiasukpuq. Marruungnit uqaqtausuuq kappiasungniraq&uni kapanniraq&uniluunniit (Quassa 2000: 438).

«On dit qu’un enfant ou un adulte a peur si en présence de quelque chose qui l’effraye, un ours, un loup ou même une personne, il pense qu’il sera mordu ou attaqué. On désigne cela de deux façons, kappia(suk)- ou kapat-.»

Kappia-, attesté dans l’ensemble du continuum linguistique inuit[4], désigne au Tununiq la peur que l’on peut éprouver face à un danger identifié, connu. Dans l’Arctique oriental canadien, kappianaqtuq (-naq- causatif), «ce qui provoque la peur», s’emploie par exemple pour qualifier certains animaux, certains phénomènes naturels objectivement ou culturellement associés à des dangers, des personnes violentes, des événements non souhaités et redoutés comme le suivant.

Aqtuqsinniq (ou uqumangirniq dans le sud Baffin et au Nunavik) désigne la paralysie du sommeil, une parasomnie associée à la phase paradoxale du sommeil, dont des descriptions identiques ont été rapportées de partout dans le monde (Hufford 2005): au moment de son endormissement ou de son réveil, la personne consciente de ce qui se passe autour d’elle est incapable de bouger et de parler à cause de l’absence totale de tonus musculaire typique du sommeil paradoxal. Cette parasomnie, dont la prévalence semble variable selon les sociétés, apparaît fréquente chez les Inuit. Nous n’y disposons d’aucune enquête quantitative, mais les témoignages que j’ai recueillis, cumulés avec les données déjà existantes (Bloom et Gelardin 1976; Kolb et Law 2001), montrent qu’un grand nombre d’Inuit ont, à partir de l’adolescence, vécu plus ou moins fréquemment des attaques aqtuqsinniq. Les personnes rencontrées à Mittimatalik, indépendamment de la génération et du sexe, en font une même description, mettant en avant l’incapacité de bouger, de parler, la lourdeur qui s’empare du corps[5] et souvent le sentiment d’une présence non humaine qui se livre parfois à des assauts vigoureux. La victime d’une telle attaque est envahie par une grande frayeur, comme le décrit Timuti Kalluk, né en 1918 et décédé en 2005:

(2) Taanna aqtuqsinniq atuluaqpalaurakku maanna aturunnaillijara kappianaqtu-alugli taanna ajuliq&uni tuq&ulaarasukkaluaq&unilu ajuliq&uni ammalu aulanasukkaluaq&uni ajuliq&uni kivivalliaqquijituinnaliq&uni kappianaqtualuk taanna (Timuti Kalluk, com. pers. 2003).

«J’étais fortement sujet à la paralysie du sommeil mais plus maintenant. C’est vraiment effrayant car bien qu’on essaie de crier, on n’y arrive pas, et on ne peut pas bouger non plus, on a l’impression de couler, c’est une expérience réellement effrayante.»

Le syntagme kappianaqtuq, souvent paré de l’augmentatif -aluk, se rencontre ainsi dans la plupart des récits de paralysie du sommeil. Kappianaqtuq se retrouve dans kappianaqturvik, un terme que les Inuit de l’Arctique oriental canadien ont introduit dans leur lexique lors de la christianisation pour désigner l’enfer, chez les catholiques essentiellement[6]. Il s’agit littéralement du «grand lieu qui produit de l’effroi» (-vik augmentatif), où il faudra donc éviter d’aboutir après la mort, en menant une vie terrestre exemplaire.

Les aurores boréales (aqsarniit) constituent un autre phénomène autrefois qualifié de kappianaqtuq. Illuminant le ciel, elles peuvent être utiles comme source relative de luminosité et aide à la navigation pendant la période d’obscurité hivernale. Elles faisaient cependant l’objet de discours ambivalents, puisqu’on pensait qu’en se rapprochant trop des hommes, elles pouvaient provoquer la mort par décapitation. On priait donc les enfants de ne pas siffler dehors, comme l’explique John Tuurngaq, né en 1939 et décédé en 2006:

(3) Surusiullunga taikkua kappiagijarulugilauqsimajakka aqsarniit niaquiqsi-suungungmataguuq taimaguuq uvinngiararlugit qaituinnarialialuit asuilaak aqsarniqtualuungmat tavva surusiulluta anirajak&uta uvinngiarakataliraangattigut aulaqquujijualuullutik qaummaqpalliqquujiqattaq&lutik kappianaqtualuuqattalauqsi-majut (John Tuurngaq, com. pers. 2003).

«Quand j’étais enfant, j’avais peur des aurores boréales, on disait qu’elles coupaient les têtes, on disait que lorsqu’on sifflait, les aurores boréales venaient, et ainsi lorsque nous étions enfants, quand on jouait dehors, lorsqu’on les sifflait elles semblaient se déplacer beaucoup et briller davantage, elles faisaient vraiment très peur.»

Les phénomènes aqtuqsinniq et aqsarniit sont décrits comme effrayants, tout en constituant des expériences connues, attendues, que l’on sait expliquer et prévenir ou auxquelles on peut mettre fin. La base kappia- y trouve une utilisation exemplaire, comme dans cet autre cas: j’ai rappelé dans l’introduction combien la phobie des insectes était grande chez de nombreux Inuit. Le bourdon, avec son corps velu et son dard, est l’un de ces qupirruit repoussants:

(4) quinaqpunga «je ressens du dégoût», kappiagigakkit «j’ai peur d’eux», commentent ses interlocuteurs iglulingmiut à Randa (2003: 459).

Peut-être certains d’entre eux se reconnaîtraient-ils sous la désignation kappiattaq (-ttaq «être, se comporter habituellement») «qui est enclin à la peur», défini ainsi:

(5) Inuk kappiasuksaraittuq kappianangittuugaluanigluunniit kappiattauvuq (Quassa 2000: 438).

«Une personne kappiattaq est quelqu’un qui prend immédiatement peur, même de quelque chose qui ne fait pas peur (au sens de kappia-).»

2. La base kapat-

Dans la citation (1), il est dit que l’émotion exprimée par kappia- peut l’être également par kapat-; il s’agirait donc de synonymes. Kapattuq est défini ainsi:

(6) Inuk kappiasuktuq kisutuinnarmik kappiagijaminik inungmik nirjummigluunniit iqsinaqtumik kapappuq (Quassa 2000: 439).

«Kapattuq se dit d’une personne qui prend peur (kappia-) de quoi que ce soit qu’elle considère effrayant, un individu violent ou un animal redoutable (iqsi-).»

Kapat- est bien présentée comme l’équivalent de kappia-. D’autres termes construits sur cette base figurant dans le dictionnaire le confirment, par exemple kapaggaqtuq (-ggaq- «à peine, difficilement»):

(7) Inuk kappianaqtuugaluarmik kappiasuggaqtuq kapaggaqpuq (Quassa 2000: 439).

«Une personne kapaggaqtuq est quelqu’un qui est à peine apeuré (kappia-) par quelque chose qui est pourtant effrayant (kappia-).»

N’étant attestée, semble-t-il, dans aucune région adjacente au Tununiq ni reprise dans aucun des dictionnaires consultés (Fortescue et al. 1994; Qumaq 1991; Schneider 1966, 1985; Spalding 1998), kapat- est également nettement moins utilisée à Mittimatalik que kappia-. J’ai cependant eu la chance de l’entendre chez une jeune interlocutrice lors d’une narration de rêves, dont le suivant[7]:

(8) Sinnaktuumalaurama ippaksaani ilinniarviliarasuk&unga angutimik makkuktumik qukiusijaqtuqaq&uni uvannik takungmat qukirasuliq&uninga qimaajualuliqtunga kapaluarnikumut ilinniarviup paangata aippangaangagut isirasuliq&unga qukiusijaqtuq isirviup qanigijaaningmat maliksalirmangaat inugiangullunilu kappiasugalaktualuit qimaajut ijirasukkaluaq&unga maliinnaqtualuulluni nalulirama manituinnaliqtara qialiq&unga tuqutaulirama qukiqtauliq&unga; irnira qiavalittilir-mat ui&&unga sulinasugilaukak&ugu anirnira uummatigalu sukkajualuullutik taima (Luuri Inualuk, com. pers. 2006).

«Hier, j’ai rêvé que, alors que j’allais vers l’école, il y avait un jeune homme avec un fusil et lorsqu’il me vit il essaya de tirer sur moi; je me suis alors enfuie car j’avais très peur (kapat-) et j’ai essayé d’entrer dans l’école par une autre porte que la porte principale, celui avec le fusil se trouvait près de l’entrée, il m’avait sans doute suivie, et il y avait beaucoup de gens qui avaient fui et étaient effrayés (kappia-); j’ai essayé de me cacher mais il me suivait tout le temps, je ne savais pas quoi faire et j’ai simplement abandonné toute résistance, je me suis mise à pleurer car j’allais être tuée d’un coup de fusil. Quand mon fils s’est mis à pleurer, j’ai ouvert les yeux et j’ai cru un moment que tout cela était réel, ma respiration et mon coeur battaient à toute vitesse.»

Dans ce récit, kapat- traduit le grand effroi éprouvé par la rêveuse face à un individu qui menace de la tuer: peur on ne peut plus concrète et immédiate. Elle aurait sans doute pu utiliser kappia-, ce qu’elle fait d’ailleurs plus loin en décrivant les autres personnes effrayées pour la même raison.

3. La base iqsi-

La définition (6) fait appel à une troisième base timérique, iqsi-, dans une construction associée au nominal nirjut «animal». Par rapport aux bases précédentes, iqsi- présente un champ d’application hautement spécifique, souvent lié à une menace animale, comme le rappelle le terme iqsijuq:

(9) Inuk qimmirmik kappiasuktuq kiijauniarasugilluni iqsivuq (Quassa 2000: 71).

«Iqsijuq est quelqu’un effrayé (kappia-) par un chien et qui pense qu’il va être mordu.»

Si le dictionnaire ne mentionne que le chien, les interlocuteurs de Mittimatalik indiquent que iqsi- peut s’employer pour exprimer la peur de tout animal féroce ou furieux, en particulier les ours et les loups, c’est-à-dire tout animal muni de crocs et de griffes. Dans la région de Naujaat, l’extension du sens va jusqu’à la frayeur de ce qui est tranchant, couteau, crochet (Spalding 1998). Il s’agit donc d’une peur plutôt immédiate, liée à la nature de l’animal ou de l’objet qui la suscite, comme celle ressentie face à un ours qui surgit inopinément ou à un homme qui brandit une arme blanche. Le terme iqsinaqtuq s’applique ainsi à un homme, un animal, un être ou un objet qui fait peur «par essence», à l’instar des «griffus» mythiques, des créatures particulièrement dangereuses[8]:

(10) Kukiajuguuq qiungajunik kukilgit, iqsinaqtuguuq tuqusivaktuguuq kukinarminik inungnik (Tatilgäk in Rasmussen 1932: 202).

«On dit que les griffus, avec leurs griffes crochues, sont redoutables; ils tuent les gens à l’aide de leurs griffes.»

La notion de bravoure, face à un animal ou un homme menaçant, peut se rendre efficacement au moyen de la base iqsi- et du privatif -it(tuq) conduisant au terme iqsituittuq:

(11) Inuk kisutuinnarmik iqsinaqtuugaluarmik kappiasugunnaqquujinngittuq iqsituippuq (Quassa 2000: 68).

«Une personne iqsituittuq semble ne pas pouvoir ressentir la peur (kappia-) même en présence de quoi que ce soit de féroce ou de furieux (iqsi-).»

Dans le nord de la Terre de Baffin, et régions proches, iqsi- a donc trait à la peur de ce qui griffe, mord, coupe, déchire. On notera que les formes proto-inuit iqci- «avoir peur» et proto-yupik iRa- «être horrifié» (Fortescue et al. 1994) n’intègrent pas cet aspect si spécifique attesté de nos jours dans l’Arctique oriental canadien[9].

4. La base nangiaq-

Il existe une autre base spécifique, nangiaq-, qui exprime une crainte de danger physique immédiat, dans un champ d’expérience différent du précédent:

(12) Inuk innaqtuq&uni saattukkuuq&uniluunniit kappiasuliqtuq nangiarmijuq (Quassa 2000: 531).

«Nangiaqtuq se dit d’une personne qui a peur (kappia-) de chuter en faisant de l’escalade ou de passer à travers la banquise fine.»

Là encore, il s’agit d’un cas particulier de kappia-. Cette base attestée dans une grande partie de l’aire eskimo[10] exprime partout le vertige, la peur de tomber (d’une plateforme, d’une échelle, d’une embarcation qui fuit), de sombrer à travers une glace trop fine: nangianaqtuq désigne «un endroit dangereux», où l’on séjourne à grand risque. Juanasi Aariak, né en 1927 et décédé en 2005, parle des rythmes veille-sommeil printaniers de son enfance:

(13) Upirngaakkut isumaqsulaukasuungulauqtuguttauq, nattiaq ilaak upirngaangu-tillugu taaqsiqattanngitillugu, kisiani sijjasuqujaunngittualuulluta inutuupaluk&uta imanna nangianaqtumut maunga piliriqujauvalaunnginatta upirngaakkut (Juanasi Aariak, com. pers. 2003).

«Au printemps, nous [les enfants] faisions ce que nous voulions, c’était la période de naissance des bébés phoques annelés, au printemps lorsqu’il n’y a plus d’obscurité, on nous demandait seulement de ne pas aller sur le rivage lorsque nous étions seuls, nous ne devions pas aller là où c’est dangereux.»

La banquise est un environnement sur lequel il faut toujours s’aventurer avec prudence, particulièrement lors de périodes de gel et de dégel, et elle est source de nombreux accidents et disparitions: l’existence de ce terme le rappelle à ceux qui pourraient avoir tendance à l’oublier et à prendre des risques inconsidérés. Ce qui n’empêche pas certains de ne pas éprouver cette émotion: une telle personne est dite nangiaqtuittuq «qui est dépourvue du sentiment nangiaq-».

Les quatre bases passées en revue expriment des peurs de choses ou d’êtres généralement visibles, identifiés, de phénomènes et situations connus, déjà vécus ou que l’on sait pouvoir advenir. Ces peurs apparaissent objectives, que ce sentiment soit fondé empiriquement (p. ex. animal furieux, individu mal intentionné ou embarcation qui fuit) ou culturellement (p. ex. aurores boréales ou petites bestioles). Mais il est bien des cas où la peur prend une autre dimension, provenant de tout ce qui peut relever de l’inconnu, l’invisible, l’inconcevable. La base suivante servira à en parler.

5. La base alia-

Dans le dictionnaire tununirmiut, la définition de aliasuktuq est a priori peu explicite:

(14) Inuk aliattaq inutuujumanngippat aliasukpuq (Quassa 2000: 222).

«Aliasuktuq – celui qui prend peur – est une personne peureuse (aliattaq) qui ne veut pas rester seule.»

La définition de aliattaq «qui est enclin à la peur» n’est guère plus éclairante et également tautologique:

(15) Inuk inutuujumasuittuq aliattaunirminut aliattauvuq (Quassa 2000: 222).

«Est aliattaq celui qui ne veut pas être seul du fait même qu’il est peureux.»

Les témoignages recueillis à Mittimatalik clarifient cependant le type de situations correspondant à l’utilisation de cette base. Par exemple, quand il fut demandé à des aînés de raconter si, enfants, ils avaient peur la nuit:

(16) Ii aliattaaluulauqtunga, unnukkut anillunga imanna kisiani tavva ujjiqsuttialauq-&ugu allaat tavva pisuk&unga kingunittiannit maliktaulittiaqquujiliqpak&unga aliattaaluulauqsimagama kisutaqajjaanngiruluktillugu uvva kisutaqanngiruluktillugu iglumiluunniit inutuujariaksaq aliattaaluulauqsimajunga (Anguilianuk Qijuapik, com. pers. 2003).

«Oui, j’étais très peureuse, quand je sortais le soir je regardais tout autour de moi; lorsque je marchais, j’avais vraiment l’impression d’être suivie et j’avais vraiment peur, alors qu’il n’y avait rien qui pût provoquer ce sentiment, et j’avais même peur d’être seule dans la maison.»

(17) Aakkattiaq, aliasugunnalaunngittunga surusiullunga taaqturuluugaluaqtillugu nilangmillu isiqsiqujijuqaq&uni taaraluaqtillugu aliasugunnalaunngittunga ammaluu-nniit unnuakkut iqqummaraluaraangama aliasugunnalaunngittunga anaanama uqauti-qattalauqsimangmaanga alianaqtaqanngimmaguuq, alianaqtaqanngittut qaujimallun-ga aliasugunnannginaq&unga pirurnikuujunga (Maata Kunuk, com. pers. 2003).

«Non, pas du tout, je n’avais pas peur étant enfant, même dans l’obscurité, et lorsqu’on me demandait d’aller chercher de la glace d’eau douce dehors, même quand il faisait obscur, je n’avais pas peur et la nuit quand je me réveillais, je n’avais pas peur, car ma mère me disait qu’il n’existait rien d’effrayant et j’ai grandi en n’ayant pas peur.»

Alia- s’associe à Mittimatalik, comme dans une grande partie de l’Arctique oriental canadien, à la peur de l’inconnu, de l’invisible[11], comme lorsqu’on se trouve dans l’obscurité, que l’on n’a pas prise sur ce qui entoure, tout particulièrement si l’on est seul. C’est ce que dit la femme dans la citation (16), pour laquelle être seule chez elle suffisait à provoquer le sentiment alia-. Au contraire, l’autre aînée dit en (17) qu’elle n’a jamais eu peur de sortir seule la nuit, négation de l’émotion également exprimée par alia-, car sa mère lui avait toujours expliqué qu’il n’existait rien d’effrayant dans ce contexte (alianaqtuq), sous-entendu aucune créature qui surgirait et l’attaquerait.

La perspective du sommeil peut également générer une émotion alia- chez certains, d’où la pratique propitiatoire consistant à placer un objet sous son oreiller avant de s’endormir, un couteau, une lame, ou une bible depuis l’introduction du christianisme, incontestablement liée à un sentiment diffus de crainte et à une volonté de se protéger de l’attaque potentielle d’agresseurs non humains. Quand je lui demandai s’il agissait de la sorte, feu Timuti Kalluk répondit:

(18) Ilaannikkualuk ajuri&&unga taimaisuungungmataguuq ilangit paippaaqutiminik akisirmiuttisuungungmataguuq taimanna ijjuaqsinasusuungulauqpangmijunga ilaan-nikkut aliasungnanngimmagguuq taimanna aamai qaujimanngittunga taimannaittun-naqturuluugaluaqtauq (Timuti Kalluk, com. pers. 2003).

«Je l’ai très rarement fait, mais on dit que certaines personnes le font, elles mettent leur bible sous leur oreiller, dit-on, et je fais parfois la même chose, elles le font pour ne pas avoir peur, mais je ne sais pas très bien malgré tout.»

L’objectif est d’écarter tout danger, mais on ne sait pas a priori ce qui pourrait survenir, d’où l’utilisation de alia-. Certains interlocuteurs précisent cependant que ce sont essentiellement les gens sujets à la paralysie du sommeil qui se livrent à cette pratique, prévention d’un phénomène concret et connu, donc le plus souvent exprimé par kappia- comme en (2). Le témoignage suivant montre un autre exemple de passage d’une base à une autre. On demandait à l’interlocuteur précédent si, adulte, il ne craignait pas de se retrouver dans l’obscurité:

(19) Ii uqaujjauvalaurama surusiullunga taaqsigaluaqtilluguguuq kisut alianaqtut qaivalliaqattanngittut ullutugguuq taimaitturuluk taaraluaq&uni alianaqtutaqanngittu-ruluk ullutugguuq taimaittuq uqaujjauvak&unga taimanna aliasugunniiqpallialaurama ilaak kisuqaqtumiqai nanuqaqtumik amaruqaqtumik kappianaqtuqaqtumik taaqtillugu kappianarulukpakkaluaq&uniqai suli ullumi (Timuti Kalluk, com. pers. 2003).

«Non, [je n’ai jamais eu peur] parce que lorsque j’étais enfant, on me racontait que même dans l’obscurité, rien d’effrayant (alia-) ne pouvait survenir, c’est comme pendant la journée, même lorsqu’il fait obscur, il n’y a rien qui fasse peur (alia-), c’est comme le jour, c’est ce qu’on me racontait et progressivement je n’ai plus eu peur (alia-); dans l’obscurité on craignait (kappia-) seulement les endroits où il y avait des loups et des ours, et c’est toujours le cas aujourd’hui.»

Timuti Kalluk explique que rien, sous-entendu aucune entité ou créature inconnue, qui puisse épouvanter les gens, logiquement désignée par alia- (alianaqtuq), n’existait; seule la peur de passer par certains lieux posait problème: cette crainte très concrète est exprimée par l’utilisation de kappia-. Liitia Qajaq, née en 1922, interrogée sur ses sentiments face à la nuit et à la perspective d’aller dormir lorsqu’elle était enfant, répondit:

(20) Iiraaluk taaqtillugu anijaraangama aliasukpalauqsimajunga (Liitia Qajaq, com. pers. 2003).

«Oui certainement, chaque fois que je sortais dans l’obscurité, j’avais peur.»

(21) Ii suuqai inulialuungmalli aliasukpangnanga (Liitia Qajaq, com. pers. 2003).

«Non bien sûr, je n’avais pas peur [d’aller dormir] car il y avait beaucoup de gens avec moi.»

L’aspect «solitude» contenu dans l’émotion de peur alia- telle qu’elle est ressentie et verbalisée à Mittimatalik – si manifeste dans les exemples (16) et (21) – est pleinement présent dans la forme proto-eskimo aliγa- «se sentir seul, délaissé», laquelle serait liée à ali- «éloigné» (Fortescue et al. 1994). Si dans les dialectes yupik alia(yuγ)- exprime plutôt les sentiments «d’être seul, déprimé, triste, de s’ennuyer»[12], les dialectes inuit y ont pour leur part souvent incorporé une ou des dimensions liées à la peur (ibid.).

6. La base quiliqta-

Une seconde base, quiliqta-, permet d’exprimer une émotion assez proche de celle désignée par alia-:

(22) Kapajukkuni aliasurujukkuni tatitusaarunnaillijuq qimaksikauqtuqtuq quiliqtavuq (Quassa 2000: 595).

«Quiliqta- caractérise celui qui est terriblement effrayé (kapat-) par quelque chose, par la situation fort angoissante (alia-) dans laquelle il se trouve, qui perd tout contrôle de soi et s’enfuit immédiatement.»

Dans l’Arctique oriental canadien, cette base sert à exprimer certaines craintes de l’inconnu, de l’étrange, qui font frémir, induisent la terreur panique[13]. Quilitanaqtuq peut être rendu par l’expression anglaise spine chilling spooky d’après Gisa Inuaraq (com. pers.), «ce qui glace le sang, donne froid dans le dos», comme dans l’exemple suivant où l’on questionnait l’interlocutrice, âgée d’une quarantaine d’années, sur certains êtres non humains:

(23) Qaujisimanngiluarnimulli uvanga takulauqsimanngitannittauq, taimaittunik pita-qarasugittianngikkaluaq&ugu unikkaaqtuqaliraangallu sulingmat kisiani taima. Taku-jumanngittungali taimaittunik alianarulungniglu takujumanngijjuraaluktunga ilaak quiliqtaliqsaraimut (Rosie Kalluk, com. pers. 2006).

«Comme je n’en ai jamais fait l’expérience ni vus [de non-humains], je pense parfois qu’ils n’existent pas, mais lorsque quelqu’un raconte son expérience, alors ça ne peut être que vrai. Mais je ne veux absolument pas voir ces êtres qui font terriblement peur (alia-) car je serais rapidement épouvantée (quiliqta‑).»

Rosie Kalluk fait appel à deux bases: d’abord à alia-, qu’elle associe aux non-humains qu’elle n’a jamais vus, dont elle doute parfois de l’existence, mais qui s’ils existent ne peuvent être que dangereux, sans qu’elle sache toutefois à quoi s’en tenir; ensuite quiliqta-, pour bien marquer qu’une telle rencontre, si elle devait se produire, aurait un effet horrifiant. On notera que selon Fortescue et al. (1994), la forme proto-inuit quiliqta- «trembler» pourrait être liée à la forme proto-eskimo quγinaγ- «avoir du dégoût, de l’aversion», également à l’origine de quinaq- «ressentir du dégoût» que nous avons rencontré en (4) lors de la discussion de kappia-.

7. La base ilira-

Avec cette base, on est dans un registre un peu différent de celui qui pourrait englober l’ensemble des expressions vues précédemment. Ilirasuktuq ne figure pas dans le dictionnaire tununirmiut, mais d’autres termes construits sur ilira- y apparaissent, comme ilirattaktuq:

(24) Inuk inuuqatiminut sukujaugami ilirasuliqtuq ilirattakpuq. Qimmirlu inuminit sukujauguni kappiasuliruni ilirattangmijuq (Quassa 2000: 87).

«Une personne réprimandée par quelqu’un de son entourage et qui en conséquence se met à ressentir une certaine “crainte” ou “angoisse” (ilira-) est dite ilirattaktuq. Et un chien qui serait grondé par son maître et qui prendrait peur (kappia-) serait aussi dit ilirattaktuq

Ilira- qualifie la peur d’être maltraité ou critiqué par un tiers, l’intimidation, l’appréhension du regard de l’autre et de son éventuelle sanction; ilirasuktuq désigne la personne qui craint qu’à la suite d’un comportement inapproprié une remarque désobligeante lui soit faite, provoquant un sentiment de malaise (Therrien 2008: 255); iliranaqtuq s’applique à une personne ou une situation qui provoque la mauvaise conscience, qui est embarrassante, intimidante, qui génère l’angoisse que quelque chose de négatif pourrait s’ensuivre. Ilira- implique donc la présence d’autrui, ce qui en fait un sentiment social et non plus individuel, comme le sont plutôt ceux exprimés par les bases précédentes. Ilira- traite de relations interpersonnelles. Briggs (1970: 345) a rapporté que ce sentiment était courant chez les Utkuhiksalingmiut, et que par exemple les enfants étaient dits se sentir ilira- envers leurs parents. Mais pour Uqsuralik Uttuqi, à qui on demandait s’il est bon que les enfants subissent l’intimidation (ilirasuttitau-) parentale, il ne s’agit pas d’une méthode d’éducation à recommander:

(25) Ilirasuluaraaluqujinnanngittuq ilirasuluaqtillugit taututsugit nallinaqtuit (Briggs 2000: 115).

«Ils [les enfants] ne doivent pas être intimidés [par les parents], on ressent de la pitié pour ceux que l’on voit traités de cette façon.»

Dans le témoignage suivant, il était demandé à l’interlocuteur de raconter ce qu’il pensait des associations fréquemment établies depuis l’introduction du christianisme entre obscurité et mal, d’une part, et entre lumière et bien, de l’autre[14]:

(26) Ii taannali ukpirijara ullukkut iqqumaqattaqtut naammaquttitauniraq&utik kisu-ksamik isumajaanngittut suurlu qanuiluukatagiasarlu isumanatik ilaak piunngittumik, unnuakkut siniqattaqtut. Unnuakkununa iqqumalluni qanuiluuruluujannarmat inuimmakua iniqtiriaqtut siningninginnut suurluqai. Siningninginni tamakkua iliranarujuktut tigunanniq piqannaarasuruluujarniq unnuaqsiutaungmat. Unnuakkut piliriangugummat makualuunniit pattanniit makittarniit unnuakkut ullukkut makittarajunngimmata unnuanginnakkut pinnguasuungungmata. Unnuaq taanna piujualungmik pilirivvigisuurinnginnattigu, pilirivviginnginnasuurinnginattugut piujumik aturunnarmijaraluavut suurlu qanimajuqaqtillugu unnuakkut iqqumaja-qturluta taikani inukijjaikutauluta inuqsiunuluta ikajuriaqaqpallu unnuakkut ikajuriaqturluta piujumut aturunnarmijaraluavut. Unurnaqsitigut kisuliriluanngittu-tigut unnuangaakkut tamakkua uqaujijarningit surajarningit iliranarningit siningni-nginni piliriruluujasuungugatta ikpinnallattaarmat taannaluunniit siniiqsijunnaratta parnaqsimajaritugut. Taimanna unnuaq piunngittumik taijunnaqtara (Alan Maktaaq, com. pers. 2005).

«Oui, je crois que les gens qui sont réveillés pendant la journée font comme il convient et n’ont pas d’inquiétude d’aucune sorte, par exemple ils ne pensent pas à faire de mauvaises choses et dorment la nuit. Celui qui veille la nuit tend à faire ce qu’il ne devrait pas, alors que les autres gens sont sans doute endormis. Quand ces derniers sont plongés dans leur sommeil, ceux qui restent éveillés font des choses “embarrassantes” (ilira-) comme voler ou avoir des relations sexuelles qui sont des “choses” de la nuit. Jouer aux cartes pendant la nuit est aussi très pratiqué, car les gens ne jouent généralement pas aux cartes dans la journée, en principe ils ne jouent que la nuit. La nuit n’est généralement pas le moment où on fait de très bonnes choses, mais cela se produit cependant, par exemple lorsque quelqu’un est malade, on veille la nuit pour que la personne ne soit pas seule et l’aider dès qu’elle en a besoin, on peut donc faire de bonnes choses la nuit aussi. Nombre d’entre nous font de mauvaises choses plutôt la nuit comme dire du mal, des choses “embarrassantes” (ilira-), et on peut vraiment le ressentir jusqu’à en perdre le sommeil. Ainsi, je peux dire que la nuit n’est pas bonne.»

Pour l’aîné, rester éveillé la nuit, en dehors des nombreuses raisons pour lesquelles cela est toujours justifié – il cite la veille des malades, mais il aurait pu mentionner la chasse, la pêche ou la participation aux fêtes familiales ou communautaires –, tend à impliquer de mauvaises actions de la part du ou des veilleurs, moralement répréhensibles, dont la famille, le groupe, voire la communauté dans son ensemble, selon l’ampleur et l’impact des actes, pourraient ressentir malaise et crainte et en pâtir. Ce que Maktaaq exprime au moyen de la base ilira-. La forme proto-eskimo de cette base répandue dans toute l’aire eskimo serait əliRa- «vouloir demander quelque chose mais ne pas oser», signification toujours attestée dans certains dialectes yupik et inuit occidentaux (Fortescue et al. 1994). Dans l’Arctique oriental canadien, c’est le sens illustré ici au Tununiq, intégrant une forme de crainte d’autrui, qui prévaut.

Bien qu’elles puissent apparaître proches sémantiquement dans certains contextes, les bases ilira- et kanngu- ne doivent pas être confondues. La première, on l’a vu, caractérise l’intimidation due à un tiers, là où la seconde traduit la honte ressentie, la volonté de ne pas s’exposer aux autres, la timidité. Uqsuralik Uttuqi donne un exemple de situation kanngu- (Briggs 2000: 84): il n’y a pas si longtemps, un enfant auquel on donnait le nom d’une personne de l’autre sexe était habillé, coiffé, élevé selon le sexe de l’éponyme. Mais cela ne devait pas se maintenir au-delà de la puberté, sous peine que l’enfant ressente de la honte ou de l’embarras, exprimés par kanngu-. La peur ou la crainte sont ainsi absentes de cette émotion, ce qui n’est pas le cas de ilira-, ni de la base suivante.

8. La base sivuura-

Celle-ci possède la particularité d’être à la fois générique (elle semble pouvoir traduire toute peur) et spécifique, par son caractère d’anticipation: sivuurajuq exprime en effet la crainte, l’appréhension que quelque chose de mal va se produire. Pour Michèle Therrien (com. pers.), sivuurajuq se dit «d’une angoisse ressentie lorsque l’on anticipe une situation qui risque de se produire (dans un futur proche ou lointain) dès lors que l’on se sent coupable ou responsable d’un événement ou d’un état des choses». Spalding (1998) considère que sivuurajuq s’applique à «celui qui va empli de crainte et d’inquiétude pour savoir que ses mauvaises actions seront bientôt découvertes et punies.» Ou encore selon le dictionnaire tuninirmiut:

(27) Kisutuinnaq kappianaqpat upagiaksaq uqausirijariasarluunniit sivuuranaqpuq (Quassa 2000: 544).

«Sivuuranaqtuq désigne tout ce qui cause de l’appréhension, que ce soit quelque chose que l’on doit affronter ou entendre.»

À la question de savoir si la nuit peut parfois être ressentie comme un «poids», une femme répondit:

(28) Qaujimanngittunga tamatuminga uqumaitsalauqsimannginnama qauijimanngitara uqausirigianga uvakkulli ilaak unnuanguniaqtuq uqumaitsautigisilauqsimannginnakku. Aanniarluni kisiani timikkut naakkutuinnaq aanniarluni unnuaq piliumilangammijuq. Qanutuinnaq aanniagalattuqalirami naukkutuinnaq piliumisimasuungummat unnua-kkut. Qanuinnanili tamanna unnuanguniaqtuq qanuimmangaaq sivuuragigianga unnuanguniaqtuq qaujimanngitara qanuinngillunga timiga qanuitinnagu (Jaiku Pitsiulaaq, com. pers. 2001).

«Je n’en sais rien parce que je n’ai jamais ressenti cela, je ne sais que dire car je n’ai jamais ressenti l’arrivée de la nuit comme un “poids”. Ce n’est que lorsqu’on est malade physiquement, où que ce soit, que la nuit fait empirer la souffrance. Mais si on est en bonne santé, la nuit ne provoque aucun trouble, si mon corps est en bonne forme, que je ne suis pas malade, je n’ai aucune appréhension que la nuit vienne.»

Ce témoignage illustre de façon exemplaire la notion d’anticipation véhiculée par sivuura-: la personne malade a de bonnes raisons d’appréhender l’arrivée de la nuit, les autres pas. Autre situation, celui qui devrait affronter le blizzard pour rentrer chez lui préférera attendre l’accalmie par crainte d’une issue potentiellement fatale: sivuura- sera là encore utilisé (Deborah Tagurnaaq, com. pers.). Celui «qui ne craint rien, n’a jamais d’appréhension pour quoi que ce soit» sera adéquatement désigné par sivuurajuittuq. Cette base attestée dans toute l’aire eskimo possède un degré élevé de motivation: sivuura- pourrait en effet être construit sur sivu- qui désigne «ce qui est en avant» tant au plan spatial (sivuningani «devant lui») que temporel (sivulliq «un ancêtre»). Les formes proto-eskimo le confirment, civu(C)uRa- «avoir de l’appréhension» serait lié à civ(v)uγ- «lever la tête» et civu- «ce qui est en avant» (Fortescue et al. 1994).

9. La base ainnaa

En plus des huit bases verbales répertoriées ci-dessus, il existe une exclamation liée à la peur, ainnaa, ainsi définie:

(29) Ainnaa: inuk nangialiruni kappiasukkuniluunniit nillirusiq (Quassa 2000: 182).

«C’est le cri poussé par la personne qui est en mauvaise posture (nangiaq-) ou qui a peur [de quelque chose de concret] (kappia-).»

Dans la citation suivante, un jeune homme se souvient d’un acte onirique à la conséquence terrifiante:

(30) Ilaannikkut sinnaktuliraangama suliqquujivakkaluaq&utik ilangit sulijunnanngik-kaluaq&utik. Kappianaqtuniglu sinnaktuqpak&unga atausiu&unga piqatialugilauqta-ra sinnakturillugu imminiirnialiqtillugu aittariqattaqtara. […] Amma qangattiarataaq sinnaktuq&unga qaujititaunasugililauqtunga Guutimut imminiiriaqannginnirmik suurlu imanna sinnaktulaurama nuliaksaralu avikkannut qanuq piniariaksaq nalulirama imminiiq&unga ilakka qaujingmata imminiiqtunga mamiagiliq&ugu uvangalu timianut utirunnaillillunga ugguarnaqtualuulluni ilagijattinni nagliksaq-tittilluni takullugit ainnaaraaluk qaujilauqtara. Qiallunga iqqummalauqtunga aittarusuluamut taimali imminiiqaunngikkuma (Juumi Inuguq, com. pers. 2003).

«Parfois, lorsque je fais des rêves, certains semblent réels, d’autres pas. Mes rêves sont parfois effrayants (kappia-), et une fois j’ai rêvé d’un ami cher avant qu’il ne se suicide et je regrette de n’avoir rien fait. […] Et puis il n’y a pas très longtemps, j’ai fait un rêve que j’ai interprété comme un message de Dieu disant qu’on ne devait pas se suicider. Le rêve allait ainsi: ma fiancée et moi étions séparés et je ne savais pas que faire. Je me suis alors suicidé et lorsque mes parents l’ont appris, j’étais rempli de remords, mais je ne pouvais pas retourner dans mon corps, cela m’a rendu vraiment triste, et le fait de voir mes parents pleins de chagrin était terrifiant (ainnaa-), j’en étais conscient. Je me suis réveillé en pleurant à cause du profond remords lié à mon suicide.»

Cette exclamation, également attestée en aivilingmiutitut (Spalding 1998), peut aussi être utilisée comme base de termes plus complexes, comme dans l’exemple suivant où je demandais à une vieille femme si, autrefois, lorsqu’elle se trouvait dans l’obscurité, elle pensait parfois au risque de rencontrer des non-humains:

(31) Ii quiliqtanarujuqattalaurmat ainnaarujuruluk, uqaujjauqattalauqtugut pita-qanngitturuuq tuurngaqtaqanngitturuuq imanna uqaujjauvalauratta, uqaujjauqattara-luaq&uni ainnaarujuruluuqattalaurmat ullak&unilu tavva, tavva ullak&unilu tavva aniiq&uni ikkunungaulluni akkunungaulluni angirraulluniluunniit kingunittiarmit taima maliktuqaqquujilluni tusaqsauqquujilluni kappiasulikkanniq&uni ullak&uni, nuqqaq&unilu tavva pitaqajjaanngittuq taimannainnaqpalauqtuq (Pairngut Piitaluusi, comm. pers. 2003).

«Oui, ça pouvait vraiment glacer le sang (quiliqta-), être terrifiant (ainnaa-); on nous disait que des êtres comme les tuurngait n’existaient pas, c’est ce qu’on nous disait, mais malgré cela, c’était terrifiant (ainnaa-) d’être dehors dans l’obscurité, on courait d’un endroit à l’autre et on avait l’impression d’être suivis, on avait l’impression d’entendre quelque chose, on avait encore plus peur (kappia-) et on courait, puis en s’arrêtant on voyait qu’il n’y avait absolument rien derrière nous, c’était ainsi.»

Ainnaa, exclamation ou base lexicale, peut ainsi servir à appuyer l’aspect particulièrement terrifiant d’une situation dans un récit faisant intervenir d’autres bases liées à la peur.

Conclusion

Au terme de cette recension (sans doute partielle), il est possible de résumer l’expression lexicale des peurs chez les Inuit du Tununiq de la façon suivante. Certaines bases sont d’usages très spécifiques, iqsi- et nangiaq- d’une part (dangers de nature «physique») et ilira- d’autre part (dimension sociale, crainte de la réaction de l’autre). Les autres bases ont un champ d’utilisation beaucoup plus large: kappia- (et son synonyme moins fréquent kapat-) exprime la peur générique de dangers plutôt concrets et englobe iqsi- et nangiaq- qui en constituent des modes particuliers; alia- caractérise la peur de l’inconnu et d’être seul alors que quiliqta- peut se comprendre comme un degré supérieur de frayeur de ce que le monde physique ne montre pas toujours; sivuura- traduit l’appréhension de ce qui pourrait advenir de négatif. Ces bases peuvent se voir renforcées par l’utilisation de ainnaa, que ce soit comme base ou comme cri de peur: ainnaa! ainnaaraaluk!

Classés autrement (Tableau 1), l’ensemble sémantique chapeauté par kappia- et constitué de kapat-, iqsi- et nangiaq- se distingue de celui défini par alia- qui comprend également quiliqta-. Les bases sivuura- et ilira- constituent chacune un ensemble, bien qu’il soit aussi possible de rattacher la dernière à celui de kappia-: c’est ce que suggère, indirectement, la définition de kappiattaittuq «celui qui ne connaît pas la peur»:

(32) Kisutuinnarnik iqsinaqtuugaluanik iliranaqtumigluunniit kappiasugunnaqquuji-nngittuq nirjutiugaluaqpat inuugaluaqpalluunniit kappiattaippuq (Quassa 2000: 438).

«Kappiattaittuq se dit d’une personne ou d’un animal qui semble ne pas connaître la peur (kappia-) de quoi que ce soit pourtant effrayant au sens iqsi- ou au sens ilira-.»

Par rapport à la situation attestée à Mittimatalik, il est intéressant de mettre en évidence quelques écarts significatifs rencontrés dans les dialectes voisins, première phase d’une étude comparative systématique à mener ultérieurement dans l’Arctique canadien. Ainsi, à l’issue de son premier séjour chez les Utkuhiksalingmiut, Briggs (1970: 344) conclut que kappia- et iqhi- (variante de iqsi-) s’appliquaient aux mêmes situations (animaux dangereux, esprits malfaisants, personne en colère, dangers naturels, etc.), ilira- s’utilisant pour verbaliser la peur d’être maltraité, intimidé. Après son second séjour, elle révisa ses conclusions sur la quasi-synonymie des deux premières bases, voyant dans iqhi- l’expression de la peur des «dangers réels et immédiats», et dans kappia- celle des «dangers imaginaires et à venir». Dans le sud de Baffin (région de Panniqtuuq), d’après le même auteur (Briggs 1998: 233), kappia- s’emploie pour signifier «craindre ou susciter la peur de dommages physiques», cette base pouvant aussi s’utiliser pour remplacer une base plus spécifique non comprise par l’interlocuteur; iqsi- y aurait la même signification, plus «affirmée» tout au plus. On doit remarquer qu’il n’y a nulle mention de alia- ni de quiliqta- chez Briggs, pourtant attestées dans le sud de Baffin. Deux bases dont Spalding (1998), d’après ses traductions anglaises, rend compte comme étant synonymes en aivilingmiutitut.

On notera encore que la base alia- présente une particularité au Nunavik: aliasuktuq y signifie en effet «celui qui est joyeux, heureux» et non pas «effrayé» comme ailleurs dans l’Arctique oriental canadien. De la même façon, alianaqtuq se dit au Nunavik de quelque chose «qui rend heureux, est amusant», d’où alianaittuq «déplaisant» dans cette région et «agréable, drôle» en Terre de Baffin et au Kivalliq (Alianait est ainsi le nom d’un festival d’art qui se tient annuellement à Iqaluit à la fin du mois de juin).

Les catégorisations des émotions timériques sont en inuktitut autres que celles que nous connaissons en français par exemple. Les bases lexicales inuit contiennent en effet en elles-mêmes le trait principal à communiquer. Bien entendu, tout n’est pas signifié à travers la seule base, mais qu’un narrateur commence son récit par kappia-, nangiaq-, sivuura- ou alia- fixera d’entrée de jeu le cadre et le type de peur dans l’esprit de ses interlocuteurs.

Tableau 1

Expression de la peur en tununirmiutitut.

Expression de la peur en tununirmiutitut.

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