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« Chantez au Seigneur un chant nouveau… » (Ps.95.1) : le portrait de la musique rock chrétienne

  • Marie-Chantal Falardeau et
  • Stéphane Perreault

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  • Marie-Chantal Falardeau
    Université du Québec à Trois-Rivières

  • Stéphane Perreault
    Université du Québec à Trois-Rivières

Couverture de Approches inductives en communication sociale, Volume 1, numéro 1, automne 2014, p. 1-268, Approches inductives

Corps de l’article

Introduction

Aux États-Unis, plus de 93 % des individus écoutent la radio[1]. En 2012, le temps moyen d’écoute pour une personne qui apprécie la musique était de 200 heures par année[2]. Le site billboard.com recense d’ailleurs les chansons les plus populaires, et ce, parmi plus de 30 palmarès différents. Cette étude s’intéresse à l’un de ces palmarès, soit le palmarès Christian Songs, qui fait état des meilleures chansons de la musique rock chrétienne diffusées sur les stations de radio américaines. Lorsque l’on pense au terme musique rock chrétienne, il semble exister un paradoxe entre les valeurs hédonistes, liées au rock, et les valeurs conservatrices, liées à la chrétienté (Martin & Segrave, 1993). Conséquemment, comment est-il possible de chanter un chant nouveau au Seigneur à l’aide d’un style de musique (le rock) symboliquement lié au sexe et à la drogue?

Afin de répondre à cette question et à plusieurs autres, nous ferons état d’une démarche méthodologique, qui s’est déclinée en trois étapes, pour mieux comprendre la musique rock chrétienne. La première étape a consisté à présenter les résultats d’une métaétude des paroles de chansons (Zhao, 1991), laquelle nous a amenés à considérer l’utilisation du modèle des valeurs de Schwartz (1992). Par la suite, lors de la deuxième étape, nous avons tenté d’appliquer ce cadre théorique à notre corpus de chansons de musique rock chrétienne, et ce, avec un succès mitigé. En effet, l’utilisation de ce modèle théorique s’est avérée insuffisante, ce qui nous a motivés à laisser émerger les catégories de notre corpus de chansons. Nous avons alors modifié notre approche hypothético-déductive et nous sommes tournés vers une méthodologie inductive lors de la troisième étape afin de dresser le portrait de la musique rock chrétienne. Pour compléter le portrait de la musique rock chrétienne, nous avons aussi quantifié les catégories de notre analyse inductive ainsi que certains indicateurs liés aux chansons, tels que le rythme, la durée et le genre de l’artiste.

Il est important de préciser que, malgré le changement d’approche, nous désirions dresser un portrait qualitatif et quantitatif de la musique rock chrétienne. Il existe, cependant, une certaine tension quant à l’utilisation d’une approche mixte. En effet, certains auteurs ne prônent pas la mixité des approches (Castro & Bronfman, 2000; Smith & Heshusius, 1986), contrairement à d’autres qui s’intéressent à la complémentarité entre ces approches (Behrens & Smith, 1996; Creswell & Plano Clark, 2007; Fielding & Schreier, 2001; Patton, 1987; Pinard, Potvin, & Rousseau, 2004; Reichardt & Rallis, 1994; Rousseau, 1996; Savoie-Zajc & Karsenti, 2000; St-Cyr-Tribble & Saintonge, 1999). Pour notre part, nous souhaitions emprunter des méthodes de travail à ces deux approches « afin d’effectuer une recherche la plus utile et la plus instructive possible » (Savoie-Zajc & Karsenti, 2000, p. 132).

Dans notre cas, l’utilisation d’une méthodologie mixte se justifiait à partir des travaux de Creswell et Plano Clark (2007). Ces auteurs proposent quatre types majeurs de modèles de méthodes mixtes : la triangulation, le modèle de complémentarité, le modèle explicatif et le modèle exploratoire. Selon les motivations et les objectifs du chercheur, ce dernier utilisera l’un ou l’autre de ces modèles à suivre pour réaliser son étude. La triangulation est l’approche la plus utilisée et la plus connue. Elle permet au chercheur de bénéficier des avantages des méthodes quantitatives (un échantillon de grande taille et la généralisation par exemple) ainsi que des méthodes qualitatives (la recherche en profondeur et l’interprétation, par exemple). Un chercheur choisira ce modèle lorsqu’il désire renforcer la richesse de son étude en combinant des résultats liés à un même phénomène. Le modèle de complémentarité, quant à lui, utilise une deuxième méthode dans le but de supporter la première. Il est notamment utile lors des études à grande envergure et lorsque plusieurs questions de recherche sont posées. La prémisse de ce modèle réside dans le fait que chacune de ces questions nécessite des données de nature différente afin de bien y répondre. Le modèle explicatif vise, comme son nom l’indique, à utiliser la méthode qualitative pour clarifier le sens des résultats quantitatifs. Finalement, le dernier modèle est dit exploratoire. C’est celui que nous utilisons dans notre étude. Il nous permet d’utiliser la méthode qualitative pour analyser nos données tout en les quantifiant en tant que résultats. De plus, ce modèle convient à notre étude étant donné que nous cherchons à mieux comprendre les indicateurs des valeurs de la continuité du modèle de Schwartz (1992). L’induction nous permettra donc de bonifier ce cadre théorique et d’interpréter nos résultats lors de la phase de la discussion.

1. Métaétude des analyses de contenu de paroles de chansons

Cinq aspects sont mis de l’avant dans notre métaétude afin de synthétiser les 25 recherches ayant utilisé l’analyse de contenu comme méthode pour décrire les paroles de chansons : l’année de parution des écrits, la méthodologie utilisée, le sujet analysé, la période étudiée ainsi que le corpus complètent la synthèse.

À la lumière des Tableaux 1 et 2, nous avons décelé que onze études utilisent une méthodologie inductive (Aday & Austin, 2000; Bretthaueur, Zimmerman, & Banning, 2006; Cole, 1971; Cooper, 1985; Diamond, Bermudez, & Schensul, 2006; Markert, 2001; Ostlund & Kinnier, 1997; Primack, Dalton, Carroll, Agarwal, & Fine, 2008; Primack, Gold, Schwarz, & Dalton, 2008; Van Sickel, 2005; Weitzer & Kubrin, 2009), neuf utilisent une méthodologie déductive (Carey, 1969; Friedman, 1986; Hunnicutt & Andrews, 2009; Livengood & Ledoux Book, 2004; Murphey, 1992; Pedelty & Thompson, 2009; Petrie, Pennebaker, & Sivertsen, 2008; Pettijohn & Sacco, 2009; West & Martindale, 1996) et cinq une méthodologie mixte (Dukes, Bisel, Borega, Lobato, & Owens, 2003; Freudiger & Almquist, 1978; Herd, 2009; Hust, Brown, & L’Engle, 2008; Primack, Nuzzo, Rice, & Sargent, 2012). Aussi, nous avons constaté que l’utilisation de la méthodologie mixte est plus récente que les deux autres puisque 80 % de ces études ont été réalisées après les années 2000. De plus, depuis la fin des années 90, la méthodologie inductive semble être la plus prisée (50 % du nombre d’études au total depuis 1997).

Il est également possible de voir une certaine évolution sur le plan de l’étude des différents styles musicaux. Le rap et le country sont des styles apparemment jeunes en tant qu’objets d’étude. Les chercheurs s’y intéressent majoritairement depuis les années 2000 alors que les périodes étudiées débutent dans les années 1950 et se terminent au début des années 2000. La musique chrétienne, quant à elle, n’est étudiée que par un groupe de chercheurs. Effectivement, Livengood et Ledoux Book (2004) étudient les mots liés à la religion dans les chansons rock chrétienne. Ils classent les mots religieux en trois catégories : explicites, modérés et ambigus. Leur corpus fait aussi partie des plus récents (1998 à 2002) et leur recherche n’est pas guidée par un modèle théorique. Nous avons, par le fait même, constaté que peu d’études sont théoriques (Carey, 1969; Hunnicutt & Andrews, 2009; Primack, Dalton, Carroll, Agarwal, & Fine, 2008; Primack, Gold, Schwarz, & Dalton, 2008), c’est-à-dire qu’elles découlent d’une théorie ou d’un modèle en particulier.

Comme il est possible de le constater dans les Tableaux 1 et 2, les premières analyses de contenu de paroles de chansons se rapportent davantage aux relations interpersonnelles, alors que, depuis une dizaine d’années, les sujets les plus populaires sont liés au contenu sexuel, à la violence et aux substances ayant une connotation sociale négative (la drogue, l’alcool et le tabac). À la lumière de cette analyse, les thèmes aujourd’hui prisés par les chercheurs semblent être le reflet d’un vieux conflit entre différents groupes sociaux ainsi qu’entre plusieurs générations. Comme le mentionnent Martin et Segrave (1993), lorsque les paroles de chansons d’artistes noirs ont percé le marché dans les années 50, elles ont remis en question les valeurs de la classe moyenne « blanche ». La musique populaire de cette époque parlait aussi de sexualité et faisait la promotion d’un certain affranchissement de l’autorité adulte. À cet égard, la musique rock était considérée comme sensuelle et une célébration du sexe par les jeunes, contrairement aux valeurs en vigueur à cette époque et prônées par les adultes.

Dans cette même période récente, on peut remarquer un autre élément contextuel qui oriente la recherche sur les paroles de chansons : les évènements du 11 septembre 2001. À cet effet, l’étude de Van Sickel (2005) est unique en son genre. Ce chercheur a volontairement choisi de ne pas analyser les chansons qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 afin de ne pas biaiser les résultats de son étude longitudinale (de 1960 à 2000).

Tableau 1

Synthèse des analyses de contenu aux États-Unis, 1969-2006

Synthèse des analyses de contenu aux États-Unis, 1969-2006

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Tableau 2

Synthèse des analyses de contenu aux États-Unis, 2006-2012

Synthèse des analyses de contenu aux États-Unis, 2006-2012

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Pedelty et Thompson (2009), pour leur part, analysent les paroles des chansons de 1998 à 2004 dans le but d’observer si les émotions exprimées, comme la colère et la tristesse, diffèrent entre la période avant et celle après les attentats du 11 septembre 2001. Pettijohn et Sacco (2009), de leur côté, se fondent sur un index du climat social (taux de chômage, revenu annuel par habitant, indice des prix à la consommation, mortalité, naissance, mariage, divorce, suicide, homicide), qu’ils créent eux-mêmes, afin d’interpréter les différences dans les thématiques des chansons entre 1955 et 2003. Selon leurs résultats, lorsque le contexte social et économique est tendu, les paroles de chansons sont plus réconfortantes, romantiques et profondes. Cependant, leur corpus est très limité puisque les chercheurs n’ont codé qu’une seule chanson par année, soit la plus populaire.

Cette synthèse, réalisée dans un processus inductif, a été effectuée à l’aide d’études provenant des États-Unis. Bien que des analyses de contenu à propos de paroles de chansons existent pour le Québec (Doyon, 2009; Laabidi, 2010; Lechaune, 1997), le Canada (Bénéteau, 2004; McDonald & Sparling, 2010), la France (Marcadet, 2000; Mucchielli, 1999), la Grande-Bretagne (Gammon, 1984), l’Allemagne (Stehle, 2013) et même l’Irak (Abu-Haidar, 1995), il est important de mentionner qu’une des limites de notre métaétude est que celle-ci ne s’attarde qu’à la chanson aux États-Unis. Néanmoins, nous avons fait le choix de limiter notre corpus à ce pays étant donné que le palmarès de la musique rock chrétienne est propre à celui-ci. Toutefois, la consultation de ces études nous amène à constater que peu de chercheurs s’intéressent aux valeurs présentes dans les paroles de chansons, et ce, malgré l’appel de Carey (1969) à cet effet. Si l’on se fie aux idées de Morling et Lamoreaux (2008), ce produit culturel semble être le miroir de la culture étatsunienne et reflète probablement des valeurs propres à ce pays (Imada, 2012). Afin d’étudier les paroles de chansons d’un palmarès américain, soit le Billboard Christian Songs, nous nous insérerons dans le nouveau courant de recherche de ces analyses de contenu et nous utiliserons donc une méthodologie de type mixte.

2. Problématique initiale

Comme suggéré par Carey (1969), il importe d’analyser les valeurs qui sont prônées dans la musique. Pour ce faire, nous avons analysé 65 compositions s’étant retrouvées au numéro 1 du palmarès américain Christian Songs, entre 2003 et 2011, à l’aide du modèle des valeurs de Schwartz (1992). Il est à noter que les résultats de la classification de ces chansons ont été trouvés sur le site www.billboard.com et leurs paroles sur le site www.elyrics.net. Le genre de l’artiste, la durée de la chanson, le nombre de semaines passées au numéro 1, ainsi que le rythme (BPM) ont aussi été comptabilisés pour chacune des chansons afin d’en détailler le portrait.

2.1 Le modèle des valeurs de Schwartz (1992)

Au début de cette étude, le modèle des valeurs de Schwartz (1992) devait servir de cadre théorique à cette étude. En effet, le but de ce projet était de déterminer les valeurs les plus présentes dans les chansons rock chrétiennes. Le modèle choisi était précisément en lien avec l’individu, ses buts et ses principes de vie. Selon Schwartz (1992), le but ou la motivation qu’exprime une valeur est ce qui la distingue des autres. Son modèle est en fait une typologie contenant dix types motivationnels de valeurs : autonomie, stimulation, hédonisme, accomplissement, pouvoir, sécurité, conformité, tradition, bienveillance et universalisme. Ces types motivationnels découlent de trois exigences universelles : les besoins individuels en tant qu’organisme biologique, la nécessité d’interactions sociales coordonnées, de même que la survie et le bien-être des groupes. Les individus utilisent ces types motivationnels pour sélectionner, justifier et évaluer des actions ou des évènements. Nous trouvions que ce modèle permettait de déceler les valeurs prônées dans les chansons populaires de la musique rock chrétienne.

2.2 Définition des valeurs

Chaque valeur possède un but spécifique qu’il importe de préciser. De plus, chacune d’elles se rattache à des valeurs d’ordre supérieur : dépassement de soi, changement, affirmation de soi et continuité. La partie suivante présente une brève définition de chacune des dix valeurs ainsi que le quadrant auquel elles se rapportent. Auparavant, voici la Figure 1 illustrant le positionnement des dix valeurs dans les quadrants :

Figure 1

Modèle des valeurs de Schwartz (1992)

Modèle des valeurs de Schwartz (1992)

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Le quadrant lié au changement est caractérisé par les valeurs d’autonomie, de stimulation et d’hédonisme qui misent sur les nouvelles idées, les nouvelles actions et les nouvelles expériences. Les valeurs de cette catégorie font référence à une ouverture au changement. L’objectif de l’autonomie est l’indépendance de l’action et de la pensée, le contrôle et la maîtrise de ses besoins. La créativité, la liberté, la curiosité et l’indépendance sont aussi liées à l’autonomie. La valeur de la stimulation renvoie à la nouveauté, à l’enthousiasme et à l’envie de relever des défis. L’audace est de mise ainsi qu’une vie variée et excitante. L’objectif de l’hédonisme, quant à lui, est de satisfaire des besoins vitaux et d’en retirer du plaisir ou de la gratification personnelle.

Dans le quadrant de l’affirmation de soi, la réussite, le pouvoir et une parcelle de l’hédonisme visent l’émancipation de soi et la poursuite de ses propres intérêts. La valeur de l’accomplissement réfère au succès personnel, au fait d’être performant selon les normes culturelles dominantes et d’avoir des compétences socialement reconnues afin d’obtenir l’approbation sociale. Les résultats sont orientés vers le succès et la reconnaissance sociale. Le but de la valeur du pouvoir est d’avoir un statut social prestigieux et de pouvoir contrôler des personnes ou des ressources. L’autorité et la richesse sont des indicateurs de cette valeur.

Le quadrant de la continuité vise la stabilité, la préservation et l’ordre. Contrairement au quadrant de l’ouverture au changement, les valeurs de sécurité, de tradition et de conformité ne promeuvent pas le changement. La sécurité fait référence à la stabilité, qu’elle soit personnelle, interpersonnelle ou sociétale. De plus, elle concerne les intérêts collectifs, familiaux ou nationaux. Le sens de l’appartenance, l’harmonie intérieure et l’amitié sont valorisés. La valeur de la conformité est liée à la modération des actions, des goûts et des préférences afin de ne pas contrarier les interactions du groupe. La politesse, l’obéissance et l’autodiscipline font référence à la conformité. Finalement, la tradition vise le respect des coutumes, des croyances et de l’ordre social de son groupe, veille à honorer les ancêtres et fait la promotion de l’humilité.

Le quadrant du dépassement de soi met l’accent sur le renoncement à ses propres besoins et intérêts pour le bien des autres, contrairement au quadrant lié à l’affirmation de soi. Nous retrouvons, dans cette catégorie, les valeurs de bienveillance et d’universalisme. La bienveillance réfère au souci et au bien-être des autres. Elle est liée à la préservation et à l’amélioration des personnes de notre entourage immédiat. L’indulgence, la loyauté, l’honnêteté, la justice sociale et l’égalité font référence à cette valeur. L’universalisme vise la survie des personnes, des groupes ou de la nature. La protection, la tolérance et la compréhension renvoient à cette valeur. Cela se produit notamment lorsqu’une personne prend conscience de la limite des ressources naturelles, sur lesquelles la vie dépend.

3. Problèmes rencontrés

Nous avons commencé le projet par un prétest en codant la présence des valeurs dans les chansons à l’aide du modèle des valeurs de Schwartz (1992). Selon les définitions des dix valeurs du modèle de Schwartz présentées ci-haut, nous avons codé la présence (1) ou l’absence (0) d’une valeur dans dix chansons sélectionnées au hasard. Ce prétest nous a permis de démontrer que les valeurs liées au quadrant de la continuité étaient présentes dans chaque chanson, ce qui posait un questionnement quant à la richesse de nos données. En sachant que les valeurs liées à la continuité sont présentes dans chacune des chansons, et non simplement dans la majorité d’entre elles, comment pouvions-nous enrichir nos résultats? Gherardi et Turner (1987) suggèrent que le problème consiste à savoir quand il est utile de compter et quand il est « difficile ou inapproprié de compter » (Miles & Huberman, 2003, p. 82). Nous nous sommes donc tournés vers une approche inductive afin de bonifier notre analyse. Contrairement à notre approche première, l’induction permet au chercheur de passer du spécifique vers le général, c’est-à-dire qu’il n’existe pas de cadre théorique préétabli (Blais & Martineau, 2006).

À cette étape, nous souhaitions décliner les indicateurs des valeurs pouvant être liées au quadrant de la continuité afin d’affiner nos résultats. L’approche inductive nous permettait donc de faire apparaître des dimensions qui étaient encore inexplorées. Puisque notre étude comporte des éléments qualitatifs, mais aussi quantitatifs, nous avons décidé de nous inscrire dans une approche inductive générale (Blais & Martineau, 2006; Thomas, 2006), au lieu de nous inscrire dans les traditions de recherches spécialisées comme la phénoménologie (Van Manen, 1990), la théorisation enracinée (Corbin & Strauss, 2008; Luckerhoff & Guillemette, 2012) ou encore l’analyse de discours (Potter & Wetherell, 1994). L’approche inductive générale, selon Blais et Martineau (2006, p. 3), « s’appuie sur différentes stratégies utilisant prioritairement la lecture détaillée des données brutes pour faire émerger des catégories à partir des interprétations du chercheur qui s’appuie sur ces données brutes ». Cependant, comme l’approche inductive générale et la méthodologie de la théorisation enracinée (MTE) se ressemblent sur plusieurs points, il importe de préciser que nous avons eu recours à certaines idées provenant de la MTE, notamment en ce qui concerne les stratégies d’analyse. Ainsi, nous trouvions important de capturer la complexité de cette situation et d’en faire une analyse d’un autre niveau. Un des avantages de la MTE est de permettre une meilleure compréhension de notre problème de recherche (Creswell & Plano Clark, 2007). Bien que cette méthode soit relativement récente, puisqu’elle est apparue à la fin des années 1950, il n’en demeure pas moins qu’elle est de plus en plus populaire au sein des sciences humaines et sociales.

Lorsque nous nous sommes inscrits dans une approche inductive, nous avons recommencé à zéro l’analyse de contenu de nos chansons. Au lieu de coder directement la présence (1) ou l’absence (0) d’une valeur dans une chanson, nous avons attaché des mots-clés à des segments de texte. Cette méthode s’est avérée plus complexe que la première pour laquelle nous avions opté. En effet,

la difficulté la plus sérieuse et la plus centrale de l’utilisation des données qualitatives vient du fait que les méthodes d’analyse ne sont pas clairement formulées. Pour les données quantitatives, il existe des conventions précises que le chercheur peut utiliser

Miles, 1979, p. 591

Nous devions donc mettre de côté notre cadre théorique précédent et nous laisser imprégner du sens des chansons.

Nous nous sommes penchés sur les 65 chansons, les unes après les autres, au hasard. À cette étape du codage, le plus difficile pour nous a été de stimuler le processus d’induction et de prendre du recul par rapport à nos connaissances. Nous devions prendre une distance par rapport aux écrits scientifiques que nous avions consultés et par rapport à notre ancien cadre théorique afin de voir les nouvelles possibilités qu’offraient nos données. De plus, nous devions mettre de côté nos idées préconçues et nos hypothèses de départ afin de nous laisser guider par les données elles-mêmes. Le but de ce codage était d’arriver à un niveau d’abstraction pour trouver des termes permettant de saisir le sens des données. Corbin et Strauss (2008) suggèrent que « la meilleure approche pour effectuer un codage est de relaxer et de laisser sa pensée et son intuition travailler pour soi »[3] [traduction libre] (p. 160).

4. Apports de la procédure inductive

La procédure que nous avons adoptée a permis de faire ressortir onze catégories que nous avons ensuite reprises pour une nouvelle phase d’analyse de notre corpus, les 65 textes de chansons. Lors de la première lecture d’une chanson, celle-ci était annotée de concepts ou d’étiquettes qui ressortaient d’un mot ou d’un groupe de mots. Dans leur livre Basics of qualitative research, Corbin et Strauss (2008) proposent plusieurs stratégies d’analyse de données qualitatives. Lors de la lecture d’une chanson, nous utilisions certaines de ces stratégies. Entre autres, nous pensions aux divers sens d’un mot ou d’un groupe de mots. Une deuxième stratégie a consisté à utiliser nos expériences personnelles, en tant que chercheurs, pour obtenir un sens similaire à celui évoqué par la chanson. Puisque nous partageons une même culture, celle de la société nord-américaine, nous pouvions utiliser nos repères afin de mieux comprendre le sens d’une chanson. Cependant, une des difficultés rencontrées lors de l’analyse des chansons a été la langue. Bien que nous soyons compétents dans la langue de Shakespeare, l’utilisation de référents culturels ou d’un jargon spécifique à un groupe ou à une région américaine, dans une chanson, augmentait le niveau de complexité de notre analyse.

Il est important de noter que nous avons seulement lu les paroles des chansons et que nous ne les avons pas écoutées. Ce choix a été fait en tenant compte du fait que le mélange de la mélodie et des paroles fournit une source d’expression des émotions chez un individu (Mott, 1921). Nous cherchions, dès le début de notre étude, à distinguer ces deux aspects afin de les analyser séparément. Nous ne voulions, en aucun cas, que la mélodie ou le rythme influence l’analyse des paroles.

Nous avons ensuite effectué de plus amples lectures qui nous ont permis de standardiser nos concepts et de les regrouper en catégories distinctes. Au terme de ces lectures, l’analyse de contenu des paroles des 65 chansons indiquait la présence de onze catégories : la dévotion, la présence de Dieu, l’espoir, la déférence, la sécurité, l’altruisme, l’autonomie, la dignité, la modération, le pardon et la famille. Chacune de ces catégories a été minutieusement développée et définie avant d’être utilisée dans une nouvelle phase de l’analyse du corpus. Cette façon de procéder est typiquement inductive. Afin de comprendre en profondeur le codage des textes des 65 chansons rock chrétiennes, ci-dessous se trouve une définition de chacune des catégories relevées ainsi que quelques exemples de mots-clés qui ont permis de cibler une valeur dans un texte.

La catégorie de la dévotion a été repérée lors de références à l’adoration, à l’attachement à une religion et à ses pratiques, à l’amour inconditionnel, à la loyauté, au fait de se battre pour l’entité religieuse (par exemple Dieu, Jésus, le Seigneur, le Père) et au courage transmis par cette dernière. Des termes tels que worship [vénérer] et love [aimer] nous indiquaient la présence de la dévotion. Puis, la présence de Dieu renvoie à l’utilisation de l’entité religieuse pour soi ou pour aider les autres. Elle a été observée, entre autres, par le terme closer [plus près]. Cela est considéré comme une extension de Dieu, c’est-à-dire que la personne a le sentiment que Dieu est présent en elle, ou autour d’elle. Elle se sent bien en sa présence et ce sentiment lui permet de passer à travers des moments difficiles. La catégorie de l’espoir a aussi émergé. Ce thème regroupe tout ce qui a trait au changement, à un futur meilleur. Le terme hope [espoir] est représentatif de cette catégorie. Plus précisément, lorsque l’on voit l’entité, les doutes et les temps noirs s’effacent, elle nous donne confiance et nous aide à nous en sortir. La déférence à l’autorité, quant à elle, renvoie au respect inconditionnel pour l’entité religieuse. Le terme King [Roi], débutant par une majuscule, est un exemple saillant. Ensuite, la sécurité est liée au confort. À cet effet, le mot safe [en sécurité] est apparu à plusieurs reprises. Dans cette catégorie, l’endroit, ou la personne, se fait rassurant, ce qui fait en sorte qu’une personne se sent comme chez elle. L’altruisme est une catégorie qui réfère à l’entraide, mais surtout au fait d’aider les autres sans rien attendre en retour. Un exemple d’un groupe de mots se retrouvant dans cette catégorie est feeding the hungry [nourrir les affamés]. Pris dans le contexte d’une chanson, ces mots-clés laissent entrevoir une volonté d’aider et de se préoccuper des autres. Ensuite, l’autonomie reflète la notion de liberté pour les humains, qu’elle soit à travers l’entité religieuse ou non. Dans ce cas, les humains gèrent seuls les problèmes et les combats. Nous retrouvons, dans cette catégorie, des mots-clés comme free to be me [libre d’être moi-même]. La catégorie de la dignité renvoie au fait d’être digne ou non de ce que l’entité offre ou donne à un individu. Elle inclut notamment le groupe de mots don’t deserve [ne mérite pas]. Dans les textes traitant de la dignité, la relation entre le chanteur et l’entité religieuse est omniprésente. Puis, la modération est une catégorie qui va à l’encontre de l’excès dans la vie de tous les jours et s’associe à la notion de paix. Le pardon a également été repéré comme étant une catégorie importante dans les paroles. Il est lié à la notion de demander pardon, mais aussi à celle de pardonner. Finalement, la famille est un terme faisant surtout référence au mariage ainsi qu’aux enfants. Des termes tels que kids [enfants] et wife [épouse] nous ont permis de circonscrire cette catégorie.

Dans notre cas, nous partions du principe que la principale caractéristique des mots était leur distribution quantitative. À la suite de la construction de cette liste de onze catégories, nous avons codé la présence (1) ou l’absence (0) de ces indicateurs dans les 65 chansons.

5. Résultats

La méthode mixte utilisée dans notre étude nous a permis de dresser un portrait type de la musique rock chrétienne, que nous décrivons dans cette section. D’un point de vue descriptif, les artistes composant et interprétant ce type de musique sont à 80 % des hommes. Dans ce média, ils semblent surreprésentés par rapport aux femmes. La Figure 2 en fait état. De plus, en moyenne, un numéro 1 de ce Billboard reste au sommet de ce palmarès 6,8 semaines (E.T.= 5,2), est d’une durée de 4 min 7 s (E.T.= 42 secondes) et le rythme associé à celui-ci est de 85,4 BPM (E.T.= 17,3).

Figure 2

Le genre des artistes

Le genre des artistes

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Pour ce qui est des onze catégories, comme il est possible de le remarquer à la Figure 3, la dévotion (86,2 %), la présence de Dieu (75,4 %,) et l’espoir (63,1 %) sont les plus présentes parmi les numéros 1 du palmarès Christian Songs. À titre d’exemple, « j’ai été conçu pour toi, conçu pour t’adorer et être aimé de toi »[4] [traduction libre] (TobyMac, Made to love) réfère à la dévotion. « Je donne ma vie au Seul Enfant qui fût, qui est et qui sera, laissons les louanges résonner, car Il est tout, car Il est tout »[5] [traduction libre] (Chris August, Starry night) illustre la catégorie de la déférence. Aussi, l’utilisation de la majuscule reflète la présence d’une entité religieuse dans le texte. Par ailleurs, la catégorie de la présence de Dieu se retrouve dans la citation suivante : « le temps a passé et nous le voyons face à face, tous les doutes sont effacés, pour toujours nous vénèrerons le roi »[6] [traduction libre] (Mercy Me, All of creation). En plus de faire référence à la présence concrète de l’entité religieuse, cet extrait est lié à la dévotion ainsi qu’à la déférence à l’autorité.

Il est également intéressant de mettre de l’avant que la valeur de l’autonomie est présente dans notre analyse, mais qu’elle fait également partie du modèle des valeurs de Schwartz (1992). En effet, dans les chansons rock chrétiennes, l’autonomie réfère à la bonté de l’entité religieuse. Cette dernière permet à un individu d’être libre ou l’aide à se libérer de ses problèmes et de ses tourments. Dans une culture individualiste comme celle de l’Amérique du Nord, il est tout de même d’intérêt de constater que les artistes qui chantent à propos de Dieu mettent de l’avant cette valeur.

Figure 3

Récurrence des catégories

Récurrence des catégories

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Conclusion

Au terme de cet article, il est important de comprendre que l’induction et la déduction ne sont pas propres à une démarche en particulier. Dans notre cas, il a été enrichissant, pour la partie qualitative de notre recherche, de faire appel à la logique de l’induction en laissant émaner les catégories de notre corpus. Notre étude démontre que l’approche inductive nous a permis de sortir de l’impasse épistémologique résultant d’une approche hypothético-déductive. En clair, l’utilisation du modèle de Schwartz (1992) limitait nos résultats au quadrant de la continuité. L’approche inductive, quant à elle, a permis de mettre à jour des données plus riches et de nouvelles catégories qui aident à mieux cerner ce quadrant, et par conséquent la musique rock chrétienne.

Parties annexes