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Introduction : les multiples voies de la méthodologie de la théorisation enracinée (MTE)

  • François Guillemette et
  • Jason Luckerhoff

…plus d’informations

  • François Guillemette
    Université du Québec à Trois-Rivières

  • Jason Luckerhoff
    Université du Québec à Trois-Rivières

Couverture de Méthodologie de la théorisation enracinée I, Volume 2, numéro 1, hiver 2015, p. 1-242, Approches inductives

Corps de l’article

Ce numéro de la revue Approches inductives illustre quelques-unes des multiples voies qu’ont empruntées les chercheurs qui identifient leurs démarches méthodologiques à la Grounded Theory. Nous nous sommes expliqués sur les raisons qui nous ont amenés à traduire Grounded Theory par « méthodologie de la théorisation enracinée » :

Nous avons choisi de traduire l’expression « Grounded Theory » par « Méthodologie de la théorisation enracinée » pour des raisons essentiellement sémantiques. Il existe une quinzaine de traductions françaises différentes. Une de celles-ci est « théorisation enracinée ». La plus répandue est « théorie ancrée ». Nous aurons l’occasion d’expliquer plus longuement notre proposition dans une autre publication, mais disons seulement ici que la Grounded Theory n’est pas d’abord une théorie, mais une approche méthodologique générale de recherche qui permet la construction d’une théorie. De plus, bien que le terme « grounded » ait plusieurs significations en anglais, jamais il ne signifie « ancré ». Un ancrage empêche un bateau (ou une maison, par exemple) de bouger; cette symbolique est contraire aux fondements épistémologiques de la Grounded Theory. On ne trouve dans aucun texte en anglais sur la Grounded Theory le lien synonymique avec « anchored ». Par contre, la symbolique de l’enracinement est une façon de nommer le processus que constitue cette méthodologie, un processus qui consiste à constamment lier construction théorique aux données de terrain, un processus qui n’est jamais complètement terminé. Le terme « enracinée » correspond à la famille sémantique anglaise des mots « field », « root », « ground », etc.

Luckerhoff & Guillemette, 2012, p. 7

On sait que la MTE est la méthodologie la plus utilisée en recherche qualitative dans les publications anglophones (Birks & Mills, 2011). Mais de quelle MTE s’agit-il? Il y a de nombreuses réponses à cette question. Nous ne contestons évidemment pas la diversité qui est riche et légitime. Mais il nous semble que cette diversité devrait être avouée, c’est-à-dire que les chercheurs qui s’identifient à la MTE devraient être transparents à propos de ce qu’ils font. Il n’est plus possible de simplement dire que l’on fait de la MTE, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, pour attester la rigueur avec laquelle un chercheur a travaillé, il faut connaître les types de méthodes auxquels il se réfère. Aussi, trop de chercheurs citent des auteurs de la MTE sans respecter les principes et critères propres à cette approche qui est une approche générale et non uniquement une méthode d’analyse. Nous pouvons faire la comparaison avec un chercheur qui dirait qu’il fait de la recherche qualitative. Ce chercheur doit préciser les procédures qu’il utilise et les méthodes auxquelles il se réfère. Un des critères de scientificité de la recherche qualitative est la traçabilité, c’est-à-dire l’exigence de préciser avec transparence les démarches et les méthodes qu’il a utilisées et les adaptations qu’il a faites de ces démarches et ces méthodes.

Pour le dire plus simplement, on peut affirmer que depuis la Grounded Theory proposée par Glaser et Strauss dans les années 60, et plus particulièrement dans leur livre fondateur de 1967, de nombreux chercheurs ont développé plusieurs voies spécifiques de la MTE. Glaser et Strauss eux-mêmes ont formulé des propositions chacun de leur côté. Glaser a critiqué les approches qui se distinguaient des siennes, mais Strauss a reconnu la légitimité des différentes voies développées et des différentes adaptations. Strauss et Corbin rappellent toutefois que la légitimité de la diversité s’amenuise lorsque les différences sont tellement importantes qu’on ne peut plus reconnaître la Grounded Theory dans ses principes essentiels, tels que définis par les fondateurs.

Des écoles de pensée se sont formées entre « glaseriens » et « straussiens ». Dans la dernière décennie du XXe siècle, des voies encore plus spécifiques ont été développées jusqu’à ce qu’on soit en présence de propositions qui ne sont plus cohérentes avec certains principes fondateurs, mais qui continuent à être présentées comme de la MTE. Évidemment, chacun a le droit d’appeler son approche avec le nom qu’il veut, mais chacun n’est pas légitimé de créer de la confusion en n’explicitant pas avec transparence ses choix méthodologiques. On peut avoir l’impression, dans certains cas, que les chercheurs veulent profiter de la popularité de la MTE, mais qu’ils n’ont pas pris le temps de bien comprendre ce qu’implique le choix d’identifier sa démarche à la MTE. Ici comme ailleurs, il n’est pas suffisant de dire qu’on fait de la MTE et de donner une référence ou deux.

Les chercheurs qui ont écrit les articles dans ce numéro ont fourni les précisions méthodologiques avec transparence et avec respect de la diversité des approches que l’on trouve aujourd’hui chez les chercheurs qui se réclament de la MTE. Par ailleurs, on pourra constater dans la diversité des articles une cohérence certaine avec les principes épistémologiques et méthodologiques qui se trouvaient aux origines de la MTE.

Rappelons ici que la Grounded Theory est une approche méthodologique qui a été expérimentée avant d’avoir été baptisée ainsi. Les principes épistémologiques et méthodologiques rassemblés dans le livre de 1967 (où le nom Grounded Theory a été lancé pour la première fois) ont été explicités dans des écrits antérieurs. Ces écrits dans lesquels Glaser et Strauss explicitent les choix méthodologiques qu’ils ont faits pour élaborer leur « nouvelle » approche sont les suivants :

  • Un article dont l’auteur est uniquement Glaser, mais qui a été revu et corrigé pour être publié comme chapitre dans le livre fondateur de Glaser et Strauss (1967). Le titre de l’article est The constant comparative method of qualitative analysis.

    Glaser, 1965
  • Un article de Glaser et Strauss dont le titre est Discovery of substantive theory : a basic strategy underlying qualitative research.

    Glaser & Strauss, 1965a
  • Le livre de Glaser et Strauss dont le titre est Awareness of dying et dans lequel ils expliquent leur méthodologie sans l’appeler encore Grounded Theory.

    Glaser & Strauss, 1965b
  • Un article de Glaser et Strauss dont le titre est The purpose and credibility of qualitative research.

    Glaser & Strauss, 1966

Nous proposons, dans les paragraphes qui suivent, une présentation de l’essentiel de ce qu’on peut trouver dans ces écrits antérieurs à 1967 et dans le livre fondateur de 1967.

Comme nous l’avons dit plus haut, la MTE est une approche générale et non uniquement une méthode d’analyse. Un chercheur peut certes se servir des procédures d’analyse de la MTE pour analyser un corpus de données, mais, ce faisant, il ne se trouve pas nécessairement à faire de la MTE. Les propositions de procédures d’analyse que l’on trouve dans la MTE ne lui sont effectivement pas spécifiques; on les retrouve dans bien d’autres approches méthodologiques de la recherche qualitative. La MTE est une façon de faire de la recherche. Sa spécificité se trouve davantage sur le plan épistémologique que sur le plan méthodologique. Ainsi, quelqu’un peut faire de la MTE sans utiliser les méthodes précises d’analyse proposées par Glaser et Strauss. L’important, si l’on veut faire de la MTE, est d’adopter une posture épistémologique qui renverse la logique de l’ordre habituel des étapes de la recherche. Il s’agit de passer de la logique hypothético-déductive à la logique inductive de l’ouverture à ce qui émerge des données.

Dans la même perspective, il faut rappeler que les principes d’analyse comme telle en MTE sont plutôt généraux (codage à différents niveaux d’abstraction, catégorisation, organisation logique). C’est pour cette raison que l’on trouve plusieurs manières de faire lorsqu’on regarde les procédures d’analyse précises. Glaser et Strauss, dans les années 60, proposaient leurs principes avec une grande flexibilité sur les manières de les appliquer. Par exemple, dans le livre de 1967 ainsi que dans les écrits qui le précèdent, il n’est pas question des distinctions entre les différents types de codage.

Par ailleurs, la finalité principale de la MTE est la théorisation et non la description des phénomènes étudiés. La théorisation est réalisée d’abord et avant tout, et constamment, à partir des données. Cette finalité est distinguée clairement de la spéculation théorique où le chercheur n’utilise que des théories pour construire une réflexion sur un objet sans enracinement dans des données concrètes.

L’approche générale est résolument inductive, même si elle aménage des phases secondaires de déduction. L’identité même de l’approche est définie en contraste avec les approches hypothético-déductives. Les écrits auxquels nous faisons référence ici sont plutôt polémiques et apologétiques. La « nouvelle » approche défendue par Glaser et Strauss était présentée dans un positionnement critique par rapport aux approches traditionnelles en sociologie et par rapport à l’hégémonie des approches hypothético-déductives. Le sens premier du mot grounded est l’enracinement dans les données. Cet aspect contraste avec les approches où la démarche générale consiste à tester des hypothèses qui ont été construites non pas à partir des données, mais à partir des théories qui préexistent à la recherche. En MTE, le chercheur élabore la théorie à partir des données et non l’inverse. Il théorise pour construire une compréhension du phénomène à l’étude. C’est pourquoi Glaser et Strauss conseillent, en pratique, de suspendre le recours à des théories et, donc, de ne pas faire de recension des écrits au début de la recherche, mais plutôt une fois que l’analyse est assez avancée pour qu’on puisse considérer que la théorisation a émergé des données. Cette dimension épistémologique de la MTE est en cohérence avec le principe de méfiance envers les préjugés, les préconceptions, les précompréhensions; c’est le principe fondamental de l’ouverture à la découverte. Ne devrait-on pas retrouver ce principe dans toute démarche scientifique?

Par ailleurs, l’induction est réalisée par une interrelation et une certaine simultanéité entre la collecte de données, l’analyse des données et la théorisation progressive, sans que tout soit fait en même temps dans la confusion. En d’autres mots, la MTE propose de ne pas réaliser la séquence habituelle collecte-analyse-théorisation, mais de plutôt entrelacer des épisodes de ces différents processus.

Dans la perspective de l’induction, le principe de l’échantillonnage théorique est explicité sans que son appellation soit stable et constante. Il s’agit de sélectionner des échantillons de sites où collecter des données au fur et à mesure qu’avance l’analyse des données. En d’autres mots, les épisodes d’analyse étant réalisés au fur et à mesure des épisodes de collecte de données, les résultats provisoires de ces épisodes d’analyse orientent les épisodes suivants de collecte de données, et ainsi de suite dans un mouvement circulaire plutôt que séquentiel.

Dans la même perspective apparaît le principe de saturation théorique, c’est-à-dire que la recherche (collecte, analyse, théorisation) continue jusqu’à ce que la compréhension du phénomène à l’étude soit suffisamment riche pour un jugement de complétude et pour une décision de terminer l’étude. Dans ce contexte, il est toujours possible d’atteindre une compréhension plus riche et, donc, il est toujours possible de continuer à collecter des données et à les analyser. Le principe de la saturation théorique constitue un critère « pratique » pour arrêter la recherche et produire un rapport qui est toujours provisoire.

Ce sont ces principes essentiels que l’on retrouve sous différentes formes dans les articles de ce numéro.

Dans son étude de la transition vers la parentalité et sur le sentiment de filiation des parents qui accueillent un enfant en vue de l’adopter dans le cadre du programme Banque-mixte, Geneviève Pagé a su mobiliser les outils de la MTE qui l’ont guidée dans chacune des étapes de sa démarche alors qu’elle n’avait aucune expérience préalable de l’utilisation de cette méthodologie générale. Son article permet donc de comprendre comment, concrètement, elle a mis en application les principes de la MTE dans l’opération de définition du cadre conceptuel, dans la précision de l’objectif de recherche, dans les procédures de collecte et d’analyse des données et dans la rédaction du rapport de recherche.

Marie-Claude Jacques, Denise St-Cyr Tribble et Jean-Pierre Bonin ont fait face à des difficultés liées à la recherche sur l’adaptation des personnes atteintes de schizophrénie et dont le soutien social est limité ou inexistant, ce qui les a motivés à choisir une approche inductive. Ils constataient, dans ce champ de recherche, que les écrits scientifiques avaient un impact limité sur la pratique et ne réussissaient pas à saisir le processus d’adaptation dans son ensemble. Ces auteurs montrent la richesse d’une approche inductive comme la MTE pour étudier les problématiques complexes. De plus, ils considèrent que la MTE, à cause de son enracinement dans le vécu des participants, constitue une manière de donner une voix à ces personnes qui, ici, sont souvent marginalisées et sans valorisation sociale parce qu’elles souffrent de schizophrénie.

Jean-René Lapointe et Jacinthe Dion décrivent un processus de théorisation portant sur les conditions de réussite d’une expérience d’inclusion vécue par des élèves en troubles d’apprentissage. Leur article fait état d’une recherche participative menée selon les principes de la MTE. Des enseignants ont participé à des entretiens individuels par courriel et à des entretiens de groupe afin qu’ils partagent leur expérience de l’inclusion scolaire telle qu’ils la vivent dans leur milieu de travail. Les analyses ont été faites au fur et à mesure des épisodes de collecte de données.

Maude Hébert, Frances Gallagher et Denise St-Cyr Tribble ont mis en lumière un processus interne, qui est aussi un processus social, qui consiste en la transition entre les perceptions de santé et de maladie chez les femmes diagnostiquées d’un cancer du sein. Les auteures ont ainsi proposé une modélisation de la transition des perceptions de l’état de santé de ces femmes. Les chercheures avaient remarqué que les études sur les femmes atteintes d’un cancer du sein portent sur différentes phases du vécu de cette maladie : la période d’attente avant de recevoir le diagnostic officiel, la période de choc à la suite du diagnostic et pendant les interventions, la phase d'adaptation liée à la chronicité et, finalement, pendant la récidive ou les soins palliatifs. Par contre, peu d’attention est portée sur les perceptions de l’état de santé. Leur étude permet de mieux comprendre ce que ces femmes vivent entre le moment où elles sont en santé et le diagnostic d’une maladie grave. Ces auteures nous rappellent la pertinence de la MTE pour des études sur des objets non explorés et aussi pour des études qui visent la compréhension de processus sociaux.

Marie-Claude Richard décrit des procédures de collecte et d’analyse de données utilisées dans le cadre d’une recherche en service social. Le projet vise à mieux comprendre l’expérience du passage à la vie adulte en contexte de vulnérabilité. Elle propose de nommer « démarche d’analyse par théorisation enracinée (TE) » sa propre compréhension de l’analyse par TE et de son appareillage conceptuel, forgée à la fois par les lectures répétées d’auteurs clés et par la mise en application concrète de cette démarche complexe et féconde sur ses données de recherche. Elle présente les divers aspects méthodologiques de sa démarche et détaille notamment le processus de codage et d’analyse à l’aide d’exemples tirés de ses recherches.

Karine St-Denis s’est intéressée à la profession des pompiers du Québec dans une démarche inductive et mixte inspirée de la MTE. Cette profession étant peu étudiée, l’induction a été une nécessité plus qu’une position épistémologique relevant d’une inclination personnelle. L’induction qualitative aura servi à construire des questionnaires quantitatifs. L’article de Karine St-Denis s’ajoute donc à un petit nombre de textes qui portent sur les méthodes mixtes inductives ou sur les méthodes quantitatives inductives.

Sophie Éthier, Suzanne Garon et Anne-Marie Boire-Lavigne proposent une illustration de la MTE pour comprendre l’engagement des aidants dans le traitement pharmacologique de la maladie d’Alzheimer (MA) de leur proche. Elles présentent le paradigme épistémologique dans lequel se situe la MTE pour ensuite présenter en détail les étapes du codage et le processus de construction de la théorisation. Il s’agit d’un texte qui permet d’apprendre comment faire de la recherche selon la MTE en expliquant tout le cheminement à l’aide d’exemples concrets. Elles montrent clairement que l’interprétation des données qualitatives doit se faire de façon rigoureuse. Un chercheur qui génère du sens à partir du sens que donnent les participants à leur expérience doit le faire de façon méthodique et doit pouvoir expliquer ses procédures.

Lionel Garreau s’intéresse à la tension vécue par le chercheur entre créativité et rigueur méthodologique, deux aspects qu’il considère comme nécessaires pour parvenir à la compréhension d’un phénomène. Les retours d’expérience, les commentaires de type éditorial et les revues critiques de la MTE mettent en évidence les risques de non-innovation dans le processus de théorisation. Il considère que la rigueur et la créativité, nécessaires pour innover, semblent naturellement combinatoires dans les manuels. Cependant, dans la pratique, il serait plutôt difficile de les conjuguer simultanément. L’auteur vise à montrer que plusieurs processus généralement présentés comme synchrones peuvent être traités de façon asynchrone, c’est-à-dire dans l’alternance sans chevauchement plutôt que dans la simultanéité. Son article se fonde sur sa pratique de la MTE et sur l’analyse d’écrits scientifiques relatifs à la MTE.

Les multiples voies de la MTE constituent, à notre avis, une richesse qui est cohérente avec la proposition initiale de Glaser et Strauss. Comment pourrait-il en être autrement pour des chercheurs qui désirent enraciner leurs analyses et théorisations dans les données, qui se montrent ouverts à ce qui peut émerger des données et qui sont prêts à re-problématiser en fonction de l’inattendu et du surprenant? Le fait que la MTE soit aujourd’hui utilisée dans différentes disciplines, qu’elle serve à étudier différents phénomènes et qu’elle soit utilisée avec ouverture et flexibilité ne peut faire autrement que d’encourager les chercheurs à faire preuve de créativité face à la méthodologie générale elle-même. Puisque la MTE n’est possible qu’avec une ouverture à l’interdisciplinarité, que l’interdisciplinarité favorise un scepticisme méthodique et que l’interdisciplinarité favorise la référence à des perspectives et paradigmes différents, il serait difficile, en MTE, d’avoir une approche rigide et conservatrice. Les chercheurs qui voient en la MTE une méthodologie novatrice qui valorise l’innovation ne peuvent qu’être d’accord avec les chercheurs qui innovent en méthodologie de la recherche.

Parties annexes