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Introduction : les approches inductives dans la collecte et l’analyse des données

  • Jennifer Denis,
  • François Guillemette et
  • Jason Luckerhoff

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  • Jennifer Denis
    Université de Mons

  • François Guillemette
    Université du Québec à Trois-Rivières

  • Jason Luckerhoff
    Université du Québec à Trois-Rivières

Couverture de L’induction dans les méthodes de collecte et d’analyse des données, Volume 6, numéro 1, hiver 2019, p. 1-179, Approches inductives

Corps de l’article

Depuis plusieurs décennies, les approches qualitatives ont pris une place de plus en plus importante dans des domaines de recherche tels que les sciences humaines et sociales, les sciences psychologiques, les sciences de l’éducation, l’anthropologie, la sociologie, les sciences infirmières, les sciences administratives, l’économie, les sciences politiques, etc. L’objectif de ces approches est de générer une compréhension approfondie de la complexité d’un phénomène. Venant ainsi répondre, entre autres, à la nécessité de pallier certaines limites des approches expérimentales, l’ensemble des méthodes que recouvrent les approches qualitatives a vu apparaître – face au paradigme positiviste pour lequel tout est donné par la réalité – le paradigme interprétatif. L’interprétation, au nom de la rigueur scientifique la plus fondamentale et la plus universelle, doit nécessairement être fondée sur les données et non sur des savoirs déjà constitués.

1. Particularité des raisonnements inductifs

La perspective interprétative de type inductif donne à voir comment un phénomène humain se développe dans les vécus. Elle s’intéresse donc aux expériences subjectives en recueillant des données auprès de témoins privilégiés sélectionnés minutieusement pour la recherche et en tenant compte des contextes variés dans lesquels se déploient ces expériences. L’ensemble des phénomènes et des relations humaines possède des caractéristiques qui rendent complexe – mais non impossible – l’application d’une approche réaliste à visée compréhensive (Miles & Huberman, 2003). En d’autres termes, une approche qui viserait l’objectivité en excluant toute subjectivité conduirait le chercheur à passer à côté des spécificités liées à des actions, à des processus et à des interactions humaines qui sont au coeur des phénomènes étudiés par la recherche inductive.

Dans cette visée fondamentale, une recherche inductive de qualité requiert souvent de la part du chercheur une immersion dans certains aspects de la vie sociale des participants à la recherche, et ce, dans le but de capturer le plus d’aspects possible des expériences vécues subjectivement et des phénomènes étudiés. C’est pour cette raison que ce type de recherche est souvent qualifié de naturaliste. En effet, par un contact prolongé avec un terrain d’étude, le chercheur aborde intensivement les données relatives aux représentations et aux vécus d’acteurs sociaux. Il ne se tient pas à distance de son objet d’étude. Bien au contraire, il adopte une identification empathique aux personnes qui vivent le phénomène à l’étude et aux contextes de ce phénomène. En quelque sorte, on peut dire que le chercheur s’immerge dans le phénomène pour en faire émerger les données et les compréhensions pertinentes.

Cette manière d’aborder un phénomène permet au chercheur de se poser des questions tant d’un point de vue épistémologique que d’un point de vue méthodologique. Dans le premier cas, il s’agira de se questionner à propos des possibilités d’explorer un phénomène spécifique. Dans le second cas, les questions du chercheur s’orienteront vers la manière d’accéder à la compréhension de ce phénomène et sur les procédures à utiliser pour collecter et analyser les données.

Plus spécifiquement, les démarches inductives ont tout leur intérêt puisqu’elles consistent à recueillir un corpus de données et à en tirer, de manière itérative, des compréhensions qui permettent non seulement de rendre compte de la complexité d’un phénomène, mais aussi de s’engager dans sa transformation.

À partir de l’observation empirique des situations où se trouvent les phénomènes à l’étude, les démarches inductives construisent du sens dans le but de générer des théorisations ou des modélisations. Ces théorisations et modélisations originales tentent de rendre compte de manière approfondie des phénomènes processuels ou subjectifs tout aussi complexes les uns que les autres. Ainsi, le chercheur devient un « dessinateur du vécu » (Vermersch, 2005). Modéliser ou théoriser, c’est tenter de rendre compte de manière aussi intelligible que possible des processus perçus comme complexes et indécomposables. De ce fait, chaque phénomène étudié renferme des complexités innombrables que le chercheur tente d’approcher au mieux. Ces complexités émergent de la réalité empirique grâce à la construction par l’observateur qui s’y intéresse (Le Moigne, 1999). La notion de complexité implique constamment des émergences nouvelles. En recherche inductive, le chercheur tient compte de ces imprévisibilités et de ces changements au cours du processus de collecte et d’analyse des données. Il en fait d’ailleurs son adage et décrypte continuellement l’influence que ces mouvements ont sur les données et l’ensemble du processus de recherche. Autrement dit, le chercheur fait preuve d’une certaine flexibilité dans le processus de collecte et d’analyse des données. Cette souplesse est adossée à une rigueur scientifique décrite et commentée minutieusement. Les connaissances qui émergent sont continuellement fédérées pour construire les résultats de la recherche en référence à un raisonnement cognitif inductif.

Les écrits scientifiques qui déploient des modèles de raisonnement cognitif démontrent, de plus en plus, l’intérêt de sortir d’une démarche linéaire lorsqu’on poursuit un objectif de recherche (Higgs, Jones, Loftus, & Christensen, 2008; Pesut, 2004). Comme nous l’avons déjà mentionné, en raison de la complexité des phénomènes étudiés, le chercheur engagé dans une démarche inductive doit sans cesse faire preuve d’adaptation, de flexibilité et de créativité dans son cheminement de collecte et d’analyse de données. Cette démarche est processuelle et implique une interaction étroite entre le chercheur et son objet d’étude, et ce, tout en respectant la manière dont le phénomène se présente à lui dans ses aspects inédits. Il s’agit pour le chercheur d’activer des opérations mentales et procédurales spécifiques, telles que le jugement, le raisonnement, la compréhension et l’intuition.

Le choix d’une démarche inductive dans la recherche relève avant tout d’une position épistémologique qui considère qu’il y a d’autres moyens d’aboutir à la connaissance que par le recours à des cadres théoriques explicatifs. Cela demande avant tout au chercheur de se départir des préjugés concernant l’objet d’étude. Il tente de saisir le phénomène que vivent des sujets en essayant de « pénétrer » dans leur subjectivité.

Les raisonnements inductifs ont en commun le même principe, c’est-à-dire que le produit de la démarche ne peut pas intégralement étayer un argument de l’ordre du général. C’est une démarche qui se veut incomplète ou toujours en progression. En effet, les résultats issus de ce type de cheminement de recherche sont construits sur l’approfondissement de cas singuliers, et ce, de manière rigoureuse, ponctuelle, répétée et constamment revue. Le chercheur en arrive à développer des énoncés à haut potentiel heuristique, c’est-à-dire des énoncés que l’on peut transférer dans différents contextes (Chahraoui & Bénony, 2003).

2. Le discours des approches qualitatives inductives

Nous revenons ici sur l’idée développée par Anadón et Guillemette (2007) à propos du caractère inductif de la recherche qualitative. Dans la démarche inductive, le lien entre le chercheur et son objet d’étude s’actualise dans la posture épistémologique inscrite dans la perspective d’Edmund Husserl qui voit dans toute connaissance l’activité d’un sujet pensant. L’auteur précise que « nous avons devant nous des objets, mais qu’il n’y a d’objet que pour un sujet pensant » (Vergez & Huisman, 1996, p. 362). Dans cette posture, le chercheur n’a pas une visée « positiviste » et « généralisante » quant à son processus de recherche. Son savoir est un savoir essentiellement personnel; ce qui ne signifie pas qu’il soit subjectif au sens où l’interprétation proviendrait directement et exclusivement de son expérience de sujet. En effet, cette perspective épistémologique est centrée sur l’objet et non sur le chercheur en tant que sujet. Elle

s’efforce de mettre en valeur le monde tel qu’il est vécu par les acteurs. Au lieu de découvrir des lois, c’est-à-dire de dégager des explications causales par la mesure et le calcul statistique, ce type d’approche met l’accent sur l’ouverture, la souplesse et la réflexivité du processus de recherche qui vise à rendre compte de la logique d’un objet pris dans sa singularité et son unicité

Angermüller, 2006, p. 226

Dans la même perspective, Heshusius (1994) mentionne que le but de la recherche qualitative n’est pas de réaliser un compte rendu exhaustif de diverses variables ou questions de recherche.

Au sens de Burloud (1927), la pensée du chercheur sera dite « active », c’est-à-dire, dans le contexte qui nous préoccupe, dirigée constamment vers les données et le sens qui s’en dégage. L’organisation et l’analyse des données sont des expériences d’appropriation progressive par le chercheur. Il s’agit avant tout de mettre en lumière l’expérience subjective des témoins privilégiés du phénomène à l’étude, de même que les actes par lesquels le chercheur donne à voir les données et les processus de leur transformation. Ainsi, l’élaboration des concepts et des interprétations renvoie à un processus réflexif et itératif qui rend compte de la mise en relation des données entre elles.

3. Une démarche comparative en continu

Comme nous l’avons déjà souligné, la théorisation émergente est basée sur les données empiriques. Ce fondement dans les données s’opérationnalise dans un processus inductif continu par lequel le chercheur retourne constamment aux données au fur et à mesure qu’il avance dans son analyse et dans sa compréhension du phénomène à l’étude. Il évitera d’inverser radicalement ce processus en tentant d’imposer aux données des préconceptions, des théories existantes, des inférences fondées sur un cadre théorique prioritaire. On peut traduire cet effort continuel d’ajuster l’analyse aux données par le processus de « comparaison continue constante » entre la théorie émergente et les données collectées, que ce soit en posant un regard neuf sur les données déjà analysées ou en collectant de nouvelles données. Cette comparaison constante vient solidifier les constructions théoriques du chercheur à partir des données, et ce, jusqu’à ce que le chercheur estime qu’il y ait saturation théorique.

La méthode de « comparaison continue » est

conçue pour aider le chercheur pourvu de ces capacités à élaborer une théorie intégrée, cohérente, plausible, proche des données, et en même temps suffisamment claire pour être facilement, même partiellement, opérationnalisée. […] La méthode comparative continue n’est pas conçue (comme c’est le cas pour l’analyse quantitative) pour garantir que deux chercheurs, travaillant indépendamment avec les mêmes données, parviendront aux mêmes résultats; elle est conçue pour tolérer, avec rigueur, une certaine imprécision et une flexibilité, à la base de l’élaboration créative de théorie

Glaser & Strauss, 2010, pp. 204-205

Pour être valable, la comparaison continue nécessite un chevauchement continu entre la collecte et l’analyse des données. Le terme continu (« constant » dans la version anglaise originale) signifie « constamment ». Dans ce cheminement, toutes les comparaisons visent ainsi à la consolidation de la théorie émergente et à l’élévation conceptuelle (Glaser & Strauss, 1967). Il s’agit essentiellement d’une démarche inductive itérative.

Dans les articles de ce numéro thématique, de nombreux exemples méthodologiques illustrent comment une approche inductive générale est concrétisée dans des procédures de collecte de données avec le souci d’adapter constamment ces procédures (guides d’entretien, grilles d’observation, etc.) en fonction de ce qui émerge des données et de la construction progressive de la théorisation. On lira donc avec intérêt des exemples riches de procédures d’ouverture à ce qui émerge des données, de procédures d’échantillonnage théorique, c’est-à-dire de sélection de situations où aller récolter des données dans le prolongement de l’analyse en cours, de procédures de théorisation progressive par une montée en abstraction tout en demeurant enraciné dans les données.

L’article de Geneviève Bergeron, Luc Prud’homme et Nadia Rousseau présente une approche méthodologique particulière qui marie les forces de l’induction aux forces de la recherche-action-formation. Ainsi sont mises en lumière deux façons d’enraciner les méthodes de collecte et d’analyse dans les données. On réalise cet enracinement, d’une part, en laissant émerger la compréhension des données et, d’autre part, en révélant le potentiel de transformation qui se trouve dans cette compréhension.

Mamadou Siradjo Diallo et Ousmane Thiendella Fall apportent une contribution très utile par une analyse en profondeur du caractère collectif dans les méthodologies de recherche qualitative inductive. Les données analysées viennent de leurs expériences concrètes de recherche et les résultats sont mis en dialogue avec les quelques publications qui portent sur cet objet de recherche. De plus en plus de chercheurs travaillent en équipe et cet article pourra les éclairer pour améliorer éventuellement leurs pratiques.

En partant de leurs expériences méthodologiques respectives de doctorantes, Marie-Ève Caty et Maude Hébert proposent une analyse qui ouvre de manière flexible sur différentes façons de relever les défis qui se présentent spécifiquement lorsqu’on utilise une approche inductive, en particulier en méthodologie de la théorisation enracinée (MTE). Ces deux auteures mettent en lumière différentes méthodes possibles à l’intérieur de la tradition de la MTE et, ce faisant, suggèrent plusieurs avenues aux chercheurs qui veulent s’engager ou avancer dans cette tradition qui est plurielle dès l’origine et qui se diversifie de plus en plus.

Jocelyne Gélinas a méticuleusement analysé les différentes facettes de l’approche inductive qu’elle a mobilisée dans une recherche particulière. Cette analyse donne accès à des enjeux très précis de l’induction dans la réalisation concrète quasi quotidienne de la démarche de recherche. L’article relève des difficultés très précises et propose des solutions très concrètes sur le plan méthodologique.

La recherche d’Olivier Champagne-Poirier a été une occasion de se confronter à des défis liés à une approche inductive en recherche. Son analyse de cette expérience l’a conduit, dans un premier temps, à préciser des aspects méthodologiques d’une importance cruciale dans les approches inductives : l’utilisation de concepts sensibilisateurs, la suspension temporaire des savoirs, l’échantillonnage théorique, le caractère inductif des méthodes de collecte (et non seulement des méthodes d’analyse), l’alternance entre la collecte et l’analyse des données, la montée en théorisation tout en demeurant dans le processus d’enracinement, la saturation théorique. Dans un deuxième temps, l’auteur fournit une description très pertinente de la prise en compte concrète de ces aspects dans une démarche spécifique de recherche qu’il a réalisée.

Bien qu’il ne porte pas sur la thématique du numéro, l’article de Marie-Josée Drolet, Anick Sauvageau, Nancy Baril et Rébecca Gaudet offre une illustration très intéressante des résultats qu’on peut obtenir lorsqu’on emprunte une approche inductive en recherche qualitative. L’apport de cet article déborde largement le cadre de la profession d’ergothérapeute. Les enjeux éthiques qui font l’objet de cette recherche se retrouvent dans toutes les professions et sont pertinents pour toutes les personnes qui interviennent dans les programmes de formation à l’exercice d’une profession.

Parties annexes