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II Écritures du voyage

Enjeux d’une sublimationL’écriture du voyage par procuration dans la Relation nouvelle et singuliere du royaume de Tunquin de Jean-Baptiste Tavernier

  • Camelia Sararu

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  • Camelia Sararu
    Université de Toronto

Corps de l’article

Dans une lettre du 7 avril 1681 adressée à l’académicien Charpentier, le voyageur Jean de Chardin déplorait le style trop impersonnel qui prévalait dans les relations viatiques de ses prédécesseurs : « J’ai remarqué dans les relations de Monsieur Tavernier et dans la posthume de Monsieur Thévenot que les auteurs ne disent pas la pensée du voyageur » (Kroell, « Douze lettres de Jean Chardin » 1982 : 326). Trois quarts de siècle plus tard, Voltaire dénonce, dans une phrase restée célèbre, le terre-à-terre des textes de Tavernier, qui, dit-il, « parle plus aux marchands qu’aux philosophes, et ne donne guère d’instructions que pour connaître les grandes routes et pour acheter des diamants » (Voltaire, Essai sur les moeurs : 483). Les propos de Chardin et ceux de Voltaire après lui sont révélateurs de la perception déjà stéréotypée des récits de voyage de Tavernier, qui privilégient une écriture dépersonnalisée, mise au service de l’inventaire et beaucoup moins de l’interprétation. Les reproches qu’on lui adresse portent, au fond, sur le manque de tout décalage entre le dessein avoué de l’auteur et le produit textuel final, et sur le fait que la voix qui parle est, en effet, comme l’avant-texte le promet, celle du commerçant décrivant des itinéraires, des marchandises, des monnaies…

Ce qu’on réclame donc du voyageur, au-delà de cette transmission informationnelle, c’est sa réflexion personnelle et, si possible, « philosophique ». Et, bien qu’une étude de la réception des textes de Tavernier ne fasse pas l’objet de cet article, la frustration de telles attentes nous incite à porter un regard nouveau sur ses stratégies d’écriture et sur les représentations culturelles qu’il élabore surtout dans la dernière partie de son oeuvre. Aussi la Relation nouvelle et singuliere du royaume de Tunquin [1] nous intéresse dans la mesure où elle semble se distinguer de ses textes antérieurs par l’émergence d’une perspective décentrée. En effet, le topos de la supériorité occidentale y paraît supplanté par une logique d’équivalence avec la culture de l’Extrême-Orient, décrite comme sensiblement proche du modèle de civilité français. C’est précisément la dynamique de ce transfert culturel que notre analyse du discours de Tavernier sur la société tonkinoise se propose de mettre à nu. Cela dit, il faut rappeler que cet effet de décentrement ne surgit que dans le contexte d’un voyage par procuration, car l’auteur décrit le Tonkin à travers les yeux de Daniel Tavernier, son cadet, n’y étant jamais allé lui-même. Il s’agira donc de s’interroger au préalable sur les ressorts de cette écriture de seconde main, qui confond dans une même représentation idéalisée le personnage du frère et sa destination.

Avant néanmoins d’entamer l’incursion proposée dans le Tonkin des frères Tavernier, s’impose une brève mise en contexte de cette quatrième partie dans l’ensemble de l’ouvrage. Paru en 1679 lorsque Tavernier, âgé de 74 ans, jouit d’une expérience du voyage qui s’étend sur presqu’un demi-siècle et d’une notoriété commerciale et littéraire déjà établie par ses deux récits précédents – Nouvelle relation de l’interieur du serrail (1675) et Les six voyages (1676) – le Recüeil de plusieurs relations se veut ainsi le sommet de sa carrière [2]. Si pour la rédaction des volumes précédents, Tavernier avait emprunté la plume de Samuel Chappuzeau (que ce travail avait d’ailleurs rebuté), leurs divergences obligent le voyageur à confier l’écriture de son troisième volume à un certain Henri de Bessé, sieur de La Chapelle et neveu par alliance de Boileau [3]. Cette nouvelle collaboration est probablement aussi pour quelque chose dans la différence de tonalité qu’apporte le dernier volume. Notons tout d’abord que la construction d’ensemble du Recüeil marque déjà un changement par rapport à ses publications antérieures, et cela à plusieurs égards. L’effet de monotonie qu’on a souvent reproché au témoignage de Tavernier, et qui est dû en grande partie au choix de la route comme principe d’organisation discursive dans Les six voyages [4], est d’emblée réduit dans le Recüeil par l’hétérogénéité et la dislocation des destinations décrites. Le Japon, Le Tonkin, la Perse et l’Inde, Batavia, etc. dessinent une mosaïque lacunaire de cet Orient que le voyageur érige en trophée dans la dédicace conventionnelle à Louis XIV. À cette géographie fragmentée s’ajoute l’éclatement des thèmes abordés, ainsi que l’hétérogénéité des sources où l’auteur prétend avoir puisé la matière de ces relations [5]. L’ensemble se tient, pourtant, en dépit de sa diversité, par un réseau de renvois de l’un à l’autre des cinq volets du recueil, mais surtout par l’investissement affectif de l’auteur, sensiblement plus manifeste que dans les volumes antérieurs, en raison probablement des circonstances biographiques qui lui ont inspiré certaines parties [6].

Au moment où Tavernier entreprend la rédaction de la Relation nouvelle et singuliere du royaume de Tunquin, son frère Daniel est mort déjà depuis une trentaine d’années à Batavia, dans des circonstances assez peu glorieuses. En 1638, il avait accompagné son aîné Jean-Baptiste lors de son second voyage en Orient et y était resté pour s’initier au commerce. L’auteur prétend que les représentants de la Compagnie des Indes Orientales hollandaise, la VOC [7] permirent à son frère cadet d’équiper un vaisseau et de faire du négoce dans toute l’Asie du sud-est, tout en maintenant leur monopole sur le marché des épices, de l’ambre jaune et du corail (Tavernier, Recüeil V : 151). Selon les précisions du narrateur, on le retrouve, tour à tour, à Batavia, au Siam, au royaume de Macassar [8] à Achem [9], au Tonkin ou à Banten [10]. Toujours soucieux de plaire aux monarques locaux et ne refusant jamais de participer à leurs beuveries habituelles, il mourra des suites de ces excès bachiques, malgré les soins empressés de son aîné, le plus probablement vers la fin de 1648.

Du point de vue quantitatif, la présence du frère aventurier est très discrète dans les relations de Tavernier. Pourtant, il en brosse systématiquement un portrait auréolé de qualités qu’il ne s’attribue presque jamais à lui-même. À comparer les deux représentations – celle du voyageur lui-même et celle du frère –, on se rend compte qu’elles correspondent en fait à deux idéaux de sociabilité apparentés et quasi-contemporains, ceux de l’honnêteté et de la galanterie, qui orientent ses choix rhétoriques et narratifs.

Passons tout d’abord en revue quelques épisodes succincts qui éclaircissent les enjeux de l’autoreprésentation. Le statut que Tavernier s’efforce de s’attribuer dans ses écrits est celui d’un voyageur parfaitement adapté aux exigences culturelles des pays parcourus, fin interprète des codes sociaux et des valeurs qui y ont cours ; aussi sait-il toujours quand parler ou se taire, comment s’habiller et quels présents offrir. Qui plus est, le narrateur n’oublie pas d’insérer dans le récit une comparaison qui lui est toujours favorable. Ainsi, dans la seconde partie du Recüeil, il se fait valoir en dénonçant la parcimonie des députés français en Perse, dont les trois marchands offrent au Nazar des cadeaux méprisables, tandis que les deux gentilshommes ne lui en font aucun :

Je ne puis m’empescher ici de témoigner la honte que j’ay euë pour la Nation, que ces Messieurs decrierent alors par leur vilain procedé et leur sale avarice, et je veux bien avoüer sans vanité, que lors que j’ay fait quelques affaires, ou avec le Roy de Perse ou avec les autres Roys et Princes de l’Asie, il n’y en a point eu à qui je n’aye fait present de six à sept mille livres de joyaux ou de pieces riches et curieuses

Tavernier, Recüeil, II : 33

Tavernier rappelle d’ailleurs à plusieurs reprises qu’en Orient il faut savoir complaire aux exigences d’un système de dons très élaboré et au goût excessif de l’opulence, surtout des Perses et des Indiens, pour qui l’apparence et le sens du décorum sont essentiels [11]. En décrivant la mosquée de Qom [12], par exemple, il confirme à nouveau sa capacité à s’adapter qui lui ouvre des portes fermées à d’autres Occidentaux : « Les Chrestiens n’y entrent pas bien aisément, sur tout ceux dont l’habit ny la mine ne donnent pas dans la veuë : mais de la manière que j’ay toûjours voyagé en Perse et aux Indes on ne m’a jamais refusé la porte en aucun lieu » (Tavernier, Les six voyages, I : 67). Les passages évoqués témoignent donc d’une stratégie d’écriture assignant à chaque rencontre problématique une valeur d’épreuve, que le voyageur passe immanquablement avec succès, et qui atteste, au-delà d’une expertise marchande, le savoir-vivre d’un homme du monde accompli. L’évocation du lointain se trouve ainsi éclipsée chez Tavernier par sa préoccupation constante de monter en épingle sa sociabilité. Dans le contexte du récent anoblissement du voyageur, la mise sur papier de l’expérience viatique acquiert, au-delà de sa finalité informative, un objectif pragmatique et social : non seulement elle transmet des connaissances sur les pays asiatiques parcourus, mais elle permet de confirmer le nouveau statut de l’auteur à la cour de France et d’accroître son capital de prestige [13]. Dans ce sens, le double portrait de Tavernier, à la française et en habit perse, qui inaugure le Recüeil de plusieurs relations, est symptomatique de l’entre-deux stratégique où il se plaît à se placer, en vrai « honnête homme dont l’espace de civilité s’est considérablement élargi » (Tinguely s. d.).

En évoquant la mémoire de son frère, Tavernier perfectionne ce modèle de sociabilité de l’honnête homme en lui rajoutant des traits qui appartiennent au paradigme plus récent de la galanterie. Celle-ci serait, d’après Alain Viala, une honnêteté « au second degré », qui est à rattacher, en plus du souci de sociabilité, à une nouvelle « esthétique du moi » (Viala 2008 : 172, 140). En effet, certains textes de la seconde moitié du dix-septième siècle attestent la parenté étroite des deux modèles sociaux de l’honnêteté et de la galanterie, et se proposent de définir la différence spécifique qui les distingue. Le chevalier de Méré écrivait dans ses Conversations (1668) qu’« un bon coeur et bien de l’esprit » sont des atouts essentiels pour le galant homme, le définissant comme un « honnête homme un peu plus brillant ou plus enjoué qu’à son ordinaire et qui fait en sorte que tout lui sied bien » (Méré, Oeuvres complètes, I : 19, 20). Si la capacité d’adaptation de l’honnête homme visait plutôt le maintien de son statut dans le cercle fermé de la société de cour, les qualités naturelles du galant homme sont mises davantage au service de l’interaction et du plaisir que celle-ci peut procurer. D’ailleurs, en 1653, mademoiselle de Scudéry considérait déjà que « ce je ne sais quoi galant, qui est répandu en toute la personne qui le possède, en son esprit, en ses paroles, en ses actions, ou même en ses habillements ; est ce qui achève les honnêtes gens ; ce qui les rend aimables ; et ce qui les fait aimer » (Scudéry, « De l’air galant » : 53). La galanterie serait donc, en plus d’une souplesse sociale toute naturelle, « un art de plaire porté à son plus haut degré d’exigence », comme le résume Alain Viala, et dont l’objectif est non seulement de se rendre agréable, mais bien de se faire aimer (Viala 2008 : 139).

C’est précisément cette adhésion subjective remportée par la personnalité du galant homme qui constitue le trait le plus manifeste de la représentation de Daniel Tavernier sous la plume de son frère. Le voyageur lui attribue tout d’abord un « don particulier » pour l’apprentissage des langues étrangères : « Il ne lui falloit que cinq ou six mois pour en apprendre une, et il en parloit huit parfaitement bien » (Les six voyages, II : 470). La mention de ce polyglottisme prodigieux du frère sert non seulement à fixer les prémisses heureuses de ses interactions futures, mais elle compense en quelque sorte, aux yeux du lecteur, l’inaptitude linguistique de Jean-Baptiste Tavernier lui-même, puisqu’on sait qu’en quarante ans de voyages, il ne réussit à maîtriser aucune des langues parlées en Orient [14]. C’est d’ailleurs son cadet qui lui servira d’interprète lors d’une courte incursion au royaume de Banten. Grâce à ce talent linguistique, Daniel apprend donc facilement le malais, langue « des sçavants en ces quartiers de l’Asie, comme la Latine dans notre Europe », et s’attire l’admiration de la cour tonkinoise par son éloquence : « Tout le monde fut surpris de voir un étranger si éloigné de son pays parlant si bien la langue Malaye » (Recüeil, IV : 2-3) [15].

Comme si l’aisance dans la conversation ne suffisait pas, la beauté physique, la grâce et la bravoure parachèvent l’excellence de son portrait :

[S]’il m’est permis de dire d’un frere ce qui en estoit, outre qu’il estoit assez bien fait, et qu’il avoit une belle disposition de corps, il n’avoit jamais guere trouvé d’homme dans les sales d’armes qu’il n’eust batu, et il s’estoit plu dans sa jeunesse à frequenter les Academies où il n’avoit pas perdu le temps

Recüeil, IV : 4

De plus, et c’est là l’essentiel, Daniel sait se mettre en valeur et se donner à voir sous la meilleure lumière. Dans la description de sa première entrée à la cour tonkinoise, l’auteur finit par le placer au centre de la scène. Comme le roi et sa compagnie sont en train d’observer un des princes héritiers qui s’était mis en garde pour mieux essayer l’épée apportée par Daniel, celui-ci le relaye et devient ainsi le point de fuite de tous les regards : « Mon frère voyant que ce jeune Prince s’y prenoit de bonne grace, mais à la maniere du pays, dit au Roy que s’il luy plaisoit il montreroit au Prince comme cet exercice se faisoit en France, de quoy le Roy témoigna qu’il en estoit bien content » (Recüeil, IV : 4). Ce « mais » adversatif opère un recentrement subtil de l’espace décrit autour de la France, dont les « façons de faire » sont évoquées implicitement comme un étalon de la « bonne grace ».

La différence entre l’image que l’auteur présente de lui-même et la façon dont il évoque son frère est manifeste aussi au niveau de la construction narrative. Les instances d’autoreprésentation exposent des circonstances problématiques et montrent comment le voyageur en a triomphé. C’est donc un mouvement centripète, où l’interaction sociale fournit au narrateur l’occasion de prouver ses propres qualités. Quant au personnage de Daniel Tavernier, il est valorisé dans la mesure où sa sociabilité agissante procède, en plus d’un savoir-vivre incontestable, d’un savoir-plaire tout naturel. Ce second type de représentation sous-entend une dynamique centrifuge : les qualités sont avérées, énoncées d’emblée, et le texte n’a plus pour but de les prouver, mais de réitérer l’effet esthétique qu’elles produisent. Il s’agit, comme l’explique Alain Viala, non « pas de rendre avenantes de bonnes qualités mais bien de susciter […] l’accord par l’agrément », car « le galant homme est non seulement un homme d’honneur, […] mais aussi un objet d’amour » (2008 : 139). Or, si le personnage de Jean-Baptiste inspire le respect par sa « libéralité », par son honneur ou son savoir-vivre, il ne se dit jamais « fort aimé », comme il le répète souvent à propos de son frère.

Aussi apprend-on que Daniel est le favori des rois de la péninsule indochinoise et de l’archipel indonésien, qui l’admirent tous et l’invitent régulièrement à leurs fêtes et à leurs jeux de fortune : « Mon frere estoit fort aimé du Roy [de Macassar] qui vouloit qu’il fût de tous ses divertissemens, et particulierement quand il estoit question de boire » (Les six voyages, II : 438). À l’instar de son voisin du nord-est, « le Roy de Bantam l’aimoit, et luy vouloit donner un de ses plus gros vaisseaux chargé de poivre pour aller negocier où il voudroit » (Recüeil, V : 149). Dans le compte-rendu de son propre séjour à Batavia, l’auteur note que ce roi « ne voulut pas que mon frere revint avec moy [de Banten à Batavia], à cause d’une grande rejoüissance qu’il vouloit faire et dont il vouloit qu’il fût » (Les six voyages, II : 484). Tavernier mentionne également le profit « considerable » que Daniel avait fait lors de son premier voyage au Siam [16], dont il avait vite perdu une grosse somme « avec le Roy qui voulut qu’il jouast avec lui et cinq des principaux Seigneurs de sa Cour, estant ravi de voir un Européan qui parloit si bien la langue Malaye » (Les six voyages, II : 471). Ces rois locaux ne sont pas les seuls à bien l’aimer et à rechercher sa compagnie. Bien que Daniel enfreigne les lois de Batavia et s’engage dans un duel contre deux officiers hollandais, ce qui l’oblige à se réfugier à Banten, le gouverneur général désire tant le revoir qu’il fait tout pour hâter son retour : « Quand le General, qui estoit alors Monsieurs Van-Dyme, vit revenir ces deux Officiers, et que mon frere qu’il aimoit fort n’estoit pas en leur compagnie, il en fut fasché, pretendant que la grace s’étendist aussi-bien sur luy que sur les autres ». Une page plus loin, Tavernier reprend le fil de l’histoire : « Le General, comme j’ay dit, aimoit fort mon frere, et l’estime qu’il en faisoit s’étoit augmentée depuis son combat contre ces deux Officiers. Il avoit mesme envie qu’il se mariast à Batavia, et souhaitant de le revoir il luy écrivit qu’il eust à venir sur sa parole » (Recüeil, V : 149-151).

Tavernier investit donc l’image de son frère des traits d’un idéal de sociabilité que nous avons rapproché du « galant homme » de la deuxième moitié du siècle. Il faut maintenant s’interroger sur les enjeux de cette représentation dans l’économie du récit. D’un certain point de vue, le portrait flatteur de Daniel et la reprise de ses mémoires dans le Recüeil pourraient viser à compenser sa fin obscure par une notoriété posthume. Cela dit, son idéalisation répond à une contrainte plus pratique, narrative cette fois-ci. Lorsque Tavernier évoque des destinations qu’il a vues de ses propres yeux, il ne surenchérit pas sur la beauté des lieux et ne s’enthousiasme presque jamais devant le génie et la culture des autochtones. Ce serait plutôt le contraire, car ses jugements esthétiques et moraux sont des plus exigeants [17]. Pourtant, son refus obstiné de l’exotisme, qu’un péremptoire « rien de remarquable » réitère souvent dans Les six voyages, cède la place à un regard moins désenchanté dans la description du Tonkin [18]. Ce changement de tonalité est prévisible lorsque le narrateur substitue l’akoé à l’ópsis, le témoignage par ouï-dire au témoignage oculaire (Hartog 2001 : 407). Ainsi, un rapport du genre « J’ai vu qu’il n’y a rien de remarquable » met intrinsèquement l’accent sur la fonction testimoniale de l’auteur, dont la présence dans un endroit ou l’autre prétend suppléer à la rareté des singularitez. Une écriture empruntée en revanche ne se justifie que par l’importance et l’intérêt des renseignements fournis et elle n’est entamée qu’après l’apologie attendue de la fiabilité des sources. D’où la représentation valorisante de Daniel, source principale des informations sur le Tonkin dont l’auteur affirme s’être inspiré, et d’où, aussi, l’image flatteuse que Tavernier brosse de ce royaume de la péninsule indochinoise. Bien qu’il n’y ait jamais mis les pieds, le voyageur semble confondre ce pays dans la même admiration vouée à son cadet.

Examinons de plus près les stratégies discursives qui concourent à mettre en place cette vision idéalisée du Tonkin. Dès les premières pages du récit, la présentation climatique du royaume donne l’impression d’un vrai paradis terrestre, évoquant des motifs du locus amoenus (climat tempéré, arbres toujours verts, douceur de vivre) :

Pour revenir au climat de ce pays, l’air y est si doux et si temperé, qu’il semble que toute l’année ne soit qu’un printemps continuel. On n’y a jamais vû ni neige ni glace, les arbres n’y sont jamais sans feuillages, la peste, la goute, la pierre, et autres maladies si communes en Europe, sont entierement inconnuës aux Tonquinois.

Recüeil, IV : 8 [19]

Si les voyageurs ont souvent recours aux descriptions négatives, c’est ordinairement pour rabaisser l’ailleurs qu’ils évoquent, l’ayant perçu à travers les carences qui l’éloignent des standards occidentaux [20]. Or le Tonkin de Tavernier sort enrichi de cette comparaison restrictive, qui purge l’espace imaginé de tous les inconvénients climatiques et médicaux de l’Occident. Ce qui suscite pourtant le plus son admiration, ce sont le caractère et les moeurs des habitants, qu’il présente sans économie de superlatifs. Les Tonkinois, nous dit-il, sont « fort sociables » et « fort charitables » ; leurs médecins ont « de tres-bons remedes pour l’epilepsie, pour le pourpre, et pour autres maladies qui passent pour incurables dans l’Europe » ; leurs poètes et leurs comédiens « passent pour les meilleurs de tout l’Orient » (Recüeil, IV : 35, 74, 48, 41). Tavernier leur accorde aussi des qualités dont les Occidentaux revendiquent immanquablement le monopole : les Tonkinois sont raisonnables et le travail ne les rebute point. Dans un contexte où le cliché de la paresse orientale est encore largement véhiculé, cette dernière concession n’est pas du tout négligeable. En outre, Tavernier rehausse ces qualités en insistant sur leur caractère inné : « Les peuples de Tunquin sont naturellement doux et pacifiques, se soumettant fort à la raison » ; « les femmes […] aiment naturellement le travail » ; « le menu peuple, tant hommes que femmes, est naturellement fort laborieux » (Recüeil, IV : 27, 26, 30). Enfin, aller jusqu’à concéder aux Tonkinois une supériorité culturelle par rapport aux Européens est particulièrement surprenant chez un auteur qui affiche souvent son ethnocentrisme. Dans un certain sens, l’éloge qu’il fait de leur propreté (« ils sont beaucoup plus propres que nous et dans leurs cuisines et dans leurs chambres ») et de leur excellente gestion du temps (« ils sont bien meilleurs menagers du temps que nous ») est aussi une critique par ricochet de l’hygiène précaire et de la paresse occidentales (Recüeil, IV : 38, 40).

La vision d’ensemble que Tavernier construit est celle d’un pays tout aussi civilisé que la France ou le reste de l’Europe – représentation censée corriger la doxa occidentale, qui peuplait le Tonkin de sauvages. À cet unique égard, Tavernier semble se rapprocher, sinon du Montaigne des « Cannibales », cédant la parole aux sauvages qui dénoncent les « corruptions de deçà », du moins de celui qui affirme, en parlant « De la coutume », que « [l]es barbares ne nous sont de rien plus merveilleux, que nous sommes à eux, ny avec plus d’occasion » (Montaigne, Essais : 112, 213). Pour étayer cette équivalence, le voyageur a recours au triple argument d’une réalité rapportée par son frère, attestée déjà par d’autres récits et confirmée par l’histoire de la région :

Ainsi ceux qui dans le commencement de la connoissance que nous avons euë de ces peuples, ont écrit qu’ils avoient des moeurs et des coûtumes sauvages, en estoient mal informez ; et comme il ne faut point douter de la verité des choses que j’avance, et dont une partie est confirmée par d’autres relations [21], il faut conclure en mesme temps, que tous les devoirs de la societé civile et toute la politesse ne sont pas renfermées dans nostre Europe, et que le Royaume de Tunquin qui a fait anciennement une partie de la Chine, a retenu le bon ordre et la civilité qu’on nous dépeint parmi les Chinois

Recüeil, IV : 40-41

Si dans ce cas l’auteur invoque les effets positifs de la sinisation sur la culture vietnamienne, il y a des passages où il affirme la supériorité des Tonkinois sur leurs voisins septentrionaux, notamment en ce qui concerne l’éthique commerciale : « Il y a d’autant plus de plaisir et d’avantage de negocier avec les peuples du Tunquin, qu’ils ont plus de fidelité et de franchise dans le commerce que les Chinois » (Recüeil, IV : 22). De toute évidence, ce parallèle entre les deux civilisations n’a pas de valeur ethnographique, car son contenu informatif s’estompe ici au profit d’une surenchère dans l’éloge.

Il est impossible de savoir si le mémoire de Daniel Tavernier sur le Tonkin était aussi laudatif, mais le baron d’Aubonne semble avoir sciemment poli la représentation de ce royaume pour l’ajuster à l’image de son frère. La cour du Tonkin est l’espace privilégié où se déploient les qualités du cadet, car la logique narrative exige que la société sur laquelle le galant homme exerce sa séduction s’élève à la hauteur de cette rencontre. En plus, Daniel passe pour avoir entrepris onze ou douze voyages au Tonkin, pays que le mépris pour la « barbarie » des Européens avait mené à un isolement délibéré. Or, cet intérêt purement commercial est magnifié par Tavernier, puisqu’il en fait une des raisons de l’ouverture récente des Tonkinois et de leur « humanisation », pour reprendre l’expression de l’auteur :

[A]ujourd’huy qu’ils voyent que les étrangers les viennent trouver dans leurs pays, ils commencent à connoistre que les autres peuples sont aussi bien policez qu’eux, et l’envie leur a aussi pris de venir faire le commerce aux pays étrangers, comme je les ay veu en Batavia et en Bantam, s’humanisant avec tout le monde d’une maniere fort honneste.

Recüeil, IV : 7

Le voyageur attribue donc implicitement à son frère le mérite d’avoir été à l’origine du rapprochement entre deux cultures qui auparavant s’ignoraient. En outre, c’est l’un des rares passages de la relation où il invoque son propre témoignage oculaire comme stratégie d’authentification (« je les ay veu »).

Or, comme on vient de le constater, cette démarche objectivante est détournée chez Tavernier par la mise en avant d’une représentation esthétisante et sublimée du Tonkin. Ce dernier point semble confirmé par les réfutations violentes que sa relation suscite chez un certain Samuel Baron, né vers 1650 à Hanoï d’un marchand hollandais et d’une Tonkinoise et employé au début des années 1670 par la « East India Compagny » [22]. Lorsque paraît en 1680 une traduction anglaise du Recüeil de plusieurs relations, John Hoskins et Robert Hooke, membres de la Royal Society qui s’intéressent aux récits de voyage, demandent à Baron son opinion avisée sur le Tonkin décrit par Tavernier. Ce qui n’est au début qu’une critique qui vise à exposer et à corriger les erreurs du voyageur français devient bientôt une relation en soi, que Baron finira à Madras et enverra à Londres en 1685-1686 sous le titre de The Description of Tonqueen. Pour des raisons obscures, le manuscrit ne sera publié qu’en 1732, dans la seconde édition de l’anthologie de voyages d’Awsham et John Churchill [23]. Dès le premier chapitre de son récit, qu’il intitule « Taverniere’s account on Tonqueen animadverted on », ce « natif » de Hanoï s’attaque à Daniel Tavernier, tel que son frère le met en scène, contestant son statut à la cour tonkinoise par des arguments écrasants : d’une part, on n’y parle pas le malais, et d’autre part, ce peuple ne se serait jamais abaissé à une telle familiarité avec un étranger (Baron, A Description of the Kingdom of Tonqueen : 121) [24]. Il relègue du même coup la relation de Tavernier au domaine de la fiction, la cataloguant comme « fabuleuse », « remplie d’absurdités », de « contradictions notoires » et d’« histoires fausses » (Baron 1746 : 121) [25]. Dans la suite de son texte, Baron démolit, point par point, la représentation que le voyageur français avait construite du Tonkin et de ses habitants, opposant au ton admiratif de celui-ci un détachement qui frôle le mépris. Ainsi dément-il leur penchant artistique [26], leur éthique commerciale [27], leur génie pour les feux d’artifices [28], leur application au travail et leur sage emploi du temps [29], pour ne donner que quelques exemples de ses réfutations.

Pourtant, la sublimation que subit le Tonkin de Tavernier importe plus pour son rôle dans l’économie d’ensemble de l’oeuvre que pour son inexactitude ethnographique. Comme on vient de le voir, sa représentation idéalisée assure une fonction compensatoire : d’une part, elle justifie la publication d’un témoignage de seconde main et supplée à l’absence du voyage effectif, et d’autre part elle ennoblit les faiblesses du frère et couronne sa vie aventureuse plus dignement que ne l’avait fait sa mort à Batavia. Cette idéalisation acquiert néanmoins un enjeu plus significatif dans le contexte général du Recüeil. Tavernier y expose de façon systématique les torts des Européens, à partir des moindres faux pas culturels des députés français, en passant par « la negligence des Anglais dans toutes leurs factories des Indes » (Recüeil, I : 48), n’épargnant pas « l’orgüeil et l’insolence » des Portugais (Recüeil, I : 10), qui leur avaient attiré l’hostilité des Japonais, et culminant avec la cruauté inouïe des Hollandais de Batavia. Le concept de « barbarie » qui caractérise souvent ces derniers ressort avec encore plus d’éclat à la suite des parallélismes dressés par Tavernier. Les Hollandais sortent discrédités, d’une part, des comparaisons explicites avec les atrocités des Espagnols en Amérique, qu’ils sont tenus pour avoir surpassées, et, d’autre part, de ce rapprochement implicite avec le Tonkin, dont l’auteur semble faire un contre-exemple positif.

D’une façon encore plus synthétique, on pourrait dire que le Recüeilde plusieurs relations met en présence une société asiatique civilisée, qui « s’humanise » dans ses rapports avec les étrangers, et les représentants d’une Europe ensauvagée, que la poursuite du pur « Interest » matériel semble avoir détournée de sa mission civilisatrice et évangélisatrice (Recüeil, I : 70). On aurait tort de considérer que c’est uniquement l’ambition d’une mesquine vengeance littéraire qui incite Tavernier à ce renversement de perspectives. Même si cette nouvelle distribution des rôles entre « barbares » et « civilisés » n’était pas un indice suffisamment convaincant d’une vision décentrée de l’auteur, puisqu’elle relève en partie d’un témoignage indirect, elle éveille du moins, chez le lecteur, une compréhension plus nuancée et moins ethnocentrique du monde.

Parties annexes

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