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Mauricio Segura, Janusz Przychodzeń, Pascal Brissette, Paul Choinière et Geneviève Lafrance (dir.), Imaginaire social et discours économique. Montréal, Département d’études françaises de l’Université de Montréal, 2003, 148 p., réf.[Notice]

  • Martin Hébert

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  • Martin Hébert
    Département d’anthropologie
    Université Laval
    Québec (Québec) G1K 7P4
    Canada

D’entrée de jeu, il convient de préciser que l’ouvrage dont il est question ici n’a pas de prétentions anthropologiques explicites. Son ancrage disciplinaire et théorique y est clairement établi par les auteurs comme appartenant à l’analyse socio-discursive et à la veine sociocritique des études sur l’imaginaire social. L’ambition des auteurs est d’y analyser « le regard oblique que jette la littérature sur la vie économique » (p. 8) et, plus précisément, les contextes discursifs qui ont conditionné la méfiance de plusieurs littéraires, par ailleurs forts différents, face à l’argent. Les textes de la première partie portent sur les représentations critiques du capitalisme dans des oeuvres littéraires québécoises et françaises. La dépossession de Menaud, maître draveur et l’avarice chez Un homme et son péché sont ici mises en regard par Janusz Przychodcheń ; Anne Caumartin aborde la critique de la société de consommation dans l’oeuvre de Jacques Godbout ; Marc Angenot y fait un survol érudit du rapport à l’argent dans la littérature française du XIXe siècle et Mauricio Segura revient sur la critique de la société de consommation, mais dans le contexte français des années soixante. Il n’est pas possible ici de résumer les contributions importantes de chacun de ces textes, mais tous traitent de ces « apories de l’argent » (Przychodzeń) qui entrent dans les consciences et deviennent agents de servitude. Angenot note bien que la littérature peut devenir un site de résistance par rapport à ces discours et à ceux qui les véhiculent, comme elle l’a été lors de la grande expansion capitaliste du XIXe siècle. Caumartin et Segura montrent également que les discours critiques face à l’argent et la spirale de la consommation qui lui donne une valeur sociale toujours plus grande, peuvent connaître une flambée même dans les sociétés dites « d’abondance ». Dans la seconde partie de l’ouvrage, Sylvain David, Johann Sadock et Olivier Parenteau examinent tour à tour des oeuvres littéraires qui entrent en résonance avec les écrits anthropologiques pour relever l’envers de cette abondance imaginaire, c’est-à-dire certaines représentations de l’« indigent ». L’intérêt que porte la discipline anthropologique à la pauvreté et à sa description détaillée semble lui avoir fait oublier un aspect important de ce phénomène, celui de la construction imaginaire de ces « pauvres » par ceux qui ne le sont pas. En fait, une lecture sociocritique des travaux d’Oscar Lewis, ce Zola anthropologique, serait probablement fort instructive quant au rôle que les anthropologues ont eux-mêmes joué dans cette construction du pauvre et de sa culture. Et ce serait une contribution importante à l’inventaire des « figures de l’indigent » amorcé par les auteurs de cette section à partir de matériaux littéraires. La troisième partie de l’ouvrage quitte un peu la question des constructions et représentations discursives de divers tropes économiques en littérature ; elle se penche plutôt sur l’analyse sociale de l’« économie » de l’acceptation et sur la diffusion des auteurs et des ouvrages littéraires. Le texte de Michel Lacroix, intitulé « Des formes de capital dans les sociabilités littéraires », particulièrement intéressant, analyse comment le capital social se convertit en capital symbolique, voire en capital économique, dans les cercles mondains parisiens du début du XXe siècle. Anthony Gliboer, pour sa part, poursuit cette réflexion sociale en se penchant sur les réseaux littéraires privés. Il s’attarde à l’imbrication de stratégies textuelles et de stratégies institutionnelles que révèlent les poésies dites « cénaculaires » (diffusées par leurs auteurs à travers cénacles et salons pendant la période romantique en France), pour en arriver à décrire le fonctionnement de ces réseaux de reconnaissance mutuelle – si importants pour les …

Parties annexes