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Alain Testart, Éléments de classification des sociétés. Paris, éditions Errance, 2005, 156 p., bibliogr.

  • Philippe Lorenzo

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  • Philippe Lorenzo
    Sciences sanitaires et sociales
    Université de Picardie
    Chemin du Thil
    80025 Amiens cedex 1
    France

Corps de l’article

S’il est un livre à emporter sur une île déserte, c’est bien le dernier né d’Alain Testart. Ce qui ne manquerait d’ailleurs pas de paradoxe, car, par définition, une île n’est déserte que de société humaine. Or, c’est bien de sociétés humaines que nous parle l’auteur, et son Éléments de classification des sociétés se lit avec un vrai bonheur jubilatoire, comme tout bon roman. Mais on est loin du monde invraisemblable et pastiche des Iles Trotobarais et de leur indescriptible fouillis de lois, règles coutumes… qu’il se plaît à décrire dans son roman « d’anthropologie-fiction » Eden cannibale.

C’est en s’appuyant sur une large culture anthropologique qu’Alain Testart a pu revisiter les classifications et atlas anciens, comme celui de Murdoch (1967) et proposer à son tour sa vision des sociétés. Il recourt aux deux bases de données du Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France, répertoriant plusieurs centaines de sociétés documentées, soit sur l’esclavage (406 sociétés), soit sur les prestations matrimoniales (334 sociétés), en mobilisant le droit, la sociologie ou l’histoire. Au détour des pages, on trouvera quelques coups de griffes à l’anthropologie nord-américaine, mais de la reconnaissance aussi pour certains très bons observateurs, des réserves quant à l’idée même du travail classificatoire et l’opinion qu’il ne saurait y avoir de sociétés aux structures « plus simples » que d’autres. C’est au contraire la complexité qui partout est de mise, ni plus ni moins chez les chasseurs-cueilleurs que, par exemple, dans les sociétés étatiques fondées sur la propriété des capitaux industriels.

Le tableau synoptique des pages 130-131 présente l’ensemble de la classification de Testart selon trois mondes, sans chevauchement et se partageant la totalité des sociétés, simplement baptisés monde I, monde II et monde III. Le monde I est celui des sociétés sans richesse et d’où la notion même de richesse est inconnue. Les mondes II et III sont ceux qui ont de la richesse, qu’elle soit liée à la propriété du fonds de la terre (dite richesse avec propriété fundiaire et qui caractérise le monde III) ou à la propriété par le travail effectué sur la terre (monde II). À ce découpage économique (analysé dans la première partie du livre), s’adjoint un découpage politique (analysé dans la seconde partie), indépendant, qui va de l’organisation politique minimale à l’organisation étatique en passant par l’organisation semi-étatique. Des neuf possibilités théoriques (3 systèmes économiques par 3 systèmes politiques), cinq seulement recouvrent effectivement des sociétés. Ces cinq classes s’appelleront : Monde I, « achrématique » (sans richesse et organisation politique minimale) ; Monde II, « ploutocratique ostentatoire » (avec richesse et dépenses ostentatoires des hommes riches) ; ou semi-étatique (présence d’une organisation semi-étatique venant contrecarrer quelque peu l’influence des hommes riches) ; ou encore « II-étatique » ou « II-régalienne » (toujours des royautés) ; Monde III, « sociétés de classes » (au sens marxiste), appelées depuis toujours « les civilisations ».

Mais l’intérêt de l’ouvrage réside aussi dans la démonstration qu’aux domaines économique et politique sont subordonnées d’autres catégories, comme par exemple les prestations matrimoniales ou la place de l’esclavage, travaux précédents d’Alain Testart.

L’auteur montre que les caractéristiques principales du monde II, mis à part quelques exceptions sur certains des points, sont la différenciation sociale selon la richesse, la stratification sociale avec l’émergence d’une classe « d’exclus » rendue dépendante par la menace de la misère, par l’endettement, par l’esclavage. La dette est inhérente au monde II, car il s’agit, riches ou pauvres, de devoir faire face à ses obligations sociales. Ainsi, la richesse, qui dans ce monde ne peut être réinvestie dans l’outil de production (monde III), sert globalement pour les dépenses ostentatoires de prestige, notamment celles des hommes les plus riches qui confisquent en même temps le pouvoir. Elle sert aussi à se marier, le mariage étant une nécessité sociale. La caractéristique matrimoniale du monde II est le prix de la fiancée qui renvoie à la nécessité de payer au beau-père un prix convenu pour pouvoir épouser sa fille. Dans certaines sociétés, le beau-père offrant une dot à son gendre, les échanges ont tendance à s’équilibrer. Dans les sociétés où il n’y a pas retour, le gendre peut fortement et durablement s’endetter pour se marier. Ainsi, conclut Alain Testart, s’endetter pour se marier peut conduire à l’asservissement voire à l’esclavage de la personne endettée, transformant ainsi « de simples inégalités économiques en relations de dépendance entre maîtres et esclaves » (p. 66) et, disant cela, à une organisation politique de dépendance.

La multiplication des exemples, la remise en cause argumentée de concepts pourtant bien installés, comme la longue discussion sur la chefferie, la démonstration des recouvrements entre systèmes matrimonial, économique et politique, sont d’une saine lecture vivifiante. Voilà un livre à mettre d’urgence sur toutes les étagères de ceux qui s’intéressent aux sociétés humaines.