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Ibtissem Ben Dridi, Le tasfih en Tunisie. Un rituel de protection de la virginité féminine. Préface de Michèle Cros. Paris, L’Harmattan, Coll. « Histoire et perspectives méditerranéennes », 2004, 154 p., bibliogr., gloss., ann.

  • Samuel Lézé

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  • Samuel Lézé
    Laboratoire de sciences sociales
    École normale supérieure
    48, boulevard Jourdan
    75014 Paris
    France

Corps de l’article

Le tasfih (littéralement « fermage », « scellement ») est un rituel profane de protection de la virginité féminine auquel se soumettent par deux fois certaines jeunes filles tunisiennes, obtenant ainsi le statut de msafha : avant leur entrée dans la puberté (séquence fermeture) ; et avant leur entrée dans la conjugalité (séquence ouverture). Pratiquées en milieu urbain et rural, des variantes du rituel coexistent. C’est dans un contexte familial et féminin qu’une opératrice (mère, tante, grand-mère, matrone, voisine, etc.) effectue une légère incision sur le genou, recueillant le sang avec sept fruits secs. À chaque ingestion, l’enfant doit alors prononcer une formule d’engagement impliquant l’impuissance sexuelle de tous les prétendants avant son mariage : « je suis un mur, et le fils d’autrui un fil ». La veille des noces, la jeune femme offre sa virginité en inversant la formule (chap. 3).

Comment comprendre cette activité sociale équivoque? Aussi circonscrite soit-elle, l’étude d’un rituel repose le plus souvent sur l’évidence d’un objet à proprement parler anthropologique sans qu’il soit nécessaire d’en construire la pertinence ni d’en examiner la catégorie analytique. Il suffirait alors de le décrire en lui-même et pour lui-même, de se lancer dans l’hypothétique reconstruction d’un système symbolique, automate parfaitement cohérent, auquel se conforment docilement des individus dont la pensée serait piégée. L’erreur scolastique (confondre le modèle construit par l’ethnologue avec le modèle réel de la pratique) sait se parer de tous les signes extérieurs de la scientificité…

Bien qu’elle formule assez classiquement sa problématique (sens et fonction du rituel, p. 21), Ibtissem Ben Dridi a su éviter cet écueil en décrivant minutieusement les usages sociaux du tasfih et les raisons de son accomplissement, lors d’un travail de terrain relativement bref au gouvernement de Gafsa, au sud-ouest de la Tunisie. Il n’y a pas de signification ou de fonction cachée qu’il s’agirait de révéler sous la houlette de quelques initiés, c’est l’explicitation des usages possibles et des enjeux impliqués dans l’action qui permet de construire son objet. Certes, il faut voir dans le chapitre 4 une concession (ou une incursion) aussi rapide qu’inutile au problème de la pensée symbolique et analogique. Mais le chapitre suivant, même s’il n’est qu’une esquisse, tente de retracer au mieux la construction sociale (et non symbolique) de l’efficacité rituelle à travers la circulation de récits exemplaires et l’invocation de preuves typiques. Par conséquent, l’originalité de l’enquête et la qualité des résultats tiennent au fait d’expliciter des actions plutôt que de les expliquer par des représentations. De nombreux passages efficaces demeurent cependant un peu trop elliptiques.

La valorisation de la virginité a tout d’abord une genèse sociale profane antérieure à la prescription coranique de la chasteté préconjugale (Partie I). Le contrôle de la sexualité féminine est une gestion du lignage et de la transmission qui s’étend à tout le Maghreb à l’exclusion de certaines tribus berbères. L’islam se contente donc de retraduire cette norme sociale en norme religieuse. Contre toute attente, les entretiens ethnographiques que l’auteur mène sur la sexualité auprès de plusieurs catégories d’acteurs (opératrices, jeunes femmes msafha, gynécologues, personnel médical et social, etc.) ne rencontrent pas la résistance ou la réticence redoutée. Ibtissem Ben Dridi ancre ainsi son enquête sur les préoccupations et implications concrètes de la norme virginale (délivrance de certificat de virginité par les médecins généralistes et exhibition de la chemise nuptiale, souria). Loin de renforcer la prescription religieuse, le tasfih permet au contraire de la contourner en autorisant des écarts à la règle pour le moins inattendus qu’elle détaille tout le long de la troisième partie.

Ainsi, toutes les fillettes n’effectuent pas le rituel. Dans certaines circonstances, il existe une sélection préalable de l’entourage féminin en fonction de la confiance que l’on pourra accorder à une fillette. Une fois protégée, son statut lui procure une certaine liberté sexuelle. Dans d’autres, élargissant cet usage, il devient un moyen de contraception conciliant virginité et liberté. Protection sociale des défaillances des jeunes époux (femmes comme hommes), le rituel est également une ressource stratégique invoquée pour contrecarrer la surveillance des expertes en sang virginal lors d’un mariage…

En restituant le champ des usages possibles d’un rituel, Ibtissem Ben Dridi permet non seulement de réviser, dans une certaine mesure, notre vision de la femme au Maghreb mais aussi une façon de construire nos objets anthropologiques. Car situer le tasfih dans son contexte de logique pratique n’est pas une approche méthodologique très courante (ou très courue) dans l’étude d’un rituel. Sans qu’elle en fasse explicitement mention, l’opération ressemble fort à celle qu’avait initiée Pierre Bourdieu il y a plus de 30 ans lorsqu’il abordait la parenté dite arabe (1972) en faisant rupture avec l’ethnologie classique et l’anthropologie structurale. Voilà donc une exigence à reconduire.

Parties annexes