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Denise Lemieuxet al. (dir.), Traité de la culture. Québec, Les Éditions de l’IQRC, 2002, 1089 p.

  • Yves Laberge

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  • Yves Laberge
    Institut québécois des Hautes études internationales
    Université Laval
    Québec (Québec) G1K 7P4
    Canada

Corps de l’article

Cet ouvrage imposant pourrait aisément se comparer à ces volumineux Handbooks que l’on publie régulièrement dans l’édition anglo-américaine mais qui restent encore trop rares dans la francophonie. En 55 chapitres thématiques totalisant plus de 1000 pages, les 60 co-auteurs de ce Traité de la culture ont élaboré un bilan significatif sur la création, la production, la circulation et l’institutionnalisation de la culture au Québec, particulièrement au cours de la dernière moitié du 20e siècle. Chaque chapitre porte sur une discipline, un genre ou un aspect particulier de la vie culturelle québécoise : passant de la muséologie (Raymond Montpetit) à l’étude de l’art dans la place publique (Andrée Fortin), allant des Beaux-Arts (François-Marc Gagnon) aux arts médiatiques (Louise Poissant), repérant la dynamique particulière des régions (Fernand Harvey) ou de l’espace rural (Myriam Simard), tout en faisant référence à plusieurs occasions aux points de vue spécifiques des Anglo-Québécois (Jack Jedwab) et des minorités (Sylvie Tachereau ; Gilles Bibeau). La plupart des chapitres mettent en évidence pour chaque secteur les oeuvres représentatives, les courants dominants, les jeux d’influences, et fournissent en outre un bilan partiel de la réflexion théorique et de la recherche récente sur chaque aspect. Auparavant, les Éditions de l’Institut québécois de recherche sur la culture avaient publié un bilan tout aussi remarquable sous la direction éclairée de Jean-Paul Baillargeon, intitulée Les Pratiques culturelles des Québécois. Une autre image de nous-mêmes (1986), et par ailleurs un Traité des problèmes sociaux (Dumont, Langlois et Martin 1994), d’un format comparable au présent ouvrage, sans oublier le Traité d’anthropologie médicale (Dufresne, Dumont, Martin 1985).

D’entrée de jeu, le chapitre introductif de Denise Lemieux situe le cadre conceptuel des recherches sur la culture effectuées au Québec depuis quelques décennies, en les distinguant des approches méthodologiques anglaises et françaises. Elle rappelle l’évolution des études culturelles et les distinctions entre cultures « savante » et « populaire » (p. 6), puis souligne les enjeux identitaires inhérents aux expressions culturelles (p. 12). Les premiers chapitres touchent directement l’histoire et l’historiographie. Johanne Burges remarque au terme de son bilan la disparition de l’histoire sociale en tant que discipline depuis une génération. Le patrimoine fait aussi l’objet d’un chapitre dense de Paul-Louis Martin. Parmi les nombreux chapitres consacrés ici aux études littéraires, celui de Laurent Mailhot se distingue par sa relecture audacieuse mais très juste des canons et des « oubliés » de la littérature québécoise : les féministes auraient négligé la romancière Claire Martin (p. 367), tandis qu’une longue liste d’écrivains montréalais auraient été surestimés, car privilégiés par la critique, pour diverses raisons : depuis Hubert Aquin et Nicole Brossard à Gaston Miron (p. 381 et sq.).

La principale nouveauté de ce livre considérable serait de proposer une suite de bilans novateurs et précis, touchant toutes les sphères culturelles, mais aussi dans des secteurs relativement peu étudiés au Québec. Ainsi, Suzanne Pouliot dresse un portrait instructif révélant la richesse de « l’édition québécoise pour l’enfance ». Jean Boivin signe une très bonne synthèse à propos des compositeurs québécois proches de la musique classique ou actuelle, un secteur d’études où seulement quelques thésards s’étaient aventurés sur ces « terrains encore relativement vierges » (p. 678). J’aurais toutefois apprécié y trouver la mention du compositeur Pierrick Houdy, qui a influencé plusieurs générations durant plus de trente années d’enseignement de la musique au Conservatoire de Québec. Dans la section « Arts de la scène », un chapitre touche la danse (Iro Valaskakis) ; un autre présente le monde du cirque depuis ses origines au Bas-Canada, soit en 1797 (Julie Boudreault). Je suis toutefois resté sur ma faim sur un point : la recherche sur la photographie demeure trop peu recensée ici, sauf pour quelques lignes (p. 571-572) dans l’excellent chapitre de François-Marc Gagnon sur « les Beaux-Arts ».

Les anthropologues apprécieront particulièrement les chapitres sur « l’anthropologie amérindianiste québécoise », sur la musique autochtone, sur les migrations et sur « le Québec pluriel », qui ouvre la place aux débats. L’excellent chapitre de Bernard Genest sur la tradition orale nous conduit vers une réflexion sur la culture immatérielle et confirme le regain d’intérêt pour les recherches en ethnologie.

Quelques chapitres « transversaux », touchant à la fois des oeuvres, leurs interprétations et leurs significations multiples, me semblent particulièrement réussis. Ainsi, le remarquable chapitre de Gaëtan Tremblay et Jean-Guy Lacroix sur la marchandisation et l’industrialisation de la culture touche un point fondamental mais trop souvent négligé, en insistant sur la position hégémonique des distributeurs des domaines de la culture de masse oeuvrant au Québec, surtout dans les secteurs lucratifs des télécommunications et du cinéma (p. 275-276). Avec autant d’adresse, l’exposé de François Colbert sur le marketing de la culture ouvre la voie à une réflexion potentiellement fertile sur les publics, la consommation, et ce, autant sur les films qu’en matière d’art (p. 311). Les meilleures contributions de l’ouvrage réussissent souvent à intégrer des problèmes spécifiquement québécois dans des cadres conceptuels hybrides venus de l’étranger, qui mettent à profit les réflexions théoriques anglo-saxonnes transposées sur un corpus québécois.

Impossible à recenser exhaustivement, ce Traité de la culture devrait être fréquenté par les étudiants à la maîtrise en sciences sociales et les chercheurs en études québécoises, surtout à l’étranger. Il faut en outre souligner la qualité éditoriale et la révision linguistique qui sont impeccables : je n’ai pas repéré une seule coquille en plus de 1000 pages! L’équipe de Denise Lemieux a produit ici un ouvrage ambitieux et stimulant, qui aurait certainement dû être reçu comme un véritable événement dans l’édition de langue française et dans les revues savantes.

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