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Danièle Carricaburu et Marie Ménoret, Sociologie de la santé, institutions, professions et maladies. Paris, Armand Colin, Collection U, 2004, 235 p., bibliogr.

  • Samuel Lézé

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  • Samuel Lézé
    Laboratoire de sciences sociales
    École normale supérieure
    48 boulevard Jourdan
    75014 Paris
    France

Corps de l’article

L’édition d’un manuel signale toujours la maturité d’un domaine de recherche. C’est le cas de la sociologie de la santé, actuellement en pleine croissance, qui acquiert ainsi une cohérence et une substance suffisante pour être transmise sous une forme canonique. Mais le genre n’est pas si facile, l’enjeu de cette publication étant de devenir le lieu où une discipline s’incarne et se définit. Depuis le manuel de sociologie médicale de François Strudel (1972), qui a formé toute une génération de sociologues, un outil de cette qualité était depuis longtemps attendu en langue française. Le voici enfin. Il apparaît d’autant plus comme une véritable gageure que la plupart des états des lieux existants prennent la forme peu pédagogique de collectif, même s’il se limite au traitement d’un thème (les inégalités de santé, par exemple). La bibliographie sur laquelle se fonde l’ouvrage montre non seulement la maîtrise d’un champ de connaissance vaste et précis (incluant de nombreuses publications internationales s’étendant sur une cinquantaine d’années), mais surtout une très appréciable prise en compte des recherches les plus récentes (2004) qui sont ainsi mises en perspective. Son ambition est double : introduire aux fondamentaux (problématiques, théories, concepts) de la sociologie de la santé ; contribuer à la clarification des débats de santé contemporains (p. 7).

À contempler la myriade de manuels de langue anglaise souvent dévolus à l’enseignement des professionnels de santé dans une perspective plus épidémiologique ou appliquée que critique, l’intitulé « medical sociology » ne manque pas de rappeler en effet qu’ils restent fortement tributaires de questions médicales. Danièle Carricaburu et Marie Ménoret présentent d’emblée l’édification d’un domaine autonome doté d’un projet théorique spécifique. On peut d’ailleurs le considérer comme une entrée possible de la sociologie générale à partir des questions de santé. Les auteures précisent parfaitement dès l’introduction l’angle d’approche retenu et les obstacles rencontrés (du côté sociologique comme du côté médical) qui expliquent que ce manuel est, au fond, très tardivement le premier du genre. Les questions et les réponses sont ici strictement sociologiques. Qualité difficile à garantir ou à défendre lorsque la recherche (mais aussi l’enseignement des sciences sociales dans les facultés de médecine) porte sur des sphères d’expertise qui imposent leur propre exigence ou évidence…

Pour comprendre les transformations contemporaines en matière de santé (les débats sur les systèmes de santé, les problèmes de santé publique, etc.) et en clarifier les enjeux, il est nécessaire de changer d’échelle d’analyse, voire de sortir du monde médical en tant que tel. Le titre et la division de l’ouvrage indiquent d’ailleurs clairement combien la sociologie s’est progressivement émancipée des questions et de la sphère strictement médicale (statique) en prenant en compte la sphère élargie des enjeux très contemporains de santé (dynamique) : des faits sociaux sont traduits en termes sanitaires (médicalisation), de nouveaux acteurs investissent le monde médical (par négociation des limites ou spécialisation). Les parties suivent chronologiquement la construction et l’élargissement du domaine à partir d’unités d’analyse classiques : l’institution hospitalière, les professions et activités médicales, les malades et maladies chroniques (le chapitre 8 est consacré au sida), la santé et le politique (quatrième partie : « la recomposition du monde de la santé »). Et, faut-il encore le noter, la généralisation progressive du travail de terrain que l’on regroupe sous la catégorie d’« interactionnisme symbolique » et qui ont une place particulière dans la construction de ce domaine de recherche.

L’apport de ce manuel ne réside pas exclusivement dans ses qualités de synthèse, son matériel pédagogique et ses outils d’objectivations sociologiques. Les questions qui s’y formulent permettent aussi d’ouvrir la recherche sur de nouvelles problématiques, d’en montrer la fécondité plus que de clore un savoir parfaitement abouti.