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David Graeber, Pour une anthropologie anarchiste (traduction de Fragments of an Anarchist Anthropology, édition originale 2004). Montréal, Lux, 2006, 167 p., bibliogr.

  • André Campeau

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  • André Campeau
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Corps de l’article

Anthropologue états-unien, l’auteur occupe la position de membre non permanent et finalement rejeté d’une faculté universitaire ; dans des organisations d’action politique dont la portée critique vise le capitalisme et la mondialisation. Son livre n’est pas achevé. L’auteur ne présente pas une élaboration théorique poussée, tout au plus quelques esquisses. D’ailleurs, le titre en langue anglaise fait référence à de simples fragments. Ceux-ci sont assemblés en vue de faire sens d’une pratique disciplinaire, l’ethnographie, que l’auteur souhaiterait renouveler.

L’auteur s’adresse à des non-anthropologues en privilégiant la forme d’une introduction à l’anthropologie tout en faisant de celle-ci une critique de l’anthropologie instituée (agréée par l’université). L’enjeu du livre n’est rien de moins que de souhaiter constituer la discipline dans un rapport plus direct à la reconstruction du politique dans une société. Face à un tel enjeu, l’ethnographie se donnerait les moyens d’observer les conditions de possibilité d’une « société politique », notion dont le sens n’est pas défini par l’auteur.

Dans cet ouvrage, l’auteur dissocie ces entités étroitement liées que sont l’État et la nation. Il met entre parenthèses la nation comme forme de communauté politique. Dans cette perspective, l’action politique n’est plus conduite en appui à l’État. Elle émerge d’une collectivité qui se défend de l’État, depuis une vie associative qui s’oppose à ce dernier sans toutefois le défier directement. En ce sens, l’action locale s’inscrit dans un « retrait actif » (terme emprunté à Paolo Virno) permettant d’échapper à l’emprise des instances étatique et économique en vue de créer de nouvelles formes de communauté. Le propos est mince, convenons-en. D’autant plus que des communautés consensuelles l’auteur envisage. Et il faut aussi se demander s’il ne rejoue pas inconsciemment dans ce livre le mythe (profondément ancré dans l’histoire politique états-unienne) d’une communauté insurrectionnelle se déchargeant du poids de l’empire.

Mais le propos offre tout de même une avenue possible. En effet, l’ouvrage est sauvé par une conclusion qui suggère une dynamique de construction et de déconstruction du politique. L’auteur y fait référence à la nécessité de mettre à distance ces paradigmes symboliques que sont le jeu de la politique identitaire et la logique du marché. Il explique que le poids conféré par l’État à ces paradigmes (en appui à la recherche par exemple) et leur intériorisation dans la pratique disciplinaire contribuent au maintien d’identités et de sociétés sous emprise. Le travail assigné à l’ethnographe doit alors être de « théoriser une citoyenneté en-dehors de l’État » (p. 107), laquelle peut même impliquer « une conception totalement différente de la souveraineté » (p. 109). Mais l’auteur ne va pas beaucoup plus loin. À nous de poursuivre ou non sur une telle lancée!

En dépit de ses limites, ce livre est marqueur du politique en anthropologie. À sa façon, dans la vivacité des énoncés, cet ouvrage donne à penser à propos de la relation État-nation. Il le fait dans le cadre d’une critique, c’est-à-dire dans la perspective d’un terrain qui doit porter sur les processus de constitution d’une « société politique » et de nouvelles formes d’exercice de la citoyenneté. Le questionnement de fond porte sur les processus politiques susceptibles de créer un nouveau rapport à l’État.