L’humanitaire, « sur un mode explicite avec soi-même[1] »[Notice]

  • Bogumil Jewsiewicki

…plus d’informations

  • Bogumil Jewsiewicki
    Chaire de recherche du Canada en histoire comparée de la mémoire
    CELAT, centre interuniversitaire
    Département d’Histoire
    Université Laval
    Québec (Québec) G1K 7P4
    Canada

Commençons par un mot sur le cadre qui voit fleurir l’humanitaire comme mode d’action et aussi comme idéologie de sa propre justification. Depuis son établissement en Occident à titre du seul régime politique pleinement légitime, la démocratie électorale ne parvient pas à se dégager de la contradiction entre l’affirmation de neutralité et les pratiques de légitimation idéologique. La fin des idéologies (entre son annonce aux États-Unis jusqu’à l’écroulement de l’URSS, un demi-siècle s’est écoulé) et l’épuisement du régime d’historicité révolutionnaire placé sous le signe du progrès ont préparé le terrain à la moralisation du présent. Le présentisme constitue le régime d’historicité… spécifique au néo-libéralisme. Il se traduit par la domination d’un rapport mémoriel au passé patrimonialisé et par l’hégémonie de l’impératif moral (aux fondements chrétiens sécularisés qui ne disent pas leur nom) de redressement des torts, en particulier ceux du passé. En novembre 2001, Jacques Rancière remarquait Si, à la manière de Claude Lefort (1972, 1992), nous définissons la politique comme une gestion de l’inégalité, de la division sociale, force est d’admettre que l’État ne pourra jamais résoudre la division sociale, jamais régler définitivement le conflit entre les « nantis » et le « peuple ». À l’opposé des rationalistes du politique, autant libéraux que marxistes, Lefort estime qu’au mieux l’État est un tiers qui, s’il se tient à distance des uns et des autres, veille à ce que le conflit ne dégénère pas. De même, le rêve d’une humanité définitivement réconciliée avec elle-même est une utopie. À l’instar du socialisme réel, qui a présidé à l’écrasement de la société par le parti-État, l’humanitaire qui s’éprend de cette utopie risque de participer au mieux à sa banalisation, au pire à son laminage. L’autoréférentialité est un premier trait de l’humanitaire actuel que je voudrais rappeler. L’homme rationnel, donc universel, a-historique et a-culturel, est à la fois donné pour le sujet de l’action de l’Homme (des hommes volent au secours d’autres hommes) et constitue la justification de cette action. L’humanitaire serait non partisan et, à quelques exceptions près, apolitique. Porté par un élan « naturel » de solidarité humaine, il a tendance à se présenter en tant que mouvement non professionnalisé. Pourtant, l’humanitaire fait partie de son temps, il s’est formé dans et il agit à partir d’un espace historique particulier. Sa croissante professionnalisation de facto résulte de l’exigence propre à cet espace-temps du capitalisme néolibéral. L’efficacité s’y mesure à l’aune de la multiplication-massification des interventions, elle est confrontée à l’échelle, sans cesse croissante, du nombre et de l’ampleur des désastres. Il faut traiter plus de cas, intervenir plus rapidement et au moindre coût unitaire par vie sauvée. Entre un tsunami du siècle, une guerre civile atroce et des inondations de saison des moussons, de l’exceptionnel au récurrent, presque plus rien n’échappe à l’humanitaire. Tout a l’allure d’une crise exceptionnelle qui commande l’action humanitaire et exige des élans renouvelés de générosité pour réduire l’intolérable. L’humanitaire est démocratique par son mode de financement : les dons individuels, accompagnés d’un éventuel appariement gouvernemental, sont sollicités par des campagnes qui ne diffèrent pas beaucoup de celles qui génèrent le vote. Il faut sortir, il faut capter, puis fidéliser l’un comme l’autre. L’humanitaire dépend fortement de la médiatisation de ses causes. Pour toutes ces raisons, soumis à l’impératif de la transparence, le mouvement se déploie sous la tyrannie de l’efficacité, mesurée le plus souvent par le nombre de vies « sauvées » par dollar « investi » en don. À l’image des entrepreneurs dynamiques qui ont « une vision sur la planète monde comme quelques choses qu’ils peuvent s’approprier » (Aubert 2003 : 316), l’humanitaire a …

Parties annexes