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Morgan Jouvenet, Rap, techno, électro… Le musicien entre travail artistique et critique sociale. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2006, 290 p., bibliogr.

  • Mouloud Boukala

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  • Mouloud Boukala
    Centre de recherches et d’études en anthropologie – CREA
    Université Lumière-Lyon 2
    Faculté d’anthropologie et de sociologie
    5 avenue Pierre Mendès-France, C.P. 11
    69676 Bron Cedex
    France

Corps de l’article

Pour certains, le rap se limite au « malaise des banlieues » et les musiques électroniques sont synonymes de « tribus droguées de la techno ». Tel n’est pas le cas de Morgan Jouvenet, ce sociologue qui refuse ce prêt-à-penser dans lequel des musiciens sont enchaînés aux visions par les phrases et aux phrases par des mots usés. Morgan Jouvenet n’est pas un DJ. Morgan Jouvenet n’est pas un MC. Morgan Jouvenet n’est pas un « haut-parleur ». Mais à force de côtoyer des rappeurs et des électronistes, Jouvenet a adopté un langage, un style, une posture qui font la force et l’originalité de son ouvrage. C’est sous l’angle de l’activité artistique et sous le signe de la création que le lecteur découvre les cultures musicales rap et électroniques.

L’histoire de l’émergence et de la consécration de ces deux genres musicaux constitue le premier temps de ce livre scénario. Une fois planté le décor, notre réalisateur s’attache à présenter ses protagonistes et leur manière de faire qui sont autant de formes de pensée. L’industrie musicale se divise alors entre un vivier de labels indépendants et les « majors ». Les premiers sont des hyperspécialistes, des experts stylistiques et culturels qui drainent et travaillent des cultures musicales récentes. Leur production musicale naît des compétences et des intentions artistiques d’« authentiques passionnés ». Ce sont des « metteurs en son » de scènes qu’ils ont en tête, des sculpteurs de la matière sonore. Pour eux, travailler signifie créer, re-créer, inventer, réélaborer. La création est conçue comme un palimpseste, l’oeuvre comme un commentaire critique et en actes d’oeuvres précédentes. Ces bricoleurs et braconniers de la création malmènent sans hésitation cette attitude de pensée qui définit l’oeuvre d’art par son caractère fini et inaltérable, personnel et inaliénable, mono-contextuel et sacré. Cet art de la déconstruction-reconstruction tant chez les rappeurs que chez les électronistes ne saurait se passer et se penser sans ancrage social et territorial. Création musicale résonne alors avec critique sociale.

Quant aux seconds acteurs de l’industrie musicale, ils constituent un oligopole de cinq entreprises se partageant 80 % du marché mondial du disque. Il s’agit d’Universal Music Group, EMI, Sony Music, Warner Music Group et Bertelsmann Music Group. Leur manière d’organiser le travail s’apparente à ces procédures industrielles au cours desquelles des commerciaux s’improvisent « ingénieurs artistiques ». L’apport principal et spécifique de ces firmes réside, d’une part, dans l’amélioration de la qualité et de la production des oeuvres des indépendants et, d’autre part, dans la possibilité d’accéder à la médiatisation des oeuvres par la distribution de masse.

Une fois cette situation présentée, le portrait des protagonistes esquissé. Qu’en est-il de l’action ? À cette interrogation, Morgan Jouvenet répond par interactions. La posture adoptée par le sociologue n’est pas dualiste. À l’instar du DJ qui n’a de cesse d’avoir un oeil sur le public, un autre sur la boîte de disques, une oreille parmi les danseurs, et une autre dans le casque, Morgan Jouvenet a su prêter attention à l’intensification de la coopération entre les majors et les labels spécialisés. Son analyse fine et polyphonique (car constituée d’un grand nombre d’entretiens) permet de rendre compte des trajectoires sociales et professionnelles des musiciens et par là même d’apprécier le renouvellement de l’offre musicale en apportant un éclairage nouveau sur les jeux et enjeux liés à l’acte artistique. Le propos de l’auteur est précis, sec, d’un seul trait, documentaire. Aujourd’hui, la production musicale mêle étroitement des questions d’ordre esthétique, culturel et organisationnel. Les artistes s’associent à des publicitaires, des commerciaux, des organisateurs de concerts, des journalistes spécialisés.

Chacun maîtrise des ressources qui échappent aux autres, et aucun n’agit en complète autonomie. Rap, techno, electro contient Les manières de faire des mondes, Les règles de l’art et Les règles du « bizness », autrement dit comment faire « du chiffre avec ses lettres » (dixit le groupe Harcèlement Textuel). Même si l’objectif ne cesse d’être toujours clairement énoncé par les rappeurs et électronistes : « dynamiter le système », une nuance se dessine. Il s’agit d’« enrayer le système de l’intérieur ». Dès lors, de perpétuelles négociations s’effectuent entre l’individu et le collectif, le réputationnel et l’organisationnel, la critique sociale et la compétition entrepreunariale. Là réside la souplesse de l’approche de Jouvenet. « Tout n’est pas si facile, tout ne tient qu’à un style » (NTM). Celui de Jouvenet ne laisse pas indifférent. Il laisse une empreinte, une marque. En empruntant le vocabulaire imagé de certains musiciens rencontrés au fil de ces pages, le lecteur appréciera à quel point Rap, techno, électro n’est pas juste un morceau de socio, mais un ouvrage juste, un ouvrage qui « pose ».