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L’Arche de ZoéLa chronologie d’un naufrage humanitaireEssai[1]

  • Isabelle Leblic

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Corps de l’article

L’Arche de Zoé, association humanitaire oeuvrant au secours des enfants depuis le Tsunami du 26 décembre 2004, lance une opération d’évacuation des enfants orphelins du Darfour.

L’Arche de Zoé, novembre 2007[2]

À la veille de la tenue de notre atelier sur l’enfance en danger dans le cadre du colloque d’Anthropologie et Sociétés à Québec début novembre 2007[3], la presse française a fait grand bruit de l’affaire de L’Arche de Zoé. Étant au Québec la première quinzaine de novembre, j’ai pu constater qu’il n’en était pas de même dans la presse canadienne. Cette affaire n’avait donc pas le même retentissement qu’en France, directement concernée il est vrai par les tenants et les aboutissants de cette triste affaire. En plein dans le coeur de notre débat, j’ai voulu revenir ici sur plusieurs éléments. Comment la presse, essentiellement française dans ce que j’ai consulté, a fait passer le regard que n’importe quel individu pouvait porter sur cette affaire d’un sauvetage humanitaire de l’Occident au grand coeur, à une suspicion de trafic d’enfants pour des familles occidentales en mal d’enfant? Comment la notion d’ingérence humanitaire, qui a semblé guider les membres de L’Arche de Zoé, devient-elle ici une nouvelle forme de la colonisation occidentale sur les pays pauvres du Sud? Toutes ces questions doivent être posées quand on veut s’interroger sur l’enfance en danger comme nous le faisons ici, et l’affaire de L’Arche de Zoé est à ce titre, malheureusement, exemplaire. C’est pourquoi il nous a paru incontournable de revenir sur elle dans ce dossier.

Je vais donc reprendre ici la chronologie des faits tels qu’ils nous sont apparus dans la presse. Que l’on comprenne bien notre propos. Il ne s’agit pas de refaire le procès des membres de L’Arche de Zoé, mais de montrer comment cette affaire illustre au mieux les dérives que peut engendrer le soi-disant universalisme du bien-être de l’enfant, entre autres choses. Mais, dans un souci d’objectivité, je vais d’abord présenter rapidement l’opération vue par L’Arche de Zoé telle qu’elle est présentée sur Internet dans les sites liés à l’association.

L’Arche de Zoé, Children Rescue et l’« évacuation des orphelins » du Darfour

En s’appuyant sur les principes fondamentaux du droit international – la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 (dudh), la Convention sur les droits de l’enfant des Nations Unies de 1989 (cde) –, dont elle cite des articles bien choisis[4], L’Arche de Zoé avait donc prévu en 2007 de procéder à « une opération d’évacuation des enfants orphelins réfugiés de la guerre du Darfour » car, écrit-elle, les quinze résolutions prises depuis 2003 par le conseil de sécurité de l’onu étaient restées sans suite pour protéger les populations civiles touchées par le conflit du Darfour. L’Arche de Zoé justifie en effet son action par le fait que :

Les résolutions des Nations Unies et les différentes injonctions faites à l’État soudanais afin qu’il respecte les droits de l’homme, les droits de l’enfant et le droit humanitaire, sont restées sans effet.[5]

L’Arche de Zoé, février 2008

Des orphelins et des enfants en « péril imminent »

Sans revenir sur les données chiffrées – largement contestées dans l’affaire qui nous occupe ici –, l’association insiste sur le fait que :

Plus de 800 000 enfants sont aujourd’hui en situation de péril imminent (mortalité à 1 an), sans qu’il existe la moindre solution pour contraindre l’État soudanais à respecter et à faire respecter sur son sol, les principes fondamentaux des droits de l’homme et du droit international.

Ibid.

C’est ce qui poussa L’Arche de Zoé à monter cette opération de sauvetage humanitaire en accord avec ses statuts (« porter assistance et protection aux enfants orphelins ») pour assurer « l’évacuation d’enfants orphelins de la zone de guerre du Darfour vers des pays pouvant les accueillir, en application du droit international (Union européenne, USA et Canada) ». Les enfants ainsi concernés doivent être

[…] âgés de 5 ans maximum, formellement identifiés comme orphelins par les communautés locales et/ou par les ong procédant à leur évacuation. Il est entendu que le mot « orphelin » implique « orphelin de père et de mère, sans famille directe ou connue, susceptible de les prendre en charge ». Une fois à l’abri des dangers de leur pays d’origine, ils pourront formuler, par l’intermédiaire d’un tuteur légal, une demande de droit d’asile[6].

Ibid.

Les enfants arrivés en France devaient alors être confiés à des familles d’accueil volontaires et bénévoles pendant que seraient faites toutes les démarches en vue de l’obtention de ce fameux droit d’asile. À la question, présente dans tous les esprits dès le départ, de savoir s’il s’agit d’un accueil ou bien d’une adoption[7], l’association répond que :

Il s’agit avant tout de sauver la vie de ces enfants en les mettant à l’abri dans des familles bénévoles et volontaires. Ces familles « accueillent » un enfant mais n’auront pas pour autant le statut de « famille d’accueil » qui, dans la loi française, implique une rémunération. Les procédures pour régulariser la situation administrative des enfants peuvent être longues (tutelle, droit d’asile, etc.). À l’issue de ces procédures, lorsque l’enfant sera régularisé, les familles qui le souhaitent pourront alors entamer les démarches en vue d’une adoption (simple ou plénière selon les cas).

Ibid.[8]

Faire des enfants adoptables via le statut de réfugiés?

Ces principes sont affirmés sans que soient pris en compte le fait que le Soudan et le Tchad – tout comme le droit musulman – n’autorisent pas l’adoption internationale de leurs ressortissants[9]. L’Arche de Zoé se contente juste de préciser que

[…] les procédures pour adopter un enfant réfugié de guerre du Darfour sont […] différentes des procédures d’adoption internationale dans le cadre de la convention de La Haye […] dans la mesure où l’enfant sera déjà présent en France, dans une famille, qu’il aura un statut particulier (réfugié) et peut-être même déjà obtenu la nationalité française.

Ibid.[10]

L’association se garantit néanmoins en précisant que :

L’Arche de Zoé n’étant pas une association d’adoption ou un oaa (organisme autorisé pour l’adoption), il est fortement recommandé d’étudier minutieusement toute procédure d’adoption, avec l’aide de votre avocat et/ou d’associations spécialisées.

Ibid.

Ce qui n’empêche pas Éric Breteau, le président de l’association L’Arche de Zoé, de déclarer le 10 août 2007 alors qu’il est entendu par la Brigade des mineurs à Paris, que :

Si on se situe sur le plan de la mai [Mission adoption internationale] des Affaires étrangères, qui ne peut pas sortir de la convention de La Haye et du fait que le pays d’origine des enfants doit reconnaître le protocole d’adoption, ces enfants ne sont pas adoptables. Mais nous ne nous situons pas sur ce plan de l’urgence de sauver ces enfants, qui une fois réfugiés deviendront français, et donc adoptables. Tout cela est conditionnel, il faut déjà que les enfants arrivent […].

Le nouvel Observateur, 8 au 14 novembre 2007, 2244 : 88

Et dans le dossier intitulé « pack_famille », que l’on peut télécharger sur le site Internet de l’association, on peut noter parmi les « questions fréquentes » :

12 – Le Soudan est un pays musulman? Est-ce un problème pour l’accueil d’un enfant, pour l’attribution du statut de réfugié ou pour une procédure ultérieure d’adoption? Non, ce n’est pas un problème, ni pour accueillir, ni pour protéger, ni pour adopter un enfant réfugié. Le droit des réfugiés est universel et s’applique à tous, sans distinction d’origine, de religion, d’ethnie ou de race. Une fois évacués dans un pays d’accueil qui respecte les droits de l’homme, les droits de l’enfant et le droit international relatif aux réfugiés, les enfants seront alors dépendants des lois du pays (conformes aux lois et traités internationaux), dans lequel ils ont trouvé asile. Ils pourront éventuellement y acquérir la nationalité du pays d’accueil et ne seront donc plus sous le joug du pays qu’ils ont fui.

Ibid.[11]

Ne serait-ce pas en effet le véritable but de l’opération? Rendre les enfants adoptables via le statut de réfugiés? On ne peut pas, en effet, ne pas se poser cette question à la lecture des documents produits par cette association.

-> Voir la liste des figures

Mille familles pour mille enfants

Cette opération d’évacuation des enfants fut annoncée le 28 avril 2007[13] à l’occasion de la journée internationale du Darfour dans un communiqué annonçant

vouloir sauver « 10 000 enfants du Darfour ». Elle propose à des « familles d’accueil » de « prendre en charge un orphelin de moins de 5 ans ». « Le droit international le permet autant que la morale l’impose », peut-on lire.

LeMonde.fr, 5 novembre 2007

À la suite de cela, le ministère des Affaires étrangères émettra une première mise en garde le 25 mai 2007. Mais cela n’empêchera pas L’Arche de Zoé de continuer ses préparatifs et, le 17 juillet 2007, le collectif des familles pour les orphelins du Darfour (cofod) est créé à Paris sous forme d’une association loi 1901 « pour soutenir l’opération de L’Arche de Zoé. “Il faut au moins mille familles pour que l’opération ait lieu”, proclame une  » (ibid.).

L’Arche de Zoé ou Children Rescue?

En septembre 2007, sous le nom de Children Rescue, l’association L’Arche de Zoé

se fait enregistrer à Abéché, dans l’est du Tchad. Elle va jouer sur la confusion entre les deux appellations. Officiellement, elle gère un centre de soins pour les enfants victimes du conflit au Darfour. Elle prétend avoir l’agrément du Haut Commissariat pour les réfugiés de l’onu et des autorités tchadiennes.

LeMonde.fr, ibid.

Et là commence son travail sur le terrain, dont on n’entendra parler qu’après l’arrestation, le 25 octobre 2007 à Abéché, des sept membres de l’association, des trois journalistes et des sept membres espagnols de l’équipage de l’avion sur le point d’évacuer les cent trois enfants[14].

Revenons maintenant sur la chronologie de l’affaire telle qu’elle apparaît dans la presse française entre fin octobre 2007 et janvier 2008.

Chronologie de l’« affaire » vue par la presse française[15]

La présentation des faits et de leur gravité est allée crescendo dans la presse française : on est passé des humanitaires au grand coeur aux irresponsables à la dérive, allant même jusqu’au trafic d’enfants pour l’adoption. Le 23 octobre, les premiers soupçons sur les activités de L’Arche de Zoé de la part des autorités françaises présentes au Soudan et au Tchad commencent à se faire sentir :

Au Soudan, la secrétaire d’État aux droits de l’homme, Rama Yade, apprend qu’il y a un risque imminent d’exfiltration d’enfants vers la France. Les ambassadeurs à Khartoum et N’Djamena en sont informés, mais personne ne fait le rapprochement entre L’Arche de Zoé et Children Rescue.

Ibid.

Un possible trafic d’enfants?

Aussi, le 26 octobre 2007, l’Élysée dément tout soutien à L’Arche de Zoé. Rama Yade, secrétaire d’État aux Droits de l’homme, juge l’opération « illégale et irresponsable » – même si elle déclare le 28 octobre que « [l]’enfer est pavé de bonnes intentions » en précisant toutefois que « [l]’action humanitaire nécessite un minimum de sérieux et de retenue »[16]. Le président tchadien Idriss Déby parle pour sa part « d’un enlèvement pur et simple » des cent trois enfants, laissant même planer le doute d’un trafic d’organes… Il faut attendre le 28 octobre pour voir la première condamnation prononcée par l’État français, par le biais du président qui déclare cette opération « illégale » et « inacceptable ». Dans le même temps, on peut lire ou entendre dans la presse française :

Au total, neuf Français ont été arrêtés cette semaine au Tchad dans le cadre d’un possible trafic d’enfants. Alors que la France a déclaré qu’ils seront jugés dans ce pays, leurs proches se font entendre et réclament leur retour dans l’Hexagone. La mère d’une des personnes arrêtées au Tchad a réclamé dimanche le retour rapide des détenus « […] parce que les autorités tchadiennes n’ont pas tous les éléments », a-t-elle déclaré. L’opération était humanitaire, selon elle. « On veut sauver des vies et on vous arrête pour enlèvement, c’est ridicule. Les responsables des tribus qui avaient les enfants ont signé un papier comme quoi ils assuraient qu’ils étaient orphelins ». Pour elle, il n’a jamais été question d’adoption et les autorités françaises étaient au courant.

Europe1.fr, 28 octobre 2007

Ils ont été arrêtés jeudi alors qu’ils tentaient d’évacuer une centaine d’enfants du Tchad, de soi-disant « orphelins du Darfour ».

Ibid.

Des enfants ni du Darfour ni orphelins

29 octobre. Seize Européens [les neuf Français et les sept membres d’équipage espagnols] et deux Tchadiens sont inculpés d’« enlèvement de mineurs », d’« escroquerie » ou de « complicité ». Les avocats de L’Arche de Zoé dénoncent « la dimension politique » de l’affaire, niant qu’il y ait eu enlèvement.

LeMonde.fr, 5 novembre 2007

Il faut attendre le 30 octobre pour que la presse fasse état pour la première fois du fait que « la majorité des enfants ne sont ni originaires du Darfour ni orphelins : ils sont “tchadiens avec des parents tchadiens” » (LeMonde.fr, 5 novembre 2007). Cela est confirmé les 31 octobre et 1er novembre par une enquête menée par des ONG présentes au Tchad qui affirme que « 85 des 103 enfants “proviennent de villages de la région frontalière entre le Tchad et le Soudan, situés dans les zones d’Adré et Tiné” [localités frontalières distantes de 200 km l’une de l’autre] » et que « “91 des enfants se sont référés à un environnement familial constitué d’au moins une personne adulte qu’ils considèrent comme un parent [et] ne peuvent donc être considérés comme orphelins”, précise l’enquête » (LeMonde.fr, 5 novembre 2007).

Les 103 enfants [91 des 21 filles et 82 garçons âgés de 1 à 10 ans] que l’association L’Arche de Zoé a tenté d’embarquer en France sont en majorité « tchadiens avec des parents tchadiens » et non des orphelins du Darfour, a expliqué Éric Chevalier, conseiller spécial de Bernard Kouchner et invité d’Europe 1, sous réserve des conclusions définitives de l’enquête menée au Tchad. […] Interrogé sur le profil de ces humanitaires français, le représentant du ministère des Affaires étrangères a estimé que les neuf personnes poursuivies étaient « sans doute des gens qui étaient dans un fantasme de la toute puissance, de la pureté dangereuse ». Pour faire de l’humanitaire, il faut être beaucoup « plus modeste et réaliste » selon Éric Chevalier. […] « Au-delà de l’intention qu’on peut avoir, il faut prendre en compte l’intérêt des personnes qui sont concernées », a estimé le conseiller spécial de Bernard Kouchner. « Leur entêtement a abouti à un gâchis considérable mais il n’est pas question de les blâmer », a-t-il conclu, promettant que la France leur viendrait en aide tout en faisant attention à la souveraineté tchadienne.

Europe 1, 30 octobre 2007[17]

Il faut attendre le 2 novembre pour comprendre que l’opération localement semble reposer sur une tromperie des Tchadiens impliqués dans l’affaire, comme intermédiaire ou comme « parents » des enfants pris par l’association :

Les membres de l’association L’Arche de Zoé, inculpés au Tchad pour enlèvement, auraient menti aux autorités locales en cachant qu’ils voulaient évacuer des enfants vers la France, selon un document, un « ordre de mission » publié aujourd’hui dans Le Parisien. Un document à en-tête de « Children Rescue », nom adopté par l’association L’Arche de Zoé au Tchad, est publié aujourd’hui dans le quotidien Le Parisien. Il s’agit d’un « ordre de mission » non daté, signé par le président de l’association Éric Breteau et qui précise à l’intention des autorités tchadiennes la nature de l’opération entreprise. « Cette opération a pour objectif de créer dans la région est du Tchad en août/septembre 2007 et pour une durée minimum de deux ans un Children Center comprenant un centre d’hébergement d’urgence pour les enfants isolés, un poste médical avancé », dit ce document. Il n’est pas question d’évacuation. « Les transports sont effectués sur les vols Transall de l’armée française et l’hébergement se fera à Abéché sur la base médicale de Children Rescue », précise le texte.

Europe1.fr, 2 novembre 2007[18]

Le 1er novembre, dans un article de La République des Lettres, on peut lire :

Les pieds nickelés[19] de L’Arche de Zoé n’ont finalement fait que mettre en pratique les vertueux concepts d’ingérence humanitaire prônés par Bernard Kouchner et soutenus, ou plus instrumentalisés, par Nicolas Sarkozy avec le résultat que l’on connaît.

www.republique-des-lettres.fr, 1er novembre 2007

Et le 4 novembre, Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, invité de l’émission « Le grand rendez-vous » Europe 1-TV5-Le Parisien/Aujourd’hui en France, dénonce un « humanitaire dévoyé ». Le président de la République, quant à lui, « a qualifié “d’équipée lamentable” l’expédition des membres de L’Arche de Zoé au Tchad » (Europe1.fr, 4 novembre 2007).

Amateurisme ou fanatisme?

Les propos des membres de L’Arche de Zoé oscillent souvent entre amateurisme et fanatisme. On ne peut qu’être frappé par leur côté « illuminé », « sûrs de leur bon droit »… Éric Breteau ne déclarait-il pas « qu’il était prêt à aller en prison pour sauver des enfants de la misère »? Un journaliste accompagnant l’équipée reconnaissait par ailleurs l’amateurisme du ramassage des « orphelins » dans les villages par L’Arche de Zoé[20]. Marc Garmirian, de l’agence Capa, précise :

Ce qui m’a frappé, c’est leur état d’esprit, leur conviction, ils sont tous convaincus de faire le bien et d’avoir une mission à effectuer.

LeMonde.fr, avec AFP et Reuters, 5 novembre 2007

« L’Afrique de papa, c’est terminé! » [21]

Tout cela nous paraît d’un autre âge et nous rappelle le bon vieux temps de colonies! Comment ne pas faire le parallèle entre les bonnes intentions des missionnaires de l’époque partis aux colonies pour apporter aide et assistance aux « sauvages » et les mener à la civilisation? Les Tchadiens, à juste titre, n’ont d’ailleurs pas manqué de le faire : « Les gens croient que tout est permis en Afrique », déclare le ministre tchadien du tourisme au quotidien espagnol El Paìs, en se faisant le porte-parole d’une indignation générale au Tchad. Et plus loin de poursuivre :

Mon peuple est indigné. Les Occidentaux sont ceux qui sont supposés nous avoir appris le droit, les droits de l’Homme. Et maintenant, ils viennent chez nous violer ces droits […] Tout le monde croit que l’Afrique est pauvre et tous en profitent, tout en disant qu’ils arrivent avec de l’aide humanitaire.

Europe1.fr, 31 octobre 2007

Les journaux tchadiens ne sont pas en reste. N’Djamena bi-hebdo parle des « Négriers des temps modernes », « des enfants sauvés d’une traite humanitaire » pendant que l’hebdomadaire Le Temps décrit les membres de L’Arche de Zoé comme des « humanitaires mercenaires » qui avaient affrété un « charter inversé » afin de fournir « des enfants pour la France » (LeMonde.fr, 10 novembre 2007)!

Un coup d’état humanitaire

On peut multiplier les réactions en provenance du Tchad[22] ou de personnalités africaines, mais ce serait trop fastidieux. Nous n’en citerons ici que quelques-unes pour rendre compte de la vision des Africains sur cette affaire et sur certaines pratiques occidentales parfois liées à l’adoption internationale. Ainsi, Amely James Koh Bela, présidente de l’association Mayina – qui se bat contre le trafic d’enfants. – conclut l’interview de Stéphanie Plasse par cette phrase : « Arrêtons de sortir les enfants d’Afrique! » (Afrik.com, 3 novembre 2007). Irénée Mouldabaye, directeur artistique de Sao-Culture, association tchadienne à l’origine du collectif « Autour des 103 enfants du Tchad » déclare :

L’enlèvement des enfants n’est pas une solution pour aider les pays victimes des drames humains, comme celui du Darfour. Il faut plutôt aider ces pays à se développer. Ainsi les enfants pourront vivre dans un environnement sain et dans une société paisible.

Afrik.com, 16 novembre 2007[23]

Quant à Boyla Baenga (écrivain congolais), il n’hésite pas à parler de « cannibalisme humanitaire », de « coup d’État humanitaire » ou de « nécrophilie cannibale » (en reprenant en cela Rony Brauman, président de Médecins sans frontières, 1991) :

En fait, si l’opération d’enlèvement des enfants tchadiens et non darfouris avait réussi, cela aurait été le premier coup d’État humanitaire de l’Histoire. Le « Tout est humanitaire » cannibalise tout. Le cannibalisme humanitaire est une sorte de tsunami idéologique. Le politique est évacué… Les mises en place d’une politique de santé publique, d’un système éducatif national digne de ce nom, de stratégies sociales sont, comme du reste l’a relevé un des avocats tchadiens de L’Arche de Zoé, ignorés. Le Tout-humanitaire” interdit à ces pays africains d’élaborer une vraie stratégie de rupture avec le sous-développement, la pauvreté absolue de masse. […] Du reste, tout le problème est là : le temporaire devient permanent. […] L’humanitarisme s’apparente aux soins palliatifs, une sorte d’accompagnement à la mort non pas d’un individu mais de milliers d’êtres humains. Il s’agit aussi d’une tragique inversion : l’ambulance a remplacé l’hôpital!

Afrik.com, 2 février 2008

Pour conclure ces témoignages, la grâce octroyée par le président Idriss Déby revient à dire, selon Franck Salin, « le marché aux enfants africains est ouvert » :

Venez, servez-vous, il ne coûte rien, ou si peu, d’enlever de petits Africains. C’est en somme le message que vient de délivrer le président tchadien, Idriss Déby, à tous ceux qui souhaitent venir faire leur marché sur le continent. Aussi louables leurs motivations soient-elles dans l’absolu – sauver des enfants de la misère et leur offrir le confort occidental –, les actes des membres de L’Arche de Zoé, à commencer par son président Éric Breteau, méritaient une condamnation exemplaire. Car la justice tchadienne comme la presse internationale avaient mis à jour les errements des six humanitaires français.

Afrik.com, 31 mars 2008

L’auteur de cet article poursuit en signalant la gravité des conséquences possibles de cette grâce :

Cette affaire et son épilogue pourraient n’être qu’un énième et banal épisode du grand feuilleton de la Françafrique, s’ils ne risquaient d’être interprétés comme un signal fort par tous les pseudos travailleurs humanitaires en mal de causes : l’autorisation de faire n’importe quoi au Tchad et au-delà pour peu qu’on soit riche, occidental et animé des meilleures intentions du monde. […] Si le Tchad n’est pas capable de protéger ses propres enfants en condamnant sévèrement et durablement ceux qui s’y sont attaqués, gageons que la France y parvienne.

Ibid.

Nous l’espérons également…

En guise de conclusion

« L’adoption n’est pas destinée à sauver le monde »

Cette triste affaire doit aussi être l’occasion de réfléchir à nouveau sur l’adoption internationale. Nous avons écrit ailleurs avec d’autres (Leblic 2004) que l’adoption internationale peut être vue comme un échange inégal entre pays du Sud, pays donneurs d’enfants, et pays du Nord, pays preneurs. Certains peuvent y voir un pillage de ressources comme dans le temps les pays occidentaux ont pillé les pays dits sous-développés de leurs matières premières…

Dans ce pays musulman, le fait même d’adopter un enfant n’a aucun sens, la solidarité familiale étant la coutume. […] Car au Tchad, la notion même d’adoption n’a aucun sens. Dans ce pays musulman, elle est même contraire aux coutumes locales qui prévoient que l’enfant orphelin doit être recueilli par la famille au sens large.

Europe1.fr, 31 octobre 2007

« L’adoption, ce n’est pas destiné à sauver le monde. Adopter consiste avant tout à donner une filiation et à rendre heureux un enfant », déclare Christiane Sébenne, en charge des médias et de la communication et membre du conseil d’administration de l’association Enfance et familles d’adoption (efa) dans une entrevue réalisée par Séverine de Smet le 29 octobre 2007 (NouvelObs.com), citant un communiqué publié le 5 mai 2007 pour mettre « en garde contre l’amalgame entre “colère citoyenne, solidarité humanitaire et projets familiaux” concernant la situation au Darfour » suite à la diffusion par L’Arche de Zoé sur plusieurs forums de discussion, dont celui de l’efa, de leur communiqué pour « faire accueillir et adopter 10 000 enfants du Darfour en moins de cinq ans ».

Enfance et familles d’adoption[24]

Un enfant n’est pas un sac qu’on transporte ailleurs!

Dans une entrevue réalisée par Sarah Halifa-Legrand le 26 octobre, Véronique Taveau, porte-parole de l’unicef international, précise, à propos de l’affaire de L’Arche de Zoé, qu’« un enfant n’est pas un sac que l’on emmène et dépose ailleurs » et que, dans tous les cas, « même si un ou même les deux parents d’un enfant sont décédés, on essaie de ne pas le déraciner. On fait des recherches dans sa famille élargie […] » (Nouvelobs.com). Dans le parallèle fait ici, elle rappelle que :

Quand il s’agit d’adoption internationale, elle doit être faite de manière éthique et dans la transparence. Or, il apparaît que dans l’affaire des 103 enfants tchadiens, cela n’a pas été le cas : ce qui s’est passé n’est ni éthique ni légal.

NouvelObs.com, 26 octobre 2007

Et cette triste affaire servira, comme le montrent les documents reproduits ci-dessous (annexes 3 et 4), comme exemple de ce qu’on ne doit pas faire en matière d’adoption internationale.

Parties annexes