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Identité et question des origines dans l’abandon d’enfants au Burkina Faso

  • Juliette Carle et
  • Doris Bonnet

…plus d’informations

  • Juliette Carle
    EHESS
    CEAF – Centre d’études africaines
    96, boulevard Raspail
    75006 Paris
    France
    juliettecarle@yahoo.fr

  • Doris Bonnet
    UMR196-Université Paris Descartes INED-IRD, CEPED
    221, Boulevard Davout
    75020 Paris
    France
    doris.bonnet@ird.fr

Corps de l’article

Le thème de « l’enfant trouvé » dans les faits d’abandon d’enfant à la naissance a été largement étudié, en France, par la démographie historique[1]. Les chercheurs nous apprennent que l’abandon, au début du XVIIIe siècle a constitué dans toute l’Europe un phénomène massif dans les zones urbaines, particulièrement pendant les périodes de guerres et d’épidémies. Les enfants abandonnés des campagnes étaient transportés dans des paniers et déposés en ville. Les lieux d’abandon étaient et sont encore souvent des non-lieux urbains : autrefois, des tours d’orphelinat, des recoins de marchés ; aujourd’hui, des cages d’escalier, des aires de repos autoroutiers, des parkings ; autrement dit, des espaces sans origine apparente.

Au Burkina Faso, le nouveau-né abandonné peut être déposé sur un tas d’ordures, dans une poubelle, sous un arbre, voire un lieu de passage, près d’une gendarmerie ou aux pieds de la cathédrale. Mais ces espaces de dépôt mêlent de véritables intentions d’abandon à des représentations plus anciennes d’enfants exposés. En effet, certains enfants, de par la singularité de leur naissance[2] (Bonnet 1988), sont encore considérés, dans les campagnes, comme relevant d’une surnature et sont « restitués », dans l’esprit des gens, à ceux auxquels ils sont censés « appartenir », c’est-à-dire des êtres surnaturels qui logent, eux aussi, dans des non-lieux marqueurs d’imaginaire social (creux de tronc d’arbre, tas d’ordures, termitière, etc.). Certains de ces enfants sont découverts par des personnes qui restent anonymes et remis aux services sociaux de l’État burkinabè, ou encore aux sapeurs pompiers qui se chargent alors de les emmener à l’hôpital ou bien directement dans une pouponnière.

Ce thème de « l’enfant trouvé » existe, d’une manière prédominante, à propos de l’abandon dans le discours de l’adoption internationale. Il a du reste été maintes fois souligné par divers auteurs (Modell 2002 ; Collard 2004 ; Fonseca 2004 ; Yngvesson 2005), malgré la présence des parents dans certains cas d’abandon. En « proposant » l’enfant adopté comme un être dépourvu d’attache, cette représentation de l’enfant abandonné tend à gommer les origines de l’enfant. Ainsi « l’enfant trouvé » serait même l’idéaltype de l’enfant à adopter (Ouellette 1996 : 73).

Cette « figure » de l’abandon, bien que réelle dans certains cas, correspond à un dispositif d’adoption plénière qui engendre une rupture identitaire et radicale pour l’enfant : l’enfant devient « né de » ses parents adoptifs, aucune mention n’étant faite de sa filiation d’origine. Cette situation peut conforter une représentation de l’enfant adopté comme enfant venu de nulle part. Il change ainsi de patronyme, et bien souvent également de prénom et de nationalité dans le cadre de l’adoption internationale.

Mais un second récit domine aussi le monde de l’adoption internationale, celui des roots, qui entre en discordance avec le récit de « l’enfant trouvé ». Ce motif – au sens proppien du terme – où l’enfant ne vient plus de « nulle part », mais a des « racines » quelque part, fut, aux États-Unis, à la base des mouvements de retour des enfants adoptés, du souhait d’accès aux dossiers jusqu’ici tenus confidentiels et du désir de pratiquer des formes d’adoption plus ouvertes. Dans ce « récit », l’enfant appartient, d’une façon essentialiste, à son pays d’origine :

In this story, identity is associated with a root or ground of belonging that is inside the child and is unchanging.

Yngvesson 2005 : 26

Une étude, réalisée tant au Burkina Faso qu’en France auprès de parents français ayant adopté un enfants burkinabè a permis de relever un cumul des deux discours aussi bien chez les adoptants français, que chez les responsables des pouponnières ou les membres du ministère de l’Action sociale et de la Solidarité nationale (MASSN) chargés de l’adoption internationale : chacun s’accorde à considérer l’adoption comme un ultime recours envers un enfant privé de famille tout en soulignant la nécessité de prendre en considération son ancienne « appartenance » ethnique ou nationale. Pourtant, dans certains cas, les familles biologiques sont connues des services sociaux et des parents adoptifs.

L’abandon à la naissance

Une enquête conduite auprès des pouponnières[3] témoigne que nombre d’enfants sont bel et bien abandonnés par les parents, et que les services sociaux connaissent leur filiation biologique[4]. Les motifs d’abandon recouvrent deux catégories sociales principales[5] : d’une part, l’abandon pour cause de naissance illégitime (enfants nés de relations adultérines ou incestueuses ou encore d’un viol, nés de père inconnu ou nés hors mariage, généralement d’une mère adolescente et d’un père refusant de reconnaître l’enfant) ; d’autre part, l’abandon pour cause de maladie ou de précarité sociale des parents (enfants nés de femmes malades mentales ou mortes en couches), la famille ne parvenant pas toujours à trouver un substitut maternel dans ces derniers cas. Ces enfants-là possèdent un acte de naissance sur lequel figure l’identité d’un ou des deux parents.

Dans le cas des enfants nés de l’inceste[6], la mère abandonne immédiatement l’enfant après la naissance. Lorsque le nouveau-né est le fruit de relations pré-maritales ou adultérines, soit elle l’abandonne, soit elle attend le sevrage de l’enfant et le remet à son géniteur. Cette « manière de faire » s’explique par le principe de filiation propre au droit traditionnel où l’enfant « appartient » au groupe lignager du père et non à celui de la mère[7]. Le père, notamment chez les Moose où l’enquête a été menée, est le garant de la socialisation de l’enfant car il

représente […] la parole de l’ancêtre et par conséquent la loi et la légitimité du groupe. Dans ce système, la place et l’importance du père […] proviennent du pouvoir reconnu à sa parole, à la loi dont il est un des dépositaires hiérarchiques et au nom qu’il porte.

Bonnet 1981 : 428

Par exemple, une femme qui commet un adultère (socialement révélé) et qui est chassée du domicile conjugal ne songe pas à élever l’enfant issu de cette relation. Elle remettra l’enfant au père biologique, à qui est octroyé un droit de vie ou de mort sur l’enfant[8]. Par exemple, lorsqu’Ousséni apprit par les « mamans » de son amie que cette dernière était enceinte, il dit :

Les mamans m’ont demandé qu’est-ce que je ferai de l’enfant lorsque leur fille aura accouché. Je vais le tuer ou bien? Qu’est-ce que je vais faire, parce qu’elles, elles sont convaincues que je ne peux pas garder l’enfant.

Ousséni, père

Dans cet exemple, les entretiens ont révélé une proximité de parenté incompatible pour envisager une alliance matrimoniale entre les deux jeunes gens, sans qu’il ne soit possible de connaître le lien « réel » de parenté. Prenons un autre exemple. À Matthieu, qui fit part de la grossesse de sa petite amie à son père (donc pré-maritale), celui-ci répondit : « débrouille-toi ». Dans ce cas, seul le père semble avoir des droits sur la personne de l’enfant et, parfois, ces droits se limitent à cette alternative : le laisser mourir ou bien l’abandonner. Dès lors, la pouponnière apparaît comme un soulagement et/ou un recours, ou encore une alternative à l’infanticide. Ainsi, Jeanne, après avoir accepté la demande en mariage de François, tomba amoureuse de Mouni, un jeune homme « de parenté trop proche de son lignage », dit-elle (sans parvenir à préciser le niveau exact de parenté) pour qu’une alliance soit envisageable. Dès la découverte de sa grossesse, elle fut tour à tour rejetée par Mouni qui nia être le géniteur du futur enfant, puis par son père qui la chassa de la cour. Conduite par un membre de sa famille auprès de François, le prétendant initial déclara maintenir sa volonté d’épouser Mouni, à condition que l’enfant soit remis au père biologique. La mère de Jeanne tenta vainement d’obtenir de Mouni qu’il reconnaisse l’enfant. Dès sa sortie de la maternité, Jeanne fut enjointe d’aller remettre l’enfant au père biologique, mais de nouveau Mouni la chassa. Jeanne ne bénéficia, alors, d’aucun soutien, les seules paroles que prononça sa mère furent : « tu ne peux pas rentrer chez ton papa, tu ne peux pas aller chez l’homme, trouve une solution ».

Seule, prise de panique, Jeanne a jeté son enfant dans un puit avant de se rendre chez François. Cette narration révèle la situation sociale désespérée des mères-célibataires au Burkina Faso, comme dans bien d’autres pays d’Afrique, par le recours soit à l’infanticide, soit à l’abandon de l’enfant, lorsqu’elles n’obtiennent pas une reconnaissance en paternité de l’enfant. Elle manifeste aussi une résistance sociale à un accès des jeunes femmes à la planification familiale et à l’évolution des droits de la famille.

Lorsque le père déclare l’abandon

Lorsque le père reconnaît être le géniteur de l’enfant, mais qu’il ne souhaite pas en prendre la responsabilité sociale, souvent en cas de naissance illégitime, autrement dit s’il ne veut ou ne peut garder l’enfant au domicile familial, la procédure d’abandon lui incombe. C’est lui ou un substitut paternel du groupe lignager (oncle ou frère aîné) qui conduit l’enfant à la pouponnière.

De fait, la surprise de l’homme qui vient déposer l’enfant à la pouponnière est grande lorsqu’à son arrivée, l’acte de naissance de l’enfant lui est demandé. Se pose aussi avec acuité la question de la transmission du patronyme. Pourtant, Matthieu et Ousséni n’ont émis aucune objection à l’idée d’inscrire l’enfant sous leur nom. Matthieu explique :

J’ai accepté de donner mon nom de famille. Pour pouvoir établir l’acte de naissance, il faut forcément le nom de famille et moi, bon, c’est vrai que je ne veux pas de l’enfant mais je reconnais quand même que c’est mon enfant.

Matthieu, père

Beaucoup d’autres hommes refusent de transmettre leur patronyme. Cette transmission serait synonyme de reconnaissance et de la volonté d’être parent de cet enfant. Or, l’abandon de l’enfant témoigne du refus des hommes à le reconnaître comme un des leurs. L’oncle de Justin demande à ce qu’on inscrive l’enfant né de père et de mère inconnus. Traçant du doigt son patronyme sur le sol sablonneux puis l’effaçant d’un geste bref, il veut signifier que l’enfant n’existe plus pour lui. Benoît souligne le paradoxe que constitue la transmission d’un patronyme au moment de l’abandon :

Si je lui donne mon nom, c’est comme si je voulais le garder et moi j’en veux pas, donc il faut lui trouver un autre nom.

Benoît, père

Pour certains d’entre eux, si la filiation est établie, elle demeure une filiation de papier qu’il s’agit d’effacer rapidement d’un revers de main comme l’a réalisé l’oncle de Justin.

En ce qui concerne le prénom, ou nom individuel de naissance[9], le problème se rencontre également. Lorsqu’un infirmier demande à Abdou de donner un prénom à son enfant, celui-ci, musulman, a répondu « Marie » :

Je n’ai pas voulu lui donner un nom comme moi, musulman, parce que c’est interdit et j’ai eu peur que ça me porte malheur.

Abdou, père

Le rituel est dévoyé. L’enfant est doté d’un prénom signifiant une forme d’altérité radicale : cet enfant est « autre » jusque dans la nomination qui ne doit pas refléter l’appartenance religieuse du père.

Le consentement à l’abandon de la mère

Lorsque l’enfant est déposé à la pouponnière par un homme, les services sociaux exigent la venue de la mère car, pour permettre l’adoption, celle-ci doit renoncer à l’ensemble de ses droits sur l’enfant et signer un consentement à l’adoption : elle ne pourra plus prétendre être la mère de l’enfant. Dans certains cas, les services sociaux et les responsables du Centre d’accueil de l’enfance en détresse (CAED) demandent à la mère de demeurer au sein de l’association le temps des démarches administratives (de crainte qu’elle ne quitte la région, voire le pays avant la clôture du dossier administratif). Durant cette période, ces femmes restent auprès de l’enfant et sont chargées de le baigner, le soigner, le nourrir, l’allaiter lorsqu’il est né prématurément, et ce, alors que le processus d’abandon est déjà engagé. Certaines accomplissent ces gestes de façon mécanique. Beaucoup manifestent leur hâte de quitter l’association et la plupart refusent de donner un prénom à l’enfant (à la demande des acteurs sociaux de la pouponnière), expliquant qu’il appartient au père de le faire. Pourtant, ce séjour, qui peut durer des mois, en réunissant mère et enfant, permet parfois l’énonciation d’un prénom. Ainsi une mère qui refusait le nom moore attribué par le frère aîné du père de l’enfant, nom proféré avec mépris et signifiant « oubli », choisit, pour finir, un prénom chrétien. Autre exemple, Mireille, extrêmement amaigrie par une grossesse difficile, avec un enfant né avant terme à sept mois de grossesse, en provenance d’un Centre de rééducation nutritionnelle (CREN), dit tristement qu’au CREN il a été appelé ka yure « sans nom ». Elle souhaiterait bien que l’enfant soit nommé mais elle ne s’autorise pas à le faire. Et lorsqu’on lui demande si elle a pensé à un prénom, elle répond immédiatement : « Romain, parce que plus tard il sera peut-être chrétien ». Mireille, catholique, sachant que son enfant partira certainement en Europe, l’imagine déjà dans une famille chrétienne.

Le père de la jeune mère, voire un oncle paternel ou utérin, peut décider de transmettre son nom à cet enfant privé d’identité par son géniteur. Il arrive que le grand-père maternel de l’enfant inscrive lui-même l’enfant à l’état civil, assumant ainsi la paternité sociale de l’enfant (Cavin 1998 : 212)[10]. Marie, quant à elle, a pu garder son enfant grâce au soutien de ses oncles maternels et vit actuellement chez la soeur de sa mère, mais après une succession d’événements dramatiques. Son compagnon a refusé toute reconnaissance de paternité. Désemparée, Marie a caché sa grossesse à l’ensemble de sa famille, a accouché seule en brousse et a laissé l’enfant sur place. Elle ne peut ou ne veut expliquer les raisons de son geste. L’enfant a été retrouvé vivant, Marie emprisonnée. Les oncles maternels de Marie se sont rendus auprès des services de l’action sociale, ont reconnu l’enfant comme l’un des leurs et lui ont donné un prénom. Durant cette période d’emprisonnement, Marie a longuement hésité à confier son enfant en adoption. Elle a finalement décidé de le garder sur les conseils de sa famille maternelle. Puis, sa mère et sa tante l’ont aidée dans ses démarches auprès de l’action sociale et du tribunal de façon à intenter une action en justice à l’égard du père, Marie souhaitant que l’enfant puisse porter le patronyme de son père. Le rôle de sa tante a été fondamental : elle héberge Marie et l’enfant, vit à Ouagadougou, est informée des démarches administratives à effectuer en vue d’un procès à l’encontre du père. Plus encore, Marie sait qu’en cas de mariage, elle pourra lui confier son enfant.

Prenons un autre exemple. Samiratou a eu une fillette, Alizéta, que son père a refusé de reconnaître. Samiratou pense trouver refuge auprès de sa mère :

Mais, comme mon papa est décédé, ma maman s’est remariée et son mari n’a pas voulu de nous. Il a dit que déjà j’étais dans sa cour alors que j’étais l’enfant d’un autre et qu’en plus je ramenais un bâtard à la maison.

Samiratou, mère

La fillette, Alizéta, fut donc placée chez un oncle à Bobo Dioulasso, autre ville du Burkina Faso. Mais, poursuit Samiratou :

Quand j’ai téléphoné pour demander de ses nouvelles, on m’a dit que ça n’allait pas. L’homme a deux femmes et elles ne s’occupaient pas d’elle, elles la maltraitaient, c’était « enfant bâtard » tout le temps. On laissait les autres enfants la battre.

Ibid.

Samiratou reprend alors l’enfant et la confie à un oncle maternel demeurant à Ouagadougou : « Mais elle restait seule toute la journée et, vraiment, ça me faisait pitié. »

Par la suite, Samiratou rencontra un homme qui lui demanda de l’épouser, sans qu’il lui soit possible de reprendre sa fille auprès d’elle. Elle se maria et dit :

Alors, j’ai cherché une solution, j’en ai parlé à une tante qui m’a dit qu’elle connaissait quelqu’un qui avait placé son enfant en adoption, que c’était une bonne solution, qu’elle allait partir dans une famille où elle aurait un bon avenir.

Ibid.

Accompagnée de sa mère, elle s’est alors rendue auprès de la directrice d’une pouponnière à Ouagadougou qui les a dirigées vers l’action sociale :

Là, on m’a expliqué que si je décidais ça, je n’allais plus jamais voir mon enfant, que je n’aurais jamais de nouvelles, que c’était fini. Moi, là, j’ai pleuré et j’ai dit que si c’était comme ça, je ne laissais pas mon enfant. Ma maman pleurait aussi.

Ibid.

Sa tante l’assura que la famille qu’elle connaissait et qui avait confié son enfant en adoption recevait régulièrement de ses nouvelles. Samiratou et sa mère se sont donc de nouveau rendues auprès de la directrice de la pouponnière : « elle a dit que j’aurais des nouvelles, des photos. Alors, dans ce cas, oui. Donc j’ai laissé Alizéta ici ».

Samiratou rencontra les parents adoptifs et assista au départ de son enfant :

J’ai contracté mon coeur. Je me suis dit qu’il ne fallait pas montrer que j’étais triste parce que c’était pour son avenir. C’est pour son avenir que j’ai fait ça, pour qu’elle ait un bon avenir. Parce que moi, je pouvais payer l’école mais peut-être que je n’aurais pas pu continuer comme les frais de scolarité augmentent… Et puis, un enfant sans père… Ici, elle serait sortie, on les voit les enfants dans les rues ; après, les fillettes, elles se prostituent pour avoir de l’argent ; là-bas, au moins, elle est coincée.

Ibid.

Pour finir, seuls les enfants dont la filiation est inconnue ou bien dont les parents ne se sont pas manifestés depuis plus d’un an sont considérés par l’État comme des enfants abandonnés. Et tous les enfants « trouvés » ou remis aux pouponnières par les familles sont proposables à l’adoption nationale[11] ou internationale, sous réserve que les parents de ces derniers, lorsqu’ils sont identifiés, aient délivré une attestation de consentement à l’adoption. Si l’un des deux parents est décédé ou dans l’impossibilité de manifester sa volonté, ou s’il est déchu de l’autorité parentale, le consentement de l’autre suffit.

Se conformer aux normes internationales

En se fondant sur son statut d’enfant illégitime, la représentation sociale de l’enfant abandonné correspond à un être rejeté par les siens. Dans cette perspective, les enfants abandonnés ne peuvent être assimilés aux enfants faisant l’objet de pratiques anciennes de confiage[12], alors que dans l’esprit de certaines mères, l’abandon est envisagé comme une solution de survie pour l’enfant. De plus, cette représentation entre en parfaite conformité avec le mythe de l’abandon mentionné précédemment : ces enfants confiés en adoption peuvent être l’objet d’une véritable renaissance dans leur famille adoptive et leur pays d’accueil et être adoptés librement dans la mesure où ils n’ont plus de famille. Cependant, les histoires d’abandon susmentionnées tendent à brouiller cette distinction, même si la réalité de l’infanticide s’est imposée lors de l’enquête. Les représentations qui entourent les enfants abandonnés, ou celles d’enfants mortifères menaçant la cohésion des lignages laissent peu de doute quant à la signification du geste des parents : ils abandonnent l’enfant et ne souhaitent pas recevoir de ses nouvelles. Les rencontres avec des membres de leur famille attestent de leur rejet. Et l’adoption plénière semble être une réponse appropriée lorsque les familles refusent tout lien avec l’enfant.

En revanche, l’histoire de Samiratou et de sa fille Alizéta fournit un éclairage bien différent sur l’abandon. Le geste de Samiratou relève bien plus d’une pratique de confiage que d’un abandon tel qu’il est conçu dans les représentations des parents adoptifs et du législateur burkinabè. Samiratou se trouve dans une situation de crise et tente de confier sa fillette à ses parents maternels. Ceux-ci ne refusent pas de l’accueillir, mais Samiratou, de par son propre vécu familial – son père est décédé lorsqu’elle était encore enfant et elle conserve d’amers souvenirs de son enfance auprès des coépouses de son grand-père maternel, sa grand-mère étant décédée –, refuse d’imposer à Alizéta les humiliations liées à son statut d’enfant « bâtard »[13]. Son ultime refuge réside dans l’adoption internationale. Mais celle-ci est envisagée selon la même logique que le confiage de l’enfant à ses parents : il s’agit, pour Samiratou, d’un transfert qui n’annule pas les liens tissés autour de l’enfant. Au contraire des parents d’enfants rejetés pour lesquels l’abandon s’effectue dans l’urgence, le devenir de l’enfant au-delà de sa survie n’étant pas envisagé, Samiratou se tourne vers la directrice de la pouponnière pour que celle-ci trouve une famille à Alizéta : non pas une famille de substitution mais une famille « en plus » dans laquelle Alizéta serait choyée et, surtout, dans laquelle elle aurait un père. Samiratou sera ainsi présente lors du départ de son enfant, désireuse de rencontrer ce couple s’apprêtant à remplir le rôle de parents à l’égard de son enfant. L’histoire d’Alizéta permet en outre de se demander « jusqu’à quel point les lois qui régissent l’adoption légale […] coïncident avec [la] compréhension de la transaction » (Fonseca 2004 : 210). Samiratou, en confiant son enfant à la pouponnière, était consciente du départ prochain de l’enfant. En revanche, sa conception de la nature de l’adoption est en décalage avec le consentement en vue d’une adoption plénière qu’elle a signé.

Pourtant, le code des personnes et de la famille burkinabè, promulgué en 1990, dispose de deux formes d’adoption (comme la législation française) : une adoption plénière, rompant tout lien de filiation antérieur, et une adoption simple, qui permet une filiation additive. Cependant, la norme occidentale d’une filiation unique est si prégnante qu’elle prive les familles tout comme les agents sociaux de toute alternative. Les services sociaux connaissent parfaitement les pratiques de circulation enfantine en vigueur au sein des familles burkinabè et l’adoption simple relève à leurs yeux d’une traduction en droit de ces pratiques. Néanmoins – et certains ignorent que le droit français reconnaît ce type d’adoption –, l’adoption simple est réservée aux familles burkinabè tandis que les services de l’adoption internationale acceptent uniquement les dossiers proposant une adoption plénière. Outre l’absence de dossiers d’adoptants prêts à accueillir un enfant en adoption simple, il existe une conception de l’intérêt de l’enfant selon laquelle l’existence de deux familles serait synonyme de clivage, confusion et mal-être pour l’enfant. Les discours des familles adoptives reflètent également, comme on le verra, cette exclusion et l’impossibilité de penser une filiation additive.

Cependant, la conception d’une filiation additive entre en contradiction avec la volonté des autorités burkinabè d’assurer un suivi de l’enfant. En effet, la représentation de l’enfant adopté comme étant privé de liens se heurte au désir des autorités étatiques de recevoir de ses nouvelles. Les organismes autorisés pour l’adoption (OAA) s’acquittent scrupuleusement de cette tâche, tandis les couples engagés dans une démarche individuelle omettent parfois de donner des nouvelles de leur enfant après leur retour en France. Le nombre croissant de dossiers de demande d’adoption émanant d’un grand nombre de pays européens permet aujourd’hui aux autorités burkinabè de conditionner l’attribution d’enfants en adoption au maintien d’un lien avec le pays d’origine de l’enfant. On peut ainsi lire dans le compte-rendu de la mission de l’Agence française de l’adoption (AFA) de juin 2008 :

[…] le MASSN[14] […] a insisté sur l’importance de l’envoi des rapports de suivi après l’adoption pour lui permettre d’apprécier l’intégration de l’enfant dans sa nouvelle famille et la pertinence de l’apparentement qu’il a réalisé.

AFA 2008[15]

Ce lien prend notamment la forme de rapports dans lesquels figurent des photos des enfants. Cependant, si des photos et des lettres des parents adoptants sont envoyées, elles ont pour destinataire le service de l’adoption de l’Action sociale, voire les pouponnières, à l’exclusion des parents biologiques[16].

La position des familles adoptantes

Certaines familles interrogées en France révèlent ainsi une volonté radicale de méconnaissance de la famille biologique. Madame A. explique avoir explicitement demandé à adopter un enfant orphelin de mère ou bien dont l’identité de la mère biologique était inconnue :

[…] c’était aucune filiation connue. Je n’aurais pas pu adopter un enfant qui aurait eu sa mère vivante. Moi, j’ai une amie, elle a adopté un petit Burkinabè, elle a rencontré la mère.

Madame A., mère adoptive

Le père (adoptif) ajoute :

Sa mère est vivante, mais on sait pas qui c’est, on ne voulait pas savoir. On ne voulait pas qu’elle ait laissé d’adresse, on ne voulait pas qu’elle ait dit « je donne mon nom », ça nous arrange quelque part [de savoir par le rapport d’enquête sociale] qu’il ait été déposé quelque part.

Monsieur A., père adoptif

La mère poursuit :

Le fait de savoir qu’il ait une mère… Je crois que j’aurais préféré donner un chèque ou donner de l’argent à cette mère pour qu’elle puisse le garder dans son pays et le garder avec elle, mais je n’aurais pas pu… J’aurais eu l’impression de lui voler son enfant.

Madame A., mère adoptive

On constate, dans cette étude de cas, une ambivalence dans les propos des parents adoptifs. Si, comme son époux, Madame A. se doute que la mère biologique de son enfant est vivante, elle déclare avoir voulu un enfant dont la mère n’est pas vivante.

Quant à Madame B., autre mère adoptive d’un enfant originaire du Burkina Faso, à la question : « avez-vous pensé à une adoption simple? », elle répond :

On voulait un bébé, nous, on était vraiment dans une démarche d’adoption plénière. Je ne sais pas comment expliquer. Parce qu’on voulait être parents, c’est simple, on voulait être parents. En plus, on est travailleurs sociaux et donc, l’accueil, des situations un peu comme ça, tu peux en avoir dans ton boulot professionnel. Donc, il y a une différence réelle, claire entre adoption, tutorat, parrainage professionnel. Non, on voulait, dans notre démarche, on voulait des enfants. On voulait être parents, mais pas parents par « humanitaire » ou je sais pas quoi, parents parce qu’on voulait être parents.

Madame B., mère adoptive

Ici, seul le dispositif de l’adoption plénière, en rompant les liens avec la famille biologique, est à même de conférer aux adoptants le rôle de « parents », l’adoption simple en permettant le cumul des filiations se trouvant renvoyée du côté du parrainage.

Les OAA, quant à elles, découragent tout lien avec les familles biologiques de crainte que les familles burkinabè n’entrent dans un système de demande financière à l’égard des familles adoptives. Ainsi, un couple de parents adoptants évoque sa rencontre fortuite avec le père biologique de la fillette qu’il s’apprête à adopter :

Lui, il aurait bien aimé garder contact avec nous, mais on nous l’a fortement déconseillé parce que, pas par rapport à lui spécialement, mais les responsables de l’association nous conseillent de ne pas garder contact, ils disent que s’ils [les parents biologiques] veulent garder contact, il y a l’association, l’orphelinat, ils peuvent avoir des nouvelles.

Monsieur et madame C., parents adoptifs

Le désir de garder un lien avec le pays d’origine se manifeste plutôt par le maintien d’un prénom burkinabè. Mais le lien met davantage l’accent sur l’origine ethnique ou nationale que sur la filiation biologique.

Un couple de parents adoptifs a choisi de donner à son enfant un prénom d’origine moaga ; le père explique les raisons de leur choix : « moi, je pense que le fait de lui donner un prénom africain, c’est maintenir des racines ». La mère renchérit : 

Il est naturalisé français mais il est de sang burkinabè, c’est un vrai petit Africain, quand tu vas le voir tu ne pourras pas dire autre chose.

Madame D., mère adoptive

Madame E. déclare, quant à elle, avoir conservé un prénom « burkinabè ». Sa fille, avait trois prénoms au moment de son adoption. Les parents adoptifs ont choisi un des trois prénoms, celui qui a été donné à la préfecture. Les deux autres prénoms, donnés par les nourrices et par la femme qui a trouvé l’enfant, ne sont guère signifiants pour Jeanne, dit-elle. En revanche, elle reconnaît accorder une grande valeur symbolique au prénom donné à la préfecture, car c’est un prénom moore à même de constituer un témoignage des origines ethniques de l’enfant. C’est aussi un prénom où le donateur demeure une personne neutre, l’agent social, tandis que les deux autres prénoms renvoient à deux figures féminines présentes avant la rencontre.

Ce désir de marquage d’appartenance par le prénom est fréquent dans les procédures d’adoption. Les parents adoptifs sont à la recherche de points d’ancrage pour l’enfant : la terre constitue également une de leurs traces privilégiées. Certains ramènent un peu de cette terre rouge du Burkina qu’ils mettent dans un petit pot qui prendra place sur l’étagère dans la chambre de l’enfant voire dans sa « boîte à souvenirs ». L’un d’entre eux a filmé le lieu où l’enfant a été trouvé. Ici, la terre symbolise le passé de l’enfant et son lieu d’origine. Cette quête de traces révèle que « l’identité biologique de l’adopté se voit alors reconnaître une actualité que l’adoption ne gomme pas, mais elle se trouve transposée en termes d’ethnicité et de culture et plus du tout en termes de parenté » (Ouellette 1996 : 74).

Conclusion

Dans les cas d’adoption internationale où figure l’identité d’un ou des parents biologiques sur l’acte de naissance de l’enfant, cette déclaration ne signifie pas pour autant sa reconnaissance comme enfant de la famille. Cependant, la diversité des situations – à l’exclusion des enfants dont la filiation demeure inconnue – invite à prendre en compte ces familles burkinabè qui choisissent de remettre leur enfant en adoption plénière après épuisement des solutions locales de confiage, et espèrent recevoir des nouvelles d’un enfant qui ne cesse d’être le leur. Si un regard critique sur les pratiques en vigueur dans le monde de l’adoption demeure nécessaire, il ne s’agit pas pour autant de privilégier le récit prônant l’existence de racines, la prégnance des liens du sang et d’une identité fixe et intangible. Finalement, ces histoires invitent à envisager la construction de l’identité de l’enfant adopté dans l’échange entre les parents biologiques, les nourrices[17] qui prennent soin de lui, les parents adoptifs ainsi que les États d’origine et d’accueil.

Parties annexes