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Lazaro Christophe, 2008, La liberté logicielle. Une ethnographie des pratiques d'échange et de coopération au sein de la communauté Debian. Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, coll. Anthropologie prospective n°2, 253 p., bibliogr.

  • Élieth P. Eyebiyi

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  • Élieth P. Eyebiyi
    École Doctorale Pluridisciplinaire, Université d’Abomey-Calavi, Porto Novo, Bénin

Corps de l’article

La popularisation de plus en plus croissante d’Internet, de même que la constitution d’un village numérique planétaire, sont connues de tous. Mais l’existence des communautés virtuelles ayant pour principal champ d’expression l’Internet est relativement récente non seulement pour le grand public mais aussi pour la recherche.

Dans un langage clair et assez simplifié, La liberté logicielle… se calque sur le modèle de développement de Debian, en s’organisant autour des trois versions (ici titres de parties) : « Stable », « Testing » et « Unstable ». La première constitue une clarification conceptuelle du lexique technique et juridique propre au monde du logiciel libre et à l’univers numérique ainsi qu’un rappel historique très bien documenté. La seconde procède à une ethnographie à proprement parler de l’organisation politique et technique de la communauté Debian en interrogeant tour à tour ses documents fondateurs et régulateurs afin d’essayer de comprendre les fondamentaux institutionnels d’une organisation dont le concret se trouve dans l’irréel et vice versa. La dernière partie, « Unstable », objective les motivations des membres de cette communauté et mobilise la logique du don pour théoriser sur les mécanismes de production de l’action collective par le biais d’individualités multiples (p. 126). Ainsi, elle contribue à réinterroger la compréhension traditionnelle de la notion de communauté si chère aux sciences humaines. Si la communauté Debian existe et tient comme ensemble humain structuré, c’est bien le produit de l’engagement de ses membres, dans la négociation entre la logique collective du projet et les idéaux individuels.

En décidant de poser le regard de l’ethnographie sur les pratiques d’une communauté de développement de logiciels libres, en l’occurrence le projet Debian, Christophe Lazaro inaugure un nouveau champ de recherches pertinent pour les sciences de l’homme et de la société : le monde du libre! Tant sur le plan technique qu’organisationnel, le projet Debian s’est au fil des années doté d’une sophistication des formes de socialité et de solidarité se déployant sur Internet. Il est aussi la preuve que dans le monde virtuel en constitution grâce à Internet, des normes peuvent exister, encadrer et réguler étroitement la vie de l’acteur humain, ici les « debianophiles ». Cet ouvrage est le témoignage qu’Internet peut devenir un terrain privilégié de recherches pour l’anthropologie ou l’ethnographie, dès lors qu’elle circonscrit son champ d’investigations et construit son objet de recherche. Pour le reste, la déambulation théorique devrait, à en croire Lazaro, fournir les premières armes pour défricher son champ. C’est pourquoi, en l’absence d’un échafaudage méthodologique préexistant en ce qui concerne le nouvel objet étudié, l’auteur a opté pendant huit mois (entre janvier et août 2006) pour une « ethnographie multi-située » (p. 10) confinée à Internet, avec pour terrains le site web du projet Debian et les forums de discussion afférents. Il s’est cependant très tôt rendu compte de la nécessité de recourir aux bonnes vieilles méthodes ethnographiques, notamment en menant des entretiens individuels en face-à-face (p. 11). Sa posture analytique s’organise autour du don comme logique constitutive de cette communauté.

À la fois juriste, philosophe et anthropologue, C. Lazaro s’intéresse globalement aux communautés virtuelles et aux formes de socialité et de solidarité liées à Internet. L’intérêt de sa démarche est de saisir comment l’être humain, acteur dans un monde virtuel, peut se constituer comme objet d’étude soumis à l’analyse de la science et à la critique des sciences sociales. Il s’agit de comprendre quelles formes peut prendre la coopération distante entre acteurs sociaux fédérés autour d’un projet par l’intermédiaire du virtuel dans un « environnement numérique réticulaire » (p. 8) et sans structuration hiérarchique (p. 120) ; de percevoir comment des enjeux politiques peuvent exister, et des modes de régulation sociale être définis ; d’examiner comment le don peut être conçu dans les relations technologiques, et des types d’organisation nouveaux être mis en oeuvre pour assurer la discipline et la cohérence tout en laissant libre cours à la… liberté.

On constate ainsi que si la liberté logicielle est un postulat essentiel dans la communauté Debian, cette dernière est tout de même régie par des mécanismes légaux, juridiques et officiels assez stricts dans le cadre desquels peut s’exercer la liberté susmentionnée. La virtualisation de la communauté ne l’empêche pas en dernier ressort de sentir la nécessité, de disposer et d’appliquer des normes et instruments de régulation propres aux structures organisationnelles concrètes, ce dernier mot s’entendant par opposition au virtuel. Certes, les formes et les modalités de ces règles ne sont pas les mêmes que dans les communautés humaines concrètes ; d’autant moins que la méritocratie en vigueur au sein de cette communauté permet la traduction par chaque candidat au poste de chef de projet de la compréhension de son propre rôle (p. 82).

C’est non seulement à une réflexion profonde sur l’actualisation du concept de communauté, mais aussi et surtout à un retour en grâce du sujet anthropologique humain dans le débat qu’invite cette ethnographie des pratiques d’échange et de coopération au sein de la communauté Debian, un collectif social basé sur Internet et donc virtuel, sans être pourtant volatile.

Nonobstant une impressionnante série d’annexes (pas moins de 60 pages), cet ouvrage se laisse lire facilement au point de vue présentation, forme et style, et laisse l’impression d’une oeuvre inachevée, un work in progress, pour employer une terminologie debianiste (p. 175). Ainsi que l’avoue lui-même C. Lazaro, l’ouvrage ne peut être considéré comme abouti : il est un début qui tient en haleine et laisse présager d’un apport substantiel à l’analyse plus globale du phénomène des logiciels libres, qui concurrencent déjà les logiciels propriétaires et pourraient les supplanter, et au-delà, supplanter les groupes sociaux qui, dans l’ombre, génèrent des relations, les modulent et les arbitrent, pour permettre à l’interface et au projet de continuer sur les traces de son idéal.