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Leibing Annette et Virginie Tournay (dir.), 2010, Les technologies de l’espoir. La fabrique d’une histoire à accomplir. Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. Sociétés, cultures et santé, 302 p., bibliogr.

  • Julien Simard

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  • Julien Simard
    Études urbaines, Institut national de la recherche scientifique, Montréal (Québec), Canada

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Publié en 2010, l’ouvrage collectif Les technologies de l’espoir. La fabrique d’une histoire à accomplir arrive à point nommé. Dirigé par Annette Leibing et Virginie Tournay, respectivement anthropologue affiliée à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et biologiste à l’Institut d’études politiques de Grenoble (CNRS), le livre regroupe des contributions de plusieurs chercheurs incontournables en anthropologie médicale, notamment Ilana Löwy, Fernando Vidal, Céline Lafontaine et Ayo Wahlberg, pour ne nommer que ceux-ci.

Le livre repose sur une recherche de la teneur en « espérance » de ces technologies ayant une « capacité potentielle à préserver ou à prolonger la vie » (p. 3) et s’étendant des nanotechnologies à l’échographie en passant par les médicaments. L’hypothèse de Leibing et de Tournay est que les publics, tout comme les promoteurs de ces technologies, passent le plus clair de leur temps dans les zones complexes de l’espoir, à la frontière des changements ontologiques que l’expérience de l’incorporation de ces « soi technologiques » provoque. Ce chapitre théorique introductif manque toutefois de fluidité dans l’écriture, probablement du fait qu’il tente d’articuler une quantité trop audacieuse de concepts. Mais ce foisonnement est aussi une force.

Les directrices des Technologies de l’espoir… ont ainsi parié sur une oeuvre aux confluents d’une grande variété de courants socioanthropologiques et de terrains, aussi bien américains, européens, asiatiques que sud-américains. La sociologie de la mort, l’ethnographie des institutions et des laboratoires, les STS, l’anthropologie narrativiste et les études macrosociologiques se rencontrent toutes à un certain niveau au fil des textes. Par conséquent, on y retrouve des approches méthodologiques extrêmement variées dans une diversité qui donne presque le tournis. Nonobstant cette diversité d’approches, c’est tout de même l’ethnographie qui domine au fil des pages.

L’oeuvre, rythmée à la manière un long métrage documentaire, donne l’impression d’un voyage multi-sites dès l’article de Wahlberg et Streitfellner sur le tourisme de cellules souches. Néanmoins, en plus de ces parcours horizontaux dans l’espace terrestre, les contributions effectuent parfois des plongées dans l’infiniment petit (voir le texte de Lafontaine et Robitaille sur les nanotechnologies), et des lancées dans l’infiniment grand, dans la mort ou l’immortalité. Autrement, les chapitres réfèrent plutôt inégalement à la notion d’espoir, ce qui n’est pas sans causer certaines déceptions. Il faut alors inférer la place de certaines contributions dans le portrait général, lesquelles portent peut-être davantage sur la notion de risque que sur le thème voulu du livre, un fossé qu’on longe d’ailleurs tout au long de la lecture. Pensons notamment au texte de Céline Granjou sur la sélection génétique animale.

Les textes de Gaudillière sur la gestion des risques du cancer, résonnant jusqu’à la répétition avec celui de Löwy sur la prévention du cancer du sein, montrent bien comment les technologies de l’espoir opèrent un déplacement du collectif vers l’individuel dans les perspectives de guérison. Plusieurs exemples ethnographiques nous conduisent à constater une désymbolisation des corps, surtout morts (voir le texte de Lemonnier et Trompette), au contact des technologies de l’espoir, une dynamique magnifiquement exposée par Liselotte Hermes da Fonseca sur le spectacle de la plastination de Gunter von Hagens. Ce dernier chapitre est le texte-phare du livre, rassemblant toutes ses interrogations, portant au mieux la notion d’espoir du fait qu’il l’étire jusqu’à sa limite : le plastinat est mis de l’avant par ses promoteurs comme par ses consommateurs comme une manière de faire fondre la mort, le deuil, le temps.

En lisant Les technologies de l’espoir…, on voit à quel point il faudrait pousser la recherche sur ces phénomènes dans le domaine de la sémiotique, mais aussi dans les sciences de la religion, de façon à s’enfoncer davantage dans toute la richesse des symboles et des représentations avec lesquels composent les prosylètes du domaine. C’est une avenue qu’aborde Wilson Will en distinguant régimes d’espoir et régimes de vérité, réflexion nécessaire pour penser l’articulation de la religion et de la biomédecine en contexte clinique. Francisco Ortega et Fernando Vidal soulignent quant à eux comment peuvent cohabiter neuroascèse et neuroéthique dans ce mélange d’espoirs et d’appels à la prudence dans le domaine des neurosciences.

Les contributions soulignent presque toutes l’importance capitale du regard, du visible (article de Chazan sur l’échographie au Brésil) et de la monstration dans le développement et la diffusion desdites technologies. C’est là que s’approfondissent les liens avec le marché, l’économie, la publicité et la marchandisation, avec cette « économie de la promesse » dont parle Gaudillière.

En effet, le temps était venu de documenter ethnographiquement ces « assemblages » soudés par l’espoir, cette rencontre entre le corps et les laboratoires, traversés de bord en bord par une certaine religiosité capitaliste promettant l’absence de finitude à travers le spectacle des corps-machines.