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Blanchet Édouard-Julien, Marie-Pierre Renaud et Frédéric Laugrand (dir.), 2012, Parlons bête ! Du domestique au comestible. Québec, Marquis Imprimeur, 200 p., bibliogr.

  • Aude Leroux-Chartré

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  • Aude Leroux-Chartré
    Département d’anthropologie, Université de Montréal, Montréal (Québec), Canada

Corps de l’article

Né d’un exercice heuristique lors du séminaire à la maîtrise intitulé « Bêtes à manger, bêtes à penser : vers une ethno-éthologie » professé par Frédéric Laugrand à l’Université Laval en 2011, ce recueil dirigé par Édouard-Julien Blanchet, Marie-Pierre Renaud et Frédéric Laugrand est consacré à la relation homme/animal et à ses diverses représentations sous de multiples facettes dans le Québec contemporain. Mettant en lumière des données ethnographiques brèves mais originales, les auteurs ouvrent de nouvelles avenues dans l’ethnographie québécoise à travers un débat classique. La question de l’animal, posée dans cet ouvrage et au coeur des débats actuels en anthropologie, problématise les conceptions de l’être humain et celles des sociétés humaines composées de diverses entités telles que les humains, les animaux, les plantes, les virus, etc.

L’ouvrage, dont les dix textes sont regroupés en quatre sections progressant jusqu’à la confirmation des frontières ontologiques entre l’humain et l’animal, explicite cette relation à travers l’art, au sein de rapports de proximité et de distanciation de l’animal, ou encore au travers des rapports basés sur l’exploitation économique de ce dernier.

La première section s’attarde aux représentations de l’animal dans l’art et ses différentes pratiques, en l’occurrence la peinture, la sculpture et la taxidermie. La contribution de Lamotte dévoile le processus d’interprétation des oeuvres peintes ou sculptées chez leurs créateurs, où les frontières entre les humains et les animaux s’enchevêtrent, fusionnent et se transforment. Ces oeuvres sous-tendent également l’utilisation du corps de l’animal à des fins esthétiques, afin de pousser la réflexion artistique et éthique sur cette relation. L’auteure expose une avenue riche et intéressante en anthropologie en se penchant sur le but et l’influence des oeuvres artistiques.

La deuxième section examine le rapport de proximité entre l’homme et l’animal. Le brouillage ontologique qui y est présenté propose des réflexions relatives au statut et à la catégorisation de l’animal, voire même de l’humain. Outre la très classique relation entre l’homme et son meilleur ami le chien explorée dans deux articles (Rousseau-Cyr et Renaud), un texte rend compte de la relation de familiarisation entre un guide d’éco-chasse et des ours noirs perçus comme étant ni sauvages, ni domestiques, mais hybrides (Laneuville). Cette relation interspécifique est évaluée en fonction de ses dimensions étho-ethnologiques, tant aux niveaux utilitaire, matériel, symbolique, social, qu’éthique. Inspirée des cosmologies animistes autochtones, l’auteure s’interroge dans cette perspective sur la possibilité chez le guide d’un rapprochement ou d’une juxtaposition ontologiques, dans ce cas-ci entre l’animisme et le naturalisme.

La troisième section donne à penser le rapport distant de chasse dans le cadre duquel les animaux sont identifiés symboliquement en tant que trophées et butins. Le texte de Guertin utilise des photographies de chasse aux canards classées en fonction du rôle de l’animal exposé sur les clichés (soit en tant que trophée, souvenir, vecteur de la transmission du savoir, social ou chasseur), ainsi que les discussions soulevées par les trois chasseurs auxquels appartiennent les photographies, afin de faire émerger les dimensions physiques, graphiques et symboliques de cet outil sous-estimé dans la discipline.

La quatrième section aborde l’exploitation économique et l’instrumentalisation de l’animal. Blanchet analyse la notion de viande-animal dans une boucherie de Québec par le biais des notions de circuits de consommation, de carrière du produit et de traçabilité. Il démontre que malgré le désir des propriétaires de diminuer les intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs de viande, le rapprochement entre ces derniers et leurs clients n’amène pas nécessairement un changement de conception de l’animal chez les clients. Ainsi, il exemplifie l’ontologie naturaliste au sein du Québec moderne.

Somme toute, Parlons bête ! est un excellent ouvrage destiné aux étudiants en quête d’inspiration ou pour le novice en anthropologie. Le recueil ouvre la voie à une anthropologie multi-espèce dans la province du Québec, et ailleurs en Amérique du Nord. Les textes font état d’une multitude de méthodes de collecte de données afin de rendre ce projet viable. Toutefois, malgré la profondeur des réflexions, la nature de l’ouvrage rend ces dernières quelquefois homogènes et anthropocentriques. En effet, l’étude de ces communautés hybrides humaines/animales repose sur un processus d’interprétation triple comme le définissaient Lestel et al. (2006) : dans l’ouvrage, ce sont les interprétations humaines des actions posées par les animaux ainsi que les interprétations humaines de ces premières interprétations qui sont exposées, mais pas les interprétations des animaux eux-mêmes. À ces étudiants chercheurs, je lève cependant mon chapeau de s’être livrés à cet exercice avec professionnalisme et méticulosité.

Parties annexes