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Note critiqueCritical NoteNota crítica

L’écran et la rue, une mise en regardLaplantine François, 2010, Tokyo, ville flottante. Scène urbaine, mises en scène. Paris, Éditions Stock, 229 p.[Notice]

  • Yoann Moreau

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  • Yoann Moreau
    Centre Edgar Morin (EHESS / CNRS UMR 8177), iiAC – Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain, 22, rue d’Athènes, 75009 Paris, France
    yomoreau@ehess.fr

Chez François Laplantine un oeil est regard, l’autre est rythme. Un oeil est décentré, l’autre (plus petit et en léger retrait) est réflexif. Le rapport visuel de l’ethnographe à ce qui l’environne n’est pas de l’ordre du radar, qui décrit sans affect (Laplantine 1996) ; il ne verse pas dans l’élaboration d’un modèle qui fige et fixe, mais dans la description du modal, qui fluctue par alternance entre des processus d’objectivation et de subjectivation (Laplantine 2005) ; il n’est pas solitaire, qui ne laisse pas place à l’altérité chez soi et en soi (Laplantine 2012) ; il ne cherche pas à embrasser une totalité panoramique ou médiatique, mais à porter son attention en direction de tout petits liens, bribes, détails, graduations et différences de spectre (Laplantine 2003). Si nous sommes « entre quatre yeux », ce n’est pas une enquête qui est menée – F. Laplantine a toujours critiqué cette terminologie par trop policière – mais une disposition et un dispositif qui s’organisent. Comment l’observateur (son regard et ses affects), les scènes de la vie quotidienne (leurs rythmes et leurs modalités), l’observé (toujours décentré et autres) et l’observation (réflexive et stimulée par des détails) peuvent-ils participer à la connaissance scientifique ? Comment mettre l’imagination et l’intelligence au travail en alliant de concert les affects et les percepts ? À ce titre, Tokyo, ville flottante. Scène urbaine, mises en scène, paru en 2010 dans la collection dirigée par Nicole Lapierre chez Stock, est un objet rare. Professeur invité à l’université de Tôkyô en 2008-2009, l’anthropologue, surtout connu pour être fin connaisseur du Brésil, met à l’épreuve du Japon sa méthode d’ethnographe chevronné. On y retrouve au fil des pages, racontés sur le mode de la découverte d’un nouveau terrain, les aspects caractéristiques d’une méthode que le fondateur du CRÉA (Centre de recherches et d’études anthropologiques) de l’Université Lumière‒Lyon II a progressivement mise en place au long de sa longue et prolifique carrière. La première partie de l’ouvrage (qui en compte deux) est une expérience de regard « borgne ». F. Laplantine semble décrire « à plat » – sans effet de perspective autre que son propre dépaysement – ce qu’il perçoit de la vie quotidienne tokyoïte. Une pléthore d’aspects apparaît alors à la mesure de ce que l’on nomme, par effet de distance et d’exotisme, l’Extrême Orient. Tout est en effet décrit comme extrême : la retenue, le confinement, le consumérisme, le dépouillement, l’adaptabilité, la discipline, le raffinement, la précision, la modernité, etc. Ce seul point de vue ne pourrait satisfaire que ceux que l’altérité aveugle, ceux pour qui l’Autre consiste principalement en un effet de contraste qui ne parle que d’eux-mêmes. Mais F. Laplantine introduit rapidement du doute et cela devient passionnant. Au-delà des idées reçues et des clichés, un rythme s’installe, l’autre oeil se décille et déploie une première mise en perspective, d’ordre dialogique. La balance cesse de pencher fixement d’un côté de l’extrême, se met en balance, et s’infléchit par alternances. La description se fait par clignotement ; une connivence (du lat. conivere, « cligner ensemble ») s’établit : « l’extrêmement confiné » ne peut se comprendre sans les rapports wa/ (和/洋nippon/occidental, p. 83) et uchi/soto (内/外intérieur/extérieur, p. 215) ; « l’extrême retenue » ne prend sens que si l’on considère les tendances opposées et complémentaires du tôfu/saké (豆腐/酒, entendus par Laplantine comme opposition réservé/exubérant, p. 33, 153) ; « l’extrême discipline », que lorsqu’on considère les tendances ningen/otaku (人間/オタク, social/asocial), etc. Certes, nous connaissons cette architecture générale de l’ambivalence nippone, celle qui se résume dans les guides …

Parties annexes