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Piccoli Emmanuelle, 2011, Les Rondes paysannes. Vigilance, politique et justice dans les Andes péruviennes. Louvain-la-Neuve, Éditions Academia/L’harmattan, coll. Anthropologie prospective, no 9, 170 p., bibliogr.[Notice]

  • Jorge Legoas

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  • Jorge Legoas
    Département d’anthropologie, Université McGill, Montréal (Québec), Canada

Faire le bilan d’une édition grand public dans une revue savante peut s’avérer parfois une tâche peu aisée, surtout si le sujet et les questions que soulève le livre sont théoriquement stimulants, mais que le cadre de sa publication demande une relative simplicité. C’est le cas de l’ouvrage Les rondes paysannes. Vigilance, politique et justice dans les Andes péruviennes que nous offre Emmanuelle Piccoli, anthropologue belge qui compte une expérience riche de plusieurs années de recherche parmi les communautés andines du nord du Pérou. Autour des années 1970, l’affaiblissement du pouvoir gamonal (c’est-à-dire des grands propriétaires terriens) a donné lieu à une notable intensification du vol de bétail dans les Andes. Les Rondes paysannes sont des associations collectives rurales qui ont émergé dans la région de Cajamarca pour faire face à cette situation. Elles sont bien connues au Pérou pour appliquer des formes coutumières de justice, ainsi que pour être devenues progressivement des instances de gouvernance collective aux échelles communautaire et locale. À cet égard, Les rondes paysannes… répond à un objectif bien précis : montrer cette évolution des Rondes paysannes dans les provinces de Cutervo, Chota et Hualgayoc. Le livre conclut donc en confirmant le fait fondamental que les Rondes sont aussi des institutions de gestion collective de la vie communautaire, et pas seulement de vigilance contre le vol, ou d’administration de la justice. Pour effectuer cette démonstration, E. Piccoli décrit un ensemble de fonctions et d’activités que les Rondes accomplissent, en montrant comment elles élargissent leur agenda avec des questions d’intérêt politique, économique, social en général, qui concernent l’ensemble de familles d’un village. Ainsi, bien au-delà des fonctions de base (policière et judiciaire), Les rondes paysannes… met en évidence que les assemblées des Rondes, les démarches qu’elles effectuent auprès des organismes d’État, l’appui qu’elles reçoivent des ONG et des églises, leur participation à la politique de partis, leur gestion des pâturages et des sources d’eau, leur résolution de conflits sur l’héritage ou sur des dettes privées, etc., constituent autant d’éléments qui diversifient leurs obligations quotidiennes. D’ailleurs, l’identité rondera vient confirmer ce fait. Bien que cette identité soit associée en principe aux fonctions de base de la Ronde, son spectre s’étend jusqu’à occuper la place de l’identité paysanne elle-même et devient le lieu de reproduction d’un imaginaire d’appartenance à un collectif. Afin de connaître en détail les activités qui permettent cette intégration communautaire, l’auteure suit les ronderos dans les évènements de jour, au niveau local et régional, mais aussi dans leurs assemblées et rondes de vigilance réalisées en pleine nuit. Tenant compte du milieu difficile à pénétrer que sont les Andes la nuit et les Rondes paysannes elles-mêmes (avec leur méfiance envers l’allochtone et leur formalisme extrême, du moins, selon ma petite expérience des Rondes à Marcapata), je n’ai aucun doute que la recherche d’E. Piccoli représente une réussite non négligeable. Et c’est précisément cette démarche empirique qui constitue l’atout principal du livre. Elle fournit des informations clés qui, vers la fin de l’ouvrage, la conduisent à proposer deux voies d’analyse ponctuelles fort suggestives. Plutôt que de contribuer à soutenir la thèse centrale du livre, ces voies d’analyse laissent un terrain propice qui invite le lecteur à déployer sa réflexion théorique. En premier lieu, E. Piccoli se demande comment se négocie l’existence des structures politiques de la Ronde et de l’État. Sa question, à mon avis, vaut tout l’or du Pérou, mais la réponse ne reconnaît pas la complexité de la situation que sa propre étude saisit. Elle suggère que le « pouvoir ronderil » prévaut aux échelles plus locales et communautaires, et le « pouvoir étatique » aux …