Abdias NascimentoEsclavage, post-abolition et émancipationAbdias NascimentoSlavery, Post-Abolition and EmancipationAbdias NascimientoEsclavitud, post-abolición y emancipación

  • Francine Saillant

…plus d’informations

  • Francine Saillant
    Département d’anthropologie, Pavillon Charles-De Koninck, Université Laval, Québec (Québec) G1V 0A6, Canada
    Francine.Saillant@ant.ulaval.ca

Couverture de Situations contemporaines de servitude et d’esclavage, Volume 41, numéro 1, 2017, p. 9-347, Anthropologie et Sociétés

Corps de l’article

Au cours du XXe siècle et à l’échelle des Amériques, les conséquences de l’esclavage, de la traite atlantique et des abolitions ont connu des retentissements dans les milieux intellectuels et militants qui ont cherché à promouvoir des conditions de vie et des statuts meilleurs pour les Noirs[1]. En effet, à partir du XIXe siècle, et très largement au siècle suivant, on a vu naître des mouvances sociales multiples à caractère émancipatoire, mouvances issues de divers milieux, politiques, culturels, religieux. Dans des pays comme le Brésil ou les États-Unis, pays du Nouveau monde qui ont reçu le plus grand nombre d’esclaves en provenance d’Afrique (Pétré-Grenouilleau 2004), il a fallu aménager la condition post-abolitionniste en repensant les situations des esclaves devenus libres. Bien sûr, des différences existent entre les diverses expériences post-abolitionnistes. Aux États-Unis, le régime de ségrégation qui a suivi celui de l’esclavage a légalement instauré la différence entre les « races » et a assigné les Noirs à une catégorie inférieure (Foner 2011). Au Brésil, la ségrégation n’a pas été légalement instituée mais le racisme a sévi (Hanchard 1999 ; Dos Santos Gomes et Gomes Da Cunha 2007). Globalement, et dans la majorité des pays du Nouveau Monde qui ont bénéficié de la Traite atlantique, un accès restreint des populations noires à l’éducation, aux richesses matérielles et à des conditions de vie décentes a été observé (Cottias 2007). Pour ce qui est du travail, de nombreux anciens esclaves ont obtenu après les abolitions des emplois dans les mêmes entreprises esclavagistes, ou encore ont été employés dans des lieux subalternes comme domestiques et hommes de main. La condition du travail esclave s’est en quelque sorte partiellement reproduite.

Au Brésil par exemple, après les abolitions[2], la plupart des Afrodescendants, anciens esclaves ou déjà affranchis, se sont retrouvés dans les milieux les plus pauvres, à la campagne puis en ville, où ils espéraient trouver un emploi. Ces populations ont petit à petit peuplé les quartiers populaires. La discrimination et le racisme ont été (et demeurent) le lot de ces milliers de personnes sorties des plantations de canne à sucre, de café, de coton, et autres exploitations esclavagistes. Une forme d’esclavage illégal a aussi perduré lors de la première moitié de XXe siècle (Mattos et al. 2012). Par ailleurs, le Brésil n’a jamais instauré de système ségrégationniste légal. La nouvelle constitution de 1988 a donné au Brésil la Loi anti discrimination Cão, laquelle fait cependant face à d’énormes résistances lorsque vient le temps de la mettre en application.

Cette situation, loin de celle qui avait été espérée à la fin des abolitions, a amené certaines personnes à poursuivre le combat, en se dédiant complètement à la cause des leurs, en combattant la discrimination et en cherchant les moyens, au-delà de ce qu’offrait le cadre légal, d’une vie acceptable pour ceux qui (eux-mêmes ou leurs parents) avaient vécu dans les sillons de l’esclavage. Certaines de ces personnes sont devenues des icônes des mouvances sociales qui ont entouré la critique de la condition post-esclavagiste. Les mouvances se sont faites multiformes, en particulier dans des grandes villes comme New York ou São Paulo, mouvances dans lesquelles se sont engagés ceux pour lesquels la désillusion, mais aussi l’espoir, étaient les plus grands. Au sein de ces mouvances se sont mises en place des formes spécifiques de luttes sociales ainsi que de rapports aux institutions et à l’État. Des imaginaires, notamment ceux se référant à l’Afrique et à l’africanité, ont aussi émergé.

Parmi les intellectuels qui se sont illustrés et qui ont pris part aux grandes luttes sociales des débuts du XXe siècle se trouve Abdias do Nascimento (1914-2011)[3]. Figure emblématique des luttes menées dans son pays et au-delà, il a traversé le siècle de part en part ; sa contribution a été déterminante dans la formation d’une rhétorique originale pour lutter contre le racisme et la discrimination et pour penser la condition post-abolitionniste. Comment sortir de l’héritage de l’esclavage ? Son parcours constitue un témoignage de la particularité d’une lutte qui trouve des pendants ailleurs dans le Nouveau Monde, mais dont l’ancrage local, particulièrement original, vient par son legs rejoindre celui laissé par des figures emblématiques comme Aimé Césaire.

D’origine modeste et rurale, Abdias Nascimento rejoint la ville, pénètre des milieux journalistiques clandestins et des groupes politiques noirs. Il se forme à l’économie et aux arts, fonde le Théâtre expérimental du Noir (TEN) et devient un intellectuel qui relie sans cesse sa vision de l’émancipation à une forte articulation entre art et politique. Il passe plusieurs années aux États-Unis, croise de nombreux intellectuels afro-américains, afrocaribéens et aussi africains, et introduit le panafricanisme dans sa pensée. Auteur de théâtre, comédien, metteur en scène, essayiste, peintre, poète, Nascimento est aussi l’un des fondateurs au Brésil du mouvement noir contemporain ; il en est même une des références fondamentales. De retour de l’exil américain, il deviendra en tant que politicien un pivot essentiel entre ce mouvement et les nouvelles politiques brésiliennes de l’après-dictature.

C’est dans la production de livres, dans l’organisation de réunions informelles avec des militants, des journalistes et des artistes qu’Abdias Nascimento a progressivement construit son engagement ; chemin faisant, il a multiplié l’organisation de grandes rencontres politiques de lutte contre le racisme ; il a élaboré sa critique des modèles dominants de la société brésilienne ainsi que sa vision panafricaine. Il a, toute sa vie, multiplié les media permettant de diffuser ses messages politiques et artistiques. Le théâtre et la peinture furent également au centre de son parcours. À la fin de sa carrière, Nascimento est devenu parlementaire ; il n’a jamais intégré l’université brésilienne et a par ailleurs constamment poursuivi sa recherche artistique.

L’objectif de cet article est d’analyser les éléments centraux de la pensée de cet auteur ainsi que les moyens déployés par celui-ci pour construire son discours politique de lutte contre l’oppression du peuple noir en situation post-abolitionniste. En suivant sa trajectoire, le texte s’intéressera aux moments majeurs de son parcours, aux moyens déployés et aux points saillants de son discours. Nascimento, comme on le verra, fut marqué par le nationalisme latino-américain et l’anti-impérialisme, de même que par la profonde conviction d’avoir perdu, à travers le mythe brésilien de la démocratie raciale, ses racines africaines telles qu’élaborées depuis le Brésil. Bien qu’un anthropologue comme Roger Bastide (1996) considérait comme une nécessité pour tout intellectuel noir d’instaurer la continuité dans une histoire afro-américaine rompue par l’esclavage, le point de rupture identifié par Nascimento se fait d’abord et avant tout en terre brésilienne et non en terre africaine. Comment la pensée de Nascimento rend-elle compte de cet héritage ?

Méthodologie

Dans le but d’étudier la trajectoire de cet intellectuel, un corpus a été constitué, lequel rassemble ses écrits essentiels ainsi que les commentaires de ses oeuvres, y compris les biographies publiées et les rubriques nécrologiques. Les oeuvres d’Abdias Nascimento se concentrent à l’Instituto de pesquisa afro (IPEAFRO) de Rio de Janeiro et sur le site web de l’institut[4]. Ont aussi été réunis des articles et commentaires des oeuvres principales non repérables dans ces lieux d’archives.

Abdias Nascimento a lui-même rédigé une biographie qui raconte une partie de son enfance, de sa vie adulte et de son long séjour aux États-Unis (Freire, Werneck et Nascimento 1976). Il a souvent explicité sa pensée dans des rééditions de ses écrits sur la société brésilienne, la démocratie raciale et le quilombisme. De nombreux vidéos existent (Larkin et Drumond 2004a, 2004b, 2004c, 2004d ; Olavo 2008) traitant de son retour au Brésil. Des biographies ont été publiées, nomment celle d’Almada (2009) et de Semog (Semog et Nascimento 2006). D’autres traces sont rassemblées dans les catalogues d’exposition de son oeuvre peinte, théâtrale et écrite (Larkin 2006a, 2006b). Une analyse de son théâtre est aussi disponible dans un ouvrage récent (Douxami 2015).

Convaincu de contribuer au fondement de la pensée politique noire au Brésil, il a soutenu la diffusion de son oeuvre par la relecture et la réécriture fréquente de ses textes ; durant les années 1970-1980, il a représenté le mouvement hors du pays. Il a connecté le monde afrobrésilien au monde de l’Atlantique noir et à l’Afrique.

Les oeuvres clés et les textes qui y sont reliés une fois retenus, le matériel a été soumis à un examen attentif afin de faire ressortir : 1) la trajectoire biographique ; 2) les éléments clés de la trajectoire en termes chronologiques ; 3) les formes des engagements dans le rapport entretenu avec l’Afrique et l’africanité comme modèle émancipatoire post-abolitionniste. C’est ce modèle émancipatoire qui attirera notre attention en ce qu’il explicite le rapport fait entre la condition d’esclave, la condition post-abolitionniste et l’expérience contemporaine des Afrobrésiliens.

Le développement de la pensée de Nascimento, qui n’a pas manqué de dire et de redire ses engagements et de partager ses positions, a été suivi de manière systématique afin de marquer de manière la plus juste qui soit les similarités et les différences. Enfin, l’article est également basé sur les connaissances acquises à propos du mouvement noir au Brésil et dont les résultats ont été publiés dans un ouvrage de synthèse (Saillant 2014).

Entre Franca et São Paulo

Né dans une famille de huit enfants d’un père cordonnier et d’une mère domestique, Abdias Nascimento naît à Franca, dans l’intérieur de l’État de São Paulo, le 14 mars 1914, soit 26 ans après l’abolition officielle de l’esclavage. La famille est pauvre et manque de tout. À l’âge de 11 ans, il fréquente une école de commerce le soir, et plus tard se fait garçon à tout faire dans un cabinet de dentiste. Il découvre là une immense bibliothèque comprenant des oeuvres européennes et brésiliennes et développe une fascination pour les livres (Almada 2009 : 30). À Franca, petite ville de l’intérieur de l’État, il assiste à des manifestations populaires (Fête des Rois, performances de cirque) ; il voit pour la première fois du théâtre, une expérience qui le marquera (ibid.).

Au cours de ces années, il est témoin de la vie dans les fazendas et de ce qui reste de l’existence des casas grandes et des senzalas[5]. Au Brésil, l’esclavage a donc été aboli (1888), mais l’esclavage illégal se poursuit et les rapports sociaux restent largement fondés sur l’esclavagisme et le patriarcat (Mattos et al. 2012). Les anciens esclaves trouvent encore du travail chez leurs anciens propriétaires. C’est en découvrant une communauté imaginée d’apparence africaine en marge de Franca qu’il est confronté à un monde encore inconnu[6]. Le jeune Nascimento est frappé par la misère et le manque qui marquent la vie des siens. Ses écrits décrivent une vie assez paisible, voire heureuse, mais, très tôt, il comprend les structures racistes et coloniales de la société brésilienne et est témoin de scènes de discrimination raciale qui le frustrent. Il comprend qu’il est de ceux qui sont discriminés. En 1929, à l’âge de 14 ans, il part pour São Paulo, et pendant 2 ans n’a pas d’endroit où loger. Il s’enrôle comme volontaire dans l’armée. Il doit pour ce faire falsifier son certificat de naissance, car en 1930, l’âge légal pour s’enrôler est 16 ans, et il n’en a que 15 (Almada 2009 : 41). Ces expériences, il les ramènera plus tard à celles des gens qui, à la différence d’avec lui, vécurent la captivité dans le régime esclavagiste officiel.

S’engager politiquement

Confronté aux petits boulots, à la pauvreté, les décennies 1930 et 1940 sont donc pour Nascimento celles de la misère. Sa mère meurt en 1932, de fatigue, d’après lui. Il commence à fréquenter les milieux politiques noirs et surtout communistes. Il développe à partir de 1932 ses liens avec la Frente negra[7] et avec le journalisme noir militant ; camelot, il distribue des journaux militants clandestins (Semog et Nascimento 2006 : 68). Sa conscience politique se développe à mesure qu’il fait l’expérience du racisme et de la discrimination. Il fonde son propre journal (O recruta) et, toujours dans l’armée, rejoint un groupe clandestin, la Legião negra. L’armée lui permet de se former en comptabilité. Vers 1935, il rejoint une autre organisation communiste, nationaliste et anti-impérialiste, l’Alianca nacional libertador. Il devient, selon ses propres mots, un « militant organique » (Semog et Nascimento 2006 : 83 ; Almada 2009 : 48). Il affine ses propres positions nationalistes et anti-impérialistes. Fréquemment témoin de scènes de discrimination, il est exclu de l’armée en raison de sa militance ; on le jette en prison durant trente jours. Une fois sorti, sans moyens, il tente sans succès de joindre un ordre religieux. Il quitte São Paulo pour Rio de Janeiro et s’établit dans la favela de Salgueiro. Il poursuit la pratique journalistique en tant que correcteur du journal O Radical et rejoint un autre mouvement, nationaliste, l’Açõe integralista brasileira (Almada 2009 : 52). Il considère ses fréquentations au sein du mouvement intégraliste et communiste comme une ouverture sur le monde, les arts, la littérature, l’éducation, l’économie, la défense nationale mais aussi les réseaux internationaux[8]. Avec le temps, il devint de plus en plus anti-impérialiste (lire : anti-américain), internationaliste et nationaliste. Il constate le problème de la gauche brésilienne, qui ne lui semble pas réceptive à la question noire. En 1937, il quitte définitivement le mouvement. Il est toutefois intéressant d’observer qu’il répète alors son expérience fondatrice, celle de ses premières relations avec le mouvement noir post-abolitionniste, cette fois-ci dans un tout autre contexte.

Il se déplace ensuite vers un autre quartier populaire, la Baixada Fluminense, à Duque de Caxias. Il y fréquente les lieux de culte du candomblé, mais se montre aussi à Rio dans les milieux artistiques du quartier Lapa. Il rencontre le poète Solane Trindade, militant communiste[9], de même que le musicien Abigail Moura[10]. Sa militance prend alors une couleur plus culturelle : à travers les arts et le candomblé, il s’ancre dans la culture afrobrésilienne jusque-là peu connue de lui, et peut-être plus éloignée de la culture populaire de l’arrière-pays qu’il avait fréquentée. En 1937, il fait de nouveau de la prison, durant six mois : on lui reproche d’avoir manifesté contre l’occupation américaine. À la suite de cette arrestation, il retourne à São Paulo, milite avec un groupe de Campinas et organise le Congrès Afro Campineiro (1937) ; il poursuit des études en finance et commerce et retourne en 1938 à Rio de Janeiro où il termine ses études, en pleine période Vargas[11]. Ces expériences de captivité en relation avec ses idées politiques ne sont pas celles de la captivité des anciens esclaves, bien sûr. Toutefois, cette captivité est liée à la lutte qu’il mène contre la condition post-esclavagiste, qu’il s’inscrit dans la continuité de ces deux expériences qui s’avèrent structurantes pour la pensée politique du jeune militant.

Les chemins entrelacés du culturel et du politique

Dans la période 1940-1960, Nascimento choisit résolument la voie artistique pour exprimer son engagement politique. Notons que les mouvements politiques d’influence communiste étaient alors fortement réprimés. En 1940, il fonde à Rio de Janeiro la Fraternité artistique de la sainte orchidée. Il amorce un long séjour à travers l’Amérique latine et se connecte avec le théâtre et l’afro-américanité. La pièce Emperor Jones de Eugene O’Neill, présentée à Lima au Pérou, est pour lui un choc. Créée en 1920 à Broadway par un auteur américain, elle met en scène un Afro-américain et soi-disant meurtrier qui cherche à échapper à sa sentence. Nascimento voit alors pour la première fois des acteurs noirs joués par des Blancs peints en noir. À Buenos Aires, il se forme au Théâtre del pueblo (Semog et Nascimento 2006 : 111). En 1943, de retour au Brésil, repéré comme dissident politique, il est encore arrêté. Il passera entre une et deux années[12] à la prison de Carandiru, où il fera la connaissance d’autres prisonniers politiques. Il met en place en plein milieu carcéral le Théâtre du Sentenciado (Almada 2009 : 66). Il sera finalement innocenté.

Nascimento fonde en 1944 le Théâtre expérimental du Noir (TEN) à Rio de Janeiro et monte la pièce d’Eugene O’Neill sous le titre d’Imperador Jones. En 1945, le président Vargas lui permet de la monter, pour un seul soir, au théâtre municipal de Rio, qui est un haut lieu de la culture bourgeoise. Des poèmes de Langston Hugues, écrivain du Harlem Renaissance de New York, sont lus avant la représentation. La pièce connaît un certain succès mais l’élite et les critiques considèrent comme problématique la dénonciation ouverte du racisme qu’elle contient. Le TEN représente alors une véritable révolution culturelle au Brésil et dans l’univers afrobrésilien. On veut avec ce théâtre retrouver les racines africaines, les valeurs, la culture, l’histoire, l’esthétique. On veut développer une conscience collective, donner une existence au sujet Noir par la scène. À travers le TEN, Nascimento critique la position donnée aux Noirs dans les arts, le théâtre et la société. Il critique en particulier la position de subordination des femmes noires, une posture très rare à l’époque. Plus que jamais, la lutte se fait et politique, et artistique. Tout au long de son existence (1944-1961), le TEN constitue un lieu d’activisme, d’éducation, de création, de conscientisation (Semog et Nascimento 2006 : 123). Le TEN mène des actions sociales toujours très proches des actions politiques : par exemple, en 1950, Nascimento contribue à fonder le Conseil national des femmes noires[13] ainsi que le journal Quilombo[14]. Au sein même du TEN, il met en place un comité politique de défense des prisonniers d’opinion qui lutte pour l’amnistie. Il reste lié à la mouvance communiste. Un peu plus tard, en 1946, il organise la Convention du Noir afrobrésilien[15].

Le TEN vise à affirmer l’afrobrésilienneté. Il utilise des références africaines, des valeurs importantes qu’il accueille pour les incorporer dans l’imaginaire afrobrésilien. Retrouver les racines africaines, éviter la folklorisation esthétisante, réélaborer les valeurs et les symboles africains en terre sud-américaine, voilà ce que le TEN cherche à faire (Semog et Nascimento 2006 : 124). Au-delà des valeurs, il s’agit de faire du théâtre d’inspiration africaine. On cherche alors à retrouver les valeurs africaines perdues développées en terre brésilienne, par exemple dans les domaines de l’écologie ou de la ritualité. On refuse la nostalgie du banzo, cette mélancolie de la condition d’esclave. Tout en refusant cette condition mélancolique, le travail du TEN s’élabore depuis le rétablissement des liens entre les cultures africaines laissées derrière et ceux qui quittèrent le continent africain et eurent à reconstruire en terre américaine leurs références et leurs racines.

La pensée d’Abdias Nascimento va progressivement se centrer sur la critique de la démocratie raciale, ce mythe qui trouve des fondements scientifiques chez Freyre (1933) et qui fait du Brésil une terre de fusion (miscégénation) des « races » et « d’harmonie raciale ». Nascimento est l’un de ses plus ardents détracteurs. Non pas qu’il refuse l’idée de rencontres interraciales et de métissage ; il réfute plutôt celle des inégalités fondées sur la différence de couleur. Pour lui, si le Brésil était une vraie démocratie raciale, de telles inégalités n’existeraient pas (Semog et Nascimento 2006 : 124-125) et aucune couleur ne disparaîtrait, ni le blanc, ni le noir. Selon lui, « le miscégénation fut élevé à un niveau de glorification et d’idéal exactement pour cela : pour que le Brésil devienne blanc, pour que cesse d’exister le Noir » (Semog et Nascimento 2006 : 124, notre traduction). Le miscégénation prend l’expérience de l’esclavage, ce lieu de la rencontre violente et imposée, comme fondatrice, en même temps qu’il efface, par le mythe, la violence qu’elle contient. Ce terme de démocratie a quelque chose d’ironique.

Quoique la production du TEN demeure ample et fort diversifiée, la pièce Sortilégio[16] fut la plus importante pour ce qui est de sa portée. Elle raconte l’histoire d’un homme noir trahi par son épouse blanche, qu’il soupçonne de s’être mariée avec lui parce qu’elle avait perdu sa virginité ; une fois qu’elle lui révèle ne pas vouloir de lui un enfant noir, il l’assassine. Il se réfugie ensuite dans une communauté de candomblé, qui devient un lieu de réflexion sur sa double conscience et les choix qui s’offrent à lui : appartenir à la culture blanche, ou bien retourner aux sources de son identité. Censurée par deux fois au Brésil, la pièce connaît un retentissement sur le plan international. Jouée au théâtre municipal de Rio en 1957, elle est reprise en 1971 au Centre d’études portoricaines de Buffalo, aux États-Unis. Roger Bastide, cité par Semog et Nascimento (2006 : 147), l’a considérée comme l’une des plus importantes du répertoire afro-américain. Cette apparition du sujet noir brésilien dans le théâtre permet une forme de refiguration de la subjectivité noire, détachée cette fois-ci des interdits culturels et religieux du régime esclavagiste.

Les années 1950-1960 continuent d’être marquées pour Nascimento par son engagement politique et artistique. Tout en poursuivant la direction du TEN, il obtient en 1957 un diplôme de l’Institut des études brésiliennes. Il a entretemps mis sur pied, en 1950, ce qu’il a appelé le Premier congrès du noir brésilien[17] avec pour intention de « sortir la suprématie blanche de la gauche » et de proposer une loi antiraciste ; ce congrès réunit 700 personnes à Rio de Janeiro et São Paulo et lie par les discours que Nascimento prononce le politique, la culture et la question des femmes[18].

Au sein du TEN, Nascimento élargit sa sphère d’action. Il fonde en 1948 l’Institut national du Noir, organise un concours de la beauté noire féminine (en 1957 et 1958) et un concours du Christ noir (1955)[19]. Il tente aussi de mettre en place un Musée d’art noir qui réunirait toutes ses pièces de collection, tentative qui échoue à l’époque.

Sa dissidence prend de l’ampleur. Lors de la tenue Festival mondial des arts nègres de Dakar[20] auquel il doit aller, le gouvernement l’empêche de représenter le pays et il ne peut s’y rendre, faute de moyens. Il écrit une lettre manifeste qui sera ensuite publiée en anglais dans la revue Présence africaine puis en portugais dans la revue Tempo brasileiro[21]. Dans cette lettre, Nascimento critique ouvertement le gouvernement, poursuit son analyse de la démocratie raciale, se plaint du statut des artistes noirs dans la société brésilienne, de la censure dont il est l’objet, et du choix de délégués « qui ne travaillent pas avec des Noirs et produisent un art qui les prend comme sujets ». Pour la première fois, la présence afrobrésilienne se fait sentir hors du pays. Malgré l’abolition de l’esclavage de 1888, il faut comprendre que le Brésil n’en était alors qu’à une étape considérée comme plus que timide face à son passé esclavagiste. La présence d’un intellectuel militant aussi affirmé faisant remonter le passé dans le présent et cherchant à bousculer le régime post-esclavagiste ne pouvait que déranger.

Nascimento devint par la suite très visible. Surveillé, il doit fuir son pays et quitter le Brésil pour les États-Unis. Il y demeure 13 ans, car le gouvernement de la deuxième dictature (1964-1985) rend illégale toute action antiraciste.

L’exil et la démocratie raciale

Abdias Nascimento se trouvait en exil aux États-Unis depuis 1968. D’abord Lecturer à Yale, il devient Full Professor à la State University of New York à Buffalo. Ses visions du panafricanisme se développent en articulation avec celles de la critique de la démocratie raciale.

En 1973, il participe pour la première fois aux rencontres panafricaines, notamment à la Troisième conférence panafricaine préparatoire qui a lieu à Kingston (Jamaïque) ; il se rend en 1974 à Dar es Salaam (Tanzanie) pour le Sixième congrès panafricain (Almada 2009 : 109). Seul participant sud-américain, il présente le papier « Révolution culturelle et futur du panafricanisme » (Nascimento 1980)[22]. Il s’intéresse à l’idéologie nationaliste du panafricanisme, influencé par Cheik Anta Diop, Patrice Emery Lumumba, Aimé Césaire, Malcolm X, Steve Biko. Il perçoit autant le communisme que le capitalisme comme des modèles oppressants pour les Noirs.

En 1976-1977, il est professeur en langues africaines et littérature à Ife University. C’est au Nigeria, sous l’inspiration africaine, qu’il réécrit sa pièce Sortilégio. Il participe au Deuxième festival mondial des arts et cultures nègres (FESTAC) qui se tient à Lagos dans ce même pays (Semog et Nascimento 2006 : 171). Invité par l’UNESCO, il devait en être l’un des principaux conférenciers. Lui et son épouse, Elisa Larkin, s’enregistrent comme observateurs, et une fois de plus, il ne peut être délégué officiel car le gouvernement brésilien intervient directement en sa défaveur[23]. Il rédige un texte manifeste qui sera par la suite largement diffusé en anglais et en portugais ainsi que dans des versions remaniées[24].

Au FESTAC, Abdias Nascimento se présente comme un non académique (quoique professeur des universités). Sa maîtrise de la littérature de l’époque est excellente ; il cite des auteurs tels que Roger Bastide, Fernando Henrique Cardoso, Thomas Skidmore. Il développe plusieurs thèmes, qui sont repris tout au long des décennies suivantes au sein du mouvement noir contemporain : ces thèmes vont de la manière dont la démocratie raciale efface le sujet noir brésilien[25] et occulte le racisme et la discrimination en privilégiant la cordialité, le miscégénation et les relations harmonieuses ; à ceux de l’esclavage, de l’exploitation sexuelle des femmes noires ; en passant par le blanchiment et la persécution des cultures africaines au Brésil (soit par leur folklorisation ou par leur minorisation). Nascimento critique aussi certains auteurs académiques faisant des Noirs brésiliens des objets de recherche, incluant même les écrits des premiers auteurs de l’école psychiatrique de Bahia autour de la religion et de la transe. Rédigée pour un public non-brésilien, l’intervention de Nascimento cherche à faire apparaître ce pan de la diaspora que ne connaissent ni le monde, ni les Africains. Il termine son texte par des recommandations adressées au gouvernement brésilien, exigeant la libre recherche sur les questions de relations raciales, sur la promotion de l’enseignement de la culture africaine et afrobrésilienne, sur la production de données statistiquement valides concernant les populations noires, et, enfin, exige le soutien aux mouvements de libérations en Afrique, en particulier au sein de pays lusophones.

Une partie du livre Racial Democracy : Myth or Reality (1977) a été reprise dans le rapport final du congrès[26]. Dans les dernières lignes de ce qui prend l’allure d’un manifeste, Nascimento s’identifie comme représentant des survivants du quilombo de Palmares. Le livre inclut certaines de ses interventions, publiées à la suite du FESTAC, qui réfèrent au théâtre et à l’art, et reflètent des positions panafricanistes de plus en plus explicites, dont un exemple est l’idée d’adopter une langue commune lors des évènements internationaux, le swahili. Cette identification au quilombo de Palmares est extrêmement importante pour notre propos puisque ce quilombo est connu par son héros, Zumbi, et par la résistance qui fut le sienne durant presque cent ans face au pouvoir colonial portugais. Quilombo forteresse, il est devenu le symbole premier de la résistante. Face à l’esclavage, l’identification de Nascimento s’est construite non seulement avec le compagnonnage des luttes post-abolitionnistes mais aussi avec celui des résistances armées à l’institution de l’esclavage via l’imaginaire et le récit historique.

Cet engagement politique n’empêche pas Abdias Nascimento de baigner dans l’ambiance effervescente des États-Unis, de s’inspirer des grands penseurs du mouvement des droits civiques et, en sus, de rejoindre les milieux intellectuels et artistiques. Il se lie au Black Arts Movement, à Amiri Baraka et surtout à Molefi Kete Asante, qui est son collègue dans la même université, ainsi qu’au jamaïcain Carlos Moore. Il se rapproche des Black Panthers. C’est surtout là qu’il commence à peindre et à cultiver sa sensibilité esthétique africanisante et qu’il écrit sa poésie[27]. Professeur de théâtre à Yale, puis à Weyseland au Connecticut, il finit par occuper la chaire de théâtre de la New York University à Buffalo, où il est accueilli au Centre d’études portoricaines. Pendant toutes ces années, il participe à de nombreuses rencontres internationales, que ce soit en Afrique, aux Antilles ou en Amérique du Sud.

C’est dans cette foulée que Nascimento se rend en 1977 à Cali (Colombie) pour participer au Premier congrès des cultures noires des Amériques, geste qu’il reproduira à Panama en 1980 au Deuxième congrès du même nom, dont il devint le vice-président. Il y présentera ses thèses sur le quilombisme, une version brésilienne du panafricanisme. L’Institut culturel Palmares publie ses thèses, qui ont paru aussi en anglais dans la revue américaine Journal of Black Studies en 1980[28].

Durant les années 1980, il reste en contact avec le gouvernement de la transition de 1986-1988, en particulier avec Leonel Brizole, homme jugé progressiste qui devient gouverneur de l’État de Rio en 1990. Son parti acceptait les Noirs, qui furent invités à participer à la refondation de la démocratie consécutivement à la nouvelle constitution de 1988. Nascimento prépare son retour au Brésil, d’autant plus qu’il avait contribué à mettre sur pied en 1978, depuis l’exil, le Mouvement noir unifié[29]. En 1982, il fonde l’Instituto de pesquisa afro (IPEAFRO) et devient président du Troisième congrès des cultures noires des Amériques, congrès réalisé avec l’appui de l’université catholique de Rio et sans l’aide du gouvernement, lequel refusa d’ailleurs de verser aux organisateurs l’argent des instances internationales, dont celui de l’Unesco. Dans les années qui suivirent, Abdias Nascimento devient une figure politique de taille : il occupe le poste de premier sénateur noir au gouvernement. Il poursuit sa carrière d’activiste, d’intellectuel et d’artiste et n’intègre jamais l’université brésilienne. Il influence les politiques, et plusieurs de ses vues sont finalement entérinées par les gouvernements qui succèdent à la deuxième dictature. On doit considérer qu’il a été à l’origine d’actions majeures telles que la proclamation du jour officiel de la conscience noire au Brésil (20 novembre), de l’érection du mémorial Zumbi à Rio de Janeiro et de la création du site mémorial du quilombo de Palmares dans l’État de l’Alagoas, pour ne nommer que ces dernières.

Conclusion

Abdias Nascimento disparaît à 97 ans, en 2011, à Rio de Janeiro. Un service religieux a lieu à l’église historique du centre de la ville, Nossa Senhora do Rosario Preto, église catholique construite de la main d’esclaves. L’année suivante s’est tenue une cérémonie interreligieuse réunissant catholiques et candomblécistes à Cais do Valongo, site de l’arrivée des premiers esclaves dans cette ville, et qui est aujourd’hui un lieu de mémoire de l’esclavage. Une foule immense lui a rendu hommage. Des nombreux témoignages y ont convergé du monde entier. Considéré dans et hors du pays comme celui qui a permis de comprendre la situation des Noirs brésiliens dans la diaspora, et a fait de cette cause l’histoire de sa vie, il bénéficie d’un immense respect.

La trajectoire de Nascimento est constituée de grandes mobilités, oscillant entre des lieux de vie (São Paulo et Rio), entre des mouvances politiques distinctes (du communisme au socialisme et au nationalisme, de la Frenta Negra au quilombisme), entre des formes d’engagement artistiques (de la littérature au théâtre politique et à la peinture). Elle est constituée de mobilités transnationales également : Nascimento a voyagé dans la diaspora, notamment aux États-Unis, au Brésil, en Colombie, dans la Caraïbe ; en Afrique, au Nigéria, au Sénégal. Sur son chemin, il a croisé de nombreux intellectuels avec lesquels il a scellé d’importantes amitiés, comme avec Cheikh Anta Diop et Molefi Kete Asante. Il a pris part de différentes manières à des événements panafricains majeurs, que ce soit le festival des arts nègres, le FESTAC ou le Congrès des cultures noires des Amériques.

Au coeur de ces mobilités, l’Afrique constitue l’un de ses repères, un ailleurs nécessaire dans la construction du discours politique. Toutefois, Abdias Nascimento ne projetait pas le destin de son peuple hors du continent américain. Chez lui, l’Afrique ne cesse de renvoyer au Brésil, car il croit que c’est au coeur de l’expérience de la dépossession, de la reconstruction de l’identité et de la culture afrobrésilienne, ainsi que de l’expérience de l’esclavage et de sa mémoire que se love la capacité de réinventer le monde perdu. Ardent militant nationaliste brésilien, comme le furent nombre des compatriotes latino-américains de son époque qui luttaient pour l’émancipation de la tutelle américaine, il considère que le salut passe d’abord par un nationalisme territorialisé et ancré, quoiqu’inspiré de l’expérience de la diaspora. Son expérience états-unienne n’aura rien changé à ce point de vue.

À la fin de sa carrière, Abdias Nascimento a trouvé dans l’afrocentrisme un mouvement qui lui permettait d’étayer certaines de ses thèses en les croisant avec celles formulées par d’autres intellectuels ténors de cette idéologie. Lors de son décès, Molefi Kete Asante alla d’ailleurs jusqu’à rédiger un hommage où le dialogue entre quilombisme et afrocentricité était affirmé. Dans la filiation Égypte-Afrique-Afro-Amérique, Nascimento voyait une nouvelle preuve du rôle politique de la connaissance historique et de la nécessaire solidarité entre les peuples noirs du monde, au-delà de l’esclavage et des traumatismes de sa mémoire. Ce quilombisme, c’est la relation la plus importante qu’il établit avec l’esclavage avec pour modèle la résistance séculaire à cette institution. Quoique dit afrocentrique, ce quilombisme se constitue comme un afrocentrisme décentré.

Revenir sur la trajectoire d’un intellectuel aussi important que celle d’Abdias Nascimento est une manière d’expliquer certains des aspects des luttes contemporaines contre le travail esclave aujourd’hui. Quoique l’expérience de cet homme soit complètement ancrée dans l’esclavage moderne au sens où l’entendent les historiens, ou tout au moins dans ses conséquences et dans l’expérience post-abolitionniste, sa manière de se saisir d’une idée qui demeure aujourd’hui centrale au mouvement noir et que l’on traduit par la formule simple « la fin de l’esclavage n’a pas eu lieu », nous instruit sur deux choses. La première est que la mouvance politique afrobrésilienne dont Abdias Nascimento fut un inspirateur majeur s’est élaborée sur une expérience de discrimination historique puisant ses racines dans les affres des conséquences de l’esclavage et dans ce qui a été vécu comme une fausse abolition, compte tenu des promesses non tenues de l’égalité. Cette fausse abolition affirmée nous parle d’un processus finalement jamais tout à fait achevé du point de vue des luttes sociales : celui de l’abolition de l’esclavage. Quoique les deux mouvances politiques que nous évoquons ne soient pas complètement superposables, celle, ancienne, du mouvement post-abolitionniste brésilien dont Nascimento est l’une des figures, et celle, contemporaine, qui s’élève aujourd’hui contre le travail esclave, ces deux mouvances sont bel et bien reliées par une même idée centrale : l’asservissement doit être condamné politiquement et moralement, et son éradication n’est possible que par une lutte politique continue impliquant les premiers intéressés. Or, le Brésil, qui n’a pas tout fait résolu son passé esclavagiste, demeure aux prises avec une « nouvelle » forme d’asservissement qui n’est visiblement pas prête d’être éradiquée, et que l’on peut qualifier maintenant d’esclavage contemporain (voir Martig, ce numéro). Le travail de Nascimento est de ce point de vue indicateur de l’importance de la continuité historique de ces moments et mouvances éloignés dans le temps.

Parties annexes