Divination et contact avec les esprits au JaponInfluences du shintô, du bouddhisme et du taoïsmeDivination and Contact with Spirits in JapanShinto, Buddhist and Daoist InfluencesAdivinación y contacto con los espíritus en JapónInfluencias del sintoísmo, del budismo y del taoísmo

  • Bernard Bernier

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  • Bernard Bernier
    Département d’anthropologie, Université de Montréal, C.P. 6128, succursale centre-ville, Montréal (Québec) H3C 3J7, Canada
    bernard.bernier@umontreal.ca

Couverture de Deviner, prévoir et faire advenir, Volume 42, numéro 2-3, 2018, p. 9-410, Anthropologie et Sociétés

Corps de l’article

La divination, c’est-à-dire la lecture du futur selon des méthodes diverses, connaît au Japon un regain de popularité depuis quelques années. Que ce soit dans les étals de rue dans les quartiers branchés comme Harajuku, où un spécialiste lit votre avenir dans les lignes de la main, dans les traits du visage ou avec des bâtonnets de bambou ; ou encore dans des entreprises spécialisées dans la cartomancie ; ou bien dans des livres ou des revues spécialisées ; ou par téléphone, et même, maintenant et de plus en plus, dans des sites sur Internet, la divination se porte à merveille (Gilhooly 2001 ; Miller 2004). La question se pose alors : pourquoi une telle popularité de la divination dans une société hypermoderne et très développée sur le plan technologique ?

La divination au Japon prend plusieurs formes, certaines liées aux diverses techniques pour entrer en relation avec les esprits – soit les divinités (kami 神) et les morts. Dans certains cas, comme on le verra, il s’agit moins de connaître le futur que de savoir comment se comporter à l’avenir pour éviter les déboires. D’autres formes de divination, la majorité en fait, ont peu à voir avec les esprits et utilisent surtout des techniques importées de Chine il y a plusieurs siècles. Pour comprendre les diverses formes de divination et de contact avec les esprits dans le Japon contemporain, il est nécessaire de préciser très brièvement la place qu’ont le shintô, le bouddhisme et le daoïsme dans la culture japonaise. C’est le sujet de la première partie. Dans la seconde, on examinera brièvement l’histoire de la divination dans le pays, puis les diverses formes et méthodes de divination et de contact avec les esprits et leur place dans le Japon contemporain. Notons avec Rocher (2011 : par. 9) que les diverses pratiques de divination au Japon, qui sont extrêmement variées (Rocher en fait une double classification complexe que je ne reprends pas ici), certaines avec des aspects religieux et d’autres étant purement cosmologiques (comme celles inspirées du daoïsme), ne sont pas toujours « organiquement » compatibles, bien qu’elles existent de manière concomitante.

Shintô, bouddhisme et daoïsme

Le shintô (神道) est la religion indigène du Japon. En fait, si l’appellation shintô recouvre plusieurs manifestations (shintô villageois, shintô impérial, shintô des sectes, etc.), toutes tournent autour de la notion de kami (神, traduite habituellement par le mot « divinité »). Il y a de multiples kami 神, qui résident dans des sanctuaires shintô, dans des sites particuliers (souvent dans la forêt, mais aussi dans des rochers dans la mer, ou dans des chutes d’eau) ou dans des objets naturels (arbres de plusieurs fois centenaires, etc.). Le shintô est donc une religion polythéiste. La forme la plus ancienne de cette religion se retrouve dans les rites villageois. Dans chaque village, depuis des temps très anciens, les paysans ont vénéré les divinités tutélaires du village (ujigami 氏神), ces kami 神, un ou plusieurs, qui résident dans le sanctuaire (miya 宮, ou jinja 神社) du village. Les ujigami 氏神 sont représentés par des symboles (pierre, morceau de bois, etc.), mais ne prennent jamais de forme humaine. Ces divinités protègent le village et les villageois, à condition pour ces derniers de procéder correctement aux rituels associés au sanctuaire. Cette religion villageoise est essentiellement rituelle, avec très peu de doctrine explicite. Les ujigami 氏神 assurent la reproduction des produits nécessaires à la survie (riz dans les villages rizicoles, poissons et produits de la mer dans les villages côtiers, arbres, etc.). Les villageois demandent aussi aux kami 神 la prospérité ainsi qu’une longue vie, en particulier pour les enfants, pour lesquels divers rituels sont performés. Pour s’assurer de l’efficacité des rituels, les officiants aux rituels, toujours des hommes sauf en de rares exceptions, doivent nécessairement respecter la pureté rituelle. Il n’y a ici ni notion de moralité, ni notion de péché, ni de faute morale : il s’agit de ne pas entrer en contact avec les sources d’impureté rituelle. Ces sources tournent toutes autour de la mort : mort des humains, mort des animaux, tout ce qui sort ou est coupé du corps humain (cheveux, ongles, haleine, sang menstruel, urine, excréments, etc.), tout cela étant considéré comme mort. La sexualité, associée au sang menstruel, est aussi source d’impureté et les relations sexuelles doivent être évitées à tout prix pour une certaine période avant les rituels par les officiants. S’ils ne respectent pas cette injonction de pureté, alors les rites n’auront pas les effets désirés, et pourraient même s’avérer néfastes. Mais si les rites sont exécutés correctement, les effets bénéfiques vont automatiquement s’ensuivre. D’une manière générale donc, les kami 神 sont bénéfiques et aident les humains. La vision qui sous-tend le shintô est positive, en particulier, la nature étant conçue comme bienveillante en elle-même et pétrie de force « divine ». La bonne exécution des rituels assure ainsi l’avenir.

Une des caractéristiques du shintô est son lien inextricable avec les éléments et forces naturels. Le vent, des arbres ou pierres aux formes spéciales, des chutes d’eau, les forces naturelles qui permettent la croissance des produits du milieu qui sont nécessaires à la survie des humains, etc., sont tous et toutes des manifestations des kami 神. En réalité, selon les croyances, les kami 神 sont dans ces forces et éléments, ils sont essentiellement liés aux objets dans lesquels ils se trouvent. L’arbre, la chute est kami 神. Il y a donc une relation d’immanence entre divinités et forces et objets naturels. On peut même ajouter qu’il y a immanence entre nature, divinités et êtres humains, puisque la relation entre ces trois termes en est une de proximité, d’interpénétration, de participation à un même monde (Bernier 1975). Il n’y pas ici de transcendance (bien que la religion impériale a introduit une notion de transcendance dans cette religion naturaliste, fondée sur l’immanence ; voir Bernier 2010), puisque humains, nature et esprits sont en communion, sur un pied plus ou moins d’égalité. Selon les classifications de l’anthropologie traditionnelle, le shintô serait une forme d’animisme.

Si les kami 神 sont dans la nature, ils peuvent aussi résider dans des humains qui ont des caractéristiques particulières et qui, de ce fait, possèdent des pouvoirs spéciaux. Les chamanes, les ascètes des montagnes en sont des exemples. Dans ces deux cas, il s’agit d’humains avec des pouvoirs qui peuvent être utilisés positivement ou négativement. On le verra, dans le monde contemporain, les chamanes ont seulement des pouvoirs positifs, ce qui n’était pas le cas avant le XIXe siècle. Pour ce qui est des ascètes des montagnes (yamabushi 山伏), ils vivaient dans des endroits considérés comme peuplés d’esprits dangereux, que la majorité des Japonais évitaient. En effet, ces ascètes vivaient souvent dans les hautes montagnes, un milieu où se résidaient des divinités et fantômes difficiles à contrer et à contrôler. Dans le cas des fantômes, il s’agissait de personnes mortes mécontentes du manque de révérence envers eux de la part des vivants, surtout de la part de leurs descendants. Les yamabushi 山伏 pouvaient non seulement se frotter à ces esprits, mais aussi utiliser leur force qu’ils savaient contrôler. Il s’agissait donc de chamanes particulièrement puissants (Hori 1968 : chap. 5).

Le bouddhisme a été importé au Japon à l’instigation d’un monarque coréen qui a écrit qu’il s’agissait d’une religion qui assurait l’obéissance du peuple. Quoi de mieux pour une famille noble qui essayait d’asseoir son pouvoir ? Au début du VIIe siècle, le clan impérial a décrété le bouddhisme comme religion officielle du pays, forçant tous les habitants à s’inscrire dans un temple bouddhiste. Notons que la famille impériale n’a pas abandonné pour autant son mythe d’origine, associé au shintô. En réalité, bouddhisme et shintô se sont accommodés l’un de l’autre, de telle sorte que dans les villages, où la doctrine bouddhiste compliquée a eu peu d’influence, le bouddhisme est devenu la religion rituelle qui s’occupe de la mort, alors que le shintô s’est spécialisé dans les rites pour la vie (Bernier 1975 ; Reader 1991 : chap. 1 et 2). Une des tâches du bouddhisme est de rendre un hommage rituel aux morts de longue date, ceux qui voient leur tablette commémorative transférée dans les temples, à l’inverse des morts récents, dont les vivants se souviennent, qui ont leur tablette (ihai 位牌) et sont honorés dans les autels domestiques (butsudan 仏壇) dans chaque maison. Le bouddhisme doit donc s’occuper de ces ancêtres lointains, dans des cérémonies qui complémentent celles qui sont observées dans chaque maison et qui constituent ce qu’on a appelé le « culte des ancêtres » (sosen sûhai 祖先崇拝 en japonais, expression qui a plus le sens de vénération que de culte).

Le daoïsme est une doctrine variée, avec des aspects ésotériques, qui insiste sur la Voie (dao 道), une Voie qui se fonde sur la conformité du comportement humain avec la nature. Les humains doivent pour être heureux intégrer la Voie. Le dao 道 se définit en relation à l’énergie (chi ou qi, 氣) qui est la réalité fondamentale, à la division entre yīn 陰  et yáng 陽, principes féminin et masculin, passif et actif, opposés, complémentaires et qui s’interpénètrent, et aux cinq éléments : le bois, le feu, la terre, le métal et l’eau. Un des principes du daoïsme définit le corps humain comme en lien direct avec la nature, directement influencé par les transformations du monde naturel, à travers les flux d’énergie, yīn 陰  et yáng 陽, et les cinq éléments qui correspondent aux organes du corps humain. Un dicton daoïste dit : « la nature peut se passer de l’homme, mais l’homme ne peut se passer de la nature » (Lao Tzu, Tao Te Ching : 25). Le lien entre humains et nature passe donc par l’énergie (chi ou qi, 氣), qui est en dehors du corps mais aussi en lui. Étant lié de façon essentielle à la nature, en particulier à travers l’énergie, l’être humain est habité par les cycles naturels temporels et influencé par l’organisation de l’espace. Le temps est défini selon un calendrier complexe, alors que l’espace peut être organisé par la géomancie (organisation de l’espace externe des maisons) et le feng shui (風水 organisation de l’espace interne), tous deux fondés sur les flux d’énergie.

Le calendrier chinois se fonde sur les éléments fondamentaux tels qu’élaborés par le daoïsme, c’est-à-dire l’énergie (chi ou qi, 氣), le yīn 陰et le yáng 陽, et les cinq éléments. L’énergie est toujours en mouvement, ce qui fait que le monde change constamment. Le calendrier a été élaboré afin de mesurer pratiquement les cycles de transformation de l’énergie afin de connaître l’évolution de l’univers et du monde des humains.

En bref, la méthode de détermination du temps passe par l’observation du vent, des nuages, de la pluie, etc., en relation avec les saisons, pour définir des jours propices ou néfastes, en rapport avec les activités humaines. Ce calendrier définit des cycles de plusieurs années, mais aussi des cycles annuels qui assignent des qualités spéciales à chaque jour. Il y a aussi un cycle de douze ans représenté par les animaux du zodiaque chinois. Ces cycles sont utilisés pour choisir les activités à faire selon les qualités spécifiques de chaque jour. Par exemple, il y a des jours où il faut éviter de se marier, sinon le mariage va inévitablement finir en désastre ; même chose pour les élections (le Premier ministre japonais Ohira a dû changer la date des élections législatives dans les années 1980 parce que la première date choisie tombait sur un jour non propice).

Le calendrier permet aussi à des spécialistes de prévoir l’avenir. C’est ici la base d’une des formes de divination répandue au Japon, comme on le verra plus loin. La divination d’inspiration daoïste utilise plusieurs moyens : les nombres (la numérologie chinoise est extrêmement compliquée, comme on peut le voir dans Granet 1968 [1934], chap. 3), et les idéogrammes. On utilise aussi les hexagrammes, combinaisons de deux trigrammes qui donnent un cycle de 64 figures. Chaque trigramme est formé de huit figures, composées de lignes continues (yáng 陽) et de lignes brisées (yīn 陰) (comme on peut le voir sur le drapeau de la Corée du sud). En combinant deux trigrammes de huit figures (avec chacune trois lignes composées de traits continus ou brisés), on en arrive à 64 figures de six lignes. Chaque figure, qui comporte une combinaison de yīn 陰 et de yáng 陽, est associée à des phénomènes naturels et permet de prédire l’avenir. Chaque hexagramme a un nom, comme « force », « champ », « germé » mais aussi « envelopper » ou « obstruction ». Ces noms servent à interpréter les messages obtenus avec des techniques de divination (voir plus bas[1]). Les lignes des tétragrammes n’ont de sens que dans l’ensemble. Ils forment un groupe de « rubriques emblématiques » (ibid. : 270) dont le passage d’un symbole ou emblème à l’autre est « l’indice d’une mutation dans le cours réel des choses » (idem). La manipulation des symboles ou emblèmes permet non seulement de saisir le cours des choses, donc l’avenir, mais aussi dans certains cas d’influencer le futur. Au Japon, les choses mêmes sont devenues des emblèmes, en plus des nombres, des phénomènes naturels et des idéogrammes.

Cette philosophie se fonde sur la conception d’un univers réglé par le dao 道, qui est à la fois « pouvoir régulateur et ordre efficace » (ibid. : 262), un univers où il y a correspondance entre nombres, idéogrammes, saisons et éléments, mais aussi un univers en changement constant. L’analyse de ces correspondances permet de connaître l’avenir, de prévoir les changements. Le dao 道, en ce sens, permet d’ordonner le temps et l’espace. Il se confond avec « la science des occasions et des sites » (ibid. : 264). Mais il faut noter que l’espace et le temps ne sont jamais abstraits, coupés des particularités de ce monde.

Le Temps et l’espace ne sont jamais conçus indépendamment des actions concrètes qu’ils exercent en tant que complexes d’emblèmes solidaires, indépendamment des actions qu’on peut exercer sur eux au moyen d’emblèmes appelés à les singulariser.

Granet 1968 [1934] : 264

Le daoïsme a été introduit au Japon plus ou moins en même temps que le bouddhisme et le confucianisme (base de la morale qui a encore cours au Japon) dans les premiers siècles de notre ère. Alors que les deux premiers ont été introduits comme système doctrinal (même s’il y avait plusieurs tendances, en particulier dans le bouddhisme), le daoïsme a été adopté, non pas comme philosophie systématique, mais comme ensemble de pratiques : calendrier, géomancie, médecine et herboristerie, acupuncture, tai chi, etc. Il s’agit donc d’un emprunt utilitaire, malgré l’influence de la théorie de l’énergie qui est à la base de chacune de ces pratiques mais qui est faiblement développée au Japon. C’est donc l’aspect pratique plus que la doctrine qui domine au Japon depuis des siècles dans le cas du daoïsme. Le naturalisme de cette doctrine s’accordait bien avec celui associé au shintô, qui insiste lui aussi sur la nature, de manière plus pratique que doctrinale. On peut donc constater une concordance entre les deux qui a facilité l’adoption de techniques daoïstes au Japon.

Les trois doctrines mentionnées, soit le shintô, le bouddhisme et le daoïsme, sont toutes trois liées à des formes différentes de divination, mais elles ont aussi mené à des syncrétismes, dont certaines formes de divination actuelle. Certaines sont pratiquées dans des temples bouddhistes ou des sanctuaires shintô, mais les formes associées au daoïsme sont pratiquées dans la rue, encore maintenant dans le Japon fortement urbanisé, ou dans des locaux spécialisés. Intéressons-nous à ces formes.

Divination shintô, bouddhiste et daoïste

Courte histoire de la divination au Japon

Dès la mise en place du Japon comme pays avec à sa tête la famille impériale autour du VIe siècle, la divination a été utilisée à la cour comme moyen de connaître l’avenir et donc de définir des politiques. Dès le VIIIe siècle, un clan noble, les Urabe, avait pour mission de prédire l’avenir pour l’empereur ou l’impératrice. Les Urabe, au départ, ont utilisé la scapulomancie, c’est-à-dire la lecture des fissures qui se produisaient sur des os d’animaux ou des carapaces de tortues une fois qu’on les mettait dans le feu, une technique ancienne au Japon associée aux chamanes. En dehors de la cour, d’autres méthodes de divination sont apparues. On en verra quelques-unes liées au shintô et au bouddhisme plus bas. Mais notons tout de suite pour ce qui est de la divination les diverses méthodes suivantes : l’interprétation des rêves, d’une chanson ou du vol des oiseaux ; le décompte du nombre de pas d’un voyageur, etc. Toutes ces méthodes étaient utilisées par des spécialistes auto-déclarés et leurs services étaient recherchés par la population.

Les hexagrammes du I Ching (ou Yi Jing, 易經, Le livre des changements), écrit il y a environ 2 500 ans, ont servi à la divination, mais pour ce qui est du Japon, souvent en syncrétisme avec le shintô et le bouddhisme. Une des formes historiques les plus importantes de la divination, inspirée du I Ching, mais incorporant des éléments du bouddhisme et du shintô, est celle dite du Onmyôdô (陰陽道), ou la Voie yīn 陰 et du yáng 陽. Le Onmyôdô 陰陽道 a été pratiqué à la cour impériale dès le VIIe siècle mais a acquis sa notoriété surtout après le IXe. Il s’agit d’un ensemble éclectique de pratiques ou d’éléments comprenant l’astronomie, le calendrier, l’observation de la nature et la divination. La divination du Onmyôdô 陰陽道 comporte plusieurs méthodes ésotériques, transmises à des disciples, et qui se fondent sur la lecture d’indices dans les astres ou dans la nature qui permettent de prédire l’avenir. Cette pratique sert aussi à protéger des malheurs.

La philosophie du Onmyôdô 陰陽道 se concentre sur ce monde et s’occupe peu de ce qui survient après la mort. Ce qui est recherché est l’identification et le contrôle des sources de malheur et de chaos. En appliquant les canons de la philosophie daoïste (yīn 陰 et yáng 陽, cinq éléments) pour comprendre les règles de fonctionnement de l’univers, on peut en arriver à identifier les sources du chaos et ainsi à prévoir l’avenir.

Parmi les techniques du Onmyôdô 陰陽道, il y a l’utilisation de carrés de papiers blancs (ofuda 神札) qui protègent celui ou celle qui les achète. On peut aussi mentionner certaines pratiques qui peuvent être associées au chamanisme, lorsqu’un officiant fait appel à un shikigami (式神) qui devient le serviteur du chamane pour des tâches de protection.

Divination d’inspiration chinoise

Plusieurs théories et méthodes de divination importées de Chine à diverses époques continuent d’être utilisées au Japon. Une des méthodes les plus courantes dans les petites échoppes de rue au Japon est celle des bâtonnets de bambou avec des inscriptions en caractères chinois. Ces échoppes sont temporaires, et sont constituées au moins d’une petite table et de deux chaises. Certaines utilisent aussi de petits paravents afin de créer une sorte d’intimité. La voyante[2] sépare les bâtonnets en piles de huit et demande à la personne qui consulte de choisir un bâtonnet dans chacune des piles. Elle prédit l’avenir à l’aide des idéogrammes qui y sont écrits. Notons que la voyante a une grande latitude dans l’interprétation des inscriptions, surtout lorsque le message s’annonce négatif. Cette forme de divination, qui est très répandue, emprunte divers éléments du bouddhisme et du shintô dans l’interprétation des symboles, par exemple en faisant appel aux ancêtres et aux kami 神.

Une autre méthode, qui présente une similarité avec l’horoscope occidental, se fonde sur la numérologie, à l’aide de l’heure, du jour et de l’année de naissance des personnes, en lien avec les cinq éléments et les conditions climatiques, pour déchiffrer ce que cela signifie pour leur avenir. Ce genre d’horoscope est fondé sur un mélange de plusieurs cycles, selon le calendrier chinois, comme mentionné plus haut. Le cycle le plus long dure 60 ans (mais un cycle sexagésimal peut aussi être appliqué aux mois et même aux heures) et est défini par la combinaison de dix « tiges célestes » et de douze « branches terrestres », dont l’origine remonte à plus de 3 000 ans. Le premier cycle sexagésimal pour les heures date de cette époque, mais celui associé aux années remonte à 2 000 ans. Si les tiges célestes en sont venues à être associées aux cinq éléments, les branches terrestres l’ont été au yīn 陰 et au yáng 陽 et aux douze animaux du zodiaque chinois.

D’autres méthodes se fondent sur l’analyse des aspects physiques d’une personne : physionomie, lignes de la main, constitution physique, etc. Il s’agit ici de prévoir l’avenir à l’aide de l’interprétation de ces indices physiques. On peut aussi utiliser l’interprétation des rêves. L’intuition de la voyante est ici particulièrement mise à l’épreuve, puisque ces indices comportent une grande part d’imprécision. On peut aussi prédire l’avenir à l’aide de deux pièces de monnaie ou à l’aide de dés, pratique dans laquelle la numérologie joue un rôle central. Toutes ces méthodes sont utilisées pour la divination de rue. Notons aussi le recours à la lecture de cartes de tarot, importée de l’Occident, et qui est utilisée de façon courante par certains spécialistes au Japon.

Divination associée au shintô

Très rapidement après la mise en place du régime impérial et une certaine institutionnalisation du shintô, les sanctuaires shintô ont commencé à vendre des amulettes en papier ou en bois (omikuji おみくじ) sur lesquelles se trouvaient des messages pour l’avenir, messages positifs ou négatifs, prédisant la chance ou le malheur. Ceux qui consultaient désiraient la santé, la prospérité, des enfants, etc., tous motifs liés au shintô. Cette pratique existe encore de nos jours. Celui qui consulte choisit un bâtonnet de bambou parmi plusieurs, et les idéogrammes sur le bâtonnet choisi au hasard indiquent une catégorie de papiers sur lesquels sont inscrits des messages au sujet du bonheur ou du malheur. Les papiers sont conservés quand ils contiennent un message positif, mais attachés à un arbre dans le sanctuaire en cas de message négatif. Les étudiants font une visite aux sanctuaires avant un examen ; des jeunes, surtout les jeunes femmes, espèrent que le message sera bénéfique pour trouver un conjoint ; d’autres y vont pour contrer une maladie. On compte donc sur les kami 神 pour obtenir satisfaction à ces requêtes. On peut aussi acheter des amulettes de diverses formes pour assurer la chance. Dans ce cas, c’est moins pour connaître l’avenir que pour l’influencer.

Si les amulettes sont courantes, le sanctuaire de Akakura 赤倉 est à cet égard très particulier. Situé près d’une montagne dans la préfecture de Aomori, la plus septentrionale de la grande île de Honshû, ce sanctuaire est un lieu sacré où une femme médium donne des injonctions à des visiteurs au sujet de leur vie. Les participants viennent consulter lorsqu’ils rencontrent des difficultés dans leur vie, particulièrement des problèmes de santé. Ils font une sorte de pèlerinage dans la montagne à proximité, afin de se mettre dans l’état mental nécessaire pour recevoir les messages des kami 神. Ils mènent une vie ascétique pendant une durée assez longue – de quelques semaines à quelques mois –, afin de se libérer des problèmes qui les hantent. La femme chamane entre en contact avec des kami 神 et transmet le message à la personne qui consulte. Les principales demandes portent essentiellement sur la santé et sur les relations familiales. La médium délivre une réponse concernant en général le respect des relations traditionnelles dans la famille, y compris celui du culte des ancêtres. Autrement dit, le message est que, si vous êtes malades ou si vous avez des problèmes de relations, c’est que vous n’avez pas rempli votre rôle familial ou bien vous n’avez pas montré assez de respect envers les morts (Schattschneider 2003).

Divination d’inspiration bouddhiste

Les temples (bouddhistes) vendent aussi des omikuji おみくじ et des amulettes, de la même manière que dans les sanctuaires (shintô). Mais dans le cas du bouddhisme aussi, il y a des pratiques spéciales. Par exemple, dans la même préfecture de Aomori se trouve un temple bouddhiste sur une montagne (Osore-zan 恐山) où des chamanes, surtout des femmes, auparavant toutes aveugles, reçoivent les messages des morts et les transmettent aux vivants. Ces messages ressemblent à ceux de Akakura 赤倉 portant sur les obligations familiales et le respect envers les morts. Cette montagne, qui est un ancien volcan d’où sort encore de la fumée et dont les flancs sont calcinés, a été souvent vue comme la porte de l’enfer. Il s’agit donc d’un endroit très particulier du point de vue religieux qui le rend propice à des cultes spéciaux, comme celui des chamanes aveugles.

La divination actuelle

Suzuki (1995) divise la divination au Japon en deux grands groupes : la divination en face à face, dans laquelle un client et un spécialiste se rencontrent directement, que ce soit dans les échoppes de rue ou dans un édifice, et la divination indirecte : horoscope dans les sanctuaires, dans les journaux ou dans le métro, livres, revues, consultation par téléphone ou Internet. Brown (1972 : 11-12) propose une liste de 25 types de divination (par erreur, semble-t-il, car il dit qu’il y en a 26) qui ont été utilisés dans l’histoire du Japon : étude de l’air, des nuages et du ciel ; étude du comportement des poules face à des grains de riz ; étude du comportement des animaux ; astrologie ; étude du vent ; utilisation de flèches ; étude des effets du feu sur certaines substances, comme les carapaces de tortue ; utilisation du crâne de certains animaux ; étude du tonnerre et des éclairs ; chiromancie ; utilisation des dés ; étude du rire des personnes ; graphologie ; utilisation de pierres précieuses ; utilisation de perles ; analyse des lignes du front ; utilisation du nom des personnes ou des choses ; étude des ongles ; étude de la configuration générale de la main ; utilisation de petites pierres ; analyse du visage ; utilisation de bâtonnets ; étude des cendres ; études de feuilles et d’écorce d’arbres ; études des hexagrammes. Il faudrait ajouter à cette liste l’analyse des rêves et, depuis les années 1920, les groupes sanguins qui, au Japon, sont considérés comme le fondement de certaines caractéristiques psychologiques et pouvent aussi servir à prédire l’avenir.

Plusieurs des méthodes mentionnées ne sont plus utilisées, mais l’astrologie (chinoise et occidentale), la chiromancie, l’utilisation des dés et des pièces de monnaie, l’utilisation de pierres ou de cristaux, la graphologie, l’analyse du visage, l’analyse des noms, l’utilisation des bâtonnets, l’étude des animaux, l’utilisation des hexagrammes et l’analyse des rêves le sont toujours, tout comme le recours aux groupes sanguins.

Quant aux endroits où la divination est pratiquée, j’ai déjà mentionné les petites échoppes de rue. Il y a aussi les entreprises de divination qui ont leurs propres locaux, ou qui dépêchent leurs employées dans des centres d’achats huppés ou dans des foires de divination. Les voyantes, dans ces circonstances, sont faciles d’accès. Elles utilisent différentes méthodes (bâtonnets, analyse des lignes de la main ou du visage, astrologie chinoise ou occidentale, etc.). Mais si on veut éviter de s’adresser à une voyante en face à face, il existe des émissions de radio ou de télévision, des livres, des articles de revues à grand tirage ou des revues spécialisées, des jeux de société et des sites Internet nombreux qui rendent la divination disponible ; sans oublier l’horoscope de type occidental dans le métro ou dans les grands journaux. Les visites dans les temples bouddhistes ou les sanctuaires shintô sont aussi des moyens d’entrer en contact avec la divination, qui est donc éminemment accessible.

Interprétation

On peut se demander pourquoi, dans une société aussi « moderne » que le Japon, avec sa vie urbaine active et sa technologie de pointe, une telle fascination pour la divination se maintient et même, semble-t-il, continue de croître. Notons dans ce contexte que la divination existe aussi en Amérique du Nord, comme on peut le voir dans les locaux de divination et les petites annonces portant sur des services de cartomanciennes et autres. Elle est aussi très répandue en Corée, à Taiwan et en Chine. Mais revenons au Japon.

Un des aspects de la tradition japonaise, aspect toujours présent et qui a son importance pour la divination, est la pratique consistant à lire des indices de changement dans l’univers à travers différents emblèmes. On a abandonné les carapaces de tortue, mais on lit encore l’avenir dans les nombres, dans les idéogrammes, dans les lignes de la main et dans les bâtonnets de bambou. En outre, on achète des amulettes dans les sanctuaires ou dans des temples pour connaître le futur. Ces pratiques sont liées à une conception de l’univers dont la partie la plus importante est le monde ici-bas, donc la terre, le monde des humains et des êtres vivants, mais c’est un univers dans lequel les relations à la nature et aux esprits, qui font partie de notre monde, sont primordiales. C’est cette relation intime, donc notre participation à un univers naturel dans lequel les kami 神 sont omniprésents, qui permet de lire l’avenir dans les indices produits par la nature ou dans les astres ou par les messages émanant des esprits, surtout des kami 神.

En réalité, le fondement de la divination se trouve dans les correspondances entre phénomènes à divers niveaux. Ces correspondances sont rarement explicitées dans la vie courante, mais elles sont présentes implicitement dans plusieurs gestes quotidiens et surtout dans des contextes rituels. Les symboles comme les nombres ou les idéogrammes, ou les objets, comme des arbres ou des pierres, sont des indices de la partie invisible de la réalité, aussi « réelle » que la réalité de la vie quotidienne et qui lui est fortement associée. Cette autre partie de la réalité, c’est celle de la nature et des esprits, toujours présents dans la vie humaine, assez près des humains pour influencer leur vie. Il s’agit d’une seule réalité, puisque humains, nature et esprits sont interdépendants, et sont immanents l’un à l’autre. Correspondance, donc, mais aussi interrelation, interdépendance, interpénétration. Le monde humain, le monde naturel et le monde des esprits ne sont pas séparés, ils sont unis, ils font partie d’un même univers.

On peut donc voir ici comment ce qu’on appelait dans l’anthropologie plus ancienne « la vision du monde » qui est dominante au Japon se lit dans la pratique de la divination. La vision immanente où humains, esprits et nature s’interpénètrent et s’inter-influencent est fondamentale pour comprendre les correspondances qui sont à la base des pratiques de divination. Les astres sont liés à la vie humaine, tout comme le climat et les objets naturels, tout comme les kami 神. Les voyantes sont celles qui ont la capacité de lire correctement ces correspondances entre monde humain et monde extrahumain, qui ont donc la capacité d’interpréter les emblèmes, si l’on prend la terminologie de Granet. Elles peuvent à partir de ces correspondances prédire les évènements futurs. Elles savent lire les indices qui permettent de savoir ce qui va se passer.

Dans le cas des idéogrammes, des hexagrammes, des bâtonnets de bambou, de la lecture des lignes de la main ou de la configuration du visage, il s’agit d’indices différents de ceux qui viennent de la nature, mais encore ici, ce sont des emblèmes qui indiquent des correspondances entre domaines de phénomènes et que les spécialistes peuvent déchiffrer pour connaître l’avenir. Dans ces cas, il existe des protocoles assez précis qui encadrent la divination et qui limitent l’appel à l’intuition de la voyante.

Comme on l’a vu, certaines pratiques divinatoires sont associées au shintô. Dans ce cas, c’est moins les indices du monde naturel qu’il faut interpréter, que ceux, plus impalpables, des kami 神. Dans ce cas, les divinités parlent aux humains, mais dans un « langage » souvent ésotérique que seuls les initiés, les chamanes, peuvent interpréter. Dans le cas du bouddhisme, ce sont les morts qui parlent aux médiums qui interprètent leurs messages. Les kami 神 et les morts dans ces circonstances expliquent à travers les médiums les causes de la maladie ou d’autres problèmes de ceux qui consultent. Certaines pratiques sont plus accessibles à tout le monde, comme les omikuji おみくじ. On peut dire que, dans ce cas, le message a déjà été interprété et simplifié pour le rendre utilisable (et vendable, puisqu’ils constituent une partie des revenus des sanctuaires et des temples).

La question demeure cependant, à savoir pourquoi ce sont surtout les femmes qui sont voyantes ou qui font appel à la divination. Dans ce dernier cas, il s’agit surtout de jeunes femmes. En effet, dans l’enquête de Suzuki (1995), 90 % des personnes faisant appel à la divination sont des femmes, et surtout des jeunes entre 15 et 30 ans. Le pourcentage de femmes voyantes est aussi élevé. La réponse, à mon avis, se trouve au moins en partie[3] dans la plus grande incertitude qui règne dans la vie des femmes au Japon par rapport à celle des hommes. La société japonaise change, mais elle reste influencée par le confucianisme qui se fonde, entre autres, sur l’inégalité entre hommes et femmes (Bernier et Itoh 2014 : chap. 3). Dans cette société toujours en bonne partie patriarcale, les hommes sont favorisés pour ce qui est de l’emploi. Par exemple, les grandes entreprises, jusque dans les années 1980, et encore une fois lors de la période de crise de 1995 à 2003 et même jusque dans la présente décennie, ont préféré embaucher des jeunes hommes fraîchement sortis des écoles et des universités plutôt que des hommes plus âgés ou des femmes (Bernier 2009 : chap. 5, 6 et 7 ; 2014a). Dans les années 1980 et plus récemment, les entreprises ne se sont tournées vers les femmes qu’une fois que les employeurs manquaient de leur main-d’oeuvre de prédilection, c’est-à-dire les jeunes hommes fraîchement diplômés.

Le sort des femmes était lié traditionnellement au mariage, donc à la dépendance vis-à-vis d’un homme. Il fallait se marier, sinon on était mal considérée. C’est moins le cas depuis les années 1990 (Bernier 2014b), car un nombre croissant de femmes pensent qu’il n’est pas nécessaire de se marier ; à l’heure actuelle, l’immense majorité des femmes se marient encore pour avoir des enfants, puisque les naissances se font à 99 % dans le cadre du mariage. Mais avec les difficultés reliées au travail, avec l’instabilité croissante des relations conjugales (on observe une augmentation du taux de divorce), et avec la faible protection juridique des femmes en cas de divorce (la justice ne suit pas de près le paiement des pensions alimentaires), l’incertitude dans la vie des femmes a augmenté. De là, au moins en partie, la tentative de connaître et de contrôler l’avenir pour les jeunes femmes. La majorité des consultations portent sur les relations sentimentales avec leurs copains ou sur la possibilité de se trouver un mari. Ce qui peut paraître un peu surprenant étant donné que maintenant, les femmes sont plus indépendantes financièrement, puisque le taux de participation des femmes au marché du travail est à 74 %, et a même dépassé en 2016 celui des États-Unis.

Remarquons cependant que les jeunes hommes, en moins grand nombre, font aussi appel aux omikuji おみくじ des sanctuaires et des temples pour influencer leur avenir, souvent pour ce qui est des examens d’entrée dans les bonnes universités, mais aussi afin de se trouver un bon emploi, deux éléments d’instabilité temporaire dans leur vie. Certains utilisent les omikuji おみくじ lorsqu’ils veulent se trouver une petite amie ou une conjointe. Les aspects sentimentaux ne sont donc pas réservés aux femmes, bien que ce soit beaucoup plus des femmes qui consultent des spécialistes ou utilisent des amulettes que des hommes, et que, dans le cas des femmes, les demandes relatives aux affaires sentimentales sont de loin les plus nombreuses.

Dans un article de Rob Gilhooly dans le Japan Times en septembre 2001, qui relate les propos d’un Américain qui s’est entretenu avec un spécialiste de la divination de rue, celui-ci s’explique sur comment il voit son rôle :

En général, nous sommes seulement des conseillers. Bien sûr, il y a des clients qui en ont vraiment besoin – des personnes qui ont de vrais problèmes – des personnes vraiment perturbées, qui pensent à se suicider, ou bien des drogués, des problèmes comme ceux-là. Au Japon, ce n’est pas comme aux États-Unis ou en Europe – l’accompagnement ou le traitement ou le soutien psychologiques ne sont pas développés ici.

Ces propos permettent de comprendre une partie du rôle que joue la divination au Japon. Non seulement essaie-t-on de contrôler ou de connaître le futur, mais encore consulte-t-on pour essayer d’atténuer la dépression, l’anxiété, en l’absence de soins psychologiques ou psychiatrique adéquats. Margaret Lock (1990) avait noté les faiblesses des soins en santé mentale au Japon, les spécialistes traitant les problèmes psychologiques comme des problèmes moraux. Ainsi, par exemple, devant un jeune présentant une phobie de l’école, on fait valoir qu’il fait de la peine à sa mère qui a tout sacrifié pour lui. Dans ces circonstances, les spécialistes de la divination prêtent une oreille plus compatissante aux plaintes des jeunes, bien plus que les spécialistes en santé mentale.

Pour la plupart des jeunes femmes, la divination a aussi un aspect ludique. En effet, la majorité ne semble pas prendre les propos des spécialistes trop au sérieux (Miller 2014). Pour plusieurs d’entre elles, il s’agit d’un jeu plaisant, un peu anodin, mais, pour certaines, un jeu qui permet de se concentrer sur un problème pour le comprendre. Ce que les spécialistes leur disent comme avenir semble de peu d’importance en soi. Cet aspect ludique apparaît dans de nouvelles formes de divination, accessibles sur Internet, comme celle qui assigne à chacune un gâteau (shortcake aux fraises, gâteau au chocolat, etc.) en fonction de la date et de l’heure de naissance et lie une personnalité particulière à chacun de ces gâteaux (Miller 2014 : 252). Plusieurs nouvelles méthodes liées à des animaux (chats, panda, pingouin, ours, etc. ; voir Kubo 1999) sont aussi associées au plaisir plus qu’à la connaissance de l’avenir. Miller note aussi d’autres méthodes récentes, comme la divination à l’aide de râmen ou de films de Disney (Miller 2014 : 252). Rien de vraiment sérieux ici ! Mais il semble que les femmes plus âgées, qui évitent ces nouvelles méthodes, prennent les propos des voyantes plus au sérieux.

Une des tendances récentes est liée directement au passé. En effet, il y eu un regain de popularité pour un devin de la période Heian (794-1185), Abeno Seimei, un adepte du Onmyôdô 陰陽道. Ses écrits ont été publiés de nouveau, plusieurs livres et manga ont été publiés à son sujet (voir entre autres Kuyôgi 2001) et plusieurs jeux de société ont été créés avec Seimei comme héros. Ce courant s’inscrit dans la nostalgie pour les périodes anciennes, surtout la période de Heian, avec le faste de sa cour impériale et la délicatesse de ses sentiments.

Conclusion

La divination se porte bien au Japon, et arbore des aspects pour certains sérieux, et pour d’autres ludiques. Ce sont les femmes qui représentent la majorité à la fois du côté de l’offre de services et de la consommation de ces services. Cet engouement est lié partiellement à de la nostalgie pour le passé, mais aussi et surtout au désir de connaître et de contrôler l’avenir. Comme on l’a vu, certaines formes de divination sont associées aux religions ou systèmes de pensée anciens du Japon, mais d’autres sont tout à fait nouvelles, comme la divination à l’aide de gâteaux ou celle associée aux animaux.

Il n’y a pas raison de croire que cette popularité de la divination ira en diminuant. En effet, l’association de plus en plus forte entre divination et vie moderne, liée partiellement à l’insécurité, mais aussi au côté ludique – de ce point de vue, la divination à l’aide de gâteaux ou d’animaux m’apparaît comme faisant partie du kawaii, du « mignon », de la même façon qu’Hello Kitty ! – permet d’affirmer qu’il s’agit d’une tendance qui se maintiendra à l’avenir, d’autant plus que la divination a des racines très anciennes au Japon. On n’est donc pas sur le point de voir la divination disparaître des rues japonaises. Robots, signes de l’hypermodernité, et divination continueront donc de faire bon ménage.

Parties annexes