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Bonnot Marie et Aude Leblond (dir.), 2017, Les contours du rêve. Les sciences du rêve en dialogue. Paris, Éditions Hermann, 312 p., photogr., bibliogr.

  • Nicolas Boissière

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  • Nicolas Boissière
    Département de sciences des religions, Université du Québec à Montréal, Montréal (Québec), Canada

Couverture de Deviner, prévoir et faire advenir, Volume 42, numéro 2-3, 2018, p. 9-410, Anthropologie et Sociétés

Corps de l’article

Fruit d’un colloque organisé en juin 2015 à Paris, cet ouvrage collectif codirigé par Marie Bonnot et Aude Leblond, chercheuses en études littéraires à l’Université de la Sorbonne Nouvelle, s’attaque à un défi scientifique important : qu’est-ce que le rêve ? Pour tenter d’y répondre, les quinze auteurs du livre proposent une approche épistémologique originale qui mobilise l’ensemble des disciplines s’intéressant au rêve, allant de la philosophie aux sciences cognitives (neurosciences, psychologie), en passant par les études littéraires et artistiques (cinéma, photographie) et les sciences humaines et sociales (linguistique, histoire, anthropologie, sociologie).

Après une introduction qui pose d’emblée le problème de la définition du rêve, « aussi évidente pour chacun qu’impossible à formuler » (p. 6), l’ouvrage se divise en quatre parties. La première, intitulée « Savoirs du rêve », fait le point sur « où en est la science des rêves » (p. 15) en présentant la réception des thèses freudiennes dans la littérature du XXe siècle, l’état de la recherche en neurosciences et le problème que constitue le rêve pour la philosophie de l’esprit. Dans la mesure où « un individu autre que le rêveur ne peut pas avoir un accès direct aux images et représentations constituant un rêve » (p. 43), la deuxième partie, « Rêve, narration, fiction », appréhende plutôt celui-ci comme un discours, qu’il soit verbal ou écrit, réel ou fictionnel. La troisième, « Le rêve en technicolor », poursuit cette perspective en considérant toutefois le rêve comme image et en examinant plus en détail les liens entre expérience onirique et expérience cinématographique. La quatrième partie, « Le rêve, lieu commun », revient enfin sur ses dimensions collectives en regroupant trois analyses s’inscrivant dans des contextes spatio-temporels très divers (l’Europe médiévale, les Andes péruviennes, l’Espagne contemporaine et la France des années 1970).

Au-delà de cette structure, trois types de contributions se retrouvent dans ce volume. Les premières, à l’image de celles de Georgeta Cislaru en linguistique ou de Jacques Montangero en psychologie cognitive, dressent le bilan de la recherche sur le rêve dans leurs disciplines respectives. Les deuxièmes, comme celle d’Arianna Cecconi, s’articulent autour d’études de cas plus précises. Dans son texte, cette anthropologue offre en effet une réflexion comparée des deux enquêtes ethnographiques qu’elle a réalisées, l’une au Pérou, l’autre en Espagne, et qui s’attachaient à analyser les dimensions performatives, tant pour les individus que pour les groupes, de deux genres de rêves : ceux considérés comme venant « du dedans », c’est-à-dire « générés par des pensées et des soucis préexistants chez la personne » (p. 254), et ceux considérés comme venant « du dehors », à savoir les rêves donnant lieu à des interactions avec des entités non humaines (fantômes, esprits, divinités) ou apportant au rêveur une révélation, une prémonition ou une expérience de sortie de corps. Troisièmement, deux autres contributions laissent la parole à des artistes – Étienne Buraud, photographe et Olivier Séror, cinéaste – qui reviennent chacun de manière réflexive sur leurs projets artistiques dans lesquels le rêve a été un moteur de leurs processus créatifs.

Ce bel ouvrage, tant par son propos que par son édition, mérite d’être lu par toute personne intéressée par l’analyse scientifique du rêve. Sa première grande force est d’abord de délimiter, comme son titre l’indique très clairement, « les contours du rêve ». Si les différents états de la recherche dressés ne permettent toujours pas d’établir clairement ce qu’est le rêve, les diverses contributions le distinguent néanmoins bien de ses « notions connexes », comme le « monologue intérieur », la « narration », la « fiction », le « délire », l’« hallucination », le « cinéma intérieur », l’« oracle », le « mensonge » ou la « fantaisie » (p. 6-7). Sa deuxième grande force réside ensuite dans la capacité à faire dialoguer de façon cohérente plusieurs disciplines scientifiques dans l’objectif, réussi, de faire avancer les connaissances sur le rêve. On ne peut qu’apprécier dans cette optique les différentes introductions, en début d’ouvrage et de chaque partie, qui synthétisent bien les propos de tous les contributeurs, ainsi que la bibliographie sélective, organisée en sections disciplinaires indiquant les lectures classiques sur le rêve.

Marie Bonnot et Aude Leblond mentionnent en citation d’ouverture un passage des Cahiers de Paul Valéry où le poète indique que, selon lui, le rêve est devenu, après avoir été pensé comme un fait religieux et un fait philosophique, « un fait tout court » (p. 5). Pour reprendre l’expression similaire de Marcel Mauss, peut-être plus familière pour les lecteurs en sciences humaines et sociales, ce livre rappelle finalement que le rêve, parce qu’il renvoie à la fois aux dimensions individuelles, collectives, discursives, artistiques et religieuses, représente bien un « fait social total » qui nécessite, par voie de conséquence, de mobiliser l’ensemble des disciplines pour le comprendre dans son entièreté.