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Le 22 juillet 2015, le quotidien états-unien The Washington Post publie un article intitulé « Remains of Holocaust Experiment Victims Found at French Forensic Institute 1 ». La journaliste Lindsey Bever y relate la récente découverte, à l’Institut de médecine légale de Strasbourg, de restes de victimes de la Shoah, assassinées en 1943 pour servir un projet de « collection anatomique juive » dans le contexte d’annexion de l’Alsace-Moselle au IIIe Reich. Intervenue quelques jours plus tôt, le 9 juillet 2015, cette découverte provoque un émoi d’autant plus vif qu’elle est exceptionnelle à plus d’un titre. Consubstantielle au projet nazi d’extermination des Juifs d’Europe, la destruction systématique de leurs cadavres a rendu extraordinaire la présence de (fragments de) corps issus de la Shoah. En outre, les restes retrouvés appartiennent aux seules victimes de la Shoah assassinées par gaz « sur le sol français » (Maurer 2011). Le caractère tout à fait spécifique — voire unique — du crime comme de la découverte suscite donc un intérêt particulier et une large médiatisation de l’« affaire », jusqu’alors méconnue du public. Localement, cette découverte produit également d’autres effets. Elle réactive notamment une polémique opposant l’Université de Strasbourg à quelques acteurs — historiens, médecins, militants associatifs — qui dénoncent depuis des décennies la possible présence de restes humains issus de crimes nazis dans les collections universitaires 2. C’est notamment le sort de 86 victimes juives, gazées en août 1943 au camp de concentration de Natzweiler-Struthof dans les Vosges alsaciennes (Steegmann 2005, 2009), qui a été au centre des revendications militantes et des démentis institutionnels. En janvier 2015 encore, l’Université a fermement dénoncé les « rumeurs » par voie de presse, affirmant ne conserver « aucune de ces parties de corps 3 » ayant appartenu aux 86 victimes juives, et ce, depuis 1945. Six mois plus tard, elle revient sur ce démenti en authentifiant les « pièces » retrouvées par le médecin et historien strasbourgeois Raphaël Toledano 4.

La découverte de juillet 2015 ne doit rien au hasard. Depuis le début des années 2000, Raphaël Toledano mène des recherches sur l’histoire de la Reichsuniversität Straßburg et en particulier sur les expérimentations criminelles pratiquées au sein de la Faculté de médecine (Toledano 2010). En novembre 1941, dans le contexte d’annexion de fait de l’Alsace-Moselle à l’Allemagne nazie, la Reichsuniversität Straßburg est inaugurée 5 (Elias 2011 ; Maurer 2011) ; elle s’installe dans les locaux de l’Université française, repliée à Clermont-Ferrand depuis l’évacuation des zones frontalières entre la France et l’Allemagne en septembre 1939 (Rigoulot 1997). Incarnant à la fois « l’excellence scientifique et le projet idéologique du national-socialisme » (Maurer 2023 : 219), l’Université du Reich recrute des scientifiques renommés, parmi lesquels le professeur allemand d’anatomie August Hirt, membre du parti national-socialiste et Sturmbannführer-SS, qui forme dès 1941 le projet de constituer une collection de squelettes juifs pour l’Institut d’anatomie qu’il dirige à Strasbourg. Avec le soutien de l’Ahnenerbe, institut de recherches nazi fondé en 1935, il organise la sélection, la déportation et l’assassinat de 59 hommes et 27 femmes dont les squelettes devront permettre de conserver une trace scientifique de la race juive. Sur ses ordres, 86 personnes juives sont ainsi transférées du camp de concentration d’Auschwitz à celui de Natzweiler-Struthof, où elles sont exécutées en août 1943 dans une chambre à gaz spécialement aménagée pour leur mise à mort 6 ; transportés à l’Institut d’anatomie de Strasbourg, les cadavres y demeurent durant plus d’une année, dans l’attente de pouvoir être préparés (Lang 2018). À l’automne 1944, face à l’imminence de la Libération, le directeur de l’Institut d’anatomie ordonne la destruction de sa collection ; les corps sont alors morcelés, certaines parties incinérées, pour tenter de faire disparaître toute pièce à conviction. Le 1er décembre 1944, la découverte par les troupes alliées de ces fragments de corps suspects conduit le tribunal militaire de Metz à ouvrir une enquête afin d’élucider ce probable crime de guerre nazi. Des experts médico-légaux sont mandatés pour réaliser des autopsies, qui permettent d’établir les causes criminelles de la mort. En octobre 1945, tandis que l’instruction se poursuit, les corps et fragments de corps anonymes sont inhumés, en deux lieux distincts de la ville. À la veille du procès des médecins accusés d’expérimentations criminelles, l’un des experts, le professeur Simonin, adresse au juge un courrier décrivant les prélèvements réalisés sur les corps et indiquant le lieu de leur conservation. C’est ce courrier daté de 1952 qu’exhume Raphaël Toledano et qui le guide jusqu’aux armoires de l’Institut de médecine légale de Strasbourg. Il y retrouve un bocal contenant « des fragments de peau d’une victime de la chambre à gaz » et deux éprouvettes renfermant « le contenu de l’intestin et de l’estomac d’une victime (probablement la même) 7 ». Conformes aux descriptions du professeur Simonin, les pièces et leur origine sont authentifiées dans un communiqué de presse de l’Université et de la mairie de Strasbourg le 18 juillet 2015 : il s’agit de préparations constituées sur une dépouille — probablement celle de Menachem Taffel 8 — par des médecins légistes français, en vue de documenter les crimes commis au camp de Natzweiler-Struthof. Parallèlement à la polémique, cette découverte ouvre alors une série de questions : que doit-on faire de ces restes ? À qui appartiennent-ils ?

Fondé sur des matériaux archivistiques et ethnographiques collectés à partir de 2021 auprès des acteurs impliqués dans la destinée funéraire et mémorielle de ces restes humains 9, cet article entend examiner l’impact de la matérialité sur la mémoire, en contribuant au développement des recherches sur le traitement des corps issus de la Shoah (Dreyfus 2020 ; Dziuban 2017). Dans la phase de « réincarnation » que nous connaîtrions aujourd’hui (Memmi 2015), caractérisée par la place centrale accordée au corps comme siège de l’identité personnelle, le fait de rendre la mort tangible et les morts physiquement « présents » constituerait un impératif majeur. Quels sont les effets repérables de cette présence matérielle sur la mémorialisation des morts ? L’article se centre sur une séquence particulière de la vie posthume (Boucheron 2019) heurtée de ces corps : celle de la découverte de restes humains issus de la Shoah 10 à Strasbourg en juillet 2015, pour tenter de comprendre l’impact mémoriel de cette réapparition. Le caractère doublement atypique de cette matérialité doit ici être souligné. C’est d’une part au regard du contexte historique de la Shoah, caractérisée par une « immense absence de corps » (Dreyfus 2022), que cette présence peut être qualifiée d’inhabituelle. Elle l’est d’autre part sur le plan matériel, les « préparations anatomiques » retrouvées dans des bocaux ne correspondant en rien aux représentations ordinaires du cadavre. Comment la mémoire de ces morts se trouve-t-elle (re)travaillée en présence de cette matérialité hors norme ?

Dans une première partie de contextualisation, nous retracerons les grandes étapes du destin funéraire et mémoriel des corps de ces 86 victimes de la Seconde Guerre mondiale aux années 1950 ; nous montrerons notamment comment la matérialité fragmentée de ces corps a impacté leur trajectoire posthume et compliqué la mémorialisation de ce crime dans la société alsacienne post-1945. La deuxième partie se centrera sur la découverte de 2015 et les incertitudes qu’elle a suscitées, en particulier relatives à la juste destination de ces restes. Il s’agit ainsi de montrer la plasticité du statut ontologique de ces restes et leur capacité à incarner des réalités et des êtres variés, en relation avec les vivants qui les prennent en charge. Dans une dernière partie, nous examinerons l’impact de ce surgissement matériel sur les mémoires, du crime nazi, mais aussi de sa postérité.

Une mémoire fragmentée (1945-1955)

En octobre 1945, l’examen médico-légal des corps et des fragments de corps découverts par les Alliés à l’Institut d’anatomie de la Reichsuniversität Straßburg achevé, le ministère des Prisonniers de guerre, déportés et réfugiés ordonne l’inhumation. L’identité et la religion des victimes n’ayant pu être déterminées, les fragments de corps sont enterrés le 23 octobre 1945 en présence d’un prêtre, d’un pasteur et d’un rabbin, dans un cimetière au nord de Strasbourg (Robertsau). Une semaine plus tard, le 28 octobre 1945, les 17 cadavres intacts, « identifiés comme appartenant à la religion juive 11 », sont quant à eux inhumés au cimetière israélite de Cronenbourg, à l’ouest de la ville. Cette double inhumation traduit bien le contexte d’incertitude qui entoure ce crime au sortir de la guerre et la difficulté, pour les autorités, à établir le destin funéraire de ces dépouilles anonymes en les fixant spatialement dans leur dernière demeure.

Quelques années plus tard, les constatations matérielles et les déclarations ont permis de faire avancer l’enquête. Dans sa déposition au juge chargé d’instruire le dossier, le Hauptsturmführer-SS Josef Kramer, commandant du camp de Natzweiler-Struthof d’octobre 1942 à mai 1944, explique le déroulement du crime, certifiant ainsi l’origine de tous les fragments humains retrouvés en décembre 1944. Ces derniers appartiennent à des Juifs déportés, sélectionnés à Auschwitz par une équipe d’anthropologues nazis, transportés au camp de Natzweiler pour y être gazés, ceci afin de constituer la collection anatomique juive voulue par August Hirt. En 1951, la judéité des 86 victimes attestée, le grand rabbin du Bas-Rhin Abraham Deutsch organise l’exhumation et le transfert des restes enterrés au cimetière de la Robertsau. Dès 1945 et la double inhumation à laquelle il prend part, le rabbin a acquis la certitude — dont ses carnets gardent la trace — que tous ces corps sont juifs et formé le voeu qu’ils puissent un jour reposer « dans le tombeau d’Israël ». Le 16 septembre 1951, les restes exhumés sont ainsi réinhumés au cimetière israélite de Cronenbourg, à l’emplacement où, depuis 1945, se trouvent les cadavres entiers.

L’estimation chiffrée des exhumations et des transferts de corps après la Shoah constitue une tâche impossible. La dispersion et la rareté des sources traduisent bien l’absence d’initiative coordonnée en la matière et le caractère spontané et individuel de telles actions (Dreyfus 2022). Quoi qu’il en soit, et au regard des six millions de cadavres produits par la Shoah, les corps à exhumer (et par conséquent, ceux qui l’ont effectivement été) constituent une infime minorité, une « exception » (ibid.). Dans ces cas marginaux analysés par l’historien Jean-Marc Dreyfus, l’exhumation et le transfert s’accompagnent fréquemment de traces (photographiques, notamment) qui témoignent de la valeur conférée à l’événement par ses protagonistes et ouvrent la voie à sa possible commémoration. Ici, et en dépit de son exceptionnalité, le transfert des restes du cimetière de la Robertsau à celui de Cronenbourg en 1951 ne semble pas avoir fait l’objet d’un quelconque geste mémoriel ; méconnu et régulièrement oblitéré dans travaux disponibles, cet épisode — comme l’ensemble de la destinée posthume dans laquelle il s’insère — n’a pas suscité d’intérêt particulier dans la société alsacienne post-Seconde Guerre mondiale. C’est notamment ce que souligne le professeur Léonard Singer dans un témoignage paru en 2006 :

Les restes des victimes furent enterrés dans la discrétion le 23 octobre 1945. Le grand rabbin Deutsch, le curé Siffer, le pasteur Bassé assurèrent les prières et M. H. Wolf représentait le gouvernement. La présence de prêtres catholiques et protestants semble montrer que l’on n’était pas sûr alors que toutes les victimes étaient juives. Ce doute dut disparaître plus tard puisque les cadavres et restes de cadavres furent exhumés ultérieurement à une date que je n’ai pas retrouvée et ils furent enterrés dans une fosse commune au cimetière juif de Cronenbourg. Cet enterrement semble avoir été discret, la fosse commune fut creusée à droite de l’entrée dans un espace peu visité. Une petite stèle fut érigée où figurait un seul nom, celui de Menachem Taffel. La stèle et l’emplacement de la tombe des 86 victimes juives de Hirt ne semblent pas avoir attiré l’attention et la ferveur du public.

Singer 2006 : 214-215

Étudiant en médecine en 1945, Léonard Singer a assisté les médecins légistes lors des autopsies ; si cette expérience particulièrement marquante éclaire sans doute sa volonté de retracer la trajectoire posthume de ces victimes, son incapacité à combler les « trous » qui émaillent son récit témoigne de la mémorialisation complexe et finalement très parcellaire dont ce crime (et ses suites) a été l’objet.

Avant que n’émerge progressivement un « réveil mémoriel » dans les sociétés européenne et nord-américaine des années 1970-1980, les expériences de la persécution raciale et de la Shoah ont connu une longue période de silence. En France, dans les décennies qui suivent la guerre, le récit du passé se structure autour du « mythe résistancialiste » (Rousso 1987) qui repose sur une minoration de l’emprise du régime de Vichy sur la société ainsi que sur une construction de la Résistance comme objet de mémoire glorifié. Ce contexte (inter)national participe à rendre inaudibles les mémoires de la Shoah, tant dans l’espace public que dans la sphère privée (Lapierre 2001, 2007), et contribue ainsi à éclairer le silence qui entoure le crime et les victimes d’August Hirt dans les années qui suivent la guerre. À l’échelle locale, le contexte spécifique de l’annexion de fait a en outre produit un rapport honteux et particulièrement sensible au passé nazi et à son évocation. La « place à part » occupée par l’Alsace-Moselle durant la Seconde Guerre mondiale (Denis 2010 : 18), longtemps méconnue ou minorée sur le plan national, semble avoir compliqué l’élaboration d’une mémoire partagée :

Il ne semble pas que l’Alsace ait pu, comme d’autres provinces françaises, construire une mémoire homogène, fondée sur le mythe d’un passé immémorial, immobile et sans heurt. Sa mémoire fractionnée, c’est celle de la brisure, qui vient toujours défaire le tissu patiemment recommencé. Elle n’a jamais réussi à se mettre en congé de l’histoire dans un havre échappant à l’accroc de l’événement. A l’incapacité d’élaborer véritablement la mémoire d’un âge d’or, s’ajoute l’impossibilité, aujourd’hui, d’un oubli collectif du passé proche.

Herberich-Marx et Raphaël 1985 : 101

Dans l’espace alsacien d’après-guerre, c’est l’incorporation de force qui cristallise les engagements politiques et mémoriels, notamment à travers l’action de l’association des déserteurs, évadés et incorporés de force (ADEIF). Dès 1945, l’ADEIF milite en faveur d’une reconnaissance financière des incorporés de force dans la Wehrmacht et d’une réhabilitation symbolique de leur statut de victimes (Janot-Caminade 2017). Progressivement, la figure du Malgré-nous s’impose comme catégorie principale dans le paysage mémoriel local, contribuant à invisibiliser d’autres formes d’expériences de guerre.

Au-delà de ces motifs généraux, ce sont aussi les caractéristiques singulières du crime qui expliquent son absence de mémorialisation. Dans une Europe en ruines, amputée de plusieurs dizaines de millions de vies humaines, le sort de ces 86 victimes préoccupe peu, d’autant qu’il s’agit de morts anonymes dont les dépouilles ont été fragmentées, suscitant localement tout un imaginaire de la dispersion. Celui-ci se donne notamment à entendre à travers les rumeurs persistantes qui circulent à la Faculté de médecine de Strasbourg, où des restes juifs, des cadavres circoncis, auraient été aperçus, voire utilisés lors de travaux pratiques de dissection. Venus de Thessalonique, d’Allemagne, de Pologne, de Belgique, des Pays-Bas ou encore de France, déportés à Auschwitz et assassinés à Natzweiler, ces 86 Juifs sont étrangers aux réseaux d’interconnaissance locaux ; à Strasbourg, ils n’ont aucun parent pour les rechercher, les réclamer ou prendre en charge leur mémoire. Au lendemain de la guerre, la communauté juive locale semble quant à elle davantage soucieuse de sa « reconstruction » et de son avenir 12 ; si les marques du deuil s’y expriment, notamment sous la forme de listes nominatives de disparus publiées dans la presse communautaire, elles sont réservées aux disparus identifiés, aux proches parents connus de la communauté — celles et ceux que l’on nomme « nos disparus », « nos absents », « nos martyrs ».

Au début des années 1950, l’instruction judiciaire est close et les crimes commis par les médecins de la Reichsuniversität sont jugés par le tribunal militaire de Metz (Vonau 2013). Le 23 décembre 1953, August Hirt est condamné à mort par contumace, les juges ignorant qu’il s’est suicidé en Forêt-Noire dans les derniers mois de la guerre, en juin 1945. En novembre 1955, une stèle est inaugurée au cimetière israélite de Cronenbourg, où ont été rassemblés, en 1951, tous les corps et les fragments de corps retrouvés par les Alliés à la Libération. Sur cette fosse collective, une courte épitaphe signale que 86 femmes et hommes juifs gisent là, « ayant servi de cobayes humains au nom d’une science au service du mal 13 ». Anonyme, la tombe ne suscite, semble-t-il, aucune attention particulière (Singer 2006) et le dévoilement de la stèle, qui aurait pu ouvrir un processus commémoratif, semble plutôt marquer une étape supplémentaire dans la relégation de ce passé. Après 1955, on ne trouve en effet plus guère de trace de ce crime et de ses victimes, ni dans la presse ni dans les archives de la communauté juive de Strasbourg. Durant plusieurs décennies, ce passé semble localement frappé d’oubli et il faut attendre le début des années 1990 pour qu’il ressurgisse à la faveur de mobilisations spontanées, qui interviennent de part et d’autre du Rhin.

« Que doit-on faire de ces bocaux ? »

À l’été 2015, au moment où les restes humains sont découverts à l’Institut de médecine légale de Strasbourg, le crime et ses victimes ne sont plus inconnus. Depuis le début des années 1990, dans un contexte historiographique marqué par un regain d’intérêt pour l’étude du nazisme et de la Shoah 14, un groupe associatif s’est constitué à Strasbourg autour du psychiatre Georges Federmann pour prendre en charge la mémoire de ce passé et réclamer sa reconnaissance institutionnelle, par l’Université notamment. Ce groupe prend le nom de « Cercle Menachem Taffel » (CMT) en hommage à l’unique victime alors identifiée 15. À travers l’organisation de commémorations régulières devant l’Institut d’anatomie, de visites au camp de Natzweiler-Struthof et de conférences, le CMT cherche à visibiliser les crimes médicaux commis sous le nazisme, pour encourager une réflexion éclairée sur l’éthique médicale d’une part, et lutter, d’autre part, contre la montée de l’extrême droite en France et la diffusion des thèses négationnistes qui l’accompagne — dont le camp de Natzweiler-Struthof est l’un des points d’ancrage historiques 16. En Allemagne, durant la même période, le journaliste et historien Hans-Joachim Lang entame des recherches sur les 86 victimes, qui aboutissent au dévoilement de leurs identités nominatives en 2003 et à la publication d’un ouvrage intitulé Die Namen der Nummern. Wie es gelang, die 86 Opfer eines NS-Verbrechens zu identifizieren l’année suivante 17. Après avoir suscité des réticences 18, ces mobilisations mémorielles indépendantes entraînent une première institutionnalisation de cette mémoire au milieu des années 2000. En 2005, trois dispositifs visant à commémorer ces victimes voient en effet le jour en Alsace. En juillet, une plaque comportant les noms des 86 victimes est inaugurée sur le bâtiment abritant la chambre à gaz au camp de Natzweiler-Struthof. En décembre, une stèle sur l’épitaphe de laquelle figurent aussi les noms des victimes est dévoilée au cimetière israélite de Cronenbourg, et une plaque est apposée devant l’Institut d’anatomie où les corps furent entreposés en 1943-1944 19 (Fig. 1).

Figure 1

Plaque commémorative apposée en décembre 2005 à l’entrée de l’Institut d’anatomie de Strasbourg.

© Jeanne Teboul, 2024.

Voir la liste des figures

Cette première reconnaissance institutionnelle ne satisfait pourtant pas les entrepreneurs de mémoire locaux, qui la jugent insuffisante et réclament que soient tirés de véritables enseignements du passé 20. Elle ne suffit pas non plus à faire taire les allégations à l’encontre de l’Université, qui conserverait des restes humains datant de la période nazie dans ses collections. Au début de l’année 2015, ces accusations prennent une ampleur inédite avec la parution d’Hippocrate aux enfers, les médecins des camps de la mort (Cymes 2015). Affirmant qu’il subsisterait à Strasbourg des restes humains appartenant aux 86 victimes juives d’August Hirt, l’ouvrage du médecin et homme de télévision Michel Cymes fait « scandale » (Maurer 2023 : 216), obligeant l’Université de Strasbourg à publier un démenti. Quelques mois après cette polémique, dans un climat tendu, la découverte de Raphaël Toledano est rendue publique. Donnant corps aux accusations portées contre l’Université depuis des décennies, elle provoque l’embarras au sein de la communauté universitaire 21 et suscite également des incertitudes et des désaccords entre les principaux acteurs qu’elle implique. Suivant leurs socialisations socioprofessionnelles, leurs convictions politiques et religieuses et les groupes auxquels ils appartiennent, ces derniers conçoivent différemment la juste destinée de ces restes.

« Que doit-on faire de ces bocaux ? » C’est en ces termes que Paul Weindling, historien anglais spécialiste de la Shoah, synthétisait, lors de notre échange, les discussions consécutives à la découverte d’un bocal contenant cinq fragments de peau d’une victime de la chambre à gaz, et deux éprouvettes renfermant le contenu de l’intestin et de l’estomac. Pour Raphaël Toledano, médecin et historien proche du CMT et de la communauté juive locale, le destin de ces restes paraît tout tracé. Incarnant des victimes juives du nazisme, ils doivent être enterrés dignement et rituellement, aux côtés des restes retrouvés à l’Institut d’anatomie en décembre 1944. Pour d’autres acteurs cependant, la situation semble plus confuse :

Ces restes de Menachem Taffel étaient là parce que Simonin, un médecin forensic, les a gardés comme preuve d’un crime ; quand il y a un meurtre, la police garde des preuves. À qui appartient ça ? À la famille ? À la police ? Je ne sais pas […]. Il y a eu une discussion.

Extrait de l’entretien avec Paul Weindling, mai 2022

Dans les propos de Paul Weindling, l’usage du pronom « ça » traduit bien une difficulté partagée à qualifier ce dont il est question. À l’incertitude juridique soulignée ici, relative au régime de propriété en vigueur et donc aux propriétaires légaux de ces restes, s’ajoute une incertitude plus fondamentale concernant leur statut ontologique. Ces restes sont-ils des pièces à conviction, des preuves judiciaires permettant de documenter le crime ? Ou sont-ils avant tout des restes de corps de personnes humaines ? En l’absence de norme légale claire, leur statut se trouve un temps suspendu. L’incertitude qui caractérise ces « restes liminaires » (Clavandier 2019) ouvre la voie à des qualifications concurrentes et à des conflits d’interprétation, notamment perceptibles dans les fluctuations terminologiques. Sur le terrain, les termes relevés dévoilent en effet une oscillation constante, suivant les acteurs et les contextes d’interlocution, entre un processus de réification de la matière et un processus d’humanisation, voire de personnalisation (Clavandier 2019) — les deux registres n’étant pas, comme nous le verrons, exclusifs l’un de l’autre. Tandis que l’Université, dans sa communication officielle, se réfère aux « pièces », aux « préparations », aux « prélèvements », aux « éléments », les militants associatifs privilégient quant à eux l’emploi de termes qui tendent à humaniser les restes retrouvés (« restes humains », « restes de Menachem Taffel »). Au-delà, ces conflits d’interprétation induisent des divergences relatives au traitement et à la juste destination de ces restes, en particulier entre des acteurs qui revendiquent un usage scientifique des restes et d’autres, qui préconisent la conformité aux prescriptions religieuses. Ces dernières prohibent notamment toute dégradation de la dépouille mortelle (interdiction de Nivoul Hamet 22), limitant ainsi drastiquement les opérations destinées à identifier et à documenter les restes :

Si on est juif orthodoxe, on doit enterrer le corps immédiatement. Mais le problème… Pour les travaux historiques, peut-être que c’est mieux de faire une reconstruction de provenance et quand on a fait vraiment une identification, quand on a vraiment documenté, qu’on a fait des photographies, tout ça… OK, on peut enterrer.

Extrait de l’entretien avec Paul Weindling, mai 2022

Pour certains chercheurs, comme Paul Weindling, la manipulation des restes comme matériel scientifique n’exclut pas leur traitement rituel et funéraire ultérieur, la matière n’étant pas figée et pouvant faire l’objet d’une série de (re)qualifications successives. Si les deux types de traitements — scientifique et religieux — n’apparaissent donc pas comme absolument exclusifs l’un de l’autre — du moins, pas pour les médecins et les historiens favorables à l’examen des pièces anatomiques —, ils reposent néanmoins sur des conceptions distinctes et suscitent des points de tension. Le principal concerne l’enjeu de visibilisation/invisibilisation des restes, qui divise fortement les acteurs. Pour le grand rabbin consulté au moment de la découverte, le destin funéraire s’impose. En tant que commandement (mitzva), l’inhumation (kevoura), qui soustrait la dépouille au regard 23, est requise : elle doit intervenir le plus rapidement possible et dans la discrétion, pour préserver le respect dû au corps mort, sacralisé dans la religion juive. Pour Paul Weindling et quelques chercheurs, il s’agit au contraire de « faire parler » ces restes, preuves tangibles des violences passées ; l’usage scientifique qu’ils recommandent implique une visibilisation de ces restes, à travers la documentation photographique, mais aussi leur possible destin patrimonial :

Quand Raphaël Toledano a découvert les tissus de Menachem Taffel, mais aussi les épluchures de pommes de terre [contenues dans l’estomac de la victime et conservées comme preuves des mauvais traitements infligés aux déportés], ce que les prisonniers mangeaient… À mon avis, et c’est très personnel, moi je trouverais préférable que ces épluchures soient au Musée du Struthof. Pour que les gens puissent comprendre comment on a traité les prisonniers. C’était aussi l’avis du président de l’Université […].

Extrait de l’entretien avec Paul Weindling, mai 2022

Au-delà du sens littéral, pouvant donc aller jusqu’au souhait de voir certains de ces restes — ou du moins, les épluchures contenues dans l’estomac — présentés au public, exposés, l’enjeu de visibilisation prend aussi d’autres formes, plus figurées. Il concerne notamment les militants du CMT, dont plusieurs s’identifient au judaïsme sans toutefois suivre ses préceptes, et qui voient dans cette découverte l’occasion de mettre enfin en lumière ces 86 victimes longtemps occultées et leurs revendications associatives jusqu’alors ignorées. À l’instar des collectifs mobilisés pour la reconnaissance et la visibilisation post-mortem de défuntes et de défunts ignorés ou marginalisés — morts de la rue (Hardy 2012), morts en migration (Kobelinsky et Le Courant 2017) —, il s’agit pour les membres du CMT de rendre ces morts présents dans le débat public et politique, pour éviter qu’ils soient de nouveau oubliés. C’est d’ailleurs à ce titre qu’en dépit des demandes de discrétion des communautés juive et universitaire, Raphaël Toledano choisit de dévoiler sa découverte au public 24, afin de contraindre l’Université à vérifier systématiquement l’intégralité des collections de la Faculté de médecine, et à faire la lumière sur son passé national-socialiste.

Si ces dissensions entre acteurs traduisent la variété de leurs positionnements et de leurs socialisations 25, parfois à l’intersection de plusieurs groupes d’appartenance, elles dévoilent également l’extraordinaire polysémie de ces restes et leur agentivité. En relation avec les vivants qui les prennent en charge, ces restes incarnent tour à tour des corps juifs sacralisés devant être inhumés, des pièces à conviction d’un crime nazi, des outils pédagogiques, voire des artefacts muséographiques destinés à transmettre les connaissances sur ces atrocités passées.

Dix jours après la découverte, le destin de ces restes est finalement établi 26. Dans un communiqué de presse, le maire de Strasbourg annonce qu’ils seront « remis à la communauté juive de Strasbourg » afin d’être inhumés et de « rejoindre les restes des victimes inhumés au lendemain de la guerre au cimetière israélite de Cronenbourg 27 ». Conforme aux sensibilités contemporaines à l’égard du corps mort (Clavandier 2019), cette décision n’induit pas de consensus mémoriel pour autant. La question reste entière : quel(s) passé(s) ces restes incarnent-ils ?

Mémoires en palimpsestes

Le 6 septembre 2015, les restes retrouvés à l’Institut de médecine légale de Strasbourg deux mois plus tôt sont inhumés au cimetière israélite de Cronenbourg (Fig. 2). Soixante-douze ans après le crime, les « derniers fragments humains 28 » de la macabre collection anatomique juive retrouvent une « sépulture digne », suivant les termes de Raphaël Toledano. Organisée par le Consistoire israélite du Bas-Rhin lors de la journée annuelle à la mémoire des déportés, la cérémonie d’inhumation rassemble plus de trois cents personnes 29, membres de l’administration civile, des communautés juive et universitaire locales et acteurs engagés dans la destinée funéraire et mémorielle de ces restes 30. Quelques jours auparavant, une cérémonie privée s’est tenue à la Faculté de médecine de Strasbourg, au cours de laquelle le contenu du bocal et des éprouvettes a été restitué au grand rabbin du Bas-Rhin, René Gutman, assisté des membres de la Hevra Kadicha 31.

La date retenue pour l’inhumation, tout comme le rituel incluant notamment la lecture des noms des victimes, participe à inscrire l’événement dans le cadre des mémoires de la Shoah, à laquelle le grand rabbin fait d’ailleurs référence explicitement à plusieurs reprises dans son discours. Pourtant, les restes font également sens au regard d’autres passés ; s’ils incarnent la violence de la Shoah et du crime d’August Hirt en particulier, ils n’ont pas été directement produits par ces violences, une distinction sur laquelle insistent nombre des acteurs rencontrés. Interpelé à l’issue de la cérémonie d’inhumation sur l’absence de vérification des collections médicales durant des décennies, et ce, en dépit de rumeurs vivaces, le président de l’Université se défend :

Ceci, je rappelle que ce ne sont pas des échantillons de Hirt. [Ce sont] des échantillons du médecin légiste français qui les a prélevés pour être à charge contre Hirt […]. Là, les échantillons de peau, ils étaient là clairement pour démontrer que les coups étaient tellement violents qu’il y avait des lésions sous-cutanées […]. Et il y avait un autre échantillon, qui était les prélèvements d’intestin (mais il n’y a pas d’intestin, c’est juste les pelures qui sont là), pour démontrer qu’on ne leur donnait rien à bouffer ! Il n’y avait que des pelures de pommes de terre, donc ils n’avaient à manger que des ordures. Et c’est ces deux éléments à charge que le médecin légiste a récoltés, et qu’il a gardés.

A. Beretz, septembre 2015

Figure 2

Cérémonie d’inhumation des restes découverts en juillet 2015 à l’Institut de médecine légale de Strasbourg.

© Claude Truong-Ngoc, 2015.

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L’insistance à distinguer les restes issus de l’intention criminelle nazie et ceux produits dans le but de documenter et juger ces crimes est ici mise au service d’une rhétorique destinée à préserver l’image de l’Université. Néanmoins, cette distinction s’avère aussi centrale pour comprendre le traitement spécifique réservé aux restes retrouvés en 2015. En effet, ces derniers ont été inhumés à quelques dizaines de mètres de la fosse commune où se trouvent les restes directs découverts en 1944. Si l’interdiction religieuse d’exhumer explique sans doute ce choix d’un nouveau lieu d’inhumation, celui-ci traduit aussi la singularité de ces « restes casher », comme ils ont pu être nommés par Georges Federmann — insistant ainsi de façon humoristique et provocante sur leur dimension « conforme », « régulière » —, qui ne renvoient pas uniquement au crime nazi, mais aussi à la mémoire de l’après-guerre et au travail conduit par la France et les Alliés pour traduire en justice les criminels nazis.

Au-delà de cette distinction, les restes retrouvés en 2015 font également surgir une autre mémoire relative à un passé plus diffus et récent. Pour les membres du CMT, mobilisés depuis les années 1990 pour la mémoire de ces 86 victimes, les restes découverts sont aussi le résultat d’une autre violence, plus sourde : celle exercée par l’Université durant des décennies, à travers son refus de prendre au sérieux les « rumeurs » en vérifiant ses collections, de commémorer ces victimes et de faire la lumière sur l’histoire de la Reichsuniversität. Pour ces militants, l’inhumation marque donc l’ouverture d’un nouveau combat mémoriel, orienté vers la reconnaissance de ce passé institutionnel, ayant retardé la mémorialisation du crime. Les restes inhumés renvoient ainsi à des passés successifs, des mémoires feuilletées qui se superposent les unes aux autres à la manière d’un palimpseste.

Fixant ces « derniers fragments humains » dans leur dernière demeure, l’inhumation ouvre enfin la voie à des demandes adressées à l’Université, notamment portées par Raphaël Toledano :

Je pense que c’est vraiment le début plus qu’une fin parce que c’est maintenant que les choses vont changer à l’Université de Strasbourg, qui a enfin pris conscience de l’importance de lancer des recherches sur le sujet et de lancer surtout un travail de vérification de toutes les collections qui pourraient abriter éventuellement des pièces de cette époque nazie.

R. Toledano, septembre 2015

En 2016, un an après l’inhumation, le président de l’Université annonce la création d’une commission historique internationale et indépendante pour l’histoire de la Reichsuniversität Straßburg, dont l’une des missions sera « l’identification de préparations scientifiques ou pédagogiques produites par la Reichsuniversität et la formulation de propositions pour leur prise en charge 32 », dévoilant ainsi de nouveau l’agentivité des restes humains et leur capacité à mobiliser les vivants.

Conclusion

Le 3 mai 2022, la commission historique pour l’histoire de la Reichsuniversität Straßburg publie les résultats de ses recherches dans un volumineux rapport intitulé La Faculté de médecine de la Reichsuniversität Straßburg et l’hôpital civil sous l’annexion de fait nationale-socialiste 1940-1945 33. Ouvrage de référence ayant mobilisé douze chercheuses et chercheurs internationaux durant six années, le rapport éclaire les activités des membres de la Reichsuniversität, son fonctionnement et ses relations avec d’autres institutions ou structures du système totalitaire nazi. Il identifie également des collections médicales datant de la période d’annexion — sans lien toutefois avec des activités criminelles — et révèle les noms de victimes de la recherche biomédicale ou psychiatrique. Le rapport se clôt sur une série de « préconisations concrètes pour une politique mémorielle durable », intégrant notamment un « lieu de commémoration » spécifiquement dédié au « groupe des 86 ». En cela, la publication du rapport marque un tournant majeur dans le rapport institutionnel à ce crime, et plus largement au passé national-socialiste, désormais objet de politiques mémorielles ambitieuses. Si la nécessité de commémorer ce crime et ses victimes fait aujourd’hui consensus, l’enjeu mémoriel semble s’être en partie déplacé, en particulier pour le CMT, qui déplore que l’histoire de cette mémorialisation compliquée n’ait pas été faite par la commission 34.

En septembre 2022, le Consistoire israélite du Bas-Rhin inaugurait une pierre tombale au cimetière israélite de Cronenbourg, sur la tombe des restes retrouvés sept ans plus tôt (Fig. 3). Si l’histoire de cette pierre tombale doit encore être réalisée, son épitaphe, mémorialisant le crime, mais également la découverte de 2015, semble confirmer la dimension feuilletée et polysémique de cette mémoire.

Figure 3

Pierre tombale inaugurée en septembre 2022 au cimetière israélite de Cronenbourg.

© Jeanne Teboul, 2022.

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