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On considère généralement les affiches électorales comme des publicités temporaires dont l’objectif est de nous convaincre de voter pour un candidat ou une candidate et son parti dans le cadre d’une élection. Selon Sharhan et al.[2], elles consistent en un outil concis qui permet de faire connaître la politique, la philosophie, l’idéologie, voire des indices du programme des partis. Elles présentent généralement le nom et la photo du candidat ou de la candidate, ou du chef, de même que le logo et le slogan du parti. Une fois les élections terminées, on décroche les affiches et elles sombrent dans l’oubli. La plupart d’entre elles terminent à la poubelle ou au recyclage, voire en matériel de bricolage[3], alors que quelques-unes au destin plus favorable aboutissent dans des archives publiques ou des collections privées. Avec l’avènement d’Internet et la création d’archives électroniques, toutefois, de plus en plus d’affiches sont numérisées ou photographiées, puis conservées en version numérique[4]. Nous le verrons, les affiches conservées nous racontent, entre autres, l’histoire de la politique linguistique ou de traduction adoptée par les partis politiques lors de la production de leurs affiches électorales.

Depuis des décennies, les partis politiques québécois ont communiqué avec une population certes majoritairement francophone, mais également en partie anglophone ou allophone, parfois bilingue, voire multilingue. Pour ce faire, les partis politiques font appel à divers médias et supports, dont des affiches, des dépliants, des publicités, des apparitions dans les médias, des sites Web et, depuis peu, des publications sur les réseaux sociaux. Dans le cadre de campagnes électorales, l’un des moyens les plus en vue est l’affichage électoral.

Quel que soit le support utilisé, la langue de communication avec les citoyens a été et reste une question clé tant pour les candidats et les candidates que pour les partis politiques et l’électorat. Le contexte social et politique, de même que l’existence de politiques linguistiques jouent certes un rôle dans la décision de communiquer ou non dans des langues autres que le français au Québec. En effet, depuis la Révolution tranquille, comme l’indiquent Marcel Martel et Martin Pâquet, « c’est non seulement l’usage de la langue, mais la langue elle-même qui devient objet d’attentions et de luttes[5] ».

Dans ce contexte, le présent article présente les résultats d’une recherche qui traite des langues utilisées sur les affiches électorales québécoises. Cette recherche a été menée en 2021 et 2022 dans les archives physiques et électroniques et avait pour principal objectif de recueillir le plus grand nombre possible d’affiches produites dans le cadre d’élections provinciales québécoises et d’analyser les langues utilisées sur ces dernières. Cette analyse est faite par la mise en relation des langues utilisées avec l’évolution du contexte social et politique au Québec. Parmi les éléments de contexte mis de l’avant, notons les luttes de pouvoir entre les francophones et les anglophones, la présence des langues dans l’espace public, en particulier dans l’affichage, les commissions d’enquête abordant la question de la langue, les lois linguistiques, le bilinguisme et les reconfigurations de l’échiquier politique québécois.

Notre analyse s’inscrit dans une démarche traductologique puisqu’au Québec les affiches électorales provinciales sont généralement produites en français, puis elles sont parfois traduites en anglais, et exceptionnellement dans d’autres langues. Le fait de traduire ou non une affiche n’est pas anodin et au Québec la traduction vers l’anglais – ou l’utilisation de l’anglais seulement – est empreinte de sens. Les pratiques de traduction, au Québec ou ailleurs, constituent en effet un reflet du contexte social et politique et du rapport qu’entretient le lieu de traduction avec les langues et les communautés qui les parlent.

À titre d’exemple, pendant le franquisme en Espagne (1939-1975) – d’idéologie conservatrice – les traductions étaient soumises à la censure (religieuse, morale et politique). De plus, comme le précise Montserrat Bacardí[6], les traductions vers les langues dites « régionales », c’est-à-dire le basque, le catalan et le galicien, étaient particulièrement contrôlées dans un contexte où l’État prônait le monolinguisme espagnol. À partir de 1962, dans une optique de modernisation et d’ouverture au monde, notamment au tourisme, le régime laisse davantage d’espace à ces langues, y compris en traduction. Enfin, en 1978, trois ans après la mort de Franco, la censure prend fin, ce qui permet aux maisons d’édition espagnoles de publier toute traduction faite à partir ou vers n’importe quelle langue d’Espagne[7].

En ce sens, et dans la foulée de ce qu’écrivait Annie Brisset[8], ce ne sont donc pas les textes en soi qui suscitent la traduction, ou la non-traduction, et en établissent la pertinence, mais le lieu et les événements marquants de ce lieu. Autrement dit, les traductions sont le reflet des conditions historiques et culturelles dans lesquelles elles ont été produites[9].

Ainsi, l’étude des langues utilisées sur les affiches électorales nous en dit davantage que le simple message d’incitation à voter qu’on y voit de prime abord. En effet, la traduction ou la non-traduction vers l’anglais ou d’autres langues constitue un indice du rapport qu’entretient la société québécoise avec sa minorité d’expression anglaise, mais aussi avec les locuteurs d’autres langues, qu’il s’agisse de langues autochtones ou de langues arrivées plus ou moins récemment avec l’immigration. Les pratiques de traduction d’affiches électorales au fil du temps constituent ainsi un reflet de l’évolution de la société québécoise, notamment au niveau des rapports entre les communautés linguistiques, rapports qui découlent entre autres de réalités sociales, politiques et économiques en constant changement.

État des lieux

Les pratiques et politiques linguistiques et de traduction au Canada ont été largement étudiées, en particulier en ce qui a trait aux langues officielles du pays – le français et l’anglais. Bon nombre de travaux ont été menés sur la traduction institutionnelle, de même que sur la traduction littéraire et dans des domaines de spécialité comme le droit et la médecine. L’histoire de la traduction au Canada a été bien documentée, notamment grâce aux travaux de Jean Delisle, pionnier dans ce domaine[10].

Il reste toutefois des angles morts dans notre connaissance de l’histoire de la traduction au Canada, notamment en ce qui concerne la traduction politique. Seuls les traductologues Chantal Gagnon et al.[11] et Julie McDonough Dolmaya[12] ont fait des incursions dans ce secteur. Gagnon et ses co-auteurs se sont intéressés aux luttes de pouvoir issues de la traduction des discours politiques canadiens. Ces travaux démontrent que la traduction véhicule diverses idéologies politiques, notamment en donnant préséance à certains termes ou en les occultant. Pensons, par exemple, à la traduction du terme separatist par « souverainiste » ou à la paraphrase de l’expression « chez nous » en français là où il est écrit Canada en anglais. McDonough Dolmaya, quant à elle, s’est penchée sur la traduction d’ouvrages portant sur les référendums québécois. Elle démontre notamment que les préfaces des ouvrages traduits orientent le lectorat en se positionnant sur la question nationale. Toutefois, aucun de ces travaux n’aborde la traduction des affiches électorales, que ce soit au Québec ou ailleurs au Canada.

Cela étant, certains collectionneurs se sont intéressés aux affiches électorales québécoises. D’une part, Dave Turcotte, député à l’Assemblée nationale du Québec de 2008 à 2018, possède une grande collection d’affiches électorales, dont certaines sont affichées sur le site du Musée virtuel d’histoire politique du Québec[13]. Celles-ci sont parfois décrites (graphisme, slogan, photo, etc.) afin de démontrer l’évolution visuelle et du contenu de ces objets au fil du temps. D’autre part, Alain Lavigne, professeur de communication à l’Université Laval, s’est quant à lui intéressé au marketing politique et a publié quatre ouvrages sur les premiers ministres québécois, soit Maurice Duplessis[14], Jean Lesage[15], Robert Bourassa et René Lévesque[16], et enfin, Jacques Parizeau[17]. La collection de ce chercheur a également servi à monter l’exposition Duplessis donne à sa province sur le marketing politique de Maurice Duplessis et de son parti, l’Union nationale[18]. Les ouvrages et l’exposition présentent notamment des affiches électorales, lesquelles font partie intégrante de la mise en marché des partis, des chefs et des candidats et candidates[19].

Ces collectionneurs n’ont toutefois pas étudié l’aspect linguistique ou traductologique des affiches de leur collection. Notre étude des langues employées sur les affiches électorales constitue donc une contribution originale à l’historiographie québécoise et à la traductologie. Elle s’inscrit dans la lignée de travaux de Delisle sur l’histoire de la traduction au Canada et de Gagnon sur la traduction politique au Canada. À l’intersection de l’histoire de la traduction et de la traduction politique, nous dresserons un aperçu historique des pratiques de traduction d’affiches électorales produites par les principaux partis politiques québécois dans le contexte d’élections provinciales.

La genèse de ce projet se situe dans une recherche que nous avons préalablement menée sur les préférences linguistiques de l’électorat québécois et sur la perception des langues utilisées dans les affiches électorales[20]. Cette étude menée en 2020-2021 a révélé que la traduction, mais surtout la perception des langues, peut jouer un rôle dans les choix politiques. Dans le cadre de cette recherche, et pour la contextualiser, nous avions fait un survol des pratiques de traduction d’affiches électorales au Québec. Nous avions alors remarqué que très peu de candidats, candidates et partis politiques faisaient usage de l’anglais ou d’autres langues dans leurs affiches électorales au Québec.

Nos observations préliminaires indiquaient que parmi les principaux partis politiques québécois actuels, seul le Parti libéral du Québec s’affichait parfois de façon bilingue ou en anglais, et ce, dans certaines circonscriptions seulement. Les autres principaux partis politiques provinciaux (Coalition avenir Québec, Parti québécois et Québec solidaire) ne s’affichaient à première vue qu’en français. Nous avions toutefois remarqué qu’avant la Révolution tranquille et les premières lois linguistiques, les affiches bilingues ou en anglais étaient plus fréquentes dans la province. Les pratiques en matière de langue(s) d’affichage pourraient donc avoir changé au fil du temps et en fonction de la politique linguistique québécoise.

Politique linguistique et affichage

La traduction est tributaire des politiques linguistiques au sens large, ce qui inclut le statut des langues sur le territoire, les lois linguistiques et, dans le cas qui nous intéresse, les lois électorales. Ces dernières, au nombre de trois depuis la Confédération de 1867 (1875, 1963 et 1989), n’abordent pas la question linguistique ; elles portent plutôt sur le droit de vote, la carte électorale, la liste électorale, le déroulement du scrutin, le financement, etc. La loi électorale en vigueur (1989) ne mentionne la question linguistique qu’en ce qui touche le nom des circonscriptions électorales, qui fait l’objet d’un avis de la Commission de toponymie instituée par la Charte de la langue française[21].

En ce qui concerne le statut des langues, la Constitution de 1867 ne mentionne que le droit d’utiliser le français ou l’anglais aux parlements d’Ottawa et de Québec ; ailleurs, y compris dans l’affichage, « la libre concurrence des langues est maintenue comme règle[22] ». Ce n’est qu’à partir des années 1960, précise Corbeil, que la population commence à s’intéresser à la symbolique des langues utilisées dans l’affichage au Québec. Pour répondre à cette préoccupation, le gouvernement donne à l’Office de la langue française, créé en 1961, le mandat de « donner un visage français aux rues des villes et villages du Québec[23] ». Malgré les recommandations de l’Office, la Loi pour promouvoir la langue française (Loi 63), adoptée en 1969, ne donne pas au français de statut particulier en matière de langue d’affichage, maintenant de facto le libre choix. L’affichage bilingue ou en anglais demeurait donc chose habituelle à l’époque, surtout à Montréal. Il faudra attendre la Loi sur la langue officielle du Québec de 1974 (Loi 22), pour que l’usage du français soit imposé, seul ou avec une autre langue, dans l’affichage public[24]. Trois ans plus tard, en 1977, la Charte de la langue française (Loi 101) stipule que l’affichage public doit dorénavant se faire uniquement dans la langue officielle, le français. Toutefois, après contestation juridique dans les années 1980, l’affichage bilingue a été de nouveau autorisé dans l’ensemble de l’affichage. Aujourd’hui, la Charte prévoit que l’affichage public doit se faire en français au Québec, mais qu’il peut être fait « à la fois en français et dans une autre langue pourvu que le français y figure de façon nettement prédominante[25] ». Précisons toutefois que les affiches électorales ne sont pas assujetties à cet article puisque l’article 59 dispense les messages de type politique des dispositions relatives à l’affichage public à prédominance française : « L’article 58 ne s’applique pas à la publicité véhiculée par des organes d’information diffusant dans une langue autre que le français ni aux messages de type religieux, politique, idéologique ou humanitaire pourvu qu’ils ne soient pas à but lucratif[26]. »

En résumé, qu’il s’agisse du statut des langues, des lois linguistiques ou des lois électorales, rien n’empêche (et n’a empêché) les partis politiques québécois de faire usage de langues autres que le français dans leurs affiches électorales. La présence ou l’absence de l’anglais et d’autres langues dans notre corpus relèvent donc d’autres facteurs que nous explorerons plus loin.

Hypothèse et méthodologie

À partir des constats précédents, soit que peu de partis politiques québécois traduisent leurs affiches en anglais et que les affiches en anglais semblent avoir tendance à disparaître avec la Révolution tranquille, nous formulons l’hypothèse que les pratiques de traduction des partis politiques québécois sont directement liées à l’évolution du contexte social et politique au Québec au fil du temps et aux événements marquants de son histoire, nonobstant le volet juridique des politiques linguistiques.

Pour confirmer ou infirmer cette hypothèse, nous avons donc effectué une étude à grande échelle des pratiques linguistiques des partis politiques provinciaux en matière d’affiches électorales. Pour ce faire, nous avons d’abord créé une base de données avec le plus grand nombre d’affiches électorales québécoises utilisées dans le cadre d’élections provinciales.

Pour la partie historique de notre recherche, nous nous sommes tournés vers les archives nationales, soit Bibliothèque et Archives Canada (BAC), Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) et la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec. Ensuite, nous avons consulté les archives numériques d’organisations régionales et locales, dont les Archives de la Ville de Montréal, la Société d’histoire de Sherbrooke, la Société d’histoire du Lac-Saint-Jean, la Société du patrimoine des Beaucerons, la Société du patrimoine politique du Québec, de même que celles de musées, dont le Musée de la civilisation du Québec, le Musée de la Gaspésie et le Musée McCord, ainsi que de collectionneurs et observateurs comme Alain Lavigne, Dave Turcotte, Carl Boileau[27] et Steve Faguy[28]. Nous avons également obtenu de nombreuses affiches, surtout récentes, dans les médias, y compris Radio-Canada, Le Devoir, Le Quotidien, Le Charlevoisien et L’Éclaireur Progrès. Enfin, pour les affiches de 2022, nous avons consulté les sites Web des partis politiques provinciaux, les comptes de réseaux sociaux des candidats et candidates et pris des photos d’affiches dans l’espace public.

Notre échantillonnage est par définition non probabiliste puisqu’il est constitué de l’ensemble des affiches que nous avons pu retrouver à l’aide des outils disponibles. Il se peut que d’autres affiches aient été conservées ailleurs – par exemple dans des collections privées –, mais qu’elles ne soient pas à la disposition du public. Qui plus est, il est indéniable qu’un grand nombre d’affiches n’a tout simplement pas survécu au passage du temps, surtout en ce qui concerne les affiches de la première moitié du XXe siècle. Dans son ouvrage L’affiche au Québec : des origines à nos jours, Marc H. Choko précise d’ailleurs que

[…] du fait que les imprimeurs, les autorités et les rares collectionneurs ont dans bien des cas négligés de conserver des exemplaires, la plupart des affiches anciennes ont complètement disparu. Ainsi les affiches publicitaires ou politiques d’extérieur de grand format sont rarissimes. […] Les chances de trouver des exemplaires d’affiches plus récentes sont bien entendu plus grandes. Mais certaines créations manquent déjà à l’appel, même pour une période aussi proche que les années 1980[29]

Ainsi, notre analyse et nos résultats ne peuvent faire état que des affiches répertoriées. Il importe également de mentionner que la carte électorale québécoise a changé une vingtaine de fois depuis l’année où a été produite la première affiche que nous avons retrouvée, soit 1905. Le nombre de circonscriptions est passé de 74 à l’époque à 125 aujourd’hui, les limites des circonscriptions ont bougé, les noms ont changé à maintes reprises, qu’il y ait eu redécoupage ou non, etc. La représentativité géographique ne peut donc être analysée que de façon régionale, et non par circonscriptions. Notons également qu’il existe divers types d’affiches, soit des affiches génériques des partis et des chefs, qui sont utilisées a priori partout sur le territoire, et les affiches des candidats et candidates, qui ne sont utilisées que dans les circonscriptions pertinentes.

En tout et partout, nos recherches nous ont permis de recueillir 1271 affiches, la plus ancienne de 1905 et les plus récentes de 2022. Environ 60 % des affiches antérieures à 2022 ont été obtenues de trois sources, soit Bibliothèque et Archives nationales du Québec, la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec et la collection personnelle de Dave Turcotte. Les affiches utilisées dans le cadre des élections provinciales de 2022 ont presque totalement été obtenues en ligne, essentiellement sur les sites Web des partis politiques et sur les réseaux sociaux. Les renseignements sur chacune des affiches ont été insérés dans un tableau Excel dans lequel est répertorié le nom du candidat ou de la candidate, le nom du parti, l’année de l’élection, la source du document et, évidemment, les langues présentes sur l’affiche, soit : français seulement, anglais seulement, français et anglais, français et autre langue et, enfin, sans message (c.-à-d. les affiches où l’on ne retrouve que le nom de la circonscription, du candidat ou de la candidate, ou du parti).

Analyse et résultats

Notre analyse portera d’abord sur les langues présentes dans l’ensemble des affiches électorales répertoriées, puis sur la fluctuation de l’utilisation des langues au fil du temps. Nous ferons également état des différences relevées au niveau des régions et des partis politiques. Alors que le premier volet permettra de brosser un portrait général des langues utilisées sur les affiches, le deuxième permettra de vérifier si les changements au niveau des pratiques de traduction sont arrimés au contexte social et politique, notamment à des événements marquants de l’histoire récente du Québec.

Les affiches sont réparties dans les cinq catégories linguistiques mentionnées, mais puisque les quelques affiches bilingues en français et dans une autre langue étaient toutes en français et dans une langue autochtone, le nom de cette catégorie a été modifié pour refléter cet état de fait. Cela signifie qu’aucune langue étrangère n’a été relevée sur les 1271 affiches répertoriées[30]. La figure suivante présente un exemple d’affiche de chacune des cinq catégories :

Figure 1

Exemple d’affiches électorales québécoises selon la ou les langue(s) utilisée(s)[31]

Exemple d’affiches électorales québécoises selon la ou les langue(s) utilisée(s)31

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Résultats d’ensemble

Comme nous pouvons le constater à la figure 2 ci-dessous, parmi les 1271 affiches recueillies, 70,5 % (896 affiches) sont en français seulement, 0,79 % (10 affiches) sont en anglais seulement, 5,04 % (64 affiches) sont bilingues français-anglais et 23,45 % (298 affiches) n’ont pas de message outre des informations nominatives (nom de la circonscription, de la candidature et du parti). Enfin, 3 affiches, représentant 0,24 % de l’ensemble, sont bilingues en français et dans une langue autochtone. Ces 3 affiches ont toutes été produites en 2022. Nous y reviendrons.

En résumé, dans 94 % des cas, les affiches électorales provinciales québécoises sont soit unilingues françaises ou elles n’ont pas de message outre les informations nominatives[32]. L’anglais est présent, seul ou avec le français, dans un peu moins de 6 % des affiches, alors que les langues autochtones, nous l’avons vu, sont présentes dans 0,24 % de l’ensemble.

Les affiches en anglais ou bilingues français-anglais que nous avons obtenues proviennent essentiellement de circonscriptions situées dans la grande région de Montréal (Jacques-Cartier, Outremont, Vaudreuil-Soulanges, etc.), en Estrie (Brome-Missisquoi, Compton, Richmond, etc.), dans l’Ouest du Québec, le long de la frontière avec l’Ontario (Abitibi, Gatineau, Pontiac, etc.) et sur la Côte-Nord (Duplessis). Nous avons également relevé des affiches nationales, c’est-à-dire qui font la promotion du parti seulement ou de son chef, en langue anglaise ou bilingue. Il est possible que ces affiches n’aient été utilisées que dans des endroits ciblés ou lors de rassemblements nationaux, mais les métadonnées des affiches ne nous offrent pas cette information.

Figure 2

Langue(s) des affiches électorales québécoises de 1905 à 2022, en pourcentage

Langue(s) des affiches électorales québécoises de 1905 à 2022, en pourcentage

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Avec seulement 6 % des affiches répertoriées arborant une langue autre que le français, la non-traduction est de loin la principale stratégie mise de l’avant par les partis politiques québécois pour ce mode de communication. Plusieurs facteurs peuvent expliquer la mise en oeuvre, consciente ou non, de cette stratégie. En traductologie, la non-traduction peut être vue comme une forme de résistance ou de rejet dictée par le contexte. Les raisons de ce rejet, précise Dominic Glynn[33], peuvent être multiples, notamment idéologiques, par exemple « lorsque la langue cible est celle d’un pouvoir colonial oppressif » ou encore, économiques, c’est-à-dire lorsque la traduction vers une certaine langue ne confère pas d’avantages économiques. Il serait, par exemple, non rentable de traduire un roman dans une langue non ou très peu présente dans le marché où est distribué ledit ouvrage. Dans le cas qui nous intéresse, le fait de traduire ou non des affiches électorales ne vise pas à vendre un produit pour en retirer des bénéfices économiques, mais plutôt à influencer le comportement de l’électorat. Les avantages procurés par la traduction ou la non-traduction sont donc de l’ordre du gain politique plutôt qu’économique.

Figure 3

Langue(s) des affiches électorales québécoises de 1905 à 2022, par parti politique, en pourcentage

Langue(s) des affiches électorales québécoises de 1905 à 2022, par parti politique, en pourcentage

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À cet égard, nous avons démontré, lors d’une étude menée en 2020-2021[34], que la perception des affiches unilingues en français était positive chez les francophones et chez les non-francophones au Québec. Bien que les affiches bilingues français-anglais soient également vues de façon positive chez les non francophones, elles le sont par une minorité de francophones, lesquels constituent la grande majorité de l’électorat dans la province. Ainsi, selon les données de cette étude, un parti politique pourrait avoir plus à perdre qu’à gagner sur le plan politique en traduisant ses affiches en anglais, du moins aujourd’hui. Il importe également de mentionner que la vaste majorité des Québécois non francophones maîtrise le français[35], ce qui réduit le besoin de traduire, tel que l’indique João Ferreira Duarte : « Texts originating from a particular source culture or cultures may not be translated because the reading public (or its dominant fraction) are able to read them in the language in which they were written and thus no demand for local translations is generated[36]. »

Ce portrait général des langues présentes dans les affiches électorales provinciales de 1905 à 2022 au Québec indique que les partis, les candidats et les candidates considèrent généralement que le français suffit afin de communiquer avec l’électorat québécois et obtenir son appui, quelle que soit sa langue maternelle.

La place réduite accordée à l’anglais peut s’expliquer notamment par une résistance idéologique. Cela semble être le cas pour les principaux partis indépendantistes, soit le Ralliement pour l’indépendance nationale, le Parti québécois et Québec solidaire, pour lesquels nous n’avons relevé aucune affiche dans une langue autre que le français (voir figure 3), même dans les circonscriptions à majorité anglophone. Il en est de même pour la Coalition Avenir Québec, nationaliste, mais non indépendantiste. Toutefois, ce parti est aussi celui qui produit des affiches sans message dans le plus grand pourcentage. Ces affiches plus neutres permettent de mettre à l’arrière-plan l’idéologie de résistance à l’anglais, sans toutefois l’occulter complètement puisque cette langue est absente. Par ailleurs, ce parti produit à l’occasion du matériel en anglais, notamment des cartons de format carte postale bilingues. Ceux-ci sont distribués dans les boîtes aux lettres des résidents de circonscriptions avec une population anglophone importante[37].

Enfin, deux importants partis politiques québécois, soit l’Union nationale et le Parti libéral du Québec, s’affichent (s’affichait dans le cas du premier) de façon importante en anglais : nous avons relevé 22 % d’affiches bilingues français-anglais ou en anglais seulement pour l’Union nationale et 15 % pour le Parti libéral du Québec. Le cas de l’Union nationale s’explique notamment par le contexte historique. En effet, ce parti était actif des années 1930 aux années 1970 et, comme nous l’avons mentionné, l’affichage bilingue ou en anglais était habituel à cette époque qui précède les premières lois linguistiques. Le cas du Parti libéral peut s’expliquer en partie par le contexte historique, ce parti ayant été fondé en 1867 ; toutefois, il s’affiche encore aujourd’hui régulièrement de façon bilingue. Cela peut s’expliquer par l’idéologie de ce parti fondamentalement fédéraliste et par sa base, constituée en grande partie d’un électorat anglophone et allophone[38].

Figure 4

Langue(s) des affiches électorales québécoises par période de 10 ans, plus 2022, en pourcentage

Langue(s) des affiches électorales québécoises par période de 10 ans, plus 2022, en pourcentage

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Résultats par période de dix ans

Évidemment, on peut s’attendre à ce que les pratiques aient fluctué au fil du temps, ce pour quoi nous avons réparti les résultats par période de 10 ans, des années 1930[39] aux années 2010, en plus de l’année 2022[40]. En raison des difficultés, voire de l’impossibilité, de retrouver les affiches les plus anciennes, de même que du fait que le nombre de circonscriptions et de candidats et candidates aux élections était, comparativement à aujourd’hui, de beaucoup inférieur au début du XXe siècle[41], le nombre d’affiches répertoriées par période fluctue grandement : nous passons d’une vingtaine d’affiches par période des années 1930 aux années 1950, à une quarantaine dans les années 1970 à 2000, pour finalement atteindre plus de 800 en 2022. Ainsi, les données des périodes les plus anciennes pourraient fluctuer davantage en retrouvant de nouvelles affiches, ce qui n’est pas le cas, tout particulièrement, pour l’année 2022. Les résultats par période figurent ci-dessous.

En regardant le graphique (Figure 4), nous pouvons distinguer trois périodes dans les pratiques de traduction des affiches électorales québécoises en anglais (affiches unilingues ou bilingues) :

  1. Présence relativement importante de l’anglais des années 1930 aux années 1960, soit

    1. 14 % dans les années 1930 ;

    2. 14 % dans les années 1940 ;

    3. 27 % dans les années 1950 ;

    4. 21 % dans les années 1960.

  2. Recul et disparition de l’anglais des années 1970 aux années 2000, soit

    1. 2 % dans les années 1970 ;

    2. 3 % dans les années 1980 ;

    3. 2 % dans les années 1990 ;

    4. 0 % dans les années 2000.

  3. Retour (timide) de l’anglais dans les années 2010 et en 2022, soit

    1. 7 % dans les années 2010 ;

    2. 4 % en 2022.

Au cours des prochaines sections, nous analyserons les résultats pour chacune de ces périodes.

Première période (des années 1930 aux années 1960)

La plus grande présence d’affiches électorales en anglais ou bilingues français-anglais des années 1930 aux années 1960 reflète certaines réalités sociales du Québec. Comme nous l’avons mentionné, le contexte social et politique et les événements marquants qui ont cours dans une société peuvent susciter ou non la traduction. Avant la Révolution tranquille et les lois sur l’affichage des années 1970, il était tout à fait normal, voire acceptable, que les affiches commerciales et autres soient bien souvent en anglais au Québec, en particulier à Montréal, bien qu’elle soit la deuxième grande ville francophone au monde[42]. Cette situation n’était pas nouvelle puisque déjà au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville remarquait que même si le français était la principale langue parlée à Montréal, la plupart des affiches et enseignes étaient en anglais, y compris celles des marchands francophones. Plusieurs autres feront la même observation au début du XXe siècle, dont Étienne Blanchard et Narcisse Dégagné[43].

Par ailleurs, les raisons idéologiques, économiques ou politiques expliquant le refus de traduire n’étaient pas encore présentes, ou l’étaient moins, des années 1930 aux années 1960 au Québec. En effet, malgré un poids démographique représentant environ 15 % de la population de la province durant cette période, la communauté anglophone du Québec était fort influente au niveau économique, l’anglais étant à l’époque la langue privilégiée des affaires et des patrons[44] et, dans une certaine mesure, politique, même si les francophones contrôlaient l’appareil politique provincial depuis le début du XXe siècle[45]. Par ailleurs, cette population était moins concentrée dans la région de Montréal qu’elle ne l’est aujourd’hui[46], rendant à l’époque les affiches bilingues ou en anglais ailleurs dans la province plus pertinentes qu’aujourd’hui. Nous avons retrouvé, par exemple, des affiches bilingues des années 1950 et 1960 utilisées dans les circonscriptions de Compton et de Richmond en Estrie. À cette époque, les anglophones comptaient pour environ 15 % de la population de la région ; le pourcentage n’est plus que de 6 % aujourd’hui[47]. Des années 1970 à aujourd’hui, nous n’avons relevé qu’une affiche bilingue en Estrie, soit dans Brome-Missisquoi en 2022.

Rappelons également, comme le mentionne Duarte plus haut, que le bilinguisme réduit le besoin de traduire. Or, des années 1930 aux années 1960, le bilinguisme chez les anglophones n’est que d’environ 30 %[48], ce qui rendait les affiches en anglais ou bilingues davantage nécessaires, surtout dans les circonscriptions à forte concentration anglophone. En ce sens, la hausse du taux de bilinguisme chez les anglophones à partir des années 1970 (voir figure 5) explique en partie cette diminution du besoin de traduire.

Figure 5

Évolution du bilinguisme chez les anglophones au Québec, en pourcentage[49]

Évolution du bilinguisme chez les anglophones au Québec, en pourcentage49

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Enfin, notons que l’utilisation d’affiches bilingues ou en anglais seulement était répandue chez les deux principaux partis politiques provinciaux durant cette période, soit l’Union nationale (33 % des affiches recueillies) et le Parti libéral du Québec (20 %). Nous l’avons mentionné, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), qui n’a présenté des candidatures qu’en 1966, ne s’affichait jamais en anglais. Il semble à première vue étonnant que l’Union nationale, un parti nationaliste, ait utilisé l’anglais dans le tiers de ses affiches des années 1930 aux années 1960. Cela peut s’expliquer par le fait que Duplessis courtisait les anglophones, notamment par la distribution de brochures en anglais et de publicités dans les quotidiens anglophones du Québec[50]. D’ailleurs, aux yeux d’André Laurendeau, les deux piliers de la presse québécoise d’expression anglaise à l’époque, soit The Gazette et The Star, figuraient parmi les principaux « supporteurs » et « complices » de Duplessis, aux côtés des élites économiques anglophones : « But one of the strongest supports for this regime is Quebec’s wealthy and, most of the time, English-speaking economic leaders. It is a fact. It expresses itself in a press which seldom attacks the Duplessis regime, often covers it, defends it and propagates it […][51]. » Garth Stevenson nous rappelle également que l’establishment anglophone a contribué à la montée de Duplessis, qui « était prêt à coopérer avec ceux qui détenaient le vrai pouvoir depuis les coulisses[52] ».

Figure 6

Langue(s) des affiches électorales de l’Union nationale par période de 10 ans, des années 1930 aux années 1970, en pourcentage

Langue(s) des affiches électorales de l’Union nationale par période de 10 ans, des années 1930 aux années 1970, en pourcentage

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Dans les années 1970, le pourcentage d’affiches de l’Union nationale avec de l’anglais chute, ne représentant plus que 13 % des affiches recueillies pour ce parti dans cette période (voir figure 6). Ce parti fera élire ses derniers députés en 1976, puis disparaîtra progressivement de la scène politique dans les années 1980.

Dans l’ensemble, la présence de l’anglais sur les enseignes et affiches, électorales ou non, était une chose habituelle avant la Révolution tranquille et les premières lois linguistiques des années 1970. L’influence économique et politique de la communauté anglophone au Québec, sa présence plus importante à l’extérieur de la région de Montréal et le taux relativement faible de bilinguisme dans cette population comptent également parmi les facteurs sociaux qui donnaient lieu à la traduction des affiches électorales du français vers l’anglais. La traduction était en effet un moyen essentiel pour que les partis politiques puissent communiquer efficacement avec une partie de l’électorat québécois, et obtenir son appui.

Deuxième période (des années 1970 aux années 2000)

Que s’est-il passé pour que l’anglais disparaisse peu à peu des affiches électorales québécoises ? Dans l’ouvrage Le français au Québec. 400 ans d’histoire et de vie, Michel Plourde et al. nous rappellent qu’à partir des années 1960, l’« état d’infériorité économique et sociale des Canadiens français du Québec, en même temps que l’aliénation culturelle et linguistique dans laquelle les a plongés la domination de l’anglais, provoquent une mobilisation générale[53] ». Dès lors, le Québec entre dans la période qu’on appellera Révolution tranquille, qui se caractérise par l’émancipation économique, politique, culturelle et linguistique des Canadiens français du Québec, s’identifiant dès lors comme Québécois[54]. Le slogan de 1962 du Parti libéral du Québec de Jean Lesage, « Maîtres chez nous », fait état de cet enjeu. Dans le contexte historique de la décolonisation en Afrique et ailleurs, la Révolution tranquille voit également apparaître divers mouvements et partis politiques voués à l’indépendance du Québec, dont le Rassemblement pour l’indépendance nationale, le Front de libération du Québec, le Mouvement Souveraineté-Association et, finalement, le Parti québécois, fondé en 1968, qui remporte les élections et prend le pouvoir en 1976. Ce parti, nous rappellent Jean-Hermann Guay et Serge Gaudreau[55], prend la place de l’Union nationale comme porte-étendard du nationalisme québécois et devient alors le principal adversaire du Parti libéral sur la scène provinciale.

Sur le plan de la langue, à partir du milieu des années 1960, plusieurs événements viennent redéfinir la relation de pouvoir entre l’anglais et le français au Canada et au Québec. Comme le précisent Martel et Pâquet[56], la question de la langue, relativement mise à l’écart au début du XXe siècle, « réémerge de manière spectaculaire » à partir des années 1960 au sein de la population, ce qui force les gouvernements à agir : Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (Commission Laurendeau-Dunton) en 1965, Loi pour promouvoir la langue française (Loi 63) et Loi fédérale sur les langues officielles en 1969, dépôt du rapport de la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec (Commission Gendron) en 1973, Loi sur la langue officielle du Québec en 1974 (Loi 22) et Charte de la langue française en 1977 (Loi 101)[57]. Rappelons que ces deux dernières lois (la Loi 22 et la Loi 101) introduisent le principe de l’affichage public en français, jusqu’alors ignoré par les législateurs. De plus, la Charte force dorénavant les néo-Québécois à scolariser leurs enfants en français[58], freinant en partie les transferts linguistiques vers l’anglais, qui étaient jusque-là deux fois plus importants que les transferts vers le français[59].

Ces événements qui ont redéfini le rapport de force au Québec à partir des années 1960 coïncident avec la disparition généralisée de l’anglais, dans les décennies qui suivent, des affiches électorales québécoises. Comme le montre la figure 4, alors que l’anglais est présent dans respectivement 27 % et 21 % des affiches relevées des années 1950 et 1960, ce pourcentage chute vertigineusement, à moins de 2 % dans l’ensemble, des années 1970 aux années 2000. Il disparaîtra d’ailleurs complètement – du moins dans notre corpus – pendant les dix dernières années de cette période.

Nous l’avons mentionné, le refus de traduire peut être de nature idéologique, et, nous rappelle Glynn, les changements politiques « peuvent faire augmenter ou réduire de façon importante la résistance à la traduction ». De plus, ajoute-t-il, « les changements au niveau de la politique linguistique, par exemple, peuvent avoir un impact direct sur la traduction de matériel dans les régions bilingues ou multilingues[60] ». Conformément à cette réalité, l’adoption de la Charte de langue française en 1977, qui à l’origine imposait l’usage seul du français dans l’affichage (alors que la loi précédente permettait l’affichage bilingue), a probablement joué un rôle dans la quasi-disparition de l’anglais des affiches électorales québécoises. La Charte stipule que le français est la seule langue officielle du Québec. On pourrait donc croire que les affiches électorales provinciales sont presque exclusivement en français à partir des années 1970 parce que celle-ci est l’unique langue officielle du Québec. Rappelons toutefois que l’unilinguisme prévu par la Charte en matière d’affichage a été contesté et que l’affichage bilingue a été officiellement réintroduit en 1988 par la Loi modifiant la Charte de la langue française[61], qui stipule toutefois que le français doit être prédominant. De plus, comme nous l’avons mentionné plus tôt, les messages de type politique ne sont pas assujettis à cette obligation.

Ainsi, les partis politiques et les candidats et candidates à des élections au Québec peuvent tout à fait produire et afficher leur publicité électorale en anglais et en français, voire dans n’importe quelle langue, et ce, même sans une version française. Le fait que les affiches électorales provinciales sont presque exclusivement en français durant cette période n’est donc pas une question légale. Il est toutefois possible que les partis politiques aient simplement décidé – consciemment ou non – de respecter l’esprit de la Charte, c’est-à-dire la primauté de la langue française dans l’affichage public au Québec.

Par ailleurs, on remarque également une forte croissance de l’appui à la souveraineté du Québec du début de la Révolution tranquille jusqu’au milieu des années 1990. Il est donc possible qu’on omette volontairement l’anglais dans les années 1970-2000 pour éviter de froisser la population majoritairement francophone de la province dans un contexte de nationalisme montant ou latent. En effet, le recours à l’affichage public en français seulement constitue un symbole en symbiose avec le caractère officiellement unilingue du Québec et la volonté d’une majorité de Québécois d’assurer la prédominance du français sur le territoire. Martel et Pâquet affirment d’ailleurs qu’à partir de la Révolution tranquille, « […] les francophones considèrent l’État du Québec comme un instrument de libération et d’affirmation. Cette nouvelle représentation s’exprime dans la pression citoyenne, qui force à l’action les gouvernements provinciaux successifs. L’objectif de ces gouvernements est celui de la promotion du français dans l’espace public québécois[62] ».

À partir des années 1970, l’affirmation des francophones du Québec se manifeste en grande partie par l’élévation de la langue française comme unique langue officielle de la province, comme langue commune et comme langue d’affichage. Cet état de fait social devient également politique et pourrait expliquer à bien des égards la baisse, puis la disparition de l’anglais dans les affiches électorales des années 1970 aux années 2000. D’un point de vue traductologique, c’est donc l’idéologie d’affirmation nationale, y compris linguistique, qui engendre la non-traduction des affiches électorales. Enfin, la concentration accrue de la population de langue anglaise dans la région de Montréal et la hausse du bilinguisme chez les anglophones, devenu nécessité dans le contexte, de même que la francisation des immigrants, sont d’autres facteurs qui peuvent expliquer cette tendance.

Troisième période (années 2010 à 2022)

Nous remarquons, à partir des années 2010, un retour de l’anglais sur les affiches électorales québécoises. L’anglais réapparaît essentiellement dans des affiches bilingues, et non dans des affiches unilingues en anglais comme c’était parfois le cas avant la Révolution tranquille.

Le retour (timide) de l’anglais depuis 2010 coïncide avec l’indifférence que plusieurs experts et chroniqueurs constatent en lien avec la question nationale et la langue. Par exemple, en référence à l’attitude des jeunes au regard de la langue française, le chroniqueur François Cardinal note une « indifférence croissante des jeunes par rapport au sort du français [qui] semblent croire la bataille gagnée pour de bon[63] ». Cette période est notamment marquée par la montée de nouveaux partis politiques qui ne placent pas la question nationale au centre de leurs préoccupations, dont Québec solidaire (fondé en 2006), le Parti conservateur du Québec (fondé en 2009) et la Coalition Avenir Québec (fondée en 2011).

Des observateurs considèrent d’ailleurs les élections québécoises de 2007, lors desquelles le Parti libéral du Québec est élu de façon minoritaire – une première, tous partis confondus, depuis 1878 – comme un tournant ; on assiste alors à un réalignement d’une politique marquée par le bipartisme à une nouvelle ancrée dans le multipartisme et la fin de la dualité fédéralisme/souverainisme. Ainsi, Philippe R. Dubois et al., citant Pierre Drouilly, indiquent que l’élection de 2007 peut être vue, du moins par certains, « comme le début d’une reconfiguration de la politique québécoise, notamment par la baisse d’influence de la question nationale sur le choix électoral[64] ».

Pour Guay et Gaudreau, les préoccupations économiques, dont le virage vers l’équilibre budgétaire amorcé au début des années 2000, puis la crise financière et économique de 2008, donnent le ton à la reconfiguration politique : « […] la “question sociale” se retrouve la plupart du temps au premier plan de l’actualité, devançant la “question nationale” qui dominait le débat politique depuis la fin des années 1960[65]. » L’arrivée au pouvoir de la Coalition Avenir Québec (CAQ) en 2018, dont le moteur nationaliste est lié à la réussite économique du Québec et à son autonomie dans le cadre fédéral[66] plutôt que sur les « vieilles chicanes » de type fédéralisme/souverainisme, en est un indicateur.

Nos données révèlent cependant que le retour de l’anglais depuis les années 2010 s’est atténué en 2022, passant de 7 % à 4 % dans notre corpus. Cette baisse peut être attribuable au fait, par exemple, que le parti, les candidats et candidates aient décidé d’utiliser des affiches en français seulement, là où l’on avait précédemment des affiches bilingues, comme nous avons remarqué dans Anjou–Louis-Riel entre 2014 et 2022, ou qu’on ait décidé d’utiliser à la fois des affiches en français seulement et bilingues, là où l’on avait précédemment des affiches bilingues seulement, tel que nous l’avons remarqué dans Outremont entre 2014 et 2022.

Le contexte des élections provinciales de 2022 pourrait expliquer cette baisse de la présence de l’anglais dans les affiches répertoriées. En effet, l’année 2022 a été marquée par un retour de la conscientisation, voire d’une repriorisation des enjeux linguistiques par le gouvernement, qui s’est manifestée par l’adoption de la Loi sur la langue officielle et commune du Québec (Loi 96) par l’Assemblée nationale. Cette loi se veut une mise à jour de la Charte de la langue française et a entre autres objectifs de colmater des brèches de la Loi 101, notamment en ce qui concerne le statut du français en tant que langue de l’administration publique, d’affichage et d’enseignement dans la province[67].

Par ailleurs, la publication des données linguistiques du recensement canadien moins de deux mois avant les élections provinciales de 2022 a envoyé un signal d’alarme. Ces données font état d’un déclin du français au Canada, y compris au Québec. Les données du recensement indiquent, à l’échelle de la province, une baisse au niveau de la connaissance du français dans la population, du pourcentage de personnes qui ont le français comme langue maternelle, comme langue parlée le plus souvent à la maison, comme première langue officielle et comme langue de travail. Ces mauvais résultats pour le français pourraient avoir joué un rôle, conscient ou non, au moment où les différents partis politiques ont pris la décision de produire ou non des affiches bilingues français-anglais ou en anglais seulement. En effet, des affiches arborant l’anglais pourraient avoir été perçues comme une autre démonstration de la perte de poids du français au Québec. Ainsi, en s’affichant en français seulement, les partis politiques envoient un message clair qu’ils sont conscients de cet enjeu et agissent en conséquence.

Notons que la quasi-totalité des affiches bilingues français-anglais relevées pour 2022 a été produite par deux partis, soit le Parti libéral du Québec (15 % d’affiches bilingues parmi les affiches recueillies) et le Parti canadien du Québec (100 % des affiches recueillies). Ce parti fondé en 2022 prône l’égalité des langues officielles, le bilinguisme et le libre-choix de la langue de scolarisation[68]. Dans les deux cas, le bilinguisme reflète l’idéologie de ces partis fondamentalement fédéralistes qui courtisent l’électorat non francophone.

Des années 1970 aux années 2000, l’affichage en français seulement est en symbiose avec l’adoption du français comme seule langue officielle du Québec. À partir des années 2010, la réapparition de l’anglais se fait essentiellement sur des affiches bilingues. Le recours systématique au français, même sur des affiches arborant de l’anglais, constitue en quelque sorte un symbole d’appartenance au Québec francophone, même là où l’anglais est majoritaire, par exemple dans l’ouest de l’île de Montréal[69]. Des affiches en anglais seulement pourraient en effet être perçues comme un rejet du caractère français du Québec. À cet égard, notre recherche précédente a démontré que l’affichage électoral en anglais seulement dans le cadre d’élections québécoises dérangeait non seulement les francophones (91,5 %), mais aussi les non francophones (61 %). Nos résultats indiquent par ailleurs que les affiches bilingues français-anglais dérangent deux fois moins les francophones (45,5 %) et trois fois moins les non-francophones (18,7 %). Il semble donc que les partis politiques québécois qui choisissent de s’afficher en anglais ont compris qu’un message dans cette langue devait être accompagné de sa version française afin de ne pas froisser la population[70].

Pour conclure sur la troisième période, rappelons que, pour la première fois, des langues autochtones sont apparues sur des affiches électorales québécoises. Au nombre de trois, elles sont les seules de notre corpus et ont toutes été produites dans le cadre des élections générales québécoises de 2022. Elles comptent pour 0,3 % du total des affiches relevées pour cette année précise. Bien que cela semble peu, il s’agit toutefois d’une grande progression puisque nous n’avons relevé aucune autre affiche dans une langue autochtone depuis 1905, soit depuis plus d’un siècle.

Les trois affiches en langue autochtone, bilingues avec le français, ont toutes été produites par le Parti libéral du Québec. Les langues relevées sont l’inuktitut (circonscription d’Ungava), l’innu (circonscription de Roberval) et l’algonquin (affiche conjointe pour les trois circonscriptions de l’Abitibi-Témiscamingue[71]). L’apparition de ces langues cadre avec une plus grande conscientisation de la population et des institutions à l’égard des enjeux autochtones dans la foulée de la Commission de vérité et réconciliation (2008-2015) et des « appels répétés à la redéfinition du rapport entre société majoritaire et Autochtones[72] ». Encore une fois, la traduction est un reflet de changements dans la société.

Conclusion

Nous avons formulé l’hypothèse que les pratiques de traduction des partis politiques québécois sont directement liées au contexte social et politique du Québec au fil du temps et aux événements marquants de son histoire. Notre recherche dans les archives physiques et électroniques nous a permis de recueillir 1271 affiches produites de 1905 à 2022. Les résultats d’ensemble ont démontré que la grande majorité des affiches électorales québécoises recueillies était en français seulement, alors que seulement 6 % arboraient une autre langue, c’est-à-dire l’anglais (seul ou avec le français), à l’exception de quelques affiches bilingues en français et dans une langue autochtone, toutes apparues en 2022.

Nous avons démontré que les pratiques de traduction ont effectivement fluctué au fil du temps, tel que l’avait mis de l’avant notre hypothèse. Ces fluctuations nous ont permis de cerner trois périodes distinctes dans les pratiques de traduction des partis politiques québécois : une première période durant laquelle l’anglais avait une présence relativement importante sur les affiches électorales (des années 1930 aux années 1960) ; une deuxième période durant laquelle l’anglais a reculé puis disparu (des années 1970 aux années 2000) ; et, enfin, une troisième période durant laquelle l’anglais a effectué un timide retour (2010 à 2022).

Les pratiques de traduction au cours de ces trois périodes reflètent le contexte social et politique québécois au cours du XXe siècle et au début du XXIe siècle et correspondent à des périodes ou des événements charnières de l’histoire du Québec, comme la Révolution tranquille et l’adoption de la Charte de la langue française. En effet, durant la première période, l’anglais était une langue de grande influence au Québec, notamment au niveau économique. La présence de cette langue sur les affiches commerciales et autres était normalisée dans la province, et les affiches électorales ont suivi cette tendance.

Durant la deuxième période, on remarque un refus de traduire qui découle de l’affirmation nationale des francophones du Québec. Celle-ci a mené à la Révolution tranquille, dont l’un des principaux legs est l’élévation du français à titre d’unique langue officielle de la province. Le français devient aussi obligatoire et, en principe, prédominant dans l’affichage public. Bien que les messages de nature politique ne soient pas contraints à respecter ce principe, les partis politiques respectent l’esprit de la Charte de la langue française en donnant priorité au français.

Enfin, la troisième période se caractérise par un recul de l’idéologie d’affirmation nationale et un désintérêt pour la question linguistique, qui se manifestent notamment par un réalignement politique qui a vu émerger des partis politiques non ancrés dans la question nationale. Cet état de fait s’est matérialisé par l’élection de la Coalition Avenir Québec en 2018 et sa réélection en 2022.

L’évolution des pratiques de traduction des affiches électorales au Québec constitue manifestement un reflet de l’évolution de la société québécoise au fil du XXe siècle et au début du XXIe siècle. En ce sens, la traduction nous révèle bien plus qu’un simple message textuel, mais également un message social et politique.