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S’il existe une question éthique fondamentale, c’est bien celle-ci : que faire de sa vie et celle des autres? Moïse fut abandonné sur les rives du Nil. Et d’autres l’ont recueilli. Plus près de nous, ces mêmes questions nous habitent toujours. Le cinéma est là pour nous le rappeler. Pensons au films Paternel (1), Amanda (2) et La plus précieuse des marchandises (3).

Paternel est un film réalisé par Roman Tronchot en 2023. L’intrigue se déroule dans une petite ville du centre de la France, Auxerre, où un prête, Simon, se dévoue tout entier à sa mission apostolique. Mais dès le début du film, durant un office, une femme, Louise, arrive avec son fils Aloé âgée de 11 ans. On apprend rapidement que Simon en est le père. Il a conçu cet enfant durant ses années de séminaire sans le savoir. Au départ, sans refuser la paternité, il refuse d’assumer son rôle de père en raison de sa vocation auprès de ses paroissiens. Plus tard, l’idée lui viendra qu’il pourrait assumer ses deux responsabilités : être un bon prêtre pour ses fidèles et un bon père pour son fils. Ce film illustre la tension au coeur de la condition humaine entre la vie spirituelle et la vie terrestre, entre une vie consacrée à Dieu et une vie consacrée à la vie ici-bas, entre un idéal qui fait rêver et le champ de l’activité composé d’imperfections.

Mais Simon sera confronté à l’inertie ou au conservatisme de l’institution catholique. Il ira même jusqu’à dénoncer le mensonge et l’hypocrisie de l’Église, ou de sa morale, qui la maintiennent à l’écart du monde contemporain. D’ailleurs, à la fin du film, lorsqu’il présentera son fils, aucune personne ne sera offusquée : Simon aura droit à des applaudissements. Le film laisse sous-entendre que la population est déjà ouverte à accorder aux prêtres la possibilité de vivre une vie de famille faite d’aléas.

On voit Simon qui tente par tous les moyens de concilier deux ordres de grandeur opposés : une vie consacrée à un idéal, à une promesse, celle du salut des âmes et une vie liée à la culture du lien entre les humains. On peut y voir une reprise de la conciliation travail-famille. Simon montre beaucoup de résistance laissant entendre que c’est un choix impossible comme si c’était tout l’un ou tout l’autre. On le voit bien lorsqu’une jeune paroissienne de 16 ans enceinte, accompagnée de sa mère, vient le consulter, probablement, pour obtenir l’accord du prêtre pour un avortement. Cette scène, de manière implicite, rejoue ce que Simon aurait pu vivre s’il avait su qu’il avait mis sa copine enceinte durant ses années de séminaire. Finalement, Simon se montre inflexible. Il laisse sous-entendre que c’est un cadeau de la Vie et que le Seigneur supportera la jeune fille. C’est le respect de la Vie au risque de nuire à la vie humaine qui se déploie dans le champ de l’activité, de la finitude. Finalement, la jeune fille se prévaudra de l’opportunité d’une interruption volontaire d’une grossesse avec le support de Louise, celle qui a accepté sur une base volontaire de garder l’enfant, Aloé, le fils de Simon.

Sans savoir pourquoi, Louise décide de quitter les lieux mais laisse Aloé entre les mains de Simon à son insu, ce qui le jette dans l’embarras. Que diront les paroissiens? Simon a une image à protéger. Il s’assurera de minimiser la présence d’Aloé autour de lui. Une manière de tenir caché un secret. Tranquillement, il apprend à apprivoiser son fils, Aloé. C’est ce lien qui va finalement avoir raison des résistances de Simon. Le sens de l’existence n’est pas logé dans un idéal, dans le respect de la Vie sacrée, mais dans le champ relationnel où chacun peut dire et s’entendre dans leur histoire. Il y a une obligation du lien et du prendre soin qui émerge de la relation elle-même, et non pas d’un ailleurs qui s’impose de l’extérieur. Il s’agit d’une éthique relationnelle, jumelée à une éthique de la vertu, celle qui promeut le courage de maintenir vivant le lien malgré les adversités. Louise l’affirme dès le début : il est injuste qu’Aloé soit sans père. Il s’agit alors de réparer une injustice. Il y a un appel au coeur de la condition humaine qui consiste à répondre aux injustices.

Simon et Aloé démontrent que l’éthique relationnelle est déjà-là, bien avant le droit. Si elle fonde le droit, elle s’y oppose aussi très fréquemment. Elle entre en conflit avec différentes moralités, avec les diverses règles d’une société. On peut dire que Simon vit un conflit de loyauté : l’Église ou la vie humaine telle qu’incarnée dans le champ de l’activité quotidienne. On reconnaîtra le conflit entre Antigone et Créon dans la pièce de Sophocle (4).

L’éthique relationnelle ne renvoie pas à un système de valeurs qui pense à la place de l’être humain pour lui dire ce qui est bien et juste. Elle ne propose pas des devoirs ni des comportements qui auraient une dimension universelle. Elle est une forme de non-savoir laissant sous-entendre que le bien — les valeurs ou le sens — se dégage de la relation elle-même. Il n’y a pas d’injonction au respect de la Vie, sinon l’idée que la vie devient vivante à travers un engagement relationnel. C’est la rencontre de l’autre qui crée le lien. La vie n’est plus une entité qui nous dépasse, mais quelque chose qui prend forme dans un engagement profond envers les uns et les autres. Il y a une norme, mais celle-ci est spontanée. Elle émerge de la rencontre entre deux personnes. Autrement dit, un lien s’instaure entre les personnes qui engagent une responsabilité : prendre soin du lien. « L’éthique relationnelle nous oblige à penser que nous ne pouvons apprendre quelque chose de nous-mêmes, saisir notre vie dans toutes ses péripéties, sans l’appui du dialogue avec ceux qui dépendent de nous et ceux dont nous dépendons » (5). Finalement, Simon va défroquer pour se mettre au service de son fils tout en maintenant sa foi. On pourrait ajouter que sa foi prend tout son sens en s’incarnant dans une responsabilité envers l’autre. Le Christ ne s’est-il pas incarné justement pour sauver les Hommes? C’est en se faisant humain que l’on rend l’humain à son humanité.

Tout commence avec la relation. Avec celle-ci, s’établit un devoir d’assistance. Il suffit alors de l’arrivée d’un autre dans notre vie pour que celle-ci se transforme. Le film d’animation La plus précieuse des marchandises (3), réalisé par Michel Hazanavicius et adapté d’un conte créé par Jean Claude Gremberg, l’illustre parfaitement. Il s’agit d’un enfant jeté dans la neige à travers une fenêtre de train qui se dirige vers un camp d’extermination, Auschwitz. C’est un couple de bûcherons qui récupérera l’enfant. Ce sera pour eux un cadeau tombé du ciel qui va transformer leur vie. Celle-ci prendra un sens nouveau en dépit du froid, de la faim, de la misère et de la guerre. Ainsi, c’est à travers des liens faits d’humanité qui permet aux êtres humains de transcender les difficultés de l’existence, voire la méchanceté des humains qui se dévoile en temps de guerre à l’intérieur d’une lutte de pouvoir. D’ailleurs, dans Paternel, Simon accueillera Aloé lorsqu’il abandonnera le pouvoir qu’il exerçait sur les âmes. Il dira à l’adolescente qu’il n’a pas su l’écouter et la supporter dans sa réflexion sur l’avortement, étant trop soucieux de l’injonction du respect de la vie sacrée au détriment de la vie concrète d’un être humain devant soi.

Cela peut impliquer un abandon de notre pouvoir sur notre vie et y voir une critique de l’empowerment. Je pense au film Amanda de Mikhaël Hers sorti en 2018 (2). Un jeune homme, David Sorel, 24 ans, qui vivait jusque-là dans le présent et dans l’insouciance en profitant de la vie au maximum, se voit confier la garde de sa nièce en raison du décès de sa mère à la suite d’un attentat à Paris. Cette responsabilité qu’il accepte difficilement au début le transformera.

Devant la violence, celle de l’Église, celle de la guerre et celle des pertes, le lien devient le meilleur rempart contre le désespoir et la déshumanisation. Il faut sauver le lien car c’est le lien qui nous sauve, qui nous rend intègre et qui nous donne une santé existentielle. Il est intéressant de constater que ces trois films nous démontrent que c’est dans la simplicité de la vie concrète que prend sens une vie, et non pas dans des idéaux porteurs de violence. En ce sens, on peut dire que nous n’avons pas besoin de cours ou de s’instruire d’un discours éthique pour cultiver un lien : s’y plonger suffit. À travers le lien, on devient toujours le parent de quelqu’un d’autre.

Si ces trois films peuvent nous aider à réfléchir sur ce qu’est l’éthique et la réponse à la violence, nous pouvons aussi nous en servir, par extension, comme levier pour mieux penser à tous ces réfugiés qui sont abandonnés et rejetés par leur pays sur le rivage de nos existences. C’est d’une politique du lien dont nous avons besoin pour les accueillir, ce qui nous éloigne de nos intérêts économiques. Il convient d’abandonner un peu de soi pour donner une place à autrui. Dans chaque être humain se cache un Moïse qui vit de l’espérance d’être sauvé. Dans chacun de ces films, il y a un combat : se battre contre la mort psychique avec les armes du lien. Pour tous nos problèmes éthiques, demandons-nous où est la place de la relation et du dialogue?