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Frankenstein, le film de Guillermo del Toro, est une adaptation du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley (1). Sorti en 2025 sur Netflix, le film met en scène Jacob Elordi dans le rôle du monstre, Oscar Isaac en Dr Victor Frankenstein ainsi que Christoph Walz dans le rôle de Henrich Harlander et Mia Goth dans le rôle d’Elizabeth.

Qui ne connaît pas l’histoire de Frankenstein? Brièvement, en guise de rappel, cette histoire met en scène la création d’un monstre dans un laboratoire par un scientifique. C’est la reprise du récit du mythe de Prométhée.

Le mythe de Prométhée traverse les siècles depuis sa source dans la Théogonie d’Hésiode (2) au VIIIe siècle av. J.-C. et dans la pièce Prométhée enchaîné d’Eschyle (3) au Ve siècle av. J.-C. Prométhée, son nom l’indique, est le prévoyant. Il est un bienfaiteur de l’humanité en volant le feu aux dieux pour apporter aux humains les moyens ou la connaissance pour améliorer leur sort. Zeus, dans un sursaut de colère, punit Prométhée en le condamnant à être enchaîné à un rocher où un aigle lui rongera le foie chaque jour, mais dont la plaie se referme chaque nuit.

Tout le film s’appuie sur le récit du Dr Victor Frankenstein isolé dans le Grand Nord pour fuir son Monstre (maintenant avec une majuscule) ainsi que le récit du Monstre lorsque les deux « hommes » se retrouvent sur un bateau isolé en raison des glaces.

Le film débute avec l’éducation, pour ne pas dire le dressage, d’un jeune homme, le futur Dr Victor Frankenstein, par son père, médecin célèbre, qui lui enseigne que les sentiments n’existent pas. Il lui inculte une vision matérialiste et naturaliste de la vie humaine écartant toutes les autres perspectives possibles. Le jeune est très près de sa mère, mais celle-ci, enceinte, finira par mourir au moment de l’accouchement, ce qui à l’époque n’était pas inusité. Mais pour le jeune homme, en l’occurrence Victor, ce sera un drame. Il accusera son père, malgré sa célébrité, de ne pas avoir réussi à sauver son épouse. Le père lui rétorque que la mort fait partie de la vie. Inutile d’en faire un drame. Mais Victor aura une révélation : il deviendra aussi un médecin très célèbre qui surpassera la célébrité de son père en repoussant les limites de la vie, c’est-à-dire en vainquant la mort.

Finalement, il y parviendra en créant un monstre, un être hybride, donc composé de fragments empruntés à d’autres êtres humains morts. On le voit aller sur la place publique où le public assiste au spectacle d’une série de pendaisons. Victor, comme dans un marché, examine les condamnés et choisit les plus aptes pour son projet. Il parviendra à créer une machine qui reproduit plus ou moins un être humain ou une machine qui exécute des gestes qu’un humain peut faire comme si la machine avait sa propre volonté. Ce sera un scandale lorsqu’il présentera sa découverte devant un collège de savants. Ceux-ci accusent Victor d’hérésie, de charlatan — on ne peut pas contredire le plan divin. C’est un sacrilège. On peut croire que la carrière de Victor se termine ici. Mais non!

Il fera la rencontre d’hommes riches, son jeune frère et son futur beau-père qui ont fait fortune à Vienne, qui le soutiendront dans son projet scientifique. Ils proposent à Victor un château dans lequel il pourra installer son laboratoire. Ils lui garantissent tout le soutien financier nécessaire pour l’achat de matériel approprié à son projet. Victor finit par créer un artefact qui ressemble à un être humain, mais quelque chose ne fonctionne pas. Cette fois-ci, c’est la rencontre de la fiancée de son frère qui lui donnera la clé pour résoudre son problème. Elle aussi a des intérêts pour la science, mais une science, que nous pourrions qualifier de prémoderne, qui se limite à contempler l’univers, à s’émerveiller devant la beauté de la nature. Elle collectionnera les papillons qui justement, représentent ce que peut être l’harmonie. Euréka, elle fait comprendre à Victor que c’est la symétrie, l’harmonie et la beauté qui donne un sens à la vie, voire une âme aux choses. Cette fois-ci Victor parviendra à créer un vrai humain ou presque à l’aide de l’électricité (on peut y voir la foudre de Zeus) très en vogue à l’époque pour ses promesses. On retrouve les mêmes plaies sur le corps du Monstre que celles provoquées par l’aigle qui dévore le foie de Prométhée.

Ce sera un monstre. Mais est-ce un monstre en raison de la nature de sa fabrication, un être qui n’est pas issu de Dieu mais de la volonté humaine? Ou plutôt en raison de l’éducation que Victor donne au monstre? Comme son père, Victor isole le Monstre dans le sous-sol du château et tente de lui enseigner quelques rudiments langagiers en le maltraitant, mais en vain. La méthode de Victor ne semble pas porter de résultats attendus. C’est finalement le contact humain ou humanisant avec Elizabeth et d’autres humains dont il fera la rencontre qu’il apprendra à parler, qu’il découvrira qu’il a des sentiments.

Cet être hors norme, en raison de sa grandeur, mais aussi de sa puissance, car il fait des choses qu’aucun humain ne peut faire, jettera beaucoup d’inquiétude chez les humains. Ils voudront à chaque occasion l’abattre. Même son créateur, Victor, voudra s’en débarrasser. Mais comme le Prométhée d’Eschyle qui se fait dévorer le foie par un aigle, il survit à tous les attentats : il est immortel, mais un immortel souffrant. Les bas-reliefs représentant Prométhée sont là pour nous le rappeler. C’est la question existentielle qui se pose : comment vivre si nous sommes immortels? Surtout si nous sommes seuls. C’est cette solitude qui est inacceptable. Le Monstre, une fois qu’il aura compris qu’il est un être créé par un homme, Victor, lui demande de lui créer une compagne comme Adam souhaite une compagne.

Finalement le film se termine sur la rencontre entre Victor et son Monstre. Victor réalise que c’est lui le monstre en raison de la folie de son désir : se prendre pour Dieu. Victor demande au Monstre de lui pardonner et aussi d’accepter de vivre en aimant la vie. Cette réconciliation entre ces deux monstres, — on ne sait plus qui est le plus humain entre les deux hommes —, va permettre au capitaine du bateau qui est habité par le même rêve que Victor, celui de découvrir le monde pour le contrôler, de rebrousser chemin.

Il y a plusieurs pistes de réflexion dans ce film dans la mesure où il présente plusieurs couches de sens. Nous ne prétendons pas épuiser toutes ces couches possibles, mais en donner un aperçu dans un but de nourrir une réflexion éthique. Montrer tous les liens imaginables avec le mythe de Prométhée serait fastidieux, sans compter toutes les interprétations que nous avons pu en faire dans l’histoire de la littérature et du cinéma. De la même manière, il existe dans ce film une pléthore de renvois à l’ancien testament (Adam et Ève), — je pense au mannequin qui croque dans la pêche, symbole de la vie —, ainsi qu’au Nouveau Testament (pardon et amour). Le monde grec et l’univers biblique se superposent.

On peut voir dans ce film une réflexion sur le posthumanisme qui promet l’immortalité; projet aussi supporté par des personnes fortunées. Quel sens pourrions-nous donner à la vie si nous sommes immortels, et en plus, peut-être souffrants? Ne serait-il pas préférable de reconnaître notre finitude, d’en apprécier sa valeur? Finalement, la vie est brève, contrairement à celle de Prométhée. Dans ce cas, rien ne sert de s’égarer, de fuir ou de se divertir dans toutes sortes de projets : il suffit d’aimer. Il ne faut pas oublier que la vie de Prométhée en est une de punition. Il y a donc une critique du progrès.

Il en ressort une tragédie; la création d’un artefact qui dépasse les intentions, souvent bonnes, de l’être humain. Dans le Bien se cache le Mal. On peut affirmer que le Mal survient au moment où le monstre s’autonomise. Il n’en va pas autrement avec la science lorsqu’elle s’autonomise, c’est-à-dire lorsqu’elle s’isole en ignorant d’autres perspectives. C’est l’histoire de Victor qui s’isole dans un château et qui n’entend rien aux contre-arguments. La connaissance devient une fin en soi. On en fait un absolu. Certes, notre époque bénéficie grandement des avancées scientifiques, mais se pourrait-il qu’à l’occasion nous puissions créer des artefacts qui nous dépassent et nous privent de notre humanité? Est-ce le cas avec les IA? Dans l’histoire de l’humanité, les hommes n’ont jamais reculé devant de nouvelles avancées techniques. S’ils ont abandonné certaines techniques, c’était pour les remplacer par des techniques plus efficaces. Mais serions-nous rendus à ce point qu’il faudrait maintenant commencer à réfléchir si nous ne devions pas plutôt reculer? C’est ce que laisse entendre la finale du film. Le bateau qui était piégé par les glaces est libéré par le Monstre, mais en marche arrière. Le capitaine dit : nous rentrons à la maison au grand soulagement de l’équipage. Il est remarquable que le capitaine, comme Victor, n’eût qu’une idée fixe en tête, d’imposer sa volonté sans qu’il soit nécessaire d’écouter les inquiétudes de son entourage. On peut y voir une critique du nominalisme qui défend l’idée que Dieu ne peut pas s’astreindre à des lois de la nature s’il est tout puissant. La volonté de Dieu est infinie. Nous sommes dans un pur subjectivisme. L’être humain à l’image de Dieu devient tout puissant, sa volonté s’autonomise. N’est-ce pas de drame de notre époque? Je pense à tous ces régimes totalitaires : parce que je le veux, cela doit être. C’est une question éthique : est-ce que nous devons réaliser un projet parce que nous pouvons le faire techniquement? Parce que nous le voulons? Est-ce que la fin justifie les moyens?

L’une des grandes vertus est la prudence. Certes, les scientifiques se sont donné des normes éthiques pour réguler la recherche scientifique. Est-ce suffisant si nous ne remettons pas en doute la finalité? En ce sens, la recherche scientifique n’est pas une évidence. Elle se présente plutôt comme un objet d’interprétations. Cela implique que la recherche scientifique, autant la recherche fondamentale que la recherche avec des visées pratiques, ne doit pas s’autonomiser dans la mesure où elle trouverait sa légitimité dans sa propre pratique. Pour le dire dans un langage plus philosophique, un concept pur, c’est une chose, tandis que la vie politique, c’est-à-dire la vie en commun, en est une autre. On ne peut pas les isoler les unes des autres. L’autarcie ou l’autonomisation n’est pas une option. Hobbes (4) a soutenu l’idée que la politique sert justement à protéger l’être humain contre lui-même, contre ses propres tendances.

Sinon, comme dans ce film, c’est la tragédie qui attend l’être humain : un retournement contre soi. Une visée bonne qui s’avère finalement un tourment. C’est le cas du fait que les protagonistes n’entrent pas en dialogue avec les autres préoccupations où chacun se suffit à lui-même. Chacun est seul avec ses arguments, comme Créon et Antigone dans la pièce de Sophocle du même nom (5). Ce film en est un sur la place du désir dans nos vies. Ce n’est pas parce que je désire quelque chose qu’automatiquement je dois accomplir mon désir. Il y a des désirs qui encourent notre perte. Surtout tous ces désirs qui ne sont pas accompagnés d’une profonde réflexion. Il convient de demeurer dans les limites de notre finitude et accepter que nous soyons des mortels et que nous ne puissions pas tout connaître et tout faire. Souvent, il faut l’apprendre à la dure : pathos mathei disaient les Grecs anciens. C’est peut-être cela la condition humaine, de reconnaître que nous sommes des loups qui cherchent à dominer pour dominer et apprendre de soi et de notre aveuglement dans la mort. Il en ressort, si je paraphrase Voltaire dans Zadig (6), que la recherche scientifique sur le vivant est une conduite à risque, mais nécessaire. Dans ce cas, nous devons nous en remettre à la prudence qui consiste à établir une distance qui, à son tour, sert de condition de possibilité au dialogue. Un dialogue, non pas pour convaincre, mais pour aiguiser le regard. Ce regard est à construire autour du pire et du meilleur qui s’adressent à notre imagination.

Ce film est conduit par une main de maître, où chaque image est symbole et, par conséquent, donne à penser. Au-delà de sa valeur esthétique, il touche à une vérité profonde, comme quoi il n’y a pas que la science qui donne accès à la vérité, mais aussi l’art.

Ce film présente une grande valeur pédagogique dans l’enseignement de l’éthique autant dans le champ de l’éthique de la recherche scientifique que dans le champ de la bioéthique et de l’éthique clinique ainsi que dans d’autres champs disciplinaires. Il pose surtout une question incontournable : qu’est-ce qui rend humain encore plus humain? Ou qu’est-ce qui manque à l’humain que les performances techniques ne peuvent combler? Un début de réponse c’est la compassion, l’amour et la fragilité de la condition humaine.