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Comptes rendus bibliographiques

MOUTERDE, Pierre (2002) Quand l’utopie ne désarme pas. Les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine. Montréal, Écosociété, 193 p. (ISBN 2-921561-70-0)

  • Nathalie Gravel

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  • Nathalie Gravel
    Université Laval

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Incomparable et unique en soi, le recueil de récits journalistiques de Pierre Mouterde, fortement ancrés dans la théorie sociale critique, offre au lecteur une expérience rafraîchissante. De par sa démarche empirique, on ressent très bien le sol qu’a foulé l’auteur pour en arriver à un ouvrage d’une telle capacité incisive. Fruit d’un cumul de réflexions, d’expériences de travail comme consultant à l’étranger et d’enquêtes sur le terrain, les récits relatent admirablement bien l’émergence de quatre mouvements sociaux latino-américains et des étapes concrètes qu’ils ont dû envisager pour assurer leur viabilité. L’étude de leur structure organisationnelle et de leur capacité à s’ajuster au fil de leur lutte devient la contribution la plus importante de l’auteur, même si la qualité didactique de son traitement des cycles sociopolitiques qu’a connu l’ensemble des pays de l’Amérique latine et de la mutation de la gauche politique en une « nouvelle gauche » le rend incontournable.

Le mouvement populaire contre-hégémonique apparaît, en contraste avec la toile de fond de la politique mondiale de libéralisation des marchés, comme un tremplin où se rencontrent les acteurs sociaux tissant de nouvelles solidarités. À partir de cette position, ceux-ci se lancent à la défense de leurs droits : les droits de se faire représenter par un dirigeant qui prendrait en considération les demandes du peuple (Lavalas autour de l’espoir donné par Aristide en Haïti), de participer au destin de leur nation (les peuples indigènes d’Équateur avec la Conaie), de s’émanciper et de connaître une réforme agraire juste et équitable (l’Armée Zapatiste de Libération Nationale au Chiapas) et d’avoir accès à la terre (Mouvement des Sans-Terre au Brésil).

L’étude des sociétés latino-américaines offre l’intérêt de révéler les limites extrêmes de la survie et la face cachée des démunis et des autochtones, ces grands oubliés de l’Amérique post-conquête. Dans cet ouvrage, l’auteur fait bien ressortir les multiples tensions vécues dans ce monde on ne peut plus divisé : les enjeux sont grands, les racines de la pauvreté sont profondes, la mémoire est bien vivante. Le contexte que présentent l’Amérique latine et les Caraïbes, après les rencontres de Porto Alegre et les forums sociaux qui ont suivi à l’échelle du sous-continent, est idéal pour l’étude de la reconstruction de la gauche politique. Alliant la lutte sociale à l’échelle locale et la médiatisation planétaire, cette nouvelle gauche se voit parfois dans l’obligation de contracter de nouvelles alliances réunissant des groupes indigènes et des militants luttant contre la pauvreté pour se construire en une force sociale. Au fil de leur apprentissage par essais et erreurs, les mouvements sociaux à la base de cette nouvelle gauche découvrent une société civile prête à leur servir d’interlocutrice. Même si ces mouvements paraissent parfois hésitants et peu confiants, à défaut de proposer des projets concrets, ils fournissent au moins, par leur propre fonctionnement, un modèle sur lequel il serait possible de bâtir une nouvelle société.

Il serait facile d’aborder le sujet de manière idéaliste. Toutefois, l’auteur demeure « les pieds sur terre », critique bien qu’admiratif. Il questionne la marge de manoeuvre, les limites internes et les contraintes que possèdent ces organisations et appelle le lecteur à veiller sur leur devenir. S’il reconnaît que le sous-commandant Marcos est « la voix qui fait naître d’autres voix », Mouterde, lui, fait naître le goût d’être à l’écoute d’un monde en pleine ébullition.