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Comptes rendus bibliographiques

ROSIÈRE, Stéphane, COX, Kevin, VACCHIANI-MARCUZZO, Céline et DAHLMAN, Carl (2009) Penser l’espace politique. Paris, Éditions Ellipses, 346 p. (ISBN 978-2-7298-5232-0).

  • Frédéric Lasserre

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  • Frédéric Lasserre
    Département de géographie Université Laval

Corps de l’article

Issu des travaux du colloque L’espace politique : concepts et échelles, tenu en avril 2008 à Reims, ce livre rassemble 18 contributions à la réflexion sur la géographie politique et son objet de recherche principal, l’espace appréhendé dans sa dimension politique. Penser l’espace politique est une nécessité aussi bien pour les pouvoirs que les acteurs sociaux. Or, les dimensions spatiales du pouvoir ou de la société ont été analysées et perçues en fonction de valeurs et d’enjeux qui varient selon les acteurs, les lieux et les époques : cette réalité est à la base d’un outil important en géographie politique, l’analyse des représentations. L’ouvrage rend compte de cette hétérogénéité des démarches et des points de vue structurant la géographie politique et la géopolitique contemporaines.

Le livre, auquel ont participé vingt contributeurs issus de huit pays différents, se propose ainsi de présenter les thèmes et les concepts, mais aussi certaines questions épistémologiques, qui semblent déterminants dans la compréhension spatiale des phénomènes politiques et sociaux. Leur objectif est d’esquisser un état des lieux des enjeux propres à l’espace politique.

Après une introduction campant une réflexion épistémologique, l’ouvrage s’articule autour de quatre parties. La première aborde les questions de pouvoir et de domination, avec notamment deux chapitres présentant des observations sur la pertinence d’une réflexion géopolitique tenant compte du sexe, et trois chapitres d’introspection sur le lien entre les cycles longs de l’économie et la géographie politique, sur la notion de puissance mondiale et sur le rôle du pragmatisme comme paradigme de recherche en géographie politique.

Une deuxième partie se penche sur le binôme « territoire et démocratie », avec des contributions sur la permanence du maillage administratif brésilien, l’apport du concept de « place » pour une relecture critique du territoire, ou encore les pratiques politiques dans les territoires multiculturels.

Une troisième partie revisite les études sur les frontières, incontournables et classiques objets de recherche en géographie politique. Quelles sont les frontières de l’Union européenne ? Comment concilier facilité de circulation et sécurité ? Et une intéressante réflexion sur le concept ancien – mais toujours résurgent – d’État artificiel, qui souligne les limites d’une pensée multidisciplinaire mal maîtrisée : J. Fall se penche ici sur une analyse statistique menée par des économistes qui cherchent à démontrer le lien fort, selon eux, entre la forme des frontières des États et leur succès économique. Des frontières rectilignes traduisent un État artificiel, non fonctionnel, tandis que la sinuosité des tracés frontaliers serait la garantie du succès économique. Que ce déterminisme patent n’ait pas heurté les auteurs de cette recherche, ni les arbitres de la revue qui l’a publiée, témoigne de la récurrence du concept de frontière artificielle et des difficultés de mener des recherches mariant plusieurs champs disciplinaires.

Une quatrième partie, Les échelles du politique, alimente une réflexion sur un autre outil fondamental en géographie politique : l’approche multiscalaire.

L’ouvrage ne présente pas une percée épistémologique ni ne présente de pensée fortement novatrice en géographie politique : il existe de nombreux autres ouvrages proposant ainsi une palette de réflexions en géographie politique, qu’ils aient la géographie politique comme lien, ou un sous-thème géographique comme la ville et les frontières, la gestion des ressources naturelles ou encore la pratique des territoires.

Cependant, ces chapitres sont intéressants et contribuent à donner un éclairage sur l’évolution des idées en géographie politique-géopolitique. Si les directeurs de la publication tentent d’établir une distinction entre ces deux termes, celle-ci repose sur une acception particulière du concept de géopolitique, pris dans son sens restreint d’analyse des enjeux de pouvoir entre États à très petite échelle, selon une approche réaliste des sciences politiques : il existe des définitions plus larges de la géopolitique qui font que celle-ci correspond aussi à l’ensemble des réflexions sur l’espace politique, quels qu’en soient l’échelle et les protagonistes. On pourra ne pas adhérer à l’analyse de Rosière qualifiant de paradigme les concepts de territoire et de réseau, car ceux-ci se retrouvent dans bon nombre d’analyses géopolitiques et ne s’excluent pas, bien au contraire, alors que des paradigmes sont des cadres conceptuels dans lesquels se développe une réflexion scientifique. On n’adhérera peut-être pas non plus à sa proposition quant au concept de « dédale » pour qualifier le mariage du territoire, des réseaux et du cyberespace. Mais ce sont là des détails qui ne réduisent pas la valeur de l’ouvrage. Bien au contraire, ils témoignent d’une vitalité de la réflexion théorique en géographie politique, chaque époque apportant de nouveaux concepts qui se décantent dans un processus de sédimentation épistémologique qui offre ainsi un éventail varié d’approches pour appréhender la complexité d’un monde en évolution, auquel les géographes s’intéressent à de nombreuses échelles. L’ouvrage souligne ainsi la multitude de cas qui peuvent faire l’objet d’une analyse en géographie politique, et donc, la pertinence de cette approche pour la compréhension des mécanismes politiques, aussi bien locaux qu’internationaux.