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Comptes rendus bibliographiques

KLEIN, Juan-Luis et LASSERRE, Frédéric (dir.) (2011) Le monde dans tous ses États. Une approche géographique, (2e édition). Québec, Presses de l’Université du Québec, 635 p. (ISBN 978-2-7605-3206)

  • André Joyal

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  • André Joyal
    Département des sciences de la gestion et de l’économie, Université du Québec à Trois-Rivières

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Si son titre pèche par manque d’originalité, cet ouvrage n’en demeure pas moins passionnant. Bien sûr, comme on le devine, autant de pages sur un sujet aussi vaste et varié ne se lisent pas comme un roman. Les 38 collaborateurs, tous dûment choisis en fonction de leur expérience et spécialité, offrent ici une deuxième édition qui se veut, suivant l’usage : augmentée et entièrement remise à jour (revisitée). On comprendra qu’on se trouve en présence d’un peu l’équivalent d’un État du monde, non daté, que l’on consulte suivant ses priorités et intérêts ou encore sous l’incitation de l’actualité.

Les deux responsables, qui ont dû faire preuve d’une main de maître pour mener à bien un projet aussi imposant, sont des familiers des Cahiers. Juan-Luis Klein, professeur de géographie à l’UQAM, dirige le Centre de recherche sur les innovations sociales alors que Frédéric Lasserre, en plus d’être professeur de géographie à l’Université Laval, est, entre autres, chercheur à l’Institut Hydro-Québec en environnement, développement et société. Devant faire des choix parmi un ensemble de contributions aussi intéressantes les unes que les autres, à tout seigneur tout honneur, je réserve ici la priorité aux responsables, en commençant par leur présentation de l’ouvrage. Pour porter un regard géographique sur ce qu’ils considèrent un nouvel espace-monde, Klein et Lasserre annoncent le recours à trois outils méthodologiques : le territoire, l’échelle (locale, régionale, nationale, supranationale) et la carte. À leurs yeux, ces outils permettent de déceler comment le monde contemporain traverse une restructuration dans la répartition du pouvoir entre les différentes instances qui composent la société moderne.

L’ouvrage comprend deux parties inégales en nombre de pages. La première, avec ses 154 pages, s’intitule Les enjeux et les défis de la construction de l’espace-monde. C’est Lasserre qui ouvre le bal avec une perspective historique se rapportant à la contrainte physique du développement humain. En montrant que le milieu n’explique pas tout, l’auteur signale l’importance de prendre en compte la valeur accordée par les sociétés au milieu qu’elles habitent tout en portant attention à leurs capacités d’adaptation à ce même milieu. Mise à part une intéressante capsule sur le cyberspace, on ne retrouvera Lasserre qu’au chapitre IX de la volumineuse deuxième partie, Les continents de l’espace-monde. Écrit en collaboration avec Jules Lamarre, cofondateur de la Maison de la géographie de Montréal, ce chapitre présente un portrait de l’ensemble de l’Asie du Nord-Est assorti d’un intéressant historique qui, hélas, occulte le phénomène démographique de la Chine (pourtant si bien expliqué par Malthus dans son célèbre essai de 1803). Des géographes qui n’ont pas voulu se frotter à la démographie.

Dans la présentation du chapitre XIII portant sur le Moyen-Orient, suivant la définition qu’on en retient, Lasserre signale, contrairement aux idées reçues, que les Arabes ne représentent que 49% de la population. Et on le retrouve au chapitre XIV dont le titre L’Afrique : un continent mal parti ? s’inspire du classique de René Dumont (L’Afrique noire est mal partie, Paris, Seuil, 1962). L’auteur ne répond pas vraiment à la question sur laquelle il revient en conclusion après avoir brossé un tableau d’ensemble assez complet, mais qui masque peut-être une réalité. En effet, à en croire certains observateurs chevronnés, entre autres ceux de l’OCDE, l’Afrique subsaharienne serait appelée durant les prochaines décennies à devenir ce que la Chine représente depuis 10 ans : la future usine du monde. Rien à voir avec les problèmes mis en évidence que le lecteur peut retenir de ce chapitre.

Pour sa part, Klein assume la responsabilité des chapitres II, III et VI. En traitant de l’État-nation à l’espace-monde à l’intérieur de la mondialisation, l’auteur attire l’attention sur la perte de pouvoir des gouvernements centraux dans la régulation du développement économique et de la gestion du social. De plus en plus, les États sont conduits à rendre leurs politiques économiques tributaires des forces du marché. Vient ensuite un chapitre sur le tiers-monde où l’auteur évite de s’engager dans un résumé des principales théories du développement ayant émergé au sortir du second conflit mondial. On lui sait gré de s’en tenir à une présentation critique de la fallacieuse théorie des étapes de la croissance de Rostow. Un tableau clair et concis offre au lecteur les objectifs de développement pour le millénaire, pour les pays en développement. L’auteur étant d’origine chilienne, on ne se surprendra pas de le voir prendre la responsabilité, dans la deuxième partie, du chapitre sur l’Amérique latine. De la crise institutionnelle à la reconstruction sociopolitique ? Telle est l’interrogation servant de sous-titre à un intéressant historique d’un sous-continent ici partagé en six Amériques. Dans cet ensemble, pour des raisons évidentes, le Brésil occupe la place qui lui revient. Mais on regrette que l’auteur n’ait pas fait allusion à tout ce qui permet au pays de Pelé d’être vraiment une nation en émergence à l’intérieur de ce qui est devenu un acronyme consacré : le BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine).

Indépendamment de l’intérêt de chacun des 14 chapitres, un des éléments forts de ce type d’ouvrage se présente sous la forme de capsules de trois à quatre pages tout au plus. Pour sa part, Lasserre, en plus de celle mentionnée plus haut, en présente une sur la mer d’Aral en voie de disparition et une autre sur l’eau au Moyen-Orient. Son compagnon d’armes en fait autant sur la Catalogne. Ici, l’économiste que je suis ne peut que rendre hommage au sociologue Jean-Marc Fontan pour sa capsule portant sur le plus pertinent que jamais débat sur la croissance. Sans tomber dans un vain dogmatisme, il présente une synthèse des principales contributions qui se veulent de plus en plus incontournables. Je m’en voudrais également de ne pas mentionner la capsule d’Édith Mukakayumba qui, sous le titre Les leçons du Rwanda, n’hésite pas, contrairement à d’autres, à parler de génocide, en relation avec le drame survenu en 1994.

Enfin, un ouvrage où les trois outils annoncés en introduction sont utilisés de façon à en rendre la lecture agréable au grand public tout en répondant aux exigences ou aux attentes des lecteurs spécialisés.