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Attiré par un tel titre, en lisant la quatrième de couverture, le lecteur apprendra que l’ouvrage se rapporte aux quartiers montréalais de Saint-Henri-Petite-Bourgogne et d’Hochelaga-Maisonneuve. Le mot « gentrification » lui viendra immédiatement en tête, un thème chargé de connotations négatives. Or, il en est très peu question dans ce livre issu d’une thèse de doctorat en études urbaines de l’INRS-Urbanisation. L’auteur, Alexandre Maltais, n’y fait vraiment allusion qu’aux pages 173 et 186, sauf en introduction, avec une allusion à une gentrification commerciale marquée du sceau de l’embourgeoisement. L’ambition affichée consiste à permettre de comprendre l’évolution de ces deux quartiers en s’inspirant de pistes théoriques reliées à diverses disciplines. Le lecteur est ainsi invité, tel qu’indiqué dans la conclusion, à observer : « comment ces quartiers à l’écart, un peu moroses et tristes des années 1990 et du début des années 2000, sont aujourd’hui considérés en vogue, en ébullition ou en émergence » (p. 235).

Pour en faire la démonstration, l’auteur a eu recours à une approche qualitative impliquant des entretiens (dont le questionnaire se trouve en annexe) avec 60 propriétaires de commerces de différentes natures. Il s’agit d’autant d’hommes et de femmes dont la démarche entrepreneuriale fait office d’instrument de revitalisation. Les réponses aux questions qui leur sont posées permettent de connaître la motivation de leur choix de localisation, la nature des relations entretenues entre eux et avec les clients, les stratégies mises en oeuvre pour attirer une clientèle récemment établie ou ayant toujours habité le quartier et, enfin, leur vision sur l’avenir à court et à moyen termes.

Le tout fait l’objet de six chapitres dont le premier sert de mise en situation sur l’évolution des petits commerces : leur mauvaise et bonne fortune dans un contexte où des corporations de développement économique et communautaire 9 composent avec les difficultés économiques des années 1980. C’est dans le chapitre suivant que le lecteur obtient, à l’aide de différents graphiques, des précisions sur l’évolution entre 1976 et 2016 d’une gamme variée de commerces allant de l’alimentation aux soins personnels en passant par les secteurs du meuble et accessoires de maison, la restauration, le divertissement et autres magasins de marchandises variées.

Dans les chapitres suivants, les témoignages abondent, ce qui soulage le lecteur d’un abus de références bibliographiques dont, trop souvent, l’utilité n’apparaît pas indispensable. Les baby-boomers ne manqueront pas de sourire en lisant le témoignage d’un boucher du marché Atwater qui avoue ne plus vendre de baloney (saucisson de Bologne) parce que les gens n’en demandent plus 10. Avec pertinence, l’auteur précise : « La disparition du baloney − pilier de l’alimentation populaire québécoise − marque ici symboliquement cette évolution de la clientèle, le passage d’une alimentation bourrative à une culture gastronomique plus élaborée » (p. 106).

Avec le chapitre V, on comprend pourquoi Maisonneuve − où j’ai vécu de 0 à 18 ans −, cette ville des trop ambitieux frères Dufresne, annexée à Montréal en 1918, est devenue « HOMA ». En y ajoutant Hochelaga, on offrait ainsi aux nouveaux propriétaires de condos l’occasion de faire chic en disant « j’habite HOMA », affirmant ainsi n’avoir rien à envier aux résidants d’Outremont « ma chère ». Un commerçant témoigne : « Tu sais, avec les condos, ça amené du monde plus en moyen. Fait que là, ça fait augmenter les loyers ». Apparaît ainsi le prétexte donnant lieu à une vision péjorative de la gentrification. Aux yeux d’Alexandre Maltais, le phénomène mérite une section de quatre pages, « Conflits et vandalisme ». Pour le quartier « HOMA », c’est en 2013 que surviennent les événements les plus violents. Plusieurs vitrines de nouveaux commerces des rues Ontario et Sainte-Catherine, ayant comme clientèle les propriétaires de condos, sont fracassées. On comprendra que c’est plus facile de s’en prendre aux devantures de commerces qu’à celles de triplex. Certains commerçants non affectés par le vandalisme expriment leur crainte d’une gentrification à la « Plateau Mont-Royal ». Leur clientèle habituelle pourrait se voir forcée d’aller chercher ailleurs des loyers plus abordables. Mais tout compte fait, selon l’auteur, plusieurs nouveaux commerçants se voient comme de véritables agents de changement désireux de contribuer à la revitalisation du quartier. C’est donc avec optimisme que Maltais aborde son dernier chapitre.

Cet optimisme prend la forme d’une comparaison entre des pommes et des oranges. En effet, est-il pertinent de se rapporter à la Silicon Valley comme le faisait Philippe Aydalot au milieu des années 1980, à son retour de la Silicon Valley (Aydalot, 1986) ? Le concept de « coopétition » vu comme un mélange de concurrence et de coopération entre des entreprises oeuvrant sur un territoire donné n’est rien de nouveau. Qu’on pense à l’abondante littérature des années 1990 sur les districts industriels, inspirée de l’exemple de la « troisième Italie ». Ou encore au concept de « grappes industrielles » mis de l’avant par l’ex-ministre Gérald Tremblay sous l’inspiration des travaux de Michael Porter. Le lecteur comprendra qu’avec les deux quartiers ici concernés, on en est bien loin.

Dans une section sur les liens personnels, l’auteur se fait plus pertinent. Il souligne, surtout chez les anciens commerçants, un comportement fondamentalement individualiste peu porté à développer des amitiés, voire des relations soutenues. À tout le moins, on parle de relations de bon voisinage. Ce qui conduit un commerçant à parler d’« esprit de quartier » 11 (p. 210-212).

Dans l’ensemble, le lecteur ne manquera pas d’apprécier la mise en évidence des changements socioéconomiques de deux environnements urbains d’une métropole qui évolue à la manière de nombreuses autres à l’échelle occidentale. Si l’écriture, en introduction et dans le premier chapitre, pêche par un style trop relié à la thèse dont l’ouvrage est issu, il en va autrement pour la suite. Ceci, à la faveur d’une rédaction claire et précise qui saura répondre aux attentes du lecteur.