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Entretiens

Et si la communication internationale m’était racontée ? De quelques échanges sur ses spécificités, ses enjeux, ses théories et ses méthodesEntretien avec Hamid Mowlana, réalisé par Christian Agbobli “Let Me Tell You About International Communication?” Discussing its Specificities, Issues, Theories and Methods. Conversation with Hamid Mowlana, conducted by Christian Agbobli

  • Christian Agbobli

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  • Christian Agbobli
    Professeur, Département de communication sociale et publique, Université du Québec à Montréal, Canada

Propos recueillis par Christian Agbobli, ses interventions sont en caractère gras.

Couverture de Communication interculturelle et internationale – Deuxième partie, Numéro 25, 2019, p. 1-121, Communiquer

Corps de l’article

Professeur émérite de la School of International Service à l’ American University , Hamid Mowlana est considéré comme l’un des théoriciens majeurs de la communication internationale. Directeur-fondateur du premier programme de communication internationale fondé en Amérique du Nord, qu’il a dirigé de 1968 à 2005, Hamid Mowlana fut également président, de 1994 à 1998, de l’Association internationale des études et recherches sur l’information et la communication (AIERI), l’une des deux principales associations des chercheurs en communication à l’échelle mondiale. Professeur invité dans plusieurs universités d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie et d’Europe, il est détenteur de plusieurs prix et distinctions. Américain d’origine iranienne, son parcours de vie a joué un rôle dans sa manière de penser le monde. À ce titre, il a une bibliographie imposante portant sur la communication internationale, les aspects sociaux et culturels des relations internationales ainsi que sur le développement socioéconomique. Écrivant en anglais et en perse (Farsi), ses livres et ses articles ont été traduits en allemand, en arabe, en chinois, en espagnol, en italien, en japonais, en polonais, en russe, notamment. George Gerbner considère qu’Hamid Mowlana a été « un pionnier du champ de la communication et un architecte de la discipline ».

Figure 1

Portrait[1] du Professeur Hamid Mowlana

Portrait1 du Professeur Hamid Mowlana

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Cher Professeur Mowlana, notre entrevue a été conçue pour des chercheurs francophones des sciences de la communication et a donc a été traduite en français pour les lecteurs. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec vos recherches, serait-il possible de les situer dans le domaine des sciences de la communication? Quelle est la spécificité de votre vision de la communication internationale par rapport à celle d’autres spécialistes du domaine?

La communication est un terme large et les études en communication sont variées et diffèrent selon les pays, les universités, les écoles et les départements. Par conséquent, la première question que nous pouvons nous poser consiste à savoir ce que nous entendons par le terme communication  : comment le définissons-nous et à quels types de communication nous intéressons-nous? Sommes-nous intéressés par la communication humaine, la philosophie de la communication ou simplement par la communication de masse, l’étude des médias, le journalisme, les télécommunications ou les relations publiques, etc.? De plus, si nous sommes intéressés par l’étude de l’un des champs de la communication que je viens de mentionner, devrions-nous l’analyser sous l’angle des perspectives dominantes d’un système national et culturel ou sous l’angle de points de vue internationaux et comparatifs? Bref, quelles perspectives peuvent nous aider à comprendre scientifiquement le phénomène de la communication humaine? Comment pouvons-nous améliorer la validité et la légitimité de notre champ d’études? En tant que personne ayant suivi l’évolution des sciences de la communication dans le monde au cours des soixante dernières années, mes recherches et mes écrits ont principalement porté sur (1) l’univers de la communication humaine, (2) la philosophie de la communication et (3) la communication dans les espaces internationaux et interculturels.

Ma vision de la communication internationale et interculturelle est large. Selon ma définition, la communication internationale et interculturelle (et je considère ces deux mots comme n’en faisant qu’un) consiste en un échange d’informations, d’opinions et d’attitudes entre et parmi les peuples, les nations et les cultures; cela implique également l’étude de la structure qui rend ce processus possible. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec mes recherches, je les invite à consulter trois de mes articles les plus récents : «  An Intergenerational Conversation on International Communication  » (Mowlana et Wang, 2018), «  Human Communication Theory: A Five Dimensional Model  » (Mowlana, 2019) et «  On Human Communication  » (Mowlana, 2018).

Selon cette définition large, la communication internationale et interculturelle comprend non seulement les médias classiques, les télécommunications, mais aussi l’ensemble des domaines des industries culturelles, du tourisme, des voyages, des migrations, des réfugiés, des échanges éducatifs, artistiques et culturels, incluant notamment des conférences, des organisations internationales, des entreprises transnationales, et même des évènements sportifs. Deux autres de mes ouvrages constituent de bonnes sources pour ce type d’études : Global Information and World Communication: New Frontiers in International Relations (1986, 1997) et Global Communication in Transition (1996).

Le premier programme américain de communication internationale a été créé en 1968 à la School of International Service de l’ American University . Ce programme a été un chef de file du domaine. Dans votre article (Mowlana, 2004), en évoquant les débuts de la communication internationale aux États-Unis et dans le monde, vous avez déclaré que trois principes fondateurs étaient au centre de la création de ce programme : « (1) l’importance des nouvelles technologies de la communication et leur impact sur les aspects politiques, économiques et culturels des relations internationales; (2) la notion de culture et de communication en tant que partie intégrante des relations internationales; et (3) le concept de communication en tant que processus d’interaction et de dialogue [2]  » (p. 11). Rétrospectivement, pensez-vous que ces principes sont toujours pertinents en ce qui concerne la communication internationale?

Oui, ce sont toujours des points forts et valables en matière de communication internationale et interculturelle. Si je souhaite reformuler ces trois domaines, qui ont été mentionnés il y a 51 ans lorsque j’ai fondé le premier programme universitaire en international et interculturel, je dirais qu’aujourd’hui plus que jamais, nous devons incorporer au moins trois domaines dans nos programmes universitaires en communication afin de mieux servir nos étudiants et les nouvelles générations : (1) la base philosophique de la communication, (2) une histoire sociale des technologies de la communication et (3) une orientation vers l’histoire du monde et les relations internationales.

Professeur Mowlana, vous avez été très actif lors du débat sur le nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC). Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le NOMIC, ce débat s’est déroulé parallèlement au débat sur le Nouvel ordre économique international (NOEI). Selon feu Mustapha Masmoudi [3] (1979), qui fut un ardent défenseur de la lutte contre le déséquilibre de la circulation de l’information, membre de la célèbre commission McBride – et qui était un de mes amis –, « l’information joue un rôle primordial dans les relations internationales, à la fois comme moyen de communication entre les peuples et comme instrument de compréhension et de connaissance entre les nations [4]  » (p. 172). Critique de l’ordre informationnel qui prévalait à cette époque, Masmoudi a expliqué comment le déséquilibre se manifestait dans les domaines des télécommunications, des satellites, de la distribution de radiofréquences, du transport des publications.

Si vous me le permettez, j’aimerais faire un parallèle entre Mustapha Masmoudi et vous. En effet, comme le montrent certains articles de cette période ( The Times de Londres du 20 juillet 1981), vous avez été présenté comme « le seul témoin à plaider en faveur d’une approche plus sympathique à l’égard des tentatives du tiers monde visant à obtenir une couverture plus positive de la presse occidentale ». Lorsque nous examinons les procès-verbaux de la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants américaine en 1981, votre déclaration avait pour objectif de laisser entendre qu’une correction du « déséquilibre de la communication et de l’échange d’informations dans le monde [5]  » ( Committee on Foreign Affairs, 1982, p. 209) sera d’intérêt national pour les États-Unis. Vous sembliez donc, comme Masmoudi, soutenir l’idée d’un rééquilibre des flux de l’information. Le débat autour du NOMIC avait été très animé dans les années 1980 et avait été l’un des sujets les plus discutés dans les recherches en communication internationale. Aujourd’hui, il semble que ce thème ait disparu alors que les enjeux soulevés à l’époque restent toujours importants. Par exemple, la période actuelle est caractérisée par une ère numérique et technologique dirigée par les GAFA, ou les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), une ère dans laquelle les pays n’ont que très peu de moyens d’intervenir et où la circulation de l’information et de la communication continue à être déséquilibrée. À mes yeux, le déséquilibre a même augmenté. Dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec mon point de vue? Et dans quelle mesure ce débat est-il encore nécessaire dans la recherche en communication internationale?

Je conviens avec vous que ce déséquilibre dans la communication s’est aggravé sous différentes formes. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux produits de consommation et de communication, y compris le monde numérique actuel, sont conçus pour meubler le temps plutôt que pour le sauver. Les soi-disant cybercommunautés sont en conflit. À bien des égards, elles définissent la culture. La « révolution » numérique représente un marché potentiel de 3,5 billions de dollars américains. L’impact sur la société et sur les relations internationales est énorme et la capacité d’abus et de fraude est considérable. La question est de savoir si nous pouvons mieux gérer la « révolution de l’information » que la révolution industrielle.

Pendant longtemps, les théories classiques du changement social et des processus sociaux ne considéraient pas la communication comme une dimension indépendante des activités humaines. Dans le même temps, les sciences humaines tendaient à se classer parmi les sciences naturelles avec pour conséquence une tendance réductionniste, dans laquelle l’acte de communication a été incorporé à la production et au travail. La communication et la culture ont été subordonnées au mode de production au lieu d’être considérées comme une superstructure elles-mêmes. Les technologies de communication sont influencées par les gens autant que les gens les influencent. Nous ne sommes pas tant surveillés aujourd’hui que nous nous exposons sciemment.

Dans un article récent, Buchanan (2015) revient sur le débat de l’UNESCO concernant le NOMIC et demande si l’objectif de rééquilibrer les flux de l’information a été réalisé par d’autres moyens. Selon Buchanan, lors de la création du programme international pour le développement de la communication à l’UNESCO, les importants changements survenus au cours des trois dernières décennies, tels que le fait que les gens « sont devenus moins dépendants des grands médias », l’ empowerment des citoyens envers les médias, le « flux inversé » de l’information (par exemple avec Al-Jazeera, CCTV) tendent à montrer que des progrès ont été accomplis. Quelle est votre opinion sur cette question?

Le rapport MacBride a été publié pour la première fois il y a 39 ans. L’impact le plus important du rapport est qu’il légitime l’importance des problèmes de circulation de l’information moderne, de communication de masse et de télécommunication dans les relations internationales. Mais le rapport présentait un certain nombre de faiblesses, dont la plus importante était de traiter les problèmes d’information et de communication sur la scène internationale sous une forme très abstraite. Nous savons tous que l’information et la communication dans les affaires internationales ne sont pas un phénomène neutre; leurs enjeux traitent de certaines valeurs et, surtout, de la répartition du pouvoir dans les systèmes nationaux et internationaux. En résumé, le véritable enjeu était de nature culturelle, et l’essentiel reposait sur le système de valeurs. En effet, la demande ne visait pas un nouvel ordre de l’information et de la communication dans sa forme abstraite, mais une nouvelle perspective culturelle.

Alors que nous approchions de la fin du XXe siècle, il semblait plus important que jamais de discuter de la tension mondiale non seulement en termes de structures économiques, géopolitiques et militaires, mais également dans le contexte de systèmes culturels et de valeurs. La Révolution islamique en Iran, en 1979, l’effondrement de l’Union soviétique une décennie plus tard, l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 et les évènements qui ont suivi, notamment l’invasion par les États-Unis de l’Afghanistan et de l’Irak et l’expansion du réseau mondial de la communication sous la forme d’Internet, tous, ont amené la dimension culturelle de la politique mondiale au centre des enjeux.

La question, aujourd’hui, est la suivante : comment pouvons-nous expliquer les dimensions de ce facteur culturel? Il me semble que trois concepts distincts, mais interreliés, peuvent nous aider à comprendre ce phénomène culturel : premièrement, la notion de dignité humaine; deuxièmement, le processus d’identité culturelle; et, troisièmement, la quête du dialogue humain. C’est la quête du dialogue qui a accentué les conflits culturels à travers le monde depuis un demi-siècle. Comme je l’ai dit ailleurs, deux étapes sont nécessaires. D’abord, nous devons déplacer notre attention et notre intérêt des communications (en tant que moyens) vers la communication (en tant que partage et confiance). Intellectuellement, cela nécessitera une réorientation des sciences de la communication : de l’intérêt unique porté aux rôles, aux effets et aux impacts des moyens de communication, à l’étude et à la découverte d’une philosophie et d’une théorie de la communication humaine et d’une théorie communicationnelle de la société. Ensuite, nous devons créer un environnement qui réduise la détérioration des relations, qui protège l’humanité de la destruction et qui dirige éventuellement les structures de communication vers l’exploration de la croissance et du potentiel humains. De par le passé, des fondements philosophiques, ontologiques et épistémologiques solides manquaient à la recherche en communication, parce que dès ses débuts, elle abordait des questions de politique spécifiques et faisait appel à des méthodes de résolution de problèmes avec beaucoup d’ethnocentricité. Pour résumer, dans le champ de la communication et des médias, il y avait plus de faiseurs que de penseurs.

Dans un article (Agbobli, 2015) de la revue Communiquer , j’ai présenté l’état et les perspectives de recherche en communication internationale. Parmi les perspectives d’avenir, j’ai soutenu que la religion sera importante dans notre champ. Dans votre propre article (Mowlana, 2003), intitulé «  Communication, Philosophy and Religion  », vous expliquiez que « le domaine de la communication internationale est à la croisée des chemins [6]  » (p. 11). Que ce soit une discipline ou un domaine, une vocation ou une discipline, vous vouliez « ouvrir la dimension religieuse à une autre lecture, en abordant et en franchissant la frontière entre philosophie et religion, avec une pensée alternative, une pensée des horizons qui ouvrent le champ de la communication internationale à de nouvelles questions et à de nouveaux commencements [7]  » (p. 26). Comment la religion peut-elle contribuer aux réflexions dans le domaine de la communication internationale?

Lorsque j’ai écrit l’article « Communication, Philosophy, and Religion », je ne parlais pas de la religion organisée et je n’étais d’aucune façon engagé dans les discours et les débats sur les questions théologiques. Cependant, personne ne peut nier qu’un nombre incalculable d’humains, depuis des temps immémoriaux et dans toutes les cultures, ont choisi de croire et d’adorer un être divin. Une telle croyance est une réalité phénoménologique et est observable empiriquement. Le spécialiste en communication devrait avoir une curiosité naturelle, logique et scientifique à ce sujet. Par exemple, William James et de nombreux autres penseurs et philosophes croyaient que l’expérience religieuse individuelle – c’est-à-dire la communication humaine avec Dieu –, plutôt que le précepte de religions organisées, constituait la colonne vertébrale de la vie quotidienne – l’individu et le divin.

Je considère la communication spirituelle comme l’une des dimensions de l’univers de la communication humaine. La vie sociale et politique inspirée et motivée par la religion a été un élément clé de l’histoire de l’humanité. Malheureusement, la littérature actuelle sur l’étude de la communication humaine est souvent axée sur un processus unidimensionnel d’interactions entre humains grâce à des messages. J’ai tenté de corriger cette tendance et, dans mes propres écrits, j’ai soutenu que la communication humaine peut être mieux comprise si nous prenons en compte la multidimensionnalité de ce processus dans son ensemble. Nous devons nous concentrer sur la diversité des points de vue culturels afin de rendre notre discipline plus stimulante.

Avec quelques collègues, nous avons créé, à l’Université du Québec à Montréal, un groupe de recherche sur la communication internationale et interculturelle (Groupe d’études et de recherches axées sur la communication internationale et interculturelle, GERACII). Ce groupe de recherche vise à articuler et à réfléchir de manière intégrée ces deux sous-domaines de la communication. Selon vous, quels sont les points communs et les divergences entre la communication internationale et la communication interculturelle?

En 1968, lorsque je planifiais la création du premier programme de premier cycle en communication internationale et communication interculturelle à la School of International Service de l’American University de Washington, il était nécessaire de définir le terme que nous utilisions pour désigner ce programme. Nous avons utilisé le terme communication internationale pour désigner à la fois l’international et l’interculturel. Pour moi, c’était un seul mot. Je croyais que la communication interculturelle se déroulait principalement dans un environnement international et que toute communication internationale avait également une composante interculturelle.

En 1968, j’ai organisé un comité universitaire sur la communication et invité les membres du corps enseignant de divers départements intéressés par la dimension internationale de la communication, tels que la sociologie, l’anthropologie, les sciences politiques, la psychologie, la philosophie et la religion, le journalisme et le discours, à coopérer avec nous. En outre, nous avons hébergé le programme de communication internationale à la School of International Service, dont les principaux membres du corps professoral étaient issus d’études internationales, avec des parcours et des orientations interdisciplinaires variés.

Lorsque nous parlons de communication internationale, nous traitons de deux concepts importants et de deux frontières différentes. Le premier est le concept d’État-nation, qui est géographique, politique, juridique et économique; le second est le concept de culture, qui est anthropologique, linguistique, philosophique, historique et religieux. Et ceux-ci sont interreliés. Ils ont en commun les concepts de communication et de culture.

Vous mettez l’accent sur la communication internationale. Tout votre travail tourne autour de son ontologie, de ses théories, de ses pratiques, etc. Vous avez présenté quatre approches de la communication internationale (1997) : 1) l’approche idéaliste-humaniste; 2) le prosélytisme politique; 3) l’information en tant que puissance économique; et 4) l’information en tant que pouvoir politique. Brunel et Charron (2002) ont ajouté deux autres approches : 1) la communication stratégique et la dimension militaire, visant le rôle joué par la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) – en l’occurrence le complexe militaro-industriel – dans la création de nouvelles technologies; et 2) l’approche postmoderne, qui implique la fin de grands récits, tels que le développement international et la reconnaissance de la mondialisation. Ces auteurs voulaient compléter vos approches, aboutissant à six approches en communication internationale. Dans quelle mesure approuvez-vous toujours vos quatre approches et acceptez-vous les deux nouvelles?

Je m’intéresse à la communication internationale (ou communication mondiale, ou communication globale), car la société mondiale en général et les communautés humaines en particulier ne peuvent être comprises que par une étude des messages et des moyens de communication qui lui appartiennent. Ma thèse a également été que les nouvelles relations internationales sont plus que les relations politiques et économiques et les relations militaro-stratégiques. La culture et la communication sont les aspects fondamentaux du processus et doivent être centrales dans les analyses.

Les quatre approches que vous avez mentionnées étaient effectivement des approches anciennes ou conventionnelles de la communication internationale, que j’ai résumées dans les premiers chapitres de mon livre (1986, 1997), mais si vous lisez les deux derniers chapitres (11 et 12), « International Communication Research: From Functionalism to Postmodernism and Beyond » et « The Unfinished Revolution: The Crisis of our Age », vous trouverez mes approches alternatives de la communication internationale. Vous pouvez également vous référer à mon approche moniste-émancipatrice de la communication et du développement (Mowlana, 1983, 2014; Mowlana et Wilson, 1990). Dans l’article « Global Communication as Cultural Ecology » (2014) plus précisément, je mets en évidence le concept d’écologie en tant que nouveau cadre analytique pour l’étude de la culture et de la communication et j’esquisse un modèle théorique de la communication globale en tant qu’écologie culturelle. Cela dit, les quatre approches conventionnelles que vous avez mentionnées ne sont pas encore mortes et restent en effet les piliers de la soi-disant « école réaliste des relations internationales », qui a dominé ces derniers siècles.

J’aimerais maintenant aborder la dimension méthodologique de la communication internationale. Vos recherches sont ontologiques, mais vous avez en même temps réalisé de nombreuses recherches quantitatives. En 1974, vous avez identifié dix dynamiques majeures au sein de la communication internationale (Mowlana, 2004). L’une d’elles était centrée sur des éléments méthodologiques. Cette dernière dynamique impliquait une « reconceptualisation nécessaire des outils méthodologiques en termes de catégories et de niveaux d’analyse [8]  » (Mowlana, 2004, p. 23), allant du micro au macro.

Au sein du GERACII, la plupart de nos travaux reposent sur des recherches qualitatives. Je me demande si ces deux types de recherche ne sont pas trop limitatifs pour la méthodologie à utiliser dans le champ de la communication internationale. Et pour approfondir cette réflexion, que pensez-vous de la proposition de Smith (2005) de décoloniser les méthodologies, c’est-à-dire de prendre en compte la particularité culturelle des acteurs? En d’autres termes, que pensez-vous de l’intégration des études postcoloniales dans la communication internationale?

Les termes méthodologies qualitatives et quantitatives dans la recherche en communication renvoient à une période dans les années 1960 et 1970 où les sciences du comportement et le positivisme dominaient les sciences sociales aux États-Unis. C’étaient deux termes généraux, mais il y avait d’une certaine manière des variations des méthodes et des niveaux d’analyse quelque peu diversifiés dans chacun d’eux. Cependant, un penseur et chercheur créatif pourrait combiner diverses méthodes de recherche pour accomplir sa tâche dans la poursuite d’un projet. Cela a été fait, par exemple, par Edward Saïd dans ses livres, Orientalism (1979) et Covering Islam (1981), deux projets importants en études postcoloniales et en communication interculturelle.

L’image de l’après-Seconde Guerre mondiale, qui a influencé l’orientation, les méthodologies et les activités des associations de sciences sociales pendant plusieurs décennies, n’est pas morte, car ces méthodologies ont toujours leurs adeptes. Le débat entre paradigmes « administratif » et « culturel » se poursuit. Cependant, aucun de ces paradigmes n’a le pouvoir de dynamiser l’imagination de nos diverses appartenances au sein du monde universitaire de manière collective. En tant que théoriciens critiques, nous devons reconnaître que, par définition, il n’existe pas un seul cadre critique, mais plusieurs formes de critiques et de méthodologies couvrant différentes écoles de pensée épistémologiques. La théorie critique est réflexive et dialogique, exigeant que la communauté intellectuelle maintienne une posture critique vis-à-vis de ses propres hypothèses et de sa structure discursive. En tant que théoriciens de la communication, nous devons rester critiques à l’égard de notre propre cadre disciplinaire, en déconstruisant les formations idéologiques qui ont donné lieu à la communication en tant que domaine d’étude.

Que ce soit au nom d’un matérialisme fonctionnel ou dialectique, les lois temporelles des sciences sociales et le mécanisme du réductionnisme économique ne nous fournissent pas un moyen d’envisager les valeurs et le sens qui fondent les peuples et les cultures dans les réseaux de communication et de communauté. Les sciences sociales échouent à expliquer, voire à prédire, les évènements et les changements qui ont fait une différence à notre époque. La mémoire collective de la solidarité sociale des peuples et des cultures continue de défier les lois déterministes et les équations linéaires.

Comme l’indique le slogan souvent utilisé et confus qu’est la « révolution de la communication », notre champ d’études se tient en équilibre au bord d’un avenir qui, par définition, dépasse notre entendement et notre contrôle. En dépit de cette incertitude, j’ai le sentiment que nous avons des racines communes dans une vision dominante, une sorte de rêve commun qui correspond parfaitement à notre époque historique, à la recherche d’un nouveau sens de la communauté et des valeurs avec lesquelles créer un nouveau sens de la culture et surmonter nos anciens et vieux préjugés.

À mon avis, la révolution de la communication devrait être une révolution par le bas, mobilisant les liens culturels, écologiques et spirituels des communautés mondiales. Les problèmes et les défis inhérents à l’histoire du présent exigent une relecture du passé et le rappel du futur passé. Pour cela, nous devons avoir du courage et être créatifs et confiants.

René-Jean Ravault (1996), l’un des spécialistes canadiens de la communication internationale, estime que « le sens ultime de la communication réside dans ce que font les destinataires » (p. 72). Défenseur du « récepteur actif », Ravault (1986) a inventé le terme coerséduction afin d’expliquer que le récepteur est davantage influencé par certaines dynamiques créées principalement par la coercition et la séduction, que par l’influence des médias.

Inspiré par Shils et Janowitz, Lazarsfeld, Thayer, Hall, Tehranian et vous-même, Ravault laisse entendre que le processus de communication internationale repose sur les réseaux traditionnels et l’environnement immédiat du récepteur, notamment ses études, ses croyances et sa culture. Par exemple, Ravault explique que, malgré le rôle des médias internationaux, la révolution iranienne a réussi grâce au contexte local. Que pensez-vous de ce concept de coerséduction dans la communication internationale?

J’ai eu beaucoup de bonnes conversations avec René-Jean Ravault. La question la plus importante dans le flux d’informations et le processus de communication de masse est la question de l’« effet ». L’exposition aux médias n’apporte pas nécessairement l’effet souhaité. Les médias ne fonctionnent pas en vase clos; de nombreux éléments critiques ont malheureusement été négligés dans l’étude des effets, tout simplement parce que nous n’intégrons pas, dans notre équation, plusieurs facteurs culturels, tels que les canaux de communication traditionnels, les questions d’autorité et de légitimité des dirigeants et des médias, la confiance de l’individu dans un ou plusieurs canaux de communication.

Si l’hégémonie des médias est une menace réelle, le contexte éducatif et culturel du récepteur de l’information est tout aussi important. Il n’y a pas de relation directe entre exposition et imprégnation. Une nouvelle perspective sur l’effet des médias est apparue lorsque la notion de capacité illimitée des médias d’affecter directement le comportement s’est révélée invalide.

Quels sont, selon vous, les concepts clés de la communication internationale et quels sont les chercheurs les plus influents dans le domaine? Et j’aimerais, si vous me le permettez, vous demander de réfléchir aux structures de pouvoir enchâssées dans la production de connaissances, comme Chakravartty et al. (2018, p. 255) l’ont expliqué afin de souligner « l’absence de chercheurs non blancs du canon de la communication dans tous les sous-domaines [9]  ».

Comme je l’ai dit ailleurs, il semble y avoir un intérêt croissant pour deux domaines fondamentaux de la communication internationale et interculturelle : 1) une résurgence de l’étude de la philosophie de la communication, comme en témoigne le nombre de publications et de panels de conférences dans ce domaine; et 2) le vif intérêt dans de nouvelles écoles épistémologiques de pensée et de méthodologies de recherche, allant au-delà du « ferment du terrain » dans lequel l’empirisme positif et la « théorie critique » de l’École de Francfort étaient les seules positions débattues parmi les étudiants en communication. Nous avons maintenant plus de recherches comparatives effectuées à l’échelle internationale qu’au milieu du XXe siècle. Dans le même temps, certaines des questions actuelles ne constituent pas simplement une controverse savante, mais également un débat hautement politisé, fondamentalement basé sur les notions de pouvoir, d’ethnocentrisme, de nationalisme et de domination.

Ceci, en soi, confirme l’argument selon lequel il faut aujourd’hui passer d’une communication manipulée axée sur la technologie à davantage d’interaction, de dialogue humain et d’échanges d’idées. Nous devons envisager et mener à bien une théorie de la communication qui ne soit pas fondée sur les sciences économiques et sociales, mais qui reconceptualise l’économie et les sciences sociales sous l’angle de la communication. Le sens de l’information et de la communication objectivé et monopolisé par notre civilisation industrielle n’est qu’une forme d’information et de communication encadrée par des théories de la croissance économique. L’information sous forme de savoir-faire et de connaissances a précédé la formation du capital et caractérise à bien des égards toutes les étapes de l’histoire humaine. La nature changeante des relations internationales dans toutes ses dimensions et l’expansion et l’énergie au sein de nos associations professionnelles exigent que nous nous ouvrions à des alliances culturelles qui ne se limitent plus à la sphère hégémonique qui caractérisait le passé.

Je pense que j’en ai assez dit. Pour terminer, je ne poserai que quelques questions de réflexion : quel rôle la recherche en communication humaine peut-elle jouer dans les questions écologiques et environnementales de ce siècle? Quelle sera l’écologie des systèmes nationaux et internationaux à l’avenir? Le remplacement progressif du mode mécanique et énergétique par des modèles linéaires encore plus puissants, inspirés par le paradigme actuel de l’information-communication, permettra-t-il de transformer l’autoperception rationnelle et de donner aux individus une nouvelle image d’eux-mêmes? Un nouveau rationalisme créé à la suite des technologies modernes risquerait-il d’imposer une politique d’instrumentalisme radical dans laquelle les problèmes sociaux seraient traités comme des problèmes techniques?

Parties annexes