Corps de l’article

En tant qu’intervenante et chercheure, ma carrière a été bâtie en mettant au centre de ma démarche la recherche participative, c’est-à-dire la participation de plusieurs acteurs de terrain[1] provenant de divers milieux dans le but d’atteindre des finalités partagées en tenant compte des rôles de chacun. Est-ce que j’ai fait de la recherche-action, de la recherche intervention, de la recherche partenariale ? Est-ce que ces distinctions reflètent des différences réelles ou est-ce que ces définitions sont liées au changement de mode ou d’air du temps ? Je tente d’éclaircir tout cela à l’aide d’exemples et je montre que je me suis adaptée aux différents programmes de financement des organismes subventionnaires d’une part, et d’autre part, j’ai « bricolé » ma perspective à travers ces diverses distinctions réalisées par la communauté scientifique pour tenter de capter le réel avec et pour les acteurs de terrain avec lesquels je travaillais. Néanmoins, cet article ne prétend aucunement recouvrir l’ensemble du concept de recherche participative. Sans être passée par une recension volumineuse des écrits sur le sujet, la réflexion est principalement alimentée par mes recherches et mon engagement d’intervenante-chercheure menés avec et pour divers acteurs de terrain.

J’examine également l’identité que j’ai prise : suis-je une chercheure ou suis-je une intervenante ou ai-je un statut hybride ? Je discute des défis de concilier cette double appartenance. De plus, ces identités m’ont amenée à prendre des positions particulières (animatrice, catalyseure de milieu, experte-conseil, médiatrice, etc.) Mais avant d’examiner ces questions, je relate mon parcours universitaire, les principes qui ont guidé les interventions en les positionnant dans les structures organisationnelles afin, ultimement, de développer une modélisation du processus de recherche participative basée sur l’expérience.

Mon cheminement personnel et mes compétences acquises

À la fin de mon baccalauréat en sociologie, en 1979, j’ai eu la chance de côtoyer une équipe qui utilisait les théories et les pratiques de l’éducation populaire, ainsi que la théologie de la libération, pour animer des rencontres avec des paysans guatémaltèques sur leur situation sociosanitaire et leurs conditions de vie. Ce stage m’a pleinement convaincue de la réflexion profonde que les gens sont capables de faire sur leur propre situation d’une part, et d’autre part, sur leur capacité à trouver des solutions appropriées à leur réalité et aux contraintes existantes.

En 1980, munie (mais me sentant plutôt démunie) d’une maitrise en sociologie, mon premier travail autonome a été de réaliser une recherche-action avec les infirmières des visites à domicile en périnatalité dans des milieux défavorisés. Cette expérience m’a permis de cerner ma capacité à tisser des liens de confiance avec les membres d’un groupe. Néanmoins, je me sentais imposteure car mal outillée pour gérer le groupe, j’avais l’impression de travailler sans assises conceptuelles solides. Cela m’a amenée à amorcer mon doctorat afin d’approfondir les aspects théoriques et techniques de la dynamique de groupe dans le but d’accroitre ma compréhension des questions de pouvoir et la gestion des non-dits dans un groupe.

Contexte, principes et projets

Mes recherches participatives se sont déployées à partir de deux grandes organisations préoccupées par les interventions et les pratiques concrètes.

La première est le Département de santé communautaire de l’Hôpital Général de Montréal, intégré par la suite au sein de la Direction de la santé publique de Montréal (1982-2004), dont le mandat vise l’amélioration sociosanitaire des collectivités. Plus particulièrement, j’ai été engagée comme intervenante-chercheure pour amorcer des projets populationnels de promotion de la santé.

La deuxième, le Département de communication sociale et publique de l’UQAM, s’intéresse aux pratiques et interventions en communication. Il met de l’avant une vision transversale et multidisciplinaire de la communication. Plus particulièrement, j’y ai développé un centre institutionnel de recherche partenariale, le Centre de recherche sur la communication et santé (ComSanté ; 2004-2019), réunissant les partenaires issus du monde médiatique et du monde sociosanitaire.

Dans les deux organisations, j’ai effectué de la recherche participative largement financée par des organismes subventionnaires québécois, canadiens et européens. Chaque projet bénéficiait de financements d’une durée moyenne de cinq ans et dont certains projets impliquaient l’obtention d’au moins deux financements consécutifs de recherche participative.

Ma philosophie de recherche participative repose sur deux modèles de relation : l’approche collaborative et l’approche interactionniste, avec pour préoccupation constante la pérennité des actions entreprises.

L’approche collaborative introduit l’idée d’allers-retours réguliers entre le monde de la recherche et celui de la pratique. Ces échanges visent, notamment, à insérer les préoccupations des acteurs de terrain dans la définition des projets d’intervention et de recherche, et d’interprétation des données (Lyons et Warner, 2005 ; Faye et al, 2007). Ces relations bidirectionnelles n’altèrent pas les spécificités propres à chacun des acteurs.

L’approche interactionniste (Le Breton, 2012) implique d’une part, l’existence de relations collaboratives entre les acteurs, et d’autre part, la prise en compte des contextes desquels sont issus chercheurs et intervenants. Les personnes impliquées dans ce type de processus découvrent les contextes de leurs interlocuteurs et sont plus à même de comprendre les besoins, les contraintes et les facilitateurs d’échanges.

Enfin consciente que la survie des projets doit aller au-delà des subventions de recherche, j’ai eu un souci constant de déployer des mécanismes pour assurer la pérennité des actions. Le défi était donc d’assurer que les efforts de rapprochement entre les chercheurs et les acteurs de terrain permettent, à ces derniers, l’acquisition de compétences nécessaires pour poursuivre les projets au-delà du retrait des subventions.

Ainsi, plusieurs principes majeurs guidaient le développement de ces projets :

  1. L’implication des divers acteurs de la communauté concernée soit pour l’intervention soit pour la recherche ;

  2. La considération de facteurs organisationnels pour permettre le maintien du projet dans la communauté une fois le retrait de la présence de chercheurs ;

  3. L’importance de l’empowerment des populations, c’est-à-dire leur donner du contrôle sur le développement de leurs milieux et reconnaître leurs capacités et leurs savoirs propres. La finalité du projet est celle de l’action émancipatrice, action sociale mobilisatrice ;

  4. Le transfert des résultats de recherche aux divers acteurs afin que ces résultats leur soient utiles pour leur pratique.

En trente ans de carrière de recherche participative, j’ai œuvré, en collaboration avec les acteurs de terrain, à étudier et déployer des stratégies engendrant des modifications des conduites des acteurs face à la santé, la maladie et les services, ainsi que sur les modifications des environnements. Ces projets ont été réalisés en étroite collaboration avec les milieux de pratique avec lesquels j’ai tissé de nombreux liens dans une perspective de collaboration ou de coconstruction, et d’offre d’une recherche sociale dont les retombées sont utiles pour les milieux du domaine médiatique (scénaristes et producteurs télévisuels et web), communautaire (notamment Société canadienne du cancer, Fondation des maladies du cœur, Québec en forme) ou parapublic (Centre Hospitalier Universitaire de Ste-Justine, Centre Hospitalier de l’Université de Montréal, agences de santé, Institut national de santé publique). Cette collaboration ou coconstruction de la recherche a amené à titre d’exemples des modifications dans la manière d’intégrer les saines habitudes de vie dans les téléromans, les pratiques cliniques préventives des intervenants ou encore la coécriture de documents avec les patients. Plusieurs milieux (scolaire, sociosanitaire, médiatique) ont collaboré, qu’il s’agisse d’organismes privé, public, parapublic et à but non lucratif. Les praticiens étaient aussi variés que professeur, directeur d’école ou de loisirs, décideur dans un établissement sociosanitaire, médecin, infirmier, scénariste ou publiciste, agent de recherche, etc.

Recherche participative : 3 types de recherche retenus

Les recherches réalisées sont de type participatif, c’est-à-dire que les acteurs de terrain ont toujours été au cœur de la recherche par des consultations ou des implications à divers degrés. Ce type de recherche prend forme autour de l’idée de faire de la recherche « avec » plutôt que « sur » les acteurs (Lieberman, 1986). D’ailleurs, Savoie-Zajc et Dolbec (1999) notent le foisonnement de termes pour ce concept de recherche participative. Selon Heron et Reason (1997) la recherche participative (Participatory action research) est définie comme un paradigme de recherche réunissant plus de vingt-cinq types de recherche et caractérisé par une posture qui lui est propre sur les plans ontologique, épistémologique, méthodologique et axiologique. Ce paradigme est utilisé pour couvrir l’ensemble des types de recherche impliquant une participation active des acteurs de terrain à la coconstruction des connaissances.

Ce texte campe intentionnellement trois pratiques de recherche participative (recherche-action, recherche intervention et recherche partenariale) à travers plusieurs dimensions (objet, finalité, rôle du chercheur, processus participatif, les niveaux d’engagement) en sachant que la réalité navigue parfois dans des certitudes moins tranchées que j’explique à partir de projets réalisés.

Tableau  1

Distinction entre recherche-action, recherche intervention et recherche partenariale

Distinction entre recherche-action, recherche intervention et recherche partenariale

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Les trois types de recherche ne se substituent pas l’une à l’autre, elles existent en parallèle. Dans mon cas, leur utilisation est linéaire voire séquentielle : d’une recherche-action à une recherche intervention, puis vers une recherche partenariale. L’adoption d’un type puis d’un autre s’est imposée, pour moi, par les façons de faire de l’époque ; c’est-à-dire, les « tournants » d’abord pragmatiste, transformateur puis stratégique (Dumais, 2011) d’une part, et d’autre part, par la présence de dispositifs de financement gouvernemental appuyant ces courants.

La recherche-action

La recherche-action est une approche de recherche rattachée au paradigme du pragmatisme qui part du principe que c’est par l’action que l’on peut générer des connaissances scientifiques utiles pour comprendre et changer la réalité sociale des individus et des systèmes sociaux. (Roy et Prévost, 2013, p.129.)

Selon Zuniga (1981), la recherche-action a également une dimension politique – voire subversive – dans la mesure où cette recherche remet la production du savoir entre les mains des acteurs de terrain et non plus seulement dans les mains des scientifiques. La recherche-action est ainsi une démarche destinée à équiper les participants de moyens d’améliorer leurs pratiques grâce à leurs expériences éclairées et nourries des savoirs théoriques en cours. Tous les participants deviennent acteurs consentants du processus de recherche.

L’objet de la recherche-action est de trouver une solution à un problème perçu par les acteurs de terrain face à leurs pratiques. Le but est d’agir et de modifier ces pratiques à travers une réflexion collective aidée par le chercheur. L’influence du groupe favorise le changement des attitudes et des comportements individuels (Duchesne et Leurebourg, 2012). Le chercheur est observateur, il balise et oriente la réflexion. Les acteurs participants collaborent aux étapes de la recherche mais ils ont l’entière responsabilité de modifier leur pratique.

L’engagement entre acteurs de terrain et chercheur repose sur un accord à l’amiable. Parfois le consentement mutuel a été négocié avec les supérieurs immédiats pour la participation au projet. Les conditions de réussite reposent sur les activités pour tisser les liens de confiance, pour favoriser une compréhension partagée de sa pratique et pour permettre des réflexions délibérées et pour développer des relations respectueuses entre tous.

Encadré  1

Recherche-action

Recherche-action

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La recherche intervention

Pour certains auteurs (Duchesne et Leurebourg, 2012), la recherche intervention est une variante de la recherche-action. Elle se pratique sur le terrain dans l’action avec et pour les acteurs. Pour d’autres (Paillé, 2004), la recherche intervention est, comme son nom l’indique, à la fois le développement de l’intervention en matière de pratiques problématiques et à la fois de la recherche sur ces pratiques et sur l’intervention menée. Elle est proche de la recherche évaluation de processus ou d’implantation qui examinent les barrières et les facilitateurs à la mise en place de l’intervention. Par ailleurs, la participation des acteurs de terrain ne constitue pas toujours un élément incontournable de la recherche évaluative et, de ce fait, la recherche intervention s’en différencie en mettant au centre de sa démarche la participation avec et pour les acteurs de terrain (Nilsen, 2015 ; Vanderkruik et McPherson, 2017). Enfin, la plupart des auteurs (Duchesne et Leurebourg, 2012 ; Paillé, 2004 ; David, 2000) s’entendent pour dire que la recherche intervention cerne le développement et l’amélioration de l’intervention ainsi que le degré d’intégration au contexte organisationnel des changements produits par cette nouvelle intervention. Par conséquent, la différence majeure avec la recherche-action où cette dernière s’intéresse uniquement aux changements de comportements des acteurs de terrain, la recherche intervention, issue à l’origine du domaine de la gestion, a pour objet de transformer tant les comportements des acteurs que les structures[2] mêmes de l’organisation où se déroulent ces changements, cela, dans ses modes de gestion, d’orientation, de communication et ses comportements. C’est pourquoi certains auteurs (Duchesne et Leurebourg, 2012 ; Mérini et Ponté, 2008) lui attribuent la caractéristique de recherche « transformatrice » puisqu’elle vise des changements tant des acteurs que de l’organisation. La finalité de la recherche intervention est d’agir et de transformer les pratiques individuelles et organisationnelles.

En recherche intervention, le chercheur n’est plus un simple observateur d’une situation problématique à changer, il collabore et intervient dans l’action et dans la recherche. « Le chercheur s’inscrit dans un rapport de proximité au regard du projet » (Duchesne et Leurebourg, 2012, p 7).

Le processus participatif repose sur la collaboration des acteurs de terrain impliqués dans le déploiement de l’intervention ainsi que celle de leurs supérieurs afin de pouvoir changer leur pratique, mais également les conditions organisationnelles structurant leur pratique. Pour ce faire, il s’avère nécessaire d’avoir un comité de suivi (acteurs de terrain et cadres de l’organisation), de même qu’un comité de projet interne constitué des acteurs de terrain et chercheurs.

Les résultats sont des occasions de rétro alimentation sur le projet, car ils sont discutés avec tous les membres dans le but d’analyser les changements. La distinction majeure avec la recherche partenariale est l’ampleur et la démarche systématique du transfert de connaissances. À cette époque, lors de la réalisation de la recherche intervention, la présence d’un agent de mobilisation ne faisait pas partie des ententes mutuelles et n’était pas largement financée par les subventionnaires.

Au début, des ententes verbales avec les acteurs de terrain et les supérieurs avaient été discutées, puis des ententes écrites ont finalement été signées (dans notre cas, sur une période de cinq ans, durée liée au financement). Petite organisation non gouvernementale ou un établissement parapublic, les ententes écrites aidaient à clarifier le mandat, les rôles de chacun et les résultats potentiellement attendus. Le fait que cela soit écrit permettait, en cours de processus, de revenir sur nos orientations de départ et nos attentes communes. Signalons que ces ententes n’engageaient pas l’ensemble de l’organisation. Elles étaient signées entre le chercheur, les acteurs de terrain ciblés et leurs supérieurs immédiats. Il m’est arrivé d’avoir le bec à l’eau puisque les cadres intermédiaires n’avaient jamais transmis l’information à des niveaux plus élevés… Conséquence, dans certains cas, les transformations des structures organisationnelles ont été peu réalisées.

Outre les facteurs humains et professionnels discutés lors de la recherche-action, l’implication des divers niveaux de personnel de l’organisation est essentielle pour examiner les structures organisationnelles qui doivent être revues, modifiées ou abolies pour le déploiement des nouvelles pratiques d’une part, et d’autre part, pour favoriser l’engagement à long terme et se voire pérenniser de nouvelles interventions.

Encadré  2

Recherche intervention

Recherche intervention

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Recherche partenariale

La recherche partenariale est une recherche participative au sens où le chercheur travaille avec et pour les acteurs partenaires à la mise en commun de leurs spécialisations pour la création d’un projet en vue d’atteindre leurs buts respectifs. Le partenariat est un rassemblement de personnes, issues d’organisations différentes, qui travaillent ensemble en gardant des rapports personnels égaux et complémentaires, et ce, à toutes les étapes du projet. La recherche partenariale se réalise autour de problématiques d’ordre pratique pour produire des réponses aux besoins et aux intérêts mutuels des partenaires.

La finalité est d’agir collectivement en se partageant des ressources humaines, matérielles ou financières afin de développer et maintenir une nouvelle pratique voire une innovation sociale. Pour Clément et al. (1995 ; citant Panet-Raymond, 1995, p 150), l’objet du partenariat devient « un échange de services et/ou de ressources de nature différente mais de poids ou de valeurs comparables ou reconnues comme telles par les parties impliquées ».

Le chercheur est un partenaire parmi les membres. Le chercheur n’est pas le seul à définir les objets de recherche. Chercheur et partenaires coconstruisent le projet de la formulation du problème à la diffusion des résultats. Le processus participatif des partenaires s’inscrit dans un continuum (Nexus Santé, 2018) : allant du réseautage (échange informel) à la coordination (modification des activités), en passant par la coopération (partage des ressources) et finissant avec la collaboration (avantage mutuel).

L’agent de mobilisation est un élément clé de la recherche partenariale. Il fait le pont entre les divers univers culturel et organisationnel des partenaires. Il offre une démarche systématique des connaissances acquises. Il met l’accent sur l’appropriation des données de recherche et l’intégration de celles-ci dans les organisations. Ce processus peut prendre différentes formes, tant instrumentale, conceptuelle que symbolique (Elissalde, Gaudet et Renaud, 2010). Par forme instrumentale, Elissalde, Gaudet et Renaud (2010) entendent une utilisation intégrale des résultats de recherche, des outils, des compétences pratiques ou des concepts dans le milieu. La forme conceptuelle réfère à une modification et à une adaptation de ces acquis théoriques et conceptuels dans la pratique, c’est-à-dire un changement de vision et de mentalité apporté à un groupe de travail. La forme d’usage symbolique offre des représentations nouvelles de réalités ou un recadrage de celles-ci qui permettent de légitimer des orientations de l’action ou des prises de position. De plus, cette forme symbolique permet de transposer les données de recherche à un autre domaine complètement différent.

L’engagement organisationnel est fort. Il est d’abord défini dans un contrat formel entre l’université (les chercheurs) et les organisations partenaires. Puis, plusieurs comités sont mis en place. Un comité d’orientation, où siègent les instances supérieures des organisations partenaires, approuve semestriellement les grandes orientations du programme. Guidé par ces orientations, un comité de suivi, composé des responsables des projets, dirigera les activités : gestion des priorités de recherche, coordination des réunions, établissement des protocoles de collaboration et de partages d’idées entre les projets, suivi du déroulement des projets et intégration des résultats. Chaque projet a un comité de projet interne permettant la rencontre mensuelle des membres chercheurs et partenaires pour faire avancer le projet.

Parmi les trois types de recherche participative, la recherche partenariale est la seule à avoir comme exigence politique de la part du subventionnaire un dépôt de contrat formel lors de la demande de financement. Ce contrat est écrit et approuvé par les instances juridiques (tout au moins pour l’UQAM) et il stipule le rôle du partenaire, les membres délégués au projet, les ressources humaines, financières et matérielles investies par les deux parties (chercheur et acteurs partenaires).

Les conditions de réussite spécifiques à la recherche partenariale reposent notamment sur une négociation consensuelle afin que tous les acteurs partenaires voient une utilité de résultats de recherche pour leur pratique, mais surtout un partage de temps et d’argent « équitable » pour ce qu’ils en retirent. Il va sans dire qu’une communication de qualité, des suivis réguliers, des protocoles clairs de travail et de bénéfices sont cruciaux. Il faut noter deux éléments importants qui ont été soutenus par les organismes subventionnaires et qui ont permis de communiquer plus adéquatement… et cela a fait la différence ! Le premier élément est, en 2004, la disponibilité de fonds pour équiper les partenaires de matériel informatique dans les demandes de subvention. Des montants substantiels ont permis l’achat d’ordinateur, de casques d’écoute et de logiciels de communication (de type Zoom) pour faciliter les communications et les suivis réguliers. Néanmoins, à cette époque, cela a posé plusieurs défis : (1) le constat que toutes les régions du Québec n’étaient pas toutes câblées pour l’accès internet, l’insuffisance de formation pour savoir comment utiliser ces systèmes de communication ainsi que dans certains des cas, la nécessité de négocier avec les services informatiques des partenaires qui refusaient de mettre en place ces logiciels sous prétexte que cela nécessitait une trop grande consommation de « bande passante ». Le deuxième élément (2), est la demande explicite des subventionnaires pour mettre en place des outils de transfert de connaissances d’une part, et d’autre part, pour engager spécifiquement un agent de mobilisation. Ainsi des sommes substantielles ont permis de développer et de maintenir des outils de mobilisation et de valorisation des connaissances.

Encadré  3

Recherche partenariale

Recherche partenariale

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Statut double identité

De 1993-2005, j’ai été chercheure boursière en recherche sociale du CQRS[3] dont l’exigence politique était de partager le temps entre un milieu de pratique et un milieu universitaire. À cette époque, le CQRS voulait promouvoir une conception de la recherche sociale en offrant des solutions pratiques aux problèmes sociosanitaires. Il voulait « inoculer » les intervenants terrain d’un apport de recherche, c’est-à-dire que les intervenants puissent considérer la recherche comme un atout à leur pratique. En 1993, les deux milieux étaient mécontents : pour le monde terrain, je faisais de la recherche universitaire tandis que pour le monde universitaire, je ne théorisais pas assez. La tension entre les deux univers était palpable puisque les intérêts divergeaient : la recherche et la production de connaissances est première pour des chercheurs, l’efficacité ou « les bonnes pratiques » préoccupent les acteurs de terrain. Si j’ai poursuivi cette double identité, c’est que cela répondait profondément à mes convictions, soit à ma philosophie de chercheur ayant une approche d’éducation populaire et d’empowerment. Partir du terrain pour conceptualiser me nourrissait. La reconnaissance et la valorisation des organisations pour ce type d’appartenance intellectuelle ont pris du temps à permettre que ces deux univers se répondent. L’activité d’intervenant génère et oriente l’activité de recherche, mais aussi de façon dialogique, l’activité de recherche ressource et réoriente les interventions d’un espace qui répond « à la fois aux enjeux de la connaissance et à ceux de l’action » (Carré, 1998, p. 7).

« Cette situation d’entre-deux est rendue particulièrement instable par la proximité de position (chercheur/ praticien), de fonction (modélisation/ amélioration des pratiques) » (Mérini et Ponte, 2008, p.92). Par ailleurs, cette double appartenance a élargi mon domaine des possibles : je n’étais pas mise dans une boite pour ne faire qu’une chose, soit de la recherche soit de l’intervention. J’ai été amenée à avoir une meilleure position dans mes deux organisations d’appartenance (santé publique et université), offrant des atouts de négociation, une sensibilité aux pratiques d’intervention tout en m’appuyant sur une rigueur scientifique. Comme le disait le mathématicien Antanas Mockus, recteur de l’Université nationale de Colombie puis maire de Bogota lors d’une conférence devant les membres de l’Organisation Pan-américaine de la santé (OPS), certains chercheurs sont des « amphibiens culturels » : ils sont capables d’appartenir à ces deux mondes pratique et scientifique, ils sont terre (pratique) et air (concept). En effet, ma position hybride m’a permis de parler au nom des praticiens lors des conseils d’administration pour permettre des changements dans leur organisation et à défendre les savoirs « basés sur l’expérience terrain » comme savoirs pertinents – voire essentiels – aux yeux du monde universitaire.

Ce statut d’intervenante-chercheure m’a amenée à prendre différents rôles : médiatrice, catalyseure de milieu, experte-conseil, collaboratrice pour déployer de la recherche participative qui visait à rendre les interventions basées sur une réflexion et des concepts porteuses de changement pour les praticiens et leur population cible. Pour paraphraser Merini et Ponté (2008), mes recherches participatives donnaient l’apparence de « bricolage » pour combiner les expériences terrain au découpage d’un champ de recherche et cadre théorique.

De Lavergne (2008) souligne de façon remarquable trois enjeux liés à cette double identité d’intervenant-chercheur : enjeux liés à l’action, à la transformation et à la redéfinition de soi. Le chercheur de recherche participative vise à faire émerger l’action réflexive sur le terrain et à dégager quelques pistes d’action pour mieux faire : pour faire autrement. De plus, l’intervenant-chercheur interagit avec les acteurs de terrain et les organisations pour modifier non seulement les pratiques, mais également transformer les structures pour mieux déployer ces pratiques. Le processus de recherche favorise le partage des savoirs et de ce fait, offre une visée émancipatrice, une visée de transformation individuelle et organisationnelle. Enfin, la recherche participative nécessite de la part du chercheur d’agir en étroite relation avec les acteurs de terrain. Ce travail implique que le chercheur « se redéfinisse » personnellement.

Dans ce processus de recherche, le praticien chercheur « permet qu’une perturbation soit créée en lui » […] Il « s’énacte » (Varela, 1989) comme praticien chercheur, car il va devoir reconstruire une nouvelle identité en faisant fond sur lui-même ». (De Lavergne, 2008, p32).

Selon Heron et Reason (1997), la recherche participative exige des qualités particulières de la part de l’intervenant-chercheur. Il doit posséder des compétences émotionnelles et des habiletés démocratiques pour donner réellement la place aux savoirs des acteurs de terrain. De plus, son double engagement comporte des responsabilités tant de recherche que d’agent politique de transformation sociale. L’intervenant-chercheur transfère/replace le contrôle des savoirs entre les mains de groupes et de collectivités. Il pose un geste à caractère politique quand la recherche devient un catalyseur de conscience et d’enjeux de contrôle social (Zuniga, 1981). Il accomplit son action au service de l’épanouissement humain voire d’une transformation des pratiques des acteurs de terrain et de leur collectivité pour leur mieux-être.

Modèle de processus de recherche participative

Une modélisation du processus de la recherche participative est proposée à la figure 1.

Figure  1

Processus de recherche participative

Processus de recherche participative

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Bien qu’imparfait, le modèle a pour but précis de représenter graphiquement le processus et de rendre compte de la présence des dimensions qui interagissent entre elles dans la recherche participative.

Au cœur du modèle, c’est l’équipe qui est représentée par la relation des chercheurs et des acteurs de terrain. Cette relation est fondamentale et offre une distinction entre les types de recherches participatives : le chercheur peut être observateur (recherche-action), collaborateur (recherche intervention) ou coconstructeur (recherche partenariale). Dans le cas précis de la recherche partenariale, un autre joueur important est présent : celui de l’agent de mobilisation dont le mandat est de faire le pont dans cette relation de deux univers.

Les particularités inhérentes de cette relation chercheurs/acteurs de terrain mettent en jeu les savoirs expérientiels/savoirs scientifiques, la position sociale/l’identité professionnelle, les intérêts/les enjeux.

Sur le plan des caractéristiques personnelles et professionnelles, les membres de l’équipe doivent partager une motivation concrète à se regrouper en vue d’imaginer une solution inédite (intervention, restructuration, innovation), de partager un but commun et de vouloir des résultats « concrets ». Signalons également l’apprivoisement à l’autre, c’est-à-dire le développement des confiances mutuelles (compréhension de la culture de l’autre), la capacité à un certain tâtonnement lors des réflexions préliminaires à se mettre ensemble, le développement d’un sens de la tolérance et un savoir faire face à l’ambigüité. Tout cela, dans un rapport de pouvoir égalitaire.

Au plan organisationnel, on distingue entre autres le dégagement des acteurs pour ce projet par une entente verbale ou écrite, la volonté de l’organisation de soutenir le changement professionnel et organisationnel, la présence et la stabilité des acteurs de terrain et des supérieurs immédiats.

Enfin, en ce qui concerne la dimension politique (subventionnaire), un contrat légal précisant notamment les mandats, les rôles, l’attribution de ressources, le dégagement des acteurs au projet s’avère nécessaire De même, le financement sur un long terme offert par le subventionnaire est un atout au bon déroulement de la recherche participative.

Selon le type de recherche participative, tout ce processus est mis en place pour obtenir le résultat suivant : une pratique renouvelée pour les acteurs de terrain (recherche-action), une transformation des pratiques professionnelles et organisationnelles (recherche intervention), une mobilisation des réseaux et la réalisation de solutions novatrices adaptées aux besoins (recherche partenariale).

Conclusion

Ce type de recherche où les acteurs de terrain sont au cœur du processus de recherche implique une adhésion partagée d’émancipation réciproque de gains de savoirs et de pouvoir dans l’action (Rhéaume, 2009, 2010). Au départ, le chercheur, dans son for intérieur et dans sa philosophie, doit souscrire à des valeurs d’égalité, de liberté et de démocratie afin d’établir une relation égalitaire avec les participants. Il s’inscrit dans une perspective d’implication et d’émancipation des acteurs. La recherche participative appelle une complémentarité nécessaire des diverses formes de savoirs et une nécessité d’efforts de traduction des logiques inhérentes aux savoirs différenciés. Cette traduction est facilitée par l’interpénétration des savoirs chez les divers acteurs : chercheur, praticien/intervenant et aussi possesseur de sens commun, etc. Le chercheur doit être conscient que ces savoirs s’incarnent dans des positions de pouvoir (de statut de travail, de référence symbolique, d’accès à des ressources) à l’endroit desquelles il doit être sans cesse vigilant. À mon avis, la nécessité d’hybridation du chercheur, c’est-à-dire cet « amphibien culturel », s’avère essentielle pour porter la recherche au service de l’organisation ou de la communauté, pour que les acteurs y pratiquent des solutions adaptées aux réalités de leur terrain.

La recherche participative est novatrice du point de vue socio-politique (Heron et Reason, 1997 ; Zuniga, 1981) : le savoir est transféré aux mains des groupes et des communautés qui, en analysant leur propre réalité et leurs divers enjeux, se donnent des solutions porteuses de changement individuel et collectif. Cette participation active des membres d’un groupe ou d’une communauté constitue un processus politique. Ce processus consacre le droit fondamental des personnes à avoir leur mot à dire sur les formes de prise de décisions, dans tous les contextes sociaux, qui affectent leur épanouissement de quelque manière que ce soit. La recherche participative implique le droit d’être engagé dans les processus de création de connaissances qui affectent leur vie.

Les distinctions proposées entre les trois types de recherche sont discutables. Ces catégories posent un regard de conceptualisation sur une réalité, mais la réalité est souvent bien complexe. Ces distinctions, selon le point de vue, peuvent être plus ombragées, moins tranchées. Il en va de même pour le modèle. C’est une maquette qui prend quelques éléments mettant en évidence une certaine réalité. Plusieurs modèles pourraient être offerts insistants sur d’autres dimensions. Tant pour les distinctions que pour le modèle, il me fera plaisir de lire d’autres textes qui tenteront d’offrir un autre découpage du réel.