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INTRODUCTION

La prise en compte des biographies est, au même titre que la biologie, au coeur de la compréhension des vies humaines (Fassin, 2018). En ce sens, « l’être humain fait l’expérience de sa vie et de lui-même dans le temps (…), l’homme [éprouvant] son existence dans le sentiment d’une unité et d’une identité maintenue à travers le temps » (Delory-Momberger, 2009 : 27). Dès leurs débuts, les sciences sociales ont accordé une place importante au récit de vie[1], mais cet intérêt s’est renforcé à partir des années 1980 lorsqu’une attention nouvelle a été portée à l’individu, son histoire, sa subjectivité et sa parole, considérées dans un contexte socio-économique, selon l’influence d’événements collectifs et de l’étape de la vie dans laquelle il se trouve. C’est parce que le temps, comme variable empirique marquant les existences individuelles dans leur intimité et les sociétés dans leur globalité, se trouve au coeur du changement social et de la plupart des phénomènes étudiés en sciences sociales, qu’il doit être appréhendé, sur les plans théoriques et méthodologiques, avec précaution et rigueur.

La démographie a été une discipline pionnière dans l’analyse des biographies, à travers le développement d’enquêtes longitudinales et rétrospectives, et l’étude des effets d’âge et de génération sur les parcours de vie. Cette approche fondée sur la dimension temporelle, dans l’observation des dynamiques de population, permet d’aborder des problématiques aussi variées que l’évolution des conditions de vie des ménages, les transitions entre les âges de la vie, l’entrée en union et les ruptures conjugales, les mobilités spatiales et résidentielles ou les reconversions professionnelles (Antoine et Lelièvre, 2006). De cette manière, des démographes ont mis au point depuis la fin des années 1980 une grille d’observation des biographies individuelles, appelée fiche Ageven, permettant de collecter les événements enregistrés à travers des histoires de vie (Antoine et collab. 1987[2] ; Tichit, 2006 ; Lelièvre et Vivier, 2001 ; Vivier, 2006).

Après plusieurs utilisations de cet outil sur des terrains mexicains et andins (Baillet, 2018 ; Cavagnoud, 2011a, 2011b, 2012, 2015 et 2018 ; Cavagnoud et Bruslé, 2013), nous montrerons ici les innovations et perfectionnements apportés à cette grille d’observation, utilisée à la fois comme outil de représentation de la chronologie des événements et d’analyse des parcours de vie dans une approche qualitative. L’objectif de cet article est ainsi de présenter une version renouvelée de la fiche Ageven et de montrer les apports du format revisité de cet outil, grâce à la prise en compte de plusieurs niveaux d’observation et au repérage de séquences à partir des données biographiques étudiées. En ce sens, il ne s’agit plus d’une fiche servant de complément aux questionnaires biographiques et permettant de suivre les parcours des individus au cours du temps, mais d’un outil d’analyse spécifique de données biographiques qualitatives, à partir de récits de vie ayant comme support la fiche Ageven. C’est ainsi que l’usage repensé de la fiche Ageven prend en compte des dimensions multiples de la vie des individus dans leurs interrelations et interdépendances, et prête attention aux liens de causalité entre les événements, ce qui appelle à un renouvellement du format de cet outil.

Dans un premier temps, nous reviendrons sur les éléments fondamentaux de l’analyse des biographies et des parcours de vie, avant de rappeler les objectifs et conditions initiales d’utilisation de la fiche Ageven dans les études démographiques françaises. Dans un deuxième temps, nous présenterons la version renouvelée de la fiche Ageven, expérimentée à partir d’enquêtes rétrospectives sur les ruptures biographiques au cours de l’enfance et de la jeunesse, dans différents pays d’Amérique latine (Bolivie, Mexique et Pérou). Nous verrons notamment que l’utilisation revisitée de cet outil inclut un repérage de séquences, que nous illustrerons dans un dernier temps à partir d’une recherche sur la maternité adolescente au Mexique.

L’analyse biographique dans les études de population

L’analyse biographique est une démarche scientifique qui consiste à repérer et mettre en relation les événements vécus par les individus selon l’année, l’âge, la génération et le cycle de vie, afin d’expliquer les phénomènes démographiques et l’hétérogénéité des populations (Courgeau et Lelièvre, 1989 et 2001). Elle montre également dans quelle mesure les changements historiques, économiques ou culturels agissent sur les parcours de vie étudiés (Blanco, 2011). Son développement a permis d’inclure dans les analyses démographiques les effets des agrégats de population sur les comportements individuels (Hogan et Goldsheider, 2006). En se plaçant au coeur de la dimension temporelle, l’analyse biographique se concentre sur les interrelations entre les trajectoires de vie des individus, la recherche de liens entre les expériences passées et l’occurrence d’un événement plus récent, ainsi que la prise en compte du contexte et de l’influence de l’entourage proche sur les itinéraires personnels (Bonvalet et Lelièvre, 2012 ; Samuel, 2008). Pour ce faire, elle articule les temporalités à la fois individuelles (basées sur l’âge d’ego lors de la survenue d’un événement), sociales (calendrier organisant la vie des individus appartenant à une même génération) et historiques (inscription dans une période et une société donnée).

L’approche biographique se décline à travers des études prospectives et longitudinales (enquêtes quantitatives de type « panel », avec une répétition des observations sur un même groupe de personnes ou de ménages à plusieurs dates, de façon régulière dans le temps) ou rétrospectives (recueillant les histoires de vie des enquêtés, souvent depuis la naissance, jusqu’à la date de l’enquête). La qualité des informations dépend de la mémoire des individus, à savoir de leur capacité à restituer et resituer les détails de leur passé, et de leur précision dans l’évocation de dates sur des faits lointains, malgré les oublis et omissions (Courgeau, 1991), qui peuvent être comblés grâce aux « événements repères » générant des souvenirs fiables au fil de la reconstitution autobiographique (Auriat, 1997). Et ce, sans oublier le retour sur un passé qu’il peut être difficile de remémorer, voire douloureux de rapporter à une personne inconnue. Il est alors fréquent que des lacunes se glissent dans la collecte des données, requérant certaines précautions méthodologiques lors de l’analyse. Néanmoins, par leur originalité et leur spécificité, les méthodes d’enquêtes prospectives et rétrospectives sont incontournables pour décrire des processus souvent complexes et rendre compte de la dynamique des trajectoires et des pratiques, sur un ensemble de phénomènes sociaux qui ne peuvent pas être appréhendés sans une prise en compte du temps long (Samuel, 2008).

Parcours de vie, trajectoires, événements et ruptures biographiques

L’analyse des biographies est basée sur l’âge chronologique des individus à partir de leur naissance ou d’un âge spécifique[3] et sur les changements d’étapes dans leur cycle de vie, selon les rôles sociaux liés à chaque période de l’existence[4]. Cinq principes établis par Elder et collaborateurs (2004) orientent le paradigme des parcours de vie : le développement tout au long de la vie (la prise en compte des événements de la naissance à la mort), l’inscription des vies dans un temps et un lieu (le contexte dans lequel s’inscrivent les événements), le principe du timing (le moment de la vie où survient un événement, de façon précoce ou synchronisée selon les prescriptions normatives), la dimension des vies reliées (les trajectoires individuelles dépendent des interactions avec d’autres individus, notamment des membres de la famille) et l’intentionnalité des individus (leur capacité d’agir et de faire des choix à l’intérieur d’une structure d’opportunités et de contraintes).

Un parcours de vie se définit comme un ensemble de trajectoires (ou lignes de vie) — en particulier familiales, scolaires, professionnelles, résidentielles et génésiques (ou affectives) — dont chacune représente un « modèle de stabilité et de changements à long terme » et une « histoire relationnelle » (Sapin et collab. 2007 : 32) au sein des entourages qui socialisent les individus (famille, école, travail, etc.) et contribuent à leur apprentissage culturel des modes de vie. L’évolution de ces trajectoires, leur interaction et imbrication structurent la dynamique des parcours de vie autour d’une pluralité de dimensions, de rythmes et de contextes qui rendent leur étude complexe. En d’autres termes, « le parcours de vie est non pas fait de la somme de trajectoires qui se juxtaposeraient et se cumuleraient, mais de leur intégration dans une configuration d’ensemble qui est à la fois psychique (elle relève d’une construction individuelle) et sociale (elle porte la marque des environnements culturels et sociaux dans lesquels elle s’inscrit) » (Delory-Momberger, 2009 : 65).

En outre, les parcours de vie sont caractérisés par une succession temporelle de faits et de situations (l’ensemble des données biographiques), parmi lesquelles figurent des événements[5]. Ceux-ci recouvrent un sens pour les individus concernés et introduisent une discontinuité dans le cours de leur existence. Ils peuvent être prévisibles et socialement programmés (entrée à l’école, ascension à la majorité légale, entrée en union) ou imprévisibles (accidents, décès)[6] ; prédéterminés (qualifiés comme à temps) ou décalés dans le temps (précoce ou tardif), par rapport à l’âge des individus et aux attentes de la société à leur égard. Les événements doivent par ailleurs être datés à un moment précis, et situés au niveau individuel (perte d’un emploi), familial (migration d’un parent) ou contextuel (crise économique ou sanitaire), dans une logique à la fois contraignante et contingente, représentant éventuellement une ressource pour le retour à une période de stabilité.

Lorsqu’un événement biographique engage des changements substantiels et des effets perturbants sur la suite du parcours (« effet domino »), il s’agit d’un point d’inflexion s’élevant au rang de « bifurcation », « accident biographique » ou « turning point » (Bessin et collab. 2010). Ce changement critique provoque une rupture dans l’une des trajectoires et dans la linéarité biographique de l’individu[7]. D’après Hareven et Masaoka (1988), il coïncide avec la notion de crise et implique une situation subie qui entraîne des conséquences inattendues et demande un processus d’adaptation, notamment au niveau familial[8]. Il se distingue d’une transition biographique dont la survenue est prévisible (décohabitation parentale, fin des études)[9] ou d’un carrefour dont les options sont structurées, limitées et socialement programmées (choix d’orientation scolaire ou de formation professionnelle). Bidart (2006) définit la bifurcation comme « l’apparition d’une crise ouvrant un carrefour biographique imprévisible dont les voies sont au départ imprévues — même si elles vont rapidement se limiter à quelques alternatives —, au sein desquelles sera choisie une issue qui induit un changement important d’orientation » (Bidart, 2006 : 32). Nous emploierons ici le terme de rupture biographique en référence à la sous-catégorie d’événements, souvent mal supportés par un individu et son entourage, par manque ou absence de ressources et de supports sociaux, matériels ou symboliques, qui ne s’absorbent pas dans la trame routinière de l’existence et dont l’occurrence, parfois irréversible, entraîne des conséquences fondamentales dans la suite de son parcours.

Biographies, individus et société

L’une des caractéristiques de l’analyse biographique est d’inclure des niveaux d’observation se déclinant du macrosocial au microsocial, des changements contextuels et institutionnels aux actions et moyens d’existence des individus (Elder, 1985). Cette ouverture s’inscrit dans un paradigme des sciences sociales, selon lequel « les mutations sociales et les transformations qu’elles entraînent depuis une quarantaine d’années dans les modes de vie et les modèles d’existence dessinent les traits d’une nouvelle configuration du rapport de l’individu à la société, dans laquelle la biographie en tant que processus de construction de l’existence individuelle devient le centre de production de la sphère sociale » (Delory-Momberger, 2009 : 13).

L’individualisation entendue comme la part progressive d’initiative et d’autonomie revenant aux individus dans leurs places et rôles sociaux, propres aux sociétés modernes, impose un paradigme qui doit à la fois prendre en compte la subjectivité de ces derniers, la pluralité des mondes sociaux qui structurent leur vie quotidienne et influencent leurs comportements par des interventions planifiées (scolarité, emploi, politiques sociales), et le temps qui passe au fil de leur existence. L’affaiblissement des déterminations institutionnelles et collectives à travers leurs assignations, injonctions, modes de pensée et d’agir, induit une marge de manoeuvre croissante et un processus de construction de soi plus affirmé, à travers des choix et des prises de décision dans des domaines aussi variés que le travail, la famille, la sexualité ou la formation au cours de la vie. On peut donc dire que les biographies produisent la société en même temps que cette dernière agit sur elles ou encore que « l’approche du parcours de vie tend à réconcilier la dichotomie structure-individu en reconnaissant à chaque force sa prépondérance et son importance » (Ghergel, 2013 : 16). Dubar et Nicourd évoquent également cette interdépendance entre « histoire des sociétés et celle des individus » (2017 : 20, 49-50) dans une configuration proche de la sociologie de Norbert Elias.

Ainsi, si le repérage daté des événements et de leur succession permet d’appréhender la progression des parcours de vie, ces derniers s’inscrivent dans un contexte historique, social et culturel dont le poids et les influences sont à prendre en compte dans la compréhension des choix et comportements individuels. Il existe de fait une congruence entre le temps biographique individuel (ou familial) et le temps historique collectif qui se déroulent de façon enchevêtrée et interdépendante.

Récits et histoires de vie

Dans le cadre des enquêtes rétrospectives qualitatives, les données biographiques sont collectées à partir de récits de vie qui constituent une forme particulière d’entretien, au cours duquel une personne raconte tout ou une partie de son expérience vécue, des différents événements survenus depuis sa naissance, selon les différentes trajectoires (résidentielle, familiale, scolaire, professionnelle, etc.) composant son itinéraire personnel. Ces récits suivent un ordre chronologique et reposent sur une approche « qui permet de saisir les logiques d’action dans leur développement biographique, et les configurations de rapports sociaux dans leur développement historique (reproduction et dynamiques de transformation) » (Berthaux, 2010 : 8). Ils dévoilent en ce sens la structure diachronique du parcours de vie dans ses aspects à la fois objectifs (données factuelles), subjectifs (représentations, ressentis) et dans sa dimension temporelle.

Cette mise en pratique du travail de terrain se concentre donc sur le passé des individus et propose de reconstituer l’intégralité de leurs parcours selon un regard propre au récit personnel et à une manière de se présenter au monde. Ce centrage sur l’individu permet de donner la parole notamment à celles et ceux qui ont rarement l’occasion d’en faire usage en public et encore moins de livrer leurs histoires personnelles auprès de chercheurs à leur écoute et disponibles pour ce type d’échange, parfois de plusieurs heures. Le recours à la mémoire et le souhait de se confier hors d’un cadre prédéfini de questions et de réponses permettent une forme de reconnaissance de l’individualité des personnes, en mesure de contrôler le cours de l’entretien en abordant les aspects de leur choix. L’échange peut mener à des situations de réconfort et donner une forme singulière aux expériences humaines et un sens aux événements qui sont rapportés. Il rassemble les faits diversement marquants, mais pour la plupart significatifs, constituant des données biographiques dont l’analyse peut être menée grâce à la fiche Ageven sous la forme renouvelée que nous proposons ici.

La fiche Ageven dans les enquêtes biographiques

La version initiale de la fiche Ageven : un outil de collecte et de repérage dans le temps

À l’origine, la fiche Ageven est un outil de collecte des données biographiques, issue de la démographie et appliquée sur des terrains français et européens (GRAB, 1999 ; Lelièvre et Vivier, 2001), africains (Antoine et Fall, 2002 ; Antoine et collab. 2000 ; Antoine et collab. 2006 ; Calvès et Marcoux, 2004 ; Ferry, 1976) et latino-américains (Dureau et Imbert, 2014 ; GRAB, 1999), afin de compléter des enquêtes par questionnaire. Son utilisation consiste à repérer dans le temps les événements vécus par l’enquêté, les uns par rapport aux autres, à les mettre en correspondance avec son âge, et à vérifier leur cohérence dans l’enchaînement temporel (Antoine et collab. 1987). Ces événements sont décrits et répartis sur une grille chronologique où figurent, en colonne, l’échelle de temps (année) et la durée écoulée depuis la naissance de l’enquêté (son âge) et, en ligne, les domaines biographiques étudiés (Vivier, 2006 : 120). Il s’agit alors des trajectoires à la fois individuelles et familiales (mise en couple, naissances, mariage, décès, etc.), résidentielles (lieux de résidence, déménagements, migrations), scolaires (études, formation) et professionnelles (principales activités, changements ou pertes d’emploi). Afin de compléter de façon précise et exhaustive cet outil, il est important que l’enquêteur porte un regard critique sur l’enchaînement des événements et qu’il aide éventuellement l’enquêté à les resituer par rapport à d’autres faits importants, voire à remémorer certains événements qui pourraient être oubliés. Cela requiert l’instauration d’un rapport de confiance entre l’enquêteur et l’enquêté au cours de l’entretien rétrospectif. Lors de ses premières applications, cet instrument s’est distingué par sa souplesse d’utilisation et ses possibilités de transposition à diverses problématiques touchant aux biographies « en mettant en parallèle localité de résidence, profession, situation matrimoniale, situation familiale, conditions de logement… » (Antoine et collab. 1987 : 180), en fonction de la problématique étudiée.

La version initiale de la fiche Ageven permet ainsi de reconstituer la trame biographique du répondant, grâce à l’ensemble des informations collectées à travers son récit de vie, au jeu de l’échange entre l’enquêteur et l’enquêté, et de l’âge comme « unité d’analyse fonctionnelle » (Lelièvre et Vivier, 2001 : 1054)[10]. Des événements historiques de nature politique, sociale ou climatique, locaux ou nationaux, peuvent être ajoutés et servir de repères mnésiques afin de faciliter la remémoration et datation des événements biographiques personnels (Vivier, 2006 : 122). La possibilité de confronter des données à la fois factuelles et de perception (ibid. : 127) contribue également à insister sur le poids symbolique des événements les plus marquants (voire leur charge émotionnelle), à la croisée des dimensions objectives et subjectives. L’usage de la fiche Ageven présente par ailleurs l’avantage, dès son origine, de suivre un ordre échappant à la chronologie en permettant aux individus de se réapproprier de façon libre et indéterminée le découpage temporel de leur histoire, au contraire de ce qui est imposé dans l’enquête par questionnaire qui lui est associée (Samuel, 2008).

Une version renouvelée de la fiche Ageven : un outil de représentation et d’analyse des biographies

Au cours des dernières années, la fiche Ageven dans sa version initiale a été utilisée de façon exclusive dans le cadre d’enquêtes qualitatives constituées de récits de vie auprès d’enfants et de jeunes, à la fois en Bolivie (Cavagnoud, 2015, 2018 ; Cavagnoud et Bruslé, 2013), au Pérou (Cavagnoud, 2011a, 2011b, 2012), et au Mexique (Baillet, 2018). À partir de ces expériences, un certain nombre d’ajouts et de perfectionnements ont pu être apportés à cette grille biographique et qui ont contribué à modifier son format initial pour aboutir à une version dite « renouvelée ». Ces innovations touchent notamment à la prise en compte de trois niveaux d’observation (individuel, familial et contextuel), à une liste de variables augmentée dans chacun de ces niveaux, à une distinction entre faits, événements et ruptures, entre situations continues et discontinues, et entre éléments objectifs et subjectifs, ainsi qu’à un repérage de séquences et à la mise en évidence de liens de causalité entre les événements les plus significatifs selon d’abord la parole de l’enquêté puis l’interprétation des données par le chercheur. Ce format renouvelé donne dorénavant à la fiche Ageven une dimension non plus seulement de collecte, mais également de représentation et d’analyse des données biographiques recueillies.

Sur le plan pratique, la version renouvelée de fiche Ageven que nous proposons (figure 1) se présente comme une matrice à double entrée, avec une première colonne où sont indiquées les informations élémentaires concernant l’individu de référence, symbolisé par le pronom ego (nom, âge et sexe) ainsi que la date, le lieu et la référence de l’entretien au sein du corpus. À la base de la matrice figure un axe temporel horizontal (et non plus vertical) exprimé à la fois en nombre d’années et en années civiles, depuis la naissance d’ego. Au-dessus de cet axe apparaissent en lignes (et non plus en colonnes) l’ensemble des trajectoires et entourages organisant la vie d’ego et servant à reporter les données biographiques contenues dans le récit de vie selon leur date d’occurrence et les trois niveaux d’observation suivants :

  • Individuel, lorsque les données concernent directement ego et ses trajectoires dans les domaines de l’école ou de l’université (trajectoire scolaire ou de formation), du marché du travail (trajectoire professionnelle), du lieu de résidence (trajectoire résidentielle et migratoire), de la vie sociale et amoureuse (trajectoire affective), de la sexualité, de la nuptialité et des comportements de fécondité (trajectoire matrimoniale et trajectoire génésique), et « autres » (afin d’enregistrer les événements individuels d’une autre nature),

  • Familial, lorsque les données ne renvoient pas directement à ego, mais aux membres à la fois corésidents et non corésidents de la famille (au sens large), et sont réparties entre différents entourages spécifiques comme les conjoints, les parents, la fratrie, la parenté élargie, l’économie domestique, le climat familial (solidarité, actes de violence, etc.),

  • Contextuel, lorsque les données font référence à des faits et événements relevant aussi bien de contraintes sociales et économiques (crise économique), politiques (coups d’État), institutionnelles ou environnementales (catastrophes naturelles, dégradations climatiques), survenant dans la vie d’ego et de son entourage familial, qu’aux ressources ou opportunités apparaissant en faveur de la collectivité (mise en place d’une politique sociale dans le quartier de résidence, implantation d’une association ou ONG, accès au planning familial, etc.) et contribuant potentiellement à surmonter des difficultés quotidiennes.

La version de la fiche Ageven présentée de la sorte souligne l’importance de distinguer les différents niveaux d’observation dans la vie d’ego (micro, méso et macro) et de montrer leurs interrelations au fil des histoires de vie. Celle-ci permet de reconstituer la structure diachronique d’un parcours sur un calendrier unique centré sur une temporalité individuelle, lequel articule la pluralité des espaces de la vie quotidienne (école, travail, groupe de pairs, etc.) et accorde une importance particulière à l’entourage familial (parents, fratrie, conjoints, famille des conjoints, parenté élargie) où s’observent les faits et événements ayant généralement des implications directes et multiples sur les trajectoires d’ego.

Il est essentiel de remarquer que ce format renouvelé de la fiche Ageven cherche à situer non seulement la chronologie des événements, mais plus largement l’ensemble des données biographiques qui recouvrent des faits diversement significatifs. Parmi ces derniers, les événements sont des épisodes de premier plan survenant dans la vie d’un individu, en marge de sa routine et qui marquent le fil de son parcours, avec des conséquences allant du court au long terme. Cet élargissement est important afin de comprendre dans quelle mesure l’occurrence de certains événements, et en particulier les ruptures biographiques, est le résultat d’une agrégation de faits et de situations de moindre importance, mais concourant vers une même issue. D’un point de vue pratique, cette distinction entre faits et événements peut être opérée en utilisant des caractères gras pour caractériser la plus grande importance des seconds, alors que les ruptures biographiques peuvent être signalées en remplissant la cellule d’une couleur distinctive (par exemple en jaune fluorescent).

Par ailleurs, une situation prolongée dans le temps (maintien dans une activité professionnelle sur plusieurs années) peut être représentée par une flèche horizontale continue, alors qu’une situation montrant des irrégularités manifestes (scolarisation avec absences répétées) peut être symbolisée par une flèche horizontale discontinue. Dans ce cas, il n’est pas question d’un événement, mais d’une position sociale et conjoncturelle qui se déroule sur une durée significative et suffisante pour être relatée par l’enquêté lors de l’entretien. À ces éléments de présentation des données s’ajoute la différenciation à apporter entre les informations objectives et factuelles (en noir), et celles liées à l’état subjectif et au ressenti des individus (dans une autre couleur), et parmi les événements critiques (dont les ruptures biographiques) entre ceux relevant de la contingence ou de la nécessité, et ceux découlant du choix d’ego (à faire apparaitre dans une autre couleur). Enfin, dans un souci de traitement de l’intégralité des données significatives recueillies lors de l’entretien, la matrice réserve en contre-bas un espace intitulé « Observations et données non datées » afin d’ajouter les informations ne relevant pas à proprement parler de la biographie d’ego, mais qui participent à la compréhension de son parcours de vie (par exemple, le niveau scolaire des parents).

Une fois la matrice remplie avec toutes les données biographiques significatives, les liens de causalité entre les faits, événements et ruptures sont à compléter par le chercheur sur la base des informations de l’enquêté. Ces rapports causaux sont symbolisés par des flèches d’une épaisseur et couleur distinctes de celles utilisées pour représenter les situations continues et discontinues. Ces flèches peuvent être simples (forme: forme pleine grandeur) (par exemple, « abandon d’un parent » forme: forme pleine grandeur « mise au travail d’un enfant »), ou à double sens (forme: forme pleine grandeur) lorsque ces données s’expliquent ou se produisent mutuellement (par exemple, « démotivation pour l’école » forme: forme pleine grandeur « absences scolaires répétées » forme: forme pleine grandeur « décrochage scolaire temporel ou définitif »). Il est important d’ajouter que les ruptures biographiques à faire apparaître sur la grille correspondent à celles rapportées et exprimées comme telles par l’enquêté lors de son récit de vie (une séparation ou un divorce constitue un événement biographique qui peut être diversement considéré comme une rupture biographique), alors que l’interprétation des liens de causalité découle à la fois de la parole de l’enquêté et de la lecture personnelle de son parcours de vie, et de l’analyse du chercheur et de sa mise en perspective de tous les éléments biographiques en jeu.

La singularité accompagnant l’utilisation de ce format renouvelé de fiche Ageven est, répétons-le, le traitement et l’analyse de l’ensemble des données significatives recueillies grâce au récit de vie. Cette première opération consiste à distinguer ce qui relève des faits et des événements (et parmi les événements ceux relevant de ruptures), et de reporter ensuite ces informations sur la grille à partir des symboles et des formes de présentation précisées plus haut. Ensuite, le repérage des événements et des ruptures s’accompagne de flèches explicatives placées à travers la grille, qui les mettent en relation avec d’autres faits ou événements chronologiquement antérieurs. La fiche Ageven permet alors de saisir leurs enchaînements d’ensemble sur le plan factuel, certains étant susceptibles de conduire l’individu vers des positions et statuts différents qui modifient son état subjectif, ses intérêts, perspectives et opportunités. C’est à ce stade que la fiche Ageven prend la double dimension d’un outil de représentation et d’analyse de données se suffisant à lui-même, alors qu’à son origine la fiche était nécessairement associée à un questionnaire.

Enfin, certaines périodes de la vie peuvent être caractérisées par peu ou aucune information (des « zones blanches ») reflétant des phases de stabilité et continuité (ou d’existence routinière) ou, à l’opposé, des périodes du passé difficiles à évoquer par souffrance ou mal-être. Par contre, d’autres phases sont denses en faits et événements dont la présentation ne peut être réalisée sur une grille dont l’unité de temps est mesurée en années. Dans ce cas, il est possible d’effectuer une sorte de zoom en décomposant cette période, mois par mois, sur une grille annexe en appui à la fiche Ageven principale d’ego.

La figure 1 présentée plus bas est un modèle de la fiche Ageven dans sa version renouvelée. Le nombre de trajectoires présenté a été volontairement élargi pour montrer l’éventail de variables qu’il est possible de considérer dans le traitement et l’analyse des données biographiques collectées. Néanmoins, le choix des trajectoires doit être ajusté par le chercheur en fonction des objectifs de son travail.

Figure 1

Exemple de la fiche Ageven dans sa version renouvelée

Exemple de la fiche Ageven dans sa version renouvelée

Légende :

Fait/situation/événement (en gras)

Situation continue forme: forme pleine grandeur

Situation discontinue forme: forme pleine grandeur

Éléments objectifs (faits) en noir et éléments subjectifs (perceptions, projets) dans une autre couleur

Rupture biographique : en noir (contrainte, nécessité ou contingence) ou en bleu (choix, volonté et dimension arbitraire d’ego)

Liens de causalité entre les faits, situations et événements : forme: forme pleine grandeur

-> Voir la liste des figures

Des ruptures biographiques au repérage de séquences

En plus de matérialiser une représentation visuelle des données biographiques recueillies, la version renouvelée de la fiche Ageven inclut un travail d’analyse basé sur l’identification des ruptures biographiques exprimées par l’enquêté au regard de son histoire personnelle. Le repérage de ces événements les plus marquants permet ainsi de reconnaître les principales séquences ponctuant son parcours de vie et d’étudier le contenu respectif de ces dernières. Cet apport est une innovation importante dans le format renouvelé de fiche Ageven par rapport aux premières utilisations de cet outil. Il consiste d’abord à situer sur la grille les ruptures biographiques identifiées comme telles par l’enquêté, puis à considérer ces dernières, du fait de leur poids objectif et de leur signification dans le calendrier intime des individus, comme le point de départ d’une nouvelle séquence dans le parcours de vie étudié. Ce travail d’identification des divisions temporelles doit figurer sur la dernière ligne de l’axe temporel de la grille (« séquences », cf. figure 1). Il s’accompagne d’une étude sur le contenu de chaque séquence dans sa logique spécifique, ce qui met en évidence le rôle, le statut et les entourages d’ego, notamment en comparaison de la séquence immédiatement antérieure.

Ce découpage des biographies en séquences est orienté par le repérage de jalons factuels autour des ruptures identifiées par les enquêtés comme marqueurs signifiants. C’est la coïncidence entre la démarcation factuelle des événements biographiques, notamment démographiques (union, rupture d’union, naissances, décès, migrations) et la périodisation qui leur est associée, qui permet de créer le découpage des parcours en séquences reconnues, aussi bien par les enquêtés que par le chercheur suivant son interprétation (Bonvalet et Lelièvre, 2012). Ce consensus entre les dimensions objectives et subjectives, et entre enquêté et enquêteur, n’est pourtant pas systématique et doit en dernière instance laisser une importance accrue à la parole de l’enquêté, seul à même d’identifier les concomitances entre événement et transition d’une époque à une autre dans son itinéraire personnel, selon le sens et la charge biographique conférés aux événements, lesquels ne sont ni conventionnels, ni attendus (Laborde et collab. 2007).

En outre, rappelons que l’occurrence d’un événement peut être très ponctuelle, mais extrêmement importante pour un individu, en matière d’altération de ses moyens d’existence au jour le jour et d’effet sur son itinéraire à long terme. Les événements survenant dans la trajectoire conjugale et génésique sont souvent déterminants dans les inflexions biographiques, mais des ruptures intervenant dans d’autres domaines comme la santé, la scolarité, le travail, la migration ou la religion (conversions) occupent également une place fondamentale dans l’interprétation par l’enquêté de son propre parcours de vie et de son découpage en séquences. Si cette évaluation rétrospective des acteurs sur leur histoire personnelle est souvent délicate, il est fortement recommandé de travailler sur un échantillon de personnes se situant à un moment équivalent de leur parcours et appartenant à un même groupe de générations.

Dans la partie suivante, nous proposons une illustration de l’utilisation de la version renouvelée de la fiche Ageven à partir d’une recherche sur la maternité adolescente en milieu urbain au Mexique. Cette démarche illustre les apports méthodologiques de cette fiche pour l’analyse des parcours de vie.

Un exemple empirique : la maternité adolescente au Mexique

Appréhendé comme un « problème social  » dans le débat politique et scientifique, le phénomène des maternités adolescentes est devenu, depuis les années 1980, l’un des principaux enjeux sociodémographiques au Mexique. En effet, dès cette période, le poids de la fécondité adolescente par rapport à la fécondité totale s’alourdit (Guzmán et collab. 2006). Face à ce constat, caractéristique de la transition de la fécondité des pays d’Amérique latine, certains démographes soulignent la particularité du phénomène et ses conséquences « désastreuses » en termes économiques, sociaux, sanitaires et démographiques (Campbell, 1968 ; Morán et collab. 2003 ; Welti, 2000)[11]. Cependant, les recherches se sont axées principalement sur la compréhension de la faible diminution du phénomène (Hakkert, 2001 ; Arceo-Gomez et Campos-Vazquez, 2014) et elles ont permis de mettre en évidence le rôle de la pauvreté et de la vulnérabilité des jeunes filles sur la formation familiale précoce (Stern, 2012). C’est principalement sous l’angle des inégalités sociales au moment de la naissance de l’enfant que la problématique a été traitée. Par contre, peu d’études se sont penchées sur les conséquences à moyen et long terme de la fécondité des adolescentes, mettant de côté le contexte familial et social dans lequel s’inscrit l’arrivée de l’enfant, et la manière dont cet événement se situe dans le parcours de la jeune mère (García Hernández, 2012 ; Baillet, 2018). Adopter la perspective des parcours de vie permet à la fois de situer la naissance de l’enfant dans une trajectoire individuelle, et dans des processus de formation familiale ou de transition à l’âge adulte (Arceo-Gomez et Campos-Vazquez, 2014), et ainsi de le saisir comme un événement ayant une influence sur le parcours familial en devenir.

Pour illustrer ces propos, nous présentons ci-dessous une recherche menée au Mexique, laquelle a analysé les configurations familiales des « mères adolescentes  » en milieu urbain (Baillet, 2018). Nous avons voulu situer la naissance d’un enfant à un âge précoce dans le processus de transition à l’âge adulte des jeunes filles, en nous centrant sur le premier enfant, événement initial d’une trajectoire reproductive. Puis, comme objectif secondaire, nous avons étudié l’influence de cette première naissance sur la trajectoire familiale ultérieure de la jeune mère. Par ailleurs, il s’agit de replacer la naissance du premier enfant dans un parcours individuel vu comme le résultat de l’accumulation d’actions et de stratégies individuelles. Elles sont développées et mises en oeuvre dans un contexte sociohistorique donné, défini et organisé par un ensemble d’institutions (école, marché du travail, santé, famille) génératrices de pratiques et de normes sociales. Pour ce faire, nous avons recueilli les récits de femmes vivant dans la ville frontalière de Tijuana[12] lors d’entretiens individuels semi-directifs[13].

Figure 2

Fiche Ageven renouvelée de Sofia

Fiche Ageven renouvelée de Sofia

Source: enquête ville de Tijuana (Baillet, 2018). Les prénoms ont été modifiés afin d’anonymiser les personnes interrogées

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L’application de la fiche Ageven dans sa version renouvelée

La fiche Ageven renouvelée est un outil pertinent pour observer et analyser la manière dont s’insère la naissance du premier enfant avant 20 ans dans le parcours de vie des jeunes mères, pour deux raisons principales. La première met en évidence visuellement les liens, mais aussi les types de liens entre les différents événements tout au long des trajectoires des femmes interrogées. La deuxième facilite l’analyse et la création de nouvelles catégories à partir du regroupement des périodes de vie en séquences, concernant notamment les structures familiales et les liens familiaux au long des histoires de vie.

À partir de cette construction, il est possible d’analyser l’organisation interne de chaque parcours de vie, afin de saisir à la fois les spécificités et les régularités du parcours familial des femmes interrogées et aidant les comparaisons et l’élaboration d’une typologie des « trajectoires familiales types  ».

Afin de saisir de quelle manière la naissance du premier enfant s’insère dans le parcours de vie des femmes urbaines au Mexique, nous avons adapté les trajectoires et catégories relatives aux trois niveaux d’analyse présentés précédemment (cf. figure 2) :

  • Individuel : la résidence, les enfants, la contraception, l’école/travail et des précisions significatives d’ordre subjectif (situations ou sentiments évoqués par ego, comme une situation économique difficile, des maladies, de la violence, etc.),

  • Familial : les informations liées à la famille d’origine d’ego, à sa belle-famille et à son conjoint (ou ses conjoints successifs)[14],

  • Contextuel : l’ensemble des éléments relatifs aux principaux changements en termes démographiques, économiques, sociaux et politiques à différentes échelles ; avec une différenciation entre le contexte national (le Mexique) et local (l’État de Basse-Californie ou la ville de Tijuana).

Sous les trois niveaux d’analyse, une ligne est utilisée pour visualiser les séquences temporelles (T) par rapport à la naissance du premier enfant.

L’ensemble de ces ajustements de la fiche Ageven renouvelée permet de mettre en évidence les logiques et la dynamique familiale autour de la naissance du premier enfant.

À présent, en nous appuyant respectivement sur les parcours de vie de Sofia et Diana, nous montrerons les interrelations entre les différents niveaux d’observation.

Apports de la fiche Ageven renouvelée : exemple d’interactions entre les niveaux d’analyse

1er cas – L’histoire de Sofia : une trajectoire familiale linéaire nucléarisée (cf. figure 2)

Interactions entre les niveaux individuel et contextuel

Née au milieu des années 1980, Sofia grandit dans un contexte national de libéralisation du système économique (ouverture de l’économie aux investisseurs étrangers, adaptations de la législation mexicaine aux standards internationaux (Lustig, 1992) et d’augmentation des inégalités sociales. Scolarisée dans les années 1990, Sofia atteint le niveau collège ; elle a pu profiter du processus de démocratisation de la scolarité pour les jeunes filles. Cette période montre également la poursuite de l’augmentation de la participation des femmes au marché du travail, entamée au cours des années 1970 au niveau national (une majorité de femmes sont néanmoins sans activités comme c’est le cas de Sofia). À 31 ans (âge au moment de l’entretien), Sofia a deux enfants. Ce constat s’inscrit dans une période (années 1990 et 2000) où les femmes limitent leur descendance (environ 2,6 enfants par femme au niveau national et 2,4 à Tijuana en 2000), grâce à l’adoption de la contraception après la naissance du premier enfant, rendue possible par la politique de population instaurée en 1974 par le gouvernement mexicain afin réduire le nombre d’enfants par femme (Cosio-Zavala, 1994).

Interactions entre les niveaux individuel et familial

À la naissance de son premier enfant, le parcours de vie de Sofia montre le passage de la famille d’origine à un ménage étendu du côté de la belle-famille, puis à un ménage nucléaire quelques années après. L’arrivée du premier enfant a donc accéléré la cohabitation avec la belle-famille de Sofia, puis les enjeux éducatifs autour de ce premier enfant, devenus une source de conflit au sein de la famille étendue, ont précipité le changement vers un ménage nucléaire du couple, processus rendu possible par la solidarité de la famille d’origine de Sofia qui lui prête un terrain constructible. Sur le long terme, on observe le maintien du modèle familial dominant au Mexique (le ménage nucléaire) sans rupture familiale ou d’une période d’isolement pour la jeune mère adolescente, et des liens familiaux solidaires (solidarité intergénérationnelle entre conjoints et, pendant un certain temps, avec les membres de la belle-famille de l’enquêtée).

Les relations conjugales sont « pacifiques », sans épisodes de violence physique ou psychique, mais Sofia confesse avoir été contrainte de se soumettre à l’autorité de son mari concernant le partage des tâches domestiques selon une répartition traditionnelle. À partir de cette évolution des structures familiales, à l’interface entre les niveaux individuel et familial, la trajectoire familiale de Sofia peut être caractérisée de « linéaire nucléarisée ».

La fiche Ageven renouvelée de Sofia révèle que la naissance du premier enfant est un événement moteur dans le processus de formation familiale, ici un processus « traditionnel » de formation familiale (ménage étendu, puis nucléaire, répartition traditionnelle des rôles dans le ménage), qui reste stable sur le long terme et n’a pas entraîné une fécondité particulièrement élevée (2 enfants). On trouve donc deux séquences dans son parcours : celle antérieure à la naissance de son premier enfant (T1) et celle se traduisant conjointement par une décohabitation de la famille d’origine et la formation d’une famille de procréation (T2).

Dans le cas de Sofia, la transition vers la maternité s’est déroulé sans rupture familiale, grâce à l’insertion de la naissance du premier enfant de la jeune femme adolescente dans un processus traditionnel de formation familiale. La fiche Ageven renouvelée permet d’observer comment et à quels moments se sont mises en place les étapes qui ont permis de normaliser cet événement, lequel s’est produit en dehors des règles sociales et de genre en vigueur au Mexique (interruption de la formation professionnelle, sexualité hors union et naissance d’un enfant à l’adolescence) et comment cette normalisation s’est produite de manière accélérée. Toute la famille du jeune couple a contribué à accepter l’enfant et à soutenir ses parents.

2e cas – L’histoire de Diana, trajectoire de « rupture dispersée » (cf. figure 3)

Interactions entre les niveaux individuel et contextuel

Comme dans le cas de Sofia, Diana grandit pendant une période de libéralisation économique et de croissance des inégalités économiques et sociales. Son niveau de scolarité (collège) reflète également l’augmentation du niveau scolaire des femmes dans les années 1970. Son entrée sur le marché du travail à 15 ans intervient dans un contexte de féminisation du marché du travail caractéristique des années 1980. Au niveau individuel, l’arrêt de sa scolarité et son emploi sont liés à l’annonce de sa grossesse, à la naissance de son premier enfant, ainsi qu’à la disparition du père biologique de celui-ci.

L’expérience migratoire de Diana s’inscrit aussi dans un contexte migratoire national et local spécifique, produit par un ensemble de mutations économiques, sociales et politiques. En effet, dès les années 1990, les zones urbaines du centre du Mexique (région d’origine de Diana), dépourvues de réseaux migratoires aux États-Unis, deviennent des zones d’expulsion de population (Sébille, 2004). Il est également intéressant de noter que sa migration vers les États-Unis, en 1994, a eu lieu quand le passage de la frontière n’était pas aussi difficile (c’est en 1998 que les États-Unis ordonnent la militarisation de la frontière[15]).

Par ailleurs, l’arrivée en 1998 de Diana (et de son conjoint) à Tijuana est liée à la fois à la crise du marché de l’emploi dans sa ville d’origine et à une période de plein emploi dans la région transfrontalière. Sa migration s’inscrit également dans un contexte de féminisation des flux migratoires au niveau local (la proportion de femmes immigrées est passée de 7,1 % des migrations totales en 1993-1994 à presque 23  % dans les années 2005-2006) (Cruz Piñeiro et Salazar Jiménez, 2011).

La première migration de Diana se présente comme une rupture biographique. En effet, cet événement est le résultat d’une suite de faits plus ou moins contingents dans son parcours de vie (la naissance du premier enfant, l’absence de reconnaissance de l’enfant par le père biologique, la décision de ses parents de la faire migrer, son entrée sur le marché du travail, le soutien du réseau familial pour accompagner son expérience migratoire, etc.). Son départ vers les États-Unis a eu un impact sur l’ensemble de sa vie (changement de lieu de résidence, de contexte géographique, culturel et linguistique, de conditions de vie, etc.) et sur le long terme (séparation résidentielle permanente avec son enfant). De plus, du point de vue subjectif, son expérience migratoire est associée à un traumatisme, car la séparation de son enfant a été extrêmement douloureuse.

Interactions entre les niveaux individuel et familial

Le cas de Diana montre une trajectoire familiale en recomposition, avec une accumulation de marqueurs de vulnérabilité sociale, puis un retour au modèle familial dominant, mais seulement partiellement, si l’on considère la séparation permanente de son premier enfant (jusqu’au moment de l’entretien). En effet, son parcours est marqué initialement par l’interrelation de deux événements majeurs au niveau familial et individuel : l’absence du père biologique à la naissance du premier enfant (et donc sans formation de couple), et la séparation résidentielle permanente de l’enfant et de sa mère. Par ailleurs, l’absence du père biologique a entraîné une série d’événements au niveau individuel, comme l’appropriation par la mère de Diana des tâches éducatives et des soins du nourrisson, et l’entrée sur le marché du travail de la jeune mère afin de couvrir les besoins financiers de l’enfant. Puis, peu de temps après, la jeune fille s’installe dans une résidence distincte (dans un autre pays) de celle de son enfant et de sa mère, situation marginale dans le contexte mexicain[16].

À partir du parcours de Diana, l’application de la fiche Ageven renouvelée met en évidence la superposition de deux liens de type familial chez les mères adolescentes : avec le père biologique de l’enfant et avec la famille d’origine. Dans cet exemple, l’arrivée du premier enfant, à un jeune âge et en l’absence du père biologique, a participé au maintien de l’autorité parentale sur l’adolescente, laquelle a imposé à la jeune mère la charge économique de son enfant (en tant que substitut du père absent), marquant le parcours de Diana sur le temps long, notamment par la longue séparation de la jeune mère et de son enfant. En nous appuyant sur l’ensemble de ces observations, nous avons nommé cette trajectoire familiale « en rupture dispersée ». Le parcours de Diana se compose de quatre séquences : la première (T1), avant la naissance de son premier enfant, correspondant à une période de corésidence avec sa famille d’origine ; puis la deuxième (T2), qui marque la formation d’un ménage monoparental étendu (ego vit avec sa famille d’origine et son 1er enfant), avant la formation d’un ménage unipersonnel amplifié (ego vit chez son employeur, sans son 1er enfant) (T3). Enfin, la quatrième séquence (T4) est marquée par une mise en union, la formation d’un ménage nucléaire recomposé dispersé (ego vit avec son deuxième conjoint, mais sans son 1er enfant) et la naissance de son 2e enfant. Pour ego, la naissance de son premier enfant est associée à une rupture douloureuse, car elle a entrainé une succession d’événements et expériences marquantes et imprévisibles interférant sur l’ensemble des sphères de sa vie.

* * *

À travers les deux récits de vie de Sofia et de Diana, nous venons d’illustrer la manière dont la fiche Ageven dans sa version renouvelée peut s’adapter à une problématique donnée et offre, grâce à des repères temporels à différents niveaux d’observation, la possibilité de situer et de mettre en relation les événements individuels avec les faits politiques, économiques, démographiques et institutionnels, dans une même grille matricielle. En outre, cet outil permet l’analyse des expériences individuelles dans un contexte sociohistorique donné, afin d’éclairer un ensemble de phénomènes et de processus sociaux plus larges. Cette méthode permet enfin la construction d’une typologie afin de classer, ordonner et aborder l’analyse dans une recherche de sens de manière segmentée (Demazière, 2013). L’utilité de la fiche Ageven renouvelée est renforcée dans le cas d’un corpus d’entretiens important, elle met en évidence visuellement les similarités et différences entre les parcours de vie facilitant ainsi le tri et les comparaisons. La fiche Ageven renouvelée est alors à la fois un outil de traitement d’information et d’analyse efficace. Dans le cas particulier de la maternité adolescente au Mexique, l’identification de séquences montre que la naissance d’un enfant à l’adolescence ne constitue pas une séquence de rupture en elle-même, mais que le sens qui lui sera attribué est relié à d’autres circonstances et facteurs individuels et familiaux.

Figure 3

Fiche Ageven renouvelée de Diana

Fiche Ageven renouvelée de Diana
Source: enquête ville de Tijuana (Baillet,2018). Les prénoms ont été modifiés afin d’anonymiser les personnes interrogées

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Aussi, à partir de l’analyse des fiches Ageven renouvelées des 22 entretiens semi-directifs réalisés à Tijuana, nous avons construit une typologie des « trajectoires familiales types ». Pour cela, nous avons défini plusieurs niveaux d’observation complémentaires permettant de mêler des critères objectivables, tels que la structure des ménages, et des critères subjectifs, c’est-à-dire le sentiment relatif à la perception des individus. En suivant ces observations, nous avons établi trois types de trajectoires familiales chez les mères adolescentes, lesquelles sont divisées en sous-catégories :

  1. La trajectoire familiale type « linéaire », composée de la trajectoire familiale linéaire nucléaire, la trajectoire familiale linéaire nucléarisée, la trajectoire familiale linéaire à nucléarisation tardive (Baillet, 2018 : 353),

  2. La trajectoire familiale type « recomposée », comprenant la trajectoire familiale « recomposée » et la trajectoire familiale recomposée « marginale » (Baillet, 2018 : 369),

  3. La trajectoire familiale type « en rupture », avec la trajectoire familiale en « rupture multiple » et la trajectoire familiale en « rupture dispersée » (Baillet, 2018 : 381).

L’élaboration des fiches Ageven dans leur version renouvelée a permis la construction de cette typologie, soulignant les interactions sociales liées à la naissance du premier enfant avant 20 ans à court et long terme, révélant le poids de la présence (physique et symbolique) du conjoint auprès de la femme mère adolescente et la nature autoritaire des relations intergénérationnelles (notamment de la mère, de la belle-mère, du père ou du beau-père selon les cas) dans l’orientation des trajectoires familiales des mères adolescentes au Mexique (Baillet, 2018).

CONCLUSION

En dressant un portrait visuel du déroulement des biographies selon les rubriques privilégiées par le chercheur, le format renouvelé de fiche Ageven se présente comme un outil méthodique et systématique, non plus seulement de collecte, mais également de représentation des données biographiques et d’analyse des liens de causalité entre les événements déclarés par les individus dans le cadre d’entretiens rétrospectifs et d’une approche qualitative des études de population. L’une des particularités de cet instrument est de considérer ego à la fois comme unité d’observation et d’analyse, et de placer ce dernier au centre des entourages et espaces relationnels qui rythment et structurent sa vie quotidienne. Il est ainsi question d’étudier la vie d’un individu comme biographie (en plus d’être envisagée comme biologie), laquelle peut être définie comme « un temps s’écoulant entre la naissance et la mort [avec] une diversité d’événements qui remplissent cet espace temporel » (Fassin, 2018 : 20) ou encore comme « une ligne ou un ensemble de lignes s’inscrivant dans [des] échelles de temps différentes au cours duquel les êtres vivants font une sorte de voyage » (ibid. : 28).

Une autre innovation importante de ce nouveau modèle de fiche Ageven est la possibilité d’opérer un découpage en séquences de chaque biographie étudiée, à partir des ruptures biographiques identifiées et de leur portée symbolique, sociale ou matérielle comme point de départ d’une nouvelle séquence de vie dans le calendrier intime des individus. Le repérage de ces divisions temporelles permet non seulement une analyse sur le contenu de chaque séquence, mais également un travail de mise en parallèle et de comparaison des séquences, de leurs enchaînements et de la dynamique de chacune, entre les cas étudiés au sein d’un même échantillon. Cette étape ultime de l’observation des données biographiques consiste à repérer les récurrences, caractéristiques communes et différences entre les parcours de vie étudiés. Elle permet d’adopter une approche résolument prosopographique, menant à l’élaboration d’une typologie au sein d’un corpus, comme dans l’exemple de la maternité adolescente au Mexique.

L’étude des parcours de vie est un domaine qui mérite d’être développé, non seulement dans le milieu académique pour la compréhension des phénomènes liés aux âges de la vie, aux dynamiques familiales, aux conditions de vie de populations en situation de vulnérabilité et aux processus de désaffiliation, mais également dans le domaine social et associatif afin d’accompagner les responsables et acteurs sociaux et politiques dans leurs prises de décision. Cet article espère donc contribuer au rapprochement entre les enjeux scientifiques et sociétaux (ou humanitaires) à travers le partage d’un même paradigme fondé sur le temps et l’analyse des données biographiques, dans la compréhension des faits sociaux et la production de résultats inédits.

Enfin, il est envisageable d’étendre l’analyse biographique et l’utilisation de la fiche Ageven au-delà du seul individu ego, en recueillant des biographies familiales qui prennent successivement en compte le parcours de vie de deux à trois générations au sein d’une même famille, notamment entre petits-enfants, parents et grands-parents.