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Engendrer une pensée criminologiqueEntretien avec Denis Szabo[Notice]

  • François Fenchel

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Présentation

En cette année du 50e anniversaire de l’École de criminologie, il est permis de penser que son fondateur peut s’enorgueillir de voir sa création s’inscrire dans la durée. La persistance de l’École comme lieu de développement et de transmission de la criminologie permet en effet d’apprécier la portée de la contribution de Denis Szabo à sa discipline.

La mise à l’honneur de l’École de criminologie et de son histoire porte naturellement le regard vers ses origines. Et au-delà de l’acte fondateur, on peut se demander quelles sont les idées et notions qui ont animé Denis Szabo, et la contribution scientifique qui en découle. Quel était le bagage intellectuel du jeune diplômé qui, quatre ans après la défense de sa thèse, entreprenait de jeter les bases d’un programme universitaire ? Quels étaient ses sujets de prédilections ? Quelles influences ont pu trouver corps à Montréal par son intercession ?

L’entretien qui suit constitue un survol de la contribution scientifique de Denis Szabo, avec pour cadre le développement de l’École de criminologie et du Centre international de criminologie comparée (CICC). Le texte est tiré d’un enregistrement réalisé à Georgeville le 7 février 2010. La transcription a été réduite et ordonnée par l’auteur de ces lignes pour lui donner une forme suivie, puis soumise à Denis Szabo pour révision.

Presentation

In this year marking the 50th anniversary of the foundation of the School of criminology, its founder must feel some pride seeing it endure the test of time. The School’s persistence as a place of development and diffusion of criminological thought is a tribute to Denis Szabo’s contribution to his discipline.

Celebrating the School and its history naturally points to its origin. In the wake of its foundation, one can wonder what were the views and ideas of Denis Szabo, and the scientific contribution that they inspired. What was the intellectual background of the young graduate who established a university program four years after its thesis’ defense ? What were his subjects of choice ? What influences took hold in Montreal through his agency ?

The following interview offers an overview of Denis Szabo’s scientific contributions, against the backdrop of the development of the School of criminology and the Centre international de criminologie comparée (CICC). It is based on the transcription of a recording made in Georgeville on February 7 2010, subsequently edited and submitted to D. Szabo for review.

Presentación

En este año de medio siglo de la Escuela de criminología es legítimo suponer que su fundador puede enorgullecerse de que su creación perdure. La pervivencia de la escuela como sitio de desarrollo y transmisión de la criminología permite, en efecto, apreciar la dimensión de los aportes de Denis Szabo a dicha disciplina. Los homenajes a la Escuela de criminología y su historia nos llevan naturalmente a recordar su historia, en la que, más allá del acto fundador, cabe preguntarse cuáles fueron las ideas y nociones que animaron a Szabo y la contribución científica que se derivó. ¿Cuál era el capital intelectual del joven graduado que, cuatro años después de la defensa de su tesis, se propuso sentar las bases de un programa universitario ? ¿En qué temas se interesaba principalmente ? ¿Qué influencias pudieron plasmarse en Montreal por su intermediación ? La presente entrevista plantea un panorama de las contribuciones científicas de Denis Szabo, en el marco del desarrollo de la Escuela de criminología y del Centro internacional de criminología comparada (CICC). El texto se deriva de las grabaciones realizadas en Georgeville el 7 de febrero de 2010. La transcripción fue resumida y ordenada con fines de continuidad por el autor de estas líneas y el resultado fue sometido a la revisión de D. Szabo.

Alors moi, étant assistant à Louvain, je lisais tout sur l’urbanisation. Et je me suis retrouvé avec un manuscrit de quelque 600 pages où j’analysais l’effet de la ville à partir de la psychologie, jusqu’à la démographie, jusqu’à la fécondité, jusqu’au marché de l’emploi. Et lorsque j’ai terminé ça – j’avais à ce moment 23 ans, 24 ans – j’arrive avec une thèse monumentale, mais qui est avant tout une analyse de lectures. Je me suis dit : « Moi qui suis en réaction à l’égard des sciences érudites, de la sociologie de fauteuil, où on ne met pas les pieds dans la réalité sociale… » J’étais très influencé, voyez-vous, par Pareto qui était un positiviste, un expérimentaliste, qui voulait faire de la sociologie une science expérimentale. Alors j’ai obtenu une bourse de six mois pour aller à Paris. J’ai atterri à l’Institut national d’études démographiques, qui à cette époque était le seul endroit en France où on faisait les sciences sociales empiriques. Vous n’avez qu’à prendre la revue Population et vous verrez : surtout sur les classes sociales, sur l’emploi, sur le marché… Vous aviez des études comme aux États-Unis ou un peu comme en Angleterre, c’était mis à la sauce française. J’ai été accepté comme stagiaire à l’étude chez monsieur Sauvy, un homme très érudit, un polytechnicien, un chercheur, toujours très précis. J’avais avec moi mon manuscrit, avec la table des matières, et je dis : « Monsieur Sauvy, j’ai besoin qu’on me guide, tout m’intéresse donc je ne sais vraiment pas quoi entreprendre ». « Voyons voir », me dit-il. Alors il prend la table de matières de deux ou trois pages – je vois encore son doigt un peu jauni par la nicotine ou par la pipe –, il passe en revue différentes têtes de chapitre : le gouvernement, la religion, la famille, il dit : « Ah oui ! ça a été fait par X, ça a été fait par mon ami Y, ça, on vient d’entreprendre quelque chose à Grenoble, là-dessus… » Tout à coup il arrive vers la fin, tout à fait en queue de ma liste, la criminalité urbaine. Il s’arrête les lunettes sur le nez, il me regarde : « Mais écoutez, ça je n’y vois personne, il y a bien un Chinois qui a soutenu une thèse à la fac de droit dans les années 30 sur la criminalité urbaine, mais c’est à peu près tout, puis ça n’a pas donné de suites. Voyez Szabo, pourquoi est-ce que vous ne regarderiez pas ça ? Regardez-le et revenez me voir lorsque vous pourriez me dire ce que vous avez trouvé. » Et c’est comme ça que je suis tombé par hasard sur le crime. J’utilisais tout ce qui est santé publique : l’hygiène, les maladies, la maladie mentale, donc toutes les statistiques sociales un peu dans le sens des surveys anglais que je connaissais bien, de Booth. J’avais donc une quinzaine de variables pour vérifier quel était le niveau de corrélation entre la délinquance et la criminalité d’une part, et tous les indices d’autre part. Et je suis arrivé à la conclusion qu’il existe des régions rurales parfaitement surcriminalisées, il existe des régions urbaines très largement urbanisées avec de très bas taux de criminalité. Par exemple l’Ariège, dans le midi de la France, c’était un milieu tout à fait rural et criminel jusqu’à l’occiput, et certaines régions urbanisées comme dans le Doue, du côté de l’Alsace, étaient très urbanisées avec un très bas taux de criminalité. On ne pouvait donc pas porter un jugement de sens commun, qui était à l’époque …

Parties annexes