Introduction[Notice]

  • Benoît Dupont[1] et
  • Frédéric Ocqueteau

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  • Benoît Dupont[1]
    Directeur, Centre international de criminologie comparée (CICC), Université de Montréal
    benoit.dupont@umontreal.ca

  • Frédéric Ocqueteau
    Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
    Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines
    ocqueteau@cesdip.fr

Pour montrer la richesse et la variété des métiers de la sécurité d’aujourd’hui, il convient de rapidement les situer à l’arrière-plan des mutations du monde contemporain. Ils émergent dans le creuset d’un nouveau référentiel dominant, celui de la « sécurité globale », ou plus exactement, au sein d’un processus évolutif de sécurisation du monde tel qu’il a été théorisé par l’École de Copenhague (Buzan et al., 1998). On assiste à un phénomène inédit de dilatation du champ de la sécurité où se cristallisent quatre processus dynamiques en interdépendance : un processus ontologique où se reformulent des idées sécuritaires sur le monde et corrélativement, des processus stratégiques et sociologiques par lesquels des acteurs revendiquent une expertise spécifique originale ; des processus bureaucratiques laissant apparaître des institutions investies d’autorités et de compétences nouvelles ; des processus technologiques marqués par une nette inflexion et emprise de technologies dédiées à des objectifs sécuritaires inédits. Et tous ces processus ont des implications réelles sur le remodelage des métiers de la sécurité. Parmi les gestionnaires du sens sécuritaire ou des « entrepreneurs de morale » de sécurisation, on voit poindre des travailleurs intellectuels s’estimant objectivement dotés d’une assise et d’une influence suffisantes pour apporter des explications ou des interprétations aux évolutions du monde. On peut déduire de leurs représentations véhiculées de l’insécurité ou de la sécurité les moyens de l’enrayer ou de l’améliorer. Ce sont aussi bien des universitaires, des experts, des journalistes, des écrivains néo-philosophes, que des prédicateurs de toutes tendances. Leur action sur la construction des menaces majeures à conjurer demande à être décryptée à partir de la compréhension de leurs propres engagements et de leurs intérêts. Il ne semble pas qu’aient été encore épuisées par exemple toutes les implications du passage de la menace communiste du temps de la guerre froide « contre le monde dit libre » à celle de la menace terroriste ou cyberterroriste d’un monde devenu multipolaire. Quant aux nouveaux praticiens de l’expertise des risques, leurs travail et compétences beaucoup plus pragmatiquement ciblés que naguère s’articulent autour des notions de vulnérabilités dans « la société du risque » (Beck, 2001). Dans le monde globalisé, une hypothèse courante veut que les notions de vulnérabilités et les mises en protection qui en découlent aient tendance à détrôner la seule focalisation sur la menace issue d’un ennemi clairement identifié, car la figure de l’ennemi se serait nettement diluée (Conesa, 2011). Beaucoup de praticiens mobilisent des stratégies de prévention et de protection des systèmes destinés à muscler les faiblesses et failles des infrastructures critiques de nos sociétés par où surviennent les plus grands accidents et catastrophes. Les gestionnaires de risques (naguère engagés dans le seul travail de prévention des conséquences des catastrophes, crises, risques sanitaires et naturels) s’associent à de nouveaux risk managers d’entreprises agissant sur des malveillances diffuses à enrayer pour peu qu’elles soient susceptibles de déclencher lesdites catastrophes. Des savoirs experts éparpillés mais de plus en plus souvent interconnectés s’ajustent autour d’États stratèges essayant de fédérer au mieux l’ensemble des compétences dont ils n’ont plus le monopole, hormis celui de la force de justification ultime. La figure du spécialiste du risque NTBCE (nucléaire, technologique, bactériologique, chimique, électronique) prend la forme d’un civil qui nous éloigne progressivement des deux figures dominantes du contexte géopolitique de la guerre froide, celle du militaire et celle du diplomate (Baumard, 2012). Les métiers de l’ingénierie du risque ne seraient-ils pas l’avenir de la figure traditionnelle du militaire et du policier tenus, chacun selon son propre mandat, par le devoir de leur emboîter le pas, sinon d’ajouter à leurs compétences et savoir-faire traditionnels une nouvelle intelligence de la …

Parties annexes