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Des p’tits culs aux gangs de rue. Action concertée et enjeux définitionnels [1]

  • Jean-François Cauchie [2],
  • Patrice Corriveau,
  • Héloïse Tracqui et
  • Kim Cyr

…plus d’informations

  • Jean-François Cauchie [2]
    Professeur agrégé, Département de criminologie, Université d’Ottawa
    jcauchie@uottawa.ca

  • Patrice Corriveau
    Professeur titulaire, Département de criminologie, Université d’Ottawa
    pcorrive@uottawa.ca

  • Héloïse Tracqui
    Candidate au doctorat, Département de criminologie, Université d’Ottawa
    htrac042@uottawa.ca

  • Kim Cyr
    M.A. en criminologie, Université d’Ottawa
    kim.cyr.86@gmail.com

Couverture de Nouvelles perspectives sur le phénomène des gangs de rue,                Volume 48, numéro 2, Automne 2015, p. 5-292, Criminologie

Corps de l’article

On sait qu’il y a des jeunes qui fréquentent d’autres jeunes, mais après, est-ce que c’est des gangs de rue ?

Gaël

Introduction

Depuis une vingtaine d’années, les « gangs de rue » [3] suscitent l’inquiétude des autorités politiques et policières canadiennes et québécoises [4]. Lors du dévoilement du deuxième Plan d’intervention québécois sur les gangs de rue (2011-2014), le premier ministre du Québec de l’époque, Jean Charest, écrivait en préambule du document que « le phénomène des gangs de rue constitue une importante source de préoccupations en matière de sécurité publique, tant pour les autorités politiques, judiciaires, communautaires que pour les citoyens » (Bourque et Lavertue, 2012, p. V). L’objectif du plan d’action est d’assurer « le maintien d’une pression sur les gangs de rue et [d’offrir] aux jeunes des perspectives autres que le milieu de la délinquance et de la criminalité. Il permet de poursuivre les actions visant à réduire la criminalité associée aux gangs de rue, à dissuader les jeunes à risque d’y adhérer et à aider les membres de gangs de rue à quitter cet univers » (Bourque et Lavertue 2012, p. 2). Pour ce faire, une « approche globale et concertée » est privilégiée (Hamel, Cousineau et Vézina, 2008). Plusieurs tables de concertation et actions concertées sur les gangs ont ainsi été créées sur le territoire québécois, lesquelles misent à la fois sur des mesures répressives et préventives afin de faire face à ce qui est décrit comme la « problématique des gangs de rue ». C’est l’une de ces tables de concertation sur les gangs de rue qui nous servira de base empirique ; une table qui, comme bien d’autres, a été politiquement amenée à adopter une définition policière du « phénomène des gangs de rue ».

Dans une recherche récente, qui s’appuyait sur une méthode d’analyse en groupe (MAG) [5] auprès de certains membres de cette table de concertation, nous avons montré que derrière un consensus apparent sur la raison d’être de la table, ses différents membres semblent en fait constamment remettre en question la définition de leur mandat commun et de leur public cible (Cauchie et Corriveau, 2012). Comme l’a résumé Dominic [6] au cours de la MAG : « Comme on est des gens, je vais dire intelligents, c’est sûr qu’en cours de route on s’est posé des questions : “Est-on sur la bonne cible ? Fait-on les bonnes choses ?” On s’est posé ces questions-là, on se les pose encore, pis en fait, c’est un peu pour ça qu’on est là, pis qu’on a accepté de participer à votre étude. »

Nous avons donc élargi notre corpus empirique afin d’interviewer, individuellement cette fois, des participants à cette table de concertation sur les gangs de rue. Nous cherchions à comprendre les difficultés des membres de la table à se situer par rapport à la raison d’être de celle-ci et notamment à la légitimité de ses actions concertées. Très vite en effet, des décalages sont apparus entre une définition policière du « phénomène gang de rue », établie ailleurs qu’à la table, et les « réalités de terrain », telles qu’elles sont vécues par les membres, y compris par des policiers. Loin de faire consensus entre les membres eux-mêmes, ces « réalités » traduisent des tensions définitionnelles et des enjeux de prise en charge qui touchent notamment à des configurations institutionnelles, organisationnelles et professionnelles. Dans le présent article, nous nous limiterons cependant à montrer certains des pièges et des atouts que cette définition initiale génère sur le terrain même de l’action concertée.

Les enjeux définitionnels entourant le phénomène des « gangs de rue »

De nombreuses recherches soulignent les enjeux liés à l’absence d’une définition « universelle » de ce qui constitue un gang de rue [7]. Le Plan d’intervention québécois sur les gangs de rue(2007-2010) constate ainsi que « le concept est plutôt large, et aucune définition ne fait actuellement consensus auprès des experts (Hébert et al., 1997). La raison en est bien simple : comme le phénomène comporte une multitude de visages, aucune définition ne réussit à cerner adéquatement l’éventail des possibilités » (Bourque et Lavertue, 2012, p. 8).

Qu’est-ce qu’un gang ? Une question sans fin

Un retour rapide sur les recherches sur les gangs montre en effet que celles-ci portent souvent sur des objets qui diffèrent les uns des autres, rendant toute tentative de généralisation vaine : certains travaillent sur des regroupements de jeunes, d’autres sur des bandes de jeunes, d’autres encore sur des bandes émergentes, plusieurs sur les gangs organisés, etc. Par exemple, pour Sullivan (2005, p. 175), « gangs are far more likely than cliques to have designated leadership, formalized rules and codes of conduct, and ritualized symbols of membership, but they do not have to have all or any particular combination of these ». Chettleburgh (2003, p. 5) s’intéresse pour sa part aux gangs de jeunes qu’il définit comme « a group of youth or young adults in your jurisdiction, under the age of 21 that you or other responsible persons in your agency or community are willing to identify or classify as a gang. As part of this definition, we ask you to exclude motorcycle gangs, hate or ideology groups, prison gangs, and other exclusively adult gangs ». Mohammed (2007, p. 270) conclut qu’il est très difficile de comparer les gangs entre eux, car ceux-ci sont intimement liés aux contextes particuliers dans lesquels ils émergent. Les concordances sont aussi nombreuses que les différences entre ces différents groupes.

Les chercheurs soulignent également la nécessité de distinguer le gang en soi, son membership et les activités, criminelles ou non, qui en découlent (Hamel et al., 2013 ; White, 2008). Si Corriveau (2009), Mohammed et Mucchielli (2007), Robert (1966) ou Sanchez-Jankowski (1991, 1994) remettent en cause l’idée que la criminalité serait consubstantielle à toute définition d’un gang, la majorité des travaux sur le sujet estime que l’aspect de la criminalité et de l’illégalité des conduites est essentiel pour distinguer les regroupements de jeunes dont l’être- ensemble est le leitmotiv de ceux qui s’impliquent activement dans la délinquance et le crime [8]. Perreault (2005, p. 58) souligne toutefois que « si la criminalité et la délinquance représentent ce qui les distinguerait le plus des autres types de gangs (bandes d’amis, compagnons de travail, etc.), on constate, dans les faits, que ce n’est pas si facile de les départager entre eux », car « des groupes perçus comme inoffensifs (une bande d’amis par exemple) peuvent tout aussi bien commettre des actes très violents et criminalisables » (Corriveau, 2009, p. 119). Des auteurs comme Franzese, Covey et Ménard (2006) ou Klein, Kerner, Maxson et Weitekamp (2001) rappellent quant à eux l’importance de différencier les groupes dont les actes délinquants sont occasionnels de ceux dont les méfaits sont orientés vers une « criminalité soutenue ».

Ce manque d’uniformité dans la définition de ce qu’est un « gang », de la « violence des gangs » et de la « jeunesse » en général fait en sorte que les données sur le phénomène gang sont difficilement généralisables. Selon le Plan d’intervention québécois sur les gangs de rue(2007-2010) (2007, p. 8) :

Si nous ne pouvons régler la question de la définition d’un gang de rue, il est tout de même possible d’affirmer que notre intervention vise principalement les groupes d’adolescents et de jeunes adultes qui partagent une identité commune et qui s’adonnent, de façon récurrente, à des comportements antisociaux ou délictueux. Le plan d’intervention sur les gangs de rue vise donc un continuum assez large de groupes qui peuvent se distinguer tant par leur niveau d’organisation et de persistance que par leur implication plus ou moins soutenue dans des activités criminelles ou violentes.

Devant de tels critères d’identification et d’exclusion de ce qu’est ou non un gang, on comprend que selon la définition préconisée pour circonscrire le phénomène de gang, les stratégies d’intervention pourront varier considérablement, tout comme l’évaluation de son ampleur.

Les implications de la plurivocité de l’appellation gang de rue

Comme le retracent Hamel et al. (2013, p. 6), plusieurs travaux ont montré que « selon les sources et les organisations qui en font la proposition », les définitions varient et que « les définitions énoncées par ces différents groupes d’intérêt évoluent elles-mêmes à travers le temps ». Horowitz (1990, p. 43) note en ce sens que « every group (police, media, a community, or social scientists) has its own interests and taken-for-granted assumptions and will never agree on a definition ». Selon que les sources utilisées pour analyser le phénomène des gangs soient les jeunes eux-mêmes (auto-identification par exemple) ou les escouades policières, l’ampleur et la nature du « problème » varient considérablement (Ball et Curry, 1995 ; Decker et Kempf-Leonard, 1991 ; Esbensen, Winfree, He et Taylor, 2001). C’est l’un des constats du Plan d’intervention québécois sur les gangs de rue(2007-2010) (2007, p. 8) : « Selon leurs besoins respectifs, les corps policiers s’intéresseront davantage aux caractéristiques criminelles ou au potentiel de menace pour la sécurité publique, tandis que les intervenants en prévention ou en intervention préféreront une définition plus large qui tiendra compte des caractéristiques psychosociales propres aux jeunes en difficulté » (Dorais et Corriveau, 2006 ; Tichit, 2003).

On comprend alors que le concept de gang de rue constitue une sorte d’appellation-chapeau qui permet aux acteurs de recouvrir un grand nombre de réalités de terrain problématiques et d’être ainsi davantage mobilisés selon leurs besoins. Cette dénomination ne correspond pas à un phénomène précis, délimité. Sa définition ne peut donc que varier selon les évolutions locales des phénomènes problématiques et les politiques publiques globales mises en branle. Il faut également toujours garder à l’esprit, pour parer aux jeux de naturalisation du « phénomène de gangs de rue », que cette appellation ne renvoie pas à une réalité objective univoque.

C’est cette confusion définitionnelle et ses effets sur l’action concertée qui nous ont interpellés lors de nos entretiens avec les membres d’une table de concertation sur les gangs. Nous verrons les malaises ressentis par les intervenants à l’égard de la définition établie par le Service du renseignement criminel du Québec (SRCQ, 2008) qui stipule qu’un « gang de rue est un regroupement plus ou moins structuré d’adolescents ou de jeunes adultes qui privilégie la force de l’intimidation du groupe et la violence pour accomplir des actes criminels, dans le but d’obtenir pouvoir et reconnaissance et/ou de contrôler des sphères d’activités lucratives ».

Approche conceptuelle et méthodologie

Notre démarche s’inscrit dans un paradigme compréhensif (Mucchielli, 2002 ; Simmel, 1908/1999 ; Weber, 1995) où les sens donnés à l’événement problématisé prennent forme dans la parole, les mots et les actes des acteurs sociaux. Notre paradigme part donc du principe que pour comprendre un phénomène social (les enjeux définitionnels et de prise en charge du phénomène de gang de rue), il convient de partir du sens que les acteurs sociaux y apportent dans leurs interactions avec les autres et selon le contexte, ici une action concertée. En effet, qui mieux que les intervenants communautaires et scolaires, les travailleurs de rue et les forces de l’ordre peuvent saisir ces enjeux auxquels ils sont confrontés, certes chacun de manière différente. Nous postulons à cet égard qu’il n’existe ni unité ni consensus dans les interprétations des acteurs sociaux (Dahrendorf, 1958 ; Lessard-Hébert, Goyette et Boutin, 1997 ; Simmel, 1908/1999). Porteurs d’affiliations professionnelles différentes, voire parfois antagonistes, ces acteurs sont en effet toujours en situation de coopération conflictuelle au sens où « leurs intérêts distincts sont suffisamment divergents pour faire naître du conflit et des rapports de pouvoir, mais suffisamment convergents pour que, malgré tout, chacun reste à la table des négociations » (Van Campenhoudt et al., 2005, p. 176).

Notre recherche s’appuie sur une sociologie des problèmes sociaux au sens de Spector et Kitsuse (1987), c’est-à-dire que nous nous intéressons au processus définitionnel entourant le « phénomène gangs de rue » et non à sa « réalité objective ». Nous estimons en effet qu’un problème social n’existe que lorsqu’il a été défini comme tel (Spector et Kitsuse, 1987, p. 1 et 5). En d’autres mots, les problèmes sociaux – ici les gangs de rue – renvoient à « the activities of individuals or groups making assertions of grievances and claims with respect to some putative conditions » (Spector et Kitsuse, 1987, p. 75). À cet égard, nous rejoignons Pires (1997, p. 36) sur l’analyse qu’il fait des postulats du constructivisme strict :

Pour la posture constructiviste stricte, le scientifique ne doit pas justifier ou contester les définitions de [situations problèmes] en se servant des faits, car il agit alors de la même façon que les gens dans la vie ordinaire ; il ne revient pas à la science de départager objectivement toutes ces prétentions à la réalité, à la gravité ou au manque de gravité des choses. Elle ne doit pas non plus soutenir la légitimité ou l’illégitimité de telle ou telle pratique sociale ou décision politique. Les constructivistes stricts ne veulent surtout pas s’engager eux-mêmes dans un processus visant à statuer sur la réalité des problèmes sociaux et moins encore visant à revendiquer des solutions.

Ainsi, nous ne cherchons pas à cerner quelle devrait être la définition des gangs de rue ou encore à établir les critères internes ou externes qui permettraient de circonscrire le phénomène pour ensuite en évaluer son ampleur. Notre objectif consiste plutôt à montrer comment différents acteurs sociaux interprètent, et ce faisant, forgent ou construisent le « problème gangs de rue » afin de mettre en lumière les enjeux définitionnels (et les malaises) qui émanent des actions concertées sur un phénomène social aussi labile que celui des gangs de rue.

Notre approche fait sienne cette idée soulevée par Hamel et al. (2013, p. 7) selon laquelle l’absence de définition normalisée du phénomène des gangs de rue et le fait que les définitions évoluent selon les groupes d’intérêts et à travers le temps peut « indiquer que les gangs sont un problème qui est socialement construit » (Archbold et Meyer, 1999). Il faut noter cependant que même si nous ne cherchons pas à circonscrire cette « réalité objective », à l’interroger, les acteurs, eux, la remettent en question sans arrêt pour tenter de définir ce qu’est un gang de rue en général et chez eux. « Existe-t-il des gangs de rue dans la région ? » est une question récurrente soulevée par les acteurs. Ce sont leurs difficultés à y répondre et la persistance de leurs questionnements qui rendent leur action concertée brinquebalante dans ses fondations.

Nous avons donc interviewé individuellement treize participants à une table de concertation sur les gangs de rue issus de différents univers institutionnels afin de comprendre les différentes perceptions et les interprétations qu’ils retiennent du phénomène des gangs de rue tel qu’il se vit, pour eux, dans leur région. La collecte de données se fonde dès lors sur un échantillon qui assure la diversité des points de vue et des expériences (et non sur une représentativité des acteurs) (Lessard-Hébert et al., 1997). L’exigence d’anonymat dans un contexte local qui ne concerne qu’un petit nombre de personnes nous a conduits à opter pour l’utilisation de prénoms masculins mixtes fictifs. Nous avons par ailleurs décidé de ne pas mentionner les appartenances professionnelles des différents participants afin de respecter une confidentialité qui ne pourrait pas être assurée autrement. En ne précisant pas l’affiliation professionnelle des membres de la table, nous ne serons toutefois pas en mesure de montrer le poids de ces affiliations dans les jeux de pouvoir qui président à l’orientation de l’action concertée et qui causent sans nul doute une partie des tensions définitionnelles. Mais dans la mesure où notre propos porte d’abord sur les pièges et les atouts d’une définition établie ailleurs que sur le terrain même de l’action concertée, l’intelligibilité des résultats reste assurée. Enfin, le choix d’une ville de taille moyenne se justifie, outre la rareté des recherches la concernant lorsqu’il est question des gangs de rue, par le fait que le « phénomène gang de rue » a été constaté et maintes fois rapporté dans les médias locaux et qu’une escouade policière mixte a été mise sur pied pour y faire face.

L’entretien semi-directif est privilégié, car il permet de se concentrer sur la pertinence de l’objet d’étude et de préserver la continuité du discours du sujet (Ruquoy, 1995). Il s’agit pour nous de ne pas imposer des catégories préconstruites qui ne colleraient pas à l’univers socio-symbolique des acteurs interviewés. Les répondants ont par ailleurs été invités à réfléchir sur des justifications, des paradoxes et des objections possibles concernant certaines pratiques en cours au sein de la table de concertation. Pour l’analyse de contenu, nous avons suivi la procédure de l’analyse thématique (Quivy et Van Campenhoudt, 2006) dans le cadre d’un paradigme constructiviste (Alvesson et Kärreman, 2011 ; Spector et Kitsuse, 1987). Nous verrons qu’un écart trop grand entre une définition, dans ce cas-ci une définition policière, et la réalité sur le terrain des acteurs de la table soulève un enjeu de crédibilité puisqu’un critère fondamental d’application et de mise en pratique d’une notion est que celle-ci parle aux acteurs qui la mobilisent ; elle doit faire sens pour eux au regard de leur réalité de terrain (voir Hamel et al., 2013, p. 13). En outre, cet écart est également à relever pour expliciter les raisons de certains malaises liés à l’action concertée.

La difficulté d’établir une définition conjointe de la problématique des gangs de rue

Quand la table se met en place en tant qu’action concertée sur les gangs de rue, elle emprunte très vite la définition et le vocabulaire policiers d’un « phénomène » à circonscrire, à prévenir et à réprimer. Or, ce vocabulaire apparaît rapidement décalé et contre-productif, notamment parce que – du point de vue de la plupart des membres de la table – ce phénomène paraît globalement peu présent sur leur territoire ou en tout cas difficile à cibler. Comme le dit Daniel : « Je ne sais pas si je dois m’inquiéter des gangs de rue, mais je m’inquiète en tout cas des bandes de jeunes. » Gaël estime pour sa part qu’« on sait qu’il y a des jeunes qui fréquentent d’autres jeunes, mais après, est-ce que c’est des gangs de rue ? Je veux dire, la définition est très large ». Henri abonde dans le même sens et souligne à quel point la définition est floue par rapport à ce « qu’on voit sur le terrain ». Louis mentionne à cet égard qu’à « un moment donné, tout le monde mettait tout dans les gangs de rue. Une gang de jeunes au parc, pas une gang de rue ! Y’avait des gangs de rue partout. Mais là, on sait que ce n’est pas des gangs de rue ».

Pour d’autres, comme Dominic, « on sait qu’il y a des gangs [dans la région], mais la police n’est pas encore sûre de la définition à leur donner ». Pascal croit aussi « à la présence de gangs de rue dans la région et qu’en tout cas, il y a un problème d’hypersexualisation avec nos jeunes ». Quant à Morgan, il est l’un des rares à se montrer inflexible sur cette présence : « J’ai perdu ma naïveté, je sais reconnaître un regroupement de jeunes qui fait des conneries et un gang de rue. Et dans mon service, j’en vois des gens qui sont passés par les gangs de rue, ils ont un regard dur, tsé. »

Claude est nettement plus perplexe quant à cette « naïveté ». Il estime que : « quand quelqu’un vient me dire : “Ah, les gangs de rue se servent des centres jeunesse pour recruter des filles !”, c’est quasiment anecdotique ou c’est de la légende urbaine là ». Pour lui, « c’est sans doute plus des gangs d’ados que des gangs de rue qu’on a [ici] », même s’il reconnaît qu’« un gang de rue qu’on ne voit pas, ce n’est pas un gang de rue qui n’est pas là ». Plus loin, il soutient ensuite le contraire, mais toujours pour désenfler le « phénomène » : « le gang de rue, c’est quand le criminel ou le groupe de criminels se tient à la vue de tout le monde dans des endroits publics, puis fait de la pression sur la communauté. [Alors que] le crime organisé… c’est toujours dissimulé, leur rencontre, c’est toujours caché ». Comme Claude, Alexandre se montre lui aussi moins alarmiste que Morgan et affirme que « dans le travail au quotidien avec les jeunes contrevenants, [la question des gangs] reste un phénomène très marginal. À moins que des choses nous passent sous le nez, qu’on n’en soit pas conscient ».

Les partenaires de la table se questionnent en outre sur « ce qu’ils savent vraiment », sur la tournure que pourraient prendre les événements, sur l’arrivée possible (et prochaine) de ces gangs de rue dans leur région. « On voit le phénomène arriver. On voit ce qui se passe ailleurs. Faut donc être au fait de tout ça pour mieux intervenir [le moment venu] » (Raphaël). Cette idée d’être prêt à faire face à un phénomène qui ne peut qu’advenir est également évoqué par Paul : « Être membre de la table, pour moi, c’est justement pour voir venir des questions, d’être capable de réagir si… Pour nous autres, c’est aussi important si à un moment donné il arrive justement que des gangs de rue se réinstallent. Puis il y a des secteurs qui deviennent plus problématiques. » La région est perçue par plusieurs intervenants comme un lieu de vente de drogue pour des gangs de rue venus de l’extérieur (Montréal), mais qui sont susceptibles de s’installer en ville. Les gangs de rue dans cette région se caractériseraient ainsi par leur extériorité et leur caractère temporaire. La ville serait pour le moment un territoire transitoire, mais la situation évoluerait. Des petites gangs de rue d’hier, on aurait maintenant affaire aux professionnels des gangs de rue, plus violents et davantage tournés vers les règlements de compte (Emmanuel).

Mobiliser l’étiquette « gang de rue » renvoie donc à une certaine urgence d’agir pour éviter le pire, ce qui permet de légitimer l’action d’intervenants qui cherchent à en savoir plus (Gabriel) sur la situation qui les préoccupe, peu importe d’ailleurs que cette situation s’approche ou non de l’étiquette qui la caractérise. « Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de gangs de rue [dans la région], mais en même temps, peut-être que si on regarde mieux et tous ensemble, on y verra plus clair et qui sait, qu’on en verra, des gangs de rue » (Raphaël). En savoir plus peut cependant soulever des interrogations, notamment éthiques, si la démarche se fonde sur une étiquette qui apparaît pour beaucoup décalée. En effet, même si une étiquette décalée présente des attraits pour certains intervenants (comme justifier l’action collective), elle peut également conduire « à un retour de boomerang » (Frédéric), par exemple en piégeant la table dans un mandat qui ne peut qu’échouer : « Il y a une période où la table réfléchissait sur la façon de faire sortir les jeunes des gangs de rue, mais comme il n’y avait pas de gangs, c’était difficile de les aider à en sortir » (Paul). Ce retour de boomerang peut aussi piéger la table de concertation en la limitant à un mandat qui ne peut que « ne pas échouer » (du moins à court terme) : par exemple, en montant des pièces de théâtre dans les écoles pour éviter qu’un jour, si des gangs de rue apparaissent, les jeunes y adhèrent.

Toujours au rang des malaises liés à l’étiquette « gang », notons les difficultés à disposer de bons outils d’intervention si l’on s’appuie sur de « mauvaises définitions ». Qu’elles soient plus ou moins imposées de l’extérieur ou que les membres de la table finissent par se les imposer eux-mêmes, ces « mauvaises définitions » peuvent faciliter une non-maîtrise des finalités et des résultats de l’action concertée. Même si Georges veut rester impliqué à la table de concertation, il demeure dubitatif sur les dispositifs mis en place parce que, pour lui, « on est moins face à des gangs de rue que devant des bandes de jeunes pas vraiment organisées et qui font plutôt de petites choses (graffitis). Et les vols, parfois, c’est d’abord pour survivre. Peut-être que je suis un peu naïf, hein ». Gaël se demande aussi s’il fait preuve de candeur quand il invite à ne pas tout confondre :

Aujourd’hui, vous avez des jeunes filles qui vivent dans la marginalité et qui vont accepter de coucher pour le gîte. Ça devient très vite complexe et je n’irais pas trop vite avec le raccourci de la prostitution juvénile, des gangs de rue, etc. J’ai aussi des indices très clairs qu’il y a des dealers dans mes clients mais faut-il parler de gangs de rue ? Les gangs de rue, c’est un peu à la mode, hein.

Quoi qu’il en soit, Emmanuel considère lui aussi que sans « bonnes définitions », il n’y a pas de bonnes ressources et que sans bonnes ressources, on ne peut aboutir à de « bonnes définitions » :

La table, on a décidé de ne plus y aller parce qu’elle essayait juste de reproduire ce qui se faisait à Montréal. La définition des gangs de rue, elle a été définie là-bas, pas localement. (…) Pour des colloques inutiles qui ne touchent pas à nos pratiques concrètes, il y a de l’argent mais pas pour des travailleurs de rue supplémentaires. Les besoins sont ailleurs que là où on nous donne des ressources. On doit donc se contenter de ce qu’on peut faire.

Lou se méfie pour sa part « des recettes toutes faites pour décrire ce qui se passe et pour intervenir localement ».

Mais le retour de boomerang peut également entraîner d’autres désagréments pour l’action concertée, comme l’injonction paradoxale suivante : mettre en place une action concertée sur les gangs de rue pour informer la population qu’il n’y en a pas. Claude explique : « Même s’il devait y avoir des gangs de rue, c’est des cas isolés, pas un phénomène. Avec la table, on a d’ailleurs contacté les médias pour démystifier ce “phénomène”. Mais bon, faudrait déjà arrêter de parler d’une table sur les gangs de rue et dire plutôt : table sur la jeunesse criminalisée. »

Mais l’étiquette « gang de rue » dispose également d’atouts. Elle aide notamment à attirer l’attention du politique, des médias et de l’opinion publique sur une situation que les métiers du social estiment digne d’attention (Frédéric). Elle peut donc aider ces intervenants, du moins plusieurs d’entre eux le croient-ils, à voir leur action reconnue et du même coup, les aider à obtenir des ressources additionnelles (formation, personnel, information) pour la situation qu’ils espèrent mieux circonscrire et, au besoin, endiguer. Georges l’exprime bien : « Des trucs comme la table, c’est important. On veut rester dessus, vu les jeunes qu’on dessert et qu’une partie d’entre eux peut être affiliée aux gangs de rue ou à la délinquance jeunesse en général. Je n’ai pas les outils pour pêcher les infos et j’aimerais les avoir. »

À cela, il faut bien sûr ajouter des enjeux financiers et politiques, ou du moins qui sont vécus comme tels par des membres de l’action concertée. Dominic ne s’en cache pas : « En 2003, la police a voulu mettre en oeuvre une table pour prévenir le phénomène apparu… à Montréal. » Alexandre est encore plus acerbe : « La police dit qu’il y a des gangs de rue parce que ça ramène des sous, point. » À la fois amusé et un brin désabusé, Claude estime par ailleurs que « sans la police, la table va sans doute disparaître, un peu comme si quand on portait quelque chose, on se sent obligé que ça dure ».

Mais s’en tenir à ces seuls arguments économique et politique pour expliquer le maintien d’une table de concertation sur le phénomène de gang de rue reviendrait à oublier : 1) que les membres de la table ne dépendent pas de cette ressource financière, par ailleurs très modeste (les organismes, comme les membres qui les représentent à la table, ne doivent en effet pas leur existence à celle-ci) ; et 2) que le maintien d’une telle étiquette permet aussi, on l’a dit, de remplir diverses fonctions pour une action concertée comme la table (alerter le politique, les médias et l’opinion publique sur une situation digne d’attention ; faciliter des interventions dans la mesure où tout ce qui gravite autour des « gangs de rue » inquiète et justifie l’action). Frédéric dira ainsi que cette étiquette aide à mettre des mots sur une réalité incertaine ; les mots, quels qu’ils soient, restant nécessaires pour circonscrire un tant soit peu la cible de l’action.

La complexité du phénomène de gang et son incertitude définitionnelle obligent donc les intervenants à « se laisser teinter par l’autre » (Paul). André croit lui aussi la table capable « de se donner puis de se réapproprier des définitions et des solutions communes », mais à condition d’une part, « de ne pas juste répondre à une injonction politique et policière » et d’autre part, « d’accepter de travailler ensemble dans le complexe, voire dans le flou (c’est plus difficile à faire vivre, mais à mon avis plus créateur et générateur d’actions) ». Or, Alexandre comprend qu’additionner des compétences ne rend pas nécessairement la tâche de la table plus claire ni son apport plus riche, mais peut au contraire appauvrir son mandat, le rendre plus indistinct. « Rester dans le flou, c’est tuer la table », dira-t-il. Même si les flous dont parlent Alexandre et André (voir supra) ne sont pas tout à fait synonymes, on comprend qu’il y a là un possible point de friction sur les fondations à poser pour cette action concertée : sans véritable public cible établi et dont la définition serait partagée par les membres, l’action concertée peut, en voulant tout faire, ne pas faire grand-chose.

Discussion et conclusion

Notre recherche soulève une fois de plus les difficultés rencontrées par les acteurs sociaux pour fonder le socle commun propre à la bonne marche d’une action concertée. L’efficience d’une telle approche repose en effet sur la capacité à faire consensus autour d’une définition partagée du problème selon la réalité locale, définition qui doit ensuite permettre de déterminer les lignes directrices de l’action qui sera entreprise. Or, nous avons constaté que la rhétorique et le vocabulaire avec lesquels sont pris les membres de la table ne leur paraissent pas toujours adéquats pour décrire le phénomène qu’ils cherchent à cerner (par exemple, parler de « gangs de rue » sans être sûrs qu’il en est vraiment question sur le territoire concerné). Cette rhétorique et ce vocabulaire peuvent certes aider à « mettre des mots » (Frédéric) sur ce « phénomène », à attirer l’attention sur lui (et sur ceux qui le prennent en charge) ou encore à légitimer l’action de ceux qui cherchent à « en savoir plus » (Gabriel).

Mais un tel pari reste néanmoins fragile et peut entraîner des conséquences problématiques quand survient « le retour de boomerang de cette étiquette » (Frédéric). Que ce soit en se retrouvant piégé par un écart croissant entre « les mots et les choses » (et le risque notamment d’avoir un mandat qui ne peut qu’échouer [9] ou, au contraire, que « réussir [10] »), en se voyant imposer des injonctions paradoxales, ou encore en éprouvant des difficultés à disposer de bons outils à partir de mauvaises définitions. « Gangs de rue », « bandes de jeunes », « pseudo-gangs », « jeunes à risques », voilà autant d’appellations soulevées par les intervenants pour essayer de circonscrire l’objet de leurs interventions. Cette multiplicité des points de vue rend dès lors l’intervention collective plus difficile et met en lumière certains malaises du travail en concertation sur un sujet aussi labile que celui des gangs de rue. D’ailleurs, pendant la période de réalisation de la recherche, le collectif a vécu une étape critique de redéfinition et de réajustement de son mandat, voire de sa raison d’être, car le collectif semble échouer à s’approprier le problème des gangs de rue, ce qui rend son existence instable, fragile.

En effet, si dans une perspective idéalisée, les actions concertées visent l’élaboration de projets communs « s’adaptant à des réalités qui bougent vite » (Paul) et impliquant la reconnaissance mais aussi les limites de chaque partenaire, il ne faut pas négliger les défis qui consistent à faire collaborer des catégories d’acteurs aussi différentes que des policiers, des médiateurs scolaires, des organismes communautaires et des travailleurs de rue dans une même optique ou finalité (voir Van Outrive, 2000, p. 449-450). « Qui trop embrasse mal étreint », affirmera Gabriel. À courir trop de lièvres à la fois, c’est-à-dire à s’attaquer simultanément à la prévention, à la répression, à la sensibilisation et à la formation (les quatre axes prioritaires du Plan d’intervention québécois sur les gangs de rue), ne risque-t-on pas de n’en attraper aucun ? Les critères d’évaluation d’un objectif n’étant pas les critères d’un autre, il devient rapidement difficile d’évaluer la qualité d’une action concertée quand aucune hiérarchie ou public cible n’est défini. C’est ainsi qu’une action concertée comme la table a pu parfois glisser dans « la prévention de la prévention » (Frédéric), confondant « cas isolés et phénomène » (Claude), « pseudo-gangs et gangs de rue » (Alexandre), et s’arrêtant même parfois aux « p’tits culs qui jouent aux gangs » (Dominic).

Parties annexes