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Introduction

L’homicide-suicide est un acte par lequel un individu se donne la mort dans les heures, la journée ou la semaine après qu’il a commis un ou plusieurs meurtres (Liem, 2010 ; McPhedran et al., 2015 ; Roma et al., 2012). Sa faible fréquence contraste avec celle du suicide d’une part, et celle de l’homicide (H) d’autre part. En effet, alors que les taux annuels de ces deux événements peuvent dépasser 15 et 100 cas pour 100 000 habitants respectivement (Organisation mondiale de la santé, 2017), les études épidémiologiques n’identifient pas plus de 0,5 homicide-suicide pour 100 000 habitants par an, avec toutefois des variations sensibles en fonction des localités (0,02 à 0,10 pour la Suisse, les Pays-Bas ou la Suède, environ 0,20 à 0,30 pour les États-Unis) (Large, Smith et Nielssen, 2009 ; Liem, 2010 ; Liem, Barber, Markwalder, Killias et Nieuwbeerta, 2011 ; Regoeczi, Granath, Issa, Gilson et Sturup, 2016). Au Québec, les données du Bureau du coroner font état d’une moyenne annuelle de 11 cas d’homicide-suicide pour une population de près de 7 millions d’habitants (soit une incidence de 0,15 pour 100 000). Depuis la fin des années 1980, ce nombre fluctue entre 6 et 15 cas par an (Buteau, Lesage et Kiely, 1993 ; Séguin et al., 2006).

Malgré le peu d’études longitudinales, le corpus d’épidémiologie descriptive semble aujourd’hui suffisamment robuste et convergent pour dresser les portraits-robots des homicides-suicides dont la diversité des modus operandi, des causes invoquées ou des caractéristiques des impliqués ne peut pas être réduite à une forme unique et homogène. Pour rendre compte de cette variabilité, les typologies criminologiques d’homicides-suicides se sont succédé depuis les années 1980 (Liem, 2010), prenant comme critère classificatoire principal tantôt les motifs ou étiologies présumés (par ex. : Knoll et Hatters-Friedman, 2015 ; Wallace, 1986), tantôt la nature de la relation entre l’auteur et la victime (par ex. : Marzuk, Tardiff et Hirsch, 1992), tantôt les hypothèses psychopathologiques explicatives (par ex. : Felthous et Hempel, 1995), tantôt une combinaison variable de ces différents critères (par ex. : Wood Harper et Voigt, 2007). Dans la suite de cette section, nous nous appuierons principalement sur la catégorisation proposée par Mazuk et al. (1992), qui fait référence par sa simplicité et son efficacité heuristique (voir Tableau 1). C’est d’ailleurs également ce cadre de lecture qu’a choisi Liem (2010) pour mener l’une des plus vastes revues de littérature scientifique actuellement disponibles sur le sujet, et sur laquelle nous nous appuierons.

Les homicides-suicides affectent les individus qui en sont les victimes directes ou collatérales, mais aussi la communauté et la société tout entière. La charge émotionnelle que comporte ce type de drame, ainsi que ses conséquences en matière de deuil, de crise, de stigmatisation et de désorganisation excèdent l’addition de celles que l’on connaît au suicide et à l’homicide pris séparément (voir Séguin, 2009, p. 159 ; Séguin et al., 2006, p. 15).

Sur le plan de la prévention, l’hybridité de statut des homicides-suicides requerrait la conciliation du champ pénal et de celui de la santé mentale, ce qui ne va pas sans difficulté. À titre d’exemple, la suicidologie n’a de perspective que préventive. Elle tend à déjudiciariser le suicide en s’efforçant de déterminer les facteurs de risque menant au développement d’une psychopathologie supposée sous-jacente. La criminologie porte quant à elle la question de la prévention des passages à l’acte violents dans ses prérogatives, mais doit également composer avec la part pénale qui lui revient. Dès lors, sous quel angle appréhender un double geste dont le caractère criminel ne fait aucun doute, mais que l’autoagressivité secondaire oblige à percevoir comme procédant d’une dimension de détresse psychologique, si ce n’est psychiatrique ?

Sur le plan conceptuel, la différence de nature qui existe entre homicide et suicide ne fait plus guère de doute (Liem, 2010). En revanche, celle qui sépare l’homicide-suicide de chacune de ses composantes est nettement moins claire. Sur la base d’observations épidémiologiques et d’hypothèses psychologiques, certains auteurs ont considéré l’homicide-suicide comme une simple variation d’homicide (Selkin, 1976 ; Stack, 1997). D’autres, bien plus nombreux, ont laissé entendre que l’homicide-suicide était assimilable au suicide et ne représentait qu’un de ses cas particuliers. En effet, homicide-suicide et suicide semblent partager de nombreuses caractéristiques sociodémographiques et psychologiques que l’on ne retrouve pas chez les homicides simples. Toutefois, certains auteurs se sont plus récemment positionnés sur une voie tierce, plaidant en faveur d’une forme d’autonomisation théorique de l’homicide-suicide qui devrait, selon eux, être reconnu comme une entité spécifique, distincte de ses composantes et dépassant leur somme (Panczak et al., 2013).

L’étude empirique des facteurs de risque reste encore l’une des méthodes les plus sûres pour distinguer ou au contraire assimiler la nature (plutôt que l’apparence) de deux événements. Il s’agit de repérer si les caractéristiques sociodémographiques ou psychopathologiques qui sont statistiquement associées à la survenue d’un homicide-suicide le sont aussi de façon indifférenciée avec les suicides, ou si certaines d’entre elles sont en mesure de prédire l’un ou l’autre des événements de façon spécifique. De nombreuses études se sont donné pour objectif de dégager les facteurs de risque d’homicide-suicide et quelques-unes ont procédé à une comparaison descriptive entre les facteurs de risque d’homicide-suicide et de suicide. Cependant, rares sont celles dont le protocole expérimental permettait effectivement d’assurer une comparaison analytique directe. En 2013, Panczack et ses collaborateurs compensaient le manque en publiant une revue quantitative et qualitative des données alors disponibles. Les résultats de la méta-analyse menée par les auteurs à partir de onze études indiquaient que deux caractéristiques étaient significativement associées à la survenue d’un homicide-suicide comparativement à celle d’un suicide : le recours à une arme à feu et le sexe masculin. Les résultats de Panczack et al. (2013) sont toutefois à interpréter avec les réserves qu’impose le faible nombre de participants inclus. Le peu de facteurs de risque identifiés comme propres au suicide ou à l’homicide-suicide pourrait être attribuable à la commune nature des deux phénomènes autant qu’au manque de puissance de l’étude.

Cet article vise à compléter la revue de Panczack et al. (2013) en y intégrant les études parues depuis 2013. Par une augmentation de puissance de la méta-analyse, il s’agit de mettre au jour d’autres facteurs de risque qui prédisent de façon aspécifique, ou au contraire différenciée, l’homicide-suicide et le suicide, laissant ainsi voir l’homologie ou la distinction de nature entre les deux événements.

Méthodologie

La revue systématique de la littérature qui a fourni le substrat des analyses quantitatives a été menée en accord avec les recommandations PRISMA (Moher, Liberati, Tetzlaff et Altman, 2009).

Tableau 1

Classification des homicides-suicides, d’après Marzuk et al. (1992)

Classification des homicides-suicides, d’après Marzuk et al. (1992)Classification des homicides-suicides, d’après Marzuk et al. (1992)Classification des homicides-suicides, d’après Marzuk et al. (1992)

HS : homicide-suicide ; S : suicide ; H : homicide.

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Identification des références

Les recherches ont été effectuées sur les bases Medline et PsychInfo jusqu’au 26 juin 2017. Afin d’assurer la meilleure reproductibilité possible, nous nous sommes appuyés sur les mots clés employés par Panczack et al. (2013) pour construire notre propre algorithme de recherche. Celui-ci visait à couvrir l’ensemble des synonymes et sous-catégories d’homicides-suicides traités dans la littérature scientifique (voir Figure 1).

Sélection de l’échantillon pour l’analyse quantitative

Après revue de l’ensemble des titres et résumés, les études retenues pour l’analyse quantitative incluaient :

  • Celles qui comparaient les caractéristiques des auteurs d’homicide-suicide et de leur geste à celles des victimes de suicide (études descriptives) ;

  • Celles qui mesuraient l’impact de facteurs de risque sur la survenue de suicides et d’homicides-suicides vs la survenue d’aucun événement (études analytiques parallèles) ;

  • Celles qui mesuraient l’impact de facteurs de risque sur la probabilité de survenue d’un homicide-suicide vs la probabilité de survenue d’un suicide (études analytiques comparatives).

Les critères d’exclusion étaient les suivants :

  • Articles centrés sur le suicide ou l’homicide pris séparément, ou traitant exclusivement de l’un ou de l’autre ;

  • Articles comparant les homicides-suicides aux homicides ;

  • Articles traitant des homicides-suicides commis dans un cadre terroriste ou de tuerie de masse ;

  • Articles rédigés dans une autre langue que le français ou l’anglais ;

  • Commentaires, correspondance, éditoriaux, articles théoriques et études qualitatives.

Dans un second temps, la lecture des textes intégraux nous a permis d’exclure les études dont l’échantillon était trop restreint (études de cas ou études de moins de 15 suicides et homicides-suicides), dont le nombre de données manquantes était excessif ou dont la procédure d’échantillonnage induisant un biais de sélection (notamment par un sous-échantillonnage des cas d’homicides-suicides étudiés à partir de la population de suicides).

Méta-analyse

L’agrégation des populations des différentes études requise par la méta-analyse a nécessité un travail préalable d’homogénéisation des facteurs de risque identifiés. Les caractéristiques du geste ou de son auteur ont donc été compilées et regroupées lorsqu’elles étaient suffisamment similaires ou apparentées d’une étude à l’autre pour former des macro-facteurs. Lorsqu’au sein d’un même article, deux facteurs de risque étudiés sur le même échantillon étaient recoupés par le même macro-facteur, alors les effectifs concernés n’étaient additionnés que si les facteurs en question étaient mutuellement exclusifs. En revanche, lorsque les deux facteurs pouvaient concerner un même individu, seuls les effectifs de celui qui était le plus inclusif étaient retenus. Les macro-facteurs ont ensuite été catégorisés selon qu’ils concernaient les moyens létaux employés pour l’homicide-suicide ou le suicide, les caractéristiques du geste consignées sur les rapports médicolégaux, le contexte psychosocial de sa survenue, les antécédents médicaux, psychiatriques et addictologiques de la victime du suicide ou de l’auteur de l’homicide, et ses caractéristiques sociodémographiques.

Des méta-analyses à effet aléatoire ont été appliquées chaque fois que les proportions de suicide et d’homicide-suicide concernées par un facteur de risque donné se retrouvaient dans trois études distinctes ou plus. Le redressement s’est fait par la méthode du maximum de vraisemblance restreint. La probabilité qu’une caractéristique prédise la survenue d’un homicide-suicide plutôt qu’un suicide était estimée par les logarithmes des rapports de cotes (log-odd ratios [LOR]) correspondants et leurs intervalles de confiance à 95 % (IC 95 %). Pour chaque méta-analyse, l’hétérogénéité inter-études était mesurée par l’indice I2 de Higgins, qui estime le pourcentage de variance non expliquée par les fluctuations interindividuelles. Le Q-test permettait enfin de mesurer la probabilité selon laquelle la variance inter-études était effectivement différente de 0. L’ensemble des analyses a été conduit avec le logiciel R 3.2.2 (R Development Core Team, 2014) et les packages « metafor » et « forestplot ».

Résultats

Échantillon d’analyse

Le diagramme de flux relatif au processus de sélection de l’échantillon d’étude est illustré à la Figure 1. Six cent quarante références ont été relevées par l’algorithme de recherche et complétées par six articles pertinents mentionnés dans la revue de Panczack et al. (2013). Après passage en revue, seules 19 répondaient aux critères de sélection. Parmi les références exclues, 161 ne traitaient ni de l’homicide-suicide ni de ses composantes (articles traitant de l’euthanasie, de systèmes de surveillance épidémiologique ou d’un tout autre sujet), 86 étudiaient les homicides-suicides sans comparaison avec les suicides, 182 s’intéressaient aux suicides et aux homicides séparément ou s’appliquaient à comparer homicides-suicides et homicides, 49 n’étaient pas de langue anglaise ou française, 56 étaient des rapports de cas et 65 étaient d’un format qui ne permettait pas d’analyse quantitative (lettres, éditoriaux, commentaires, études qualitatives).

Figure 1

Diagramme de flux

Diagramme de flux

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Une lecture complète des articles inclus a permis d’exclure secondairement six autres articles. Trois d’entre eux ne présentaient pas suffisamment de données pour effectuer les comparaisons appropriées (Berman, 1979 ; Fishbain, Rao et Aldrich, 1985 ; Jensen, Gilbert et Byard, 2009) et les trois autres ne remplissaient pas les critères de représentativité requis dans la mesure où les cas d’homicide-suicide étaient extraits de l’échantillon de suicides (Guileyardo, Carmody, Lene et Stone, 1994 ; Li et al., 2015 ; Prat, Rérolle et Saint-Martin, 2013).

Au final, l’échantillon d’analyse comprenait treize études : huit séries de cas (Cantor et McTaggart, 1998 ; Carretta, Burgess et Welner, 2015 ; Flynn, Gask, Appleby et Shaw, 2016 ; Liem et al., 2011 ; Liem, Hengeveld et Koenraadt, 2009 ; Malphurs et al. 2001 ; McPhedran et al., 2015 ; Saleva, Putkonen, Kiviruusu et Lönnqvist, 2007), trois études cas-témoins (Haines, Williams et Lester, 2010 ; Kalesan, Mobily, Vasan, Siegel et Galea, 2016 ; Malphurs et Cohen, 2005) et deux études de cohortes historiques (Liem, 2010 ; Logan et al., 2008). Les caractéristiques de ces études sont présentées au Tableau 2.

Facteurs de risque identifiés

Après recoupement, chacun des facteurs de risque retenus avait fait l’objet d’une évaluation par trois à neuf études distinctes, avec des effectifs moyens de 262 homicides-suicides (± 802 DS) et de 59 539 suicides (± 32 117 DS). Le diagramme en forêt de la Figure 2 illustre l’ensemble des résultats relatifs à ces facteurs de risque, incluant le nombre d’études ainsi que le degré d’hétérogénéité inter-étude tel qu’il est mesuré par le I2 de Higgins et testé par le Q-test. Pour la plupart des facteurs de risque, l’hétérogénéité était modérée à élevée, exception faite des antécédents judiciaires, des tentatives de suicide et des troubles dépressifs, de l’imprégnation anxiolytique, analgésique ou éthylique au moment du geste, de la noyade comme moyen suicidaire, et de l’évocation d’intentions suicidaires ou homicidaires pour lesquelles le I2 était inférieur à 25 %. Malgré son interprétation délicate en cas de petits échantillons, le Q-test confirmait ce profil d’hétérogénéité.

Telles que les variables ont été codées, les LOR représentent l’estimation qu’un facteur de risque donné soit « discriminant » dans son potentiel prédictif, c’est-à-dire qu’il prédise l’homicide-suicide plus que le suicide si sa valeur est significativement positive, et réciproquement si sa valeur est significativement négative. Les risques relatifs correspondants sont obtenus en calculant l’exponentielle des LOR pour les comparaisons homicide-suicide versus suicide ou l’inverse de leur exponentielle pour les comparaisons suicide versus homicide-suicide.

Figure 2

Résultats des méta-analyses pour les facteurs de risque couverts par trois études ou plus

Résultats des méta-analyses pour les facteurs de risque couverts par trois études ou plus

LOR : Log-odd ratio ; n : nombre d’études incluses ; n(HS) : nombre de cas d’homicides-suicides inclus ; n(S) : nombre de cas de suicides inclus ; I2 : indice d’hétérogénéité inter-étude de Higgins ; Q : test d’hétérogénéité inter-étude ; p : significativité du test d’hétérogénéité inter-étude.

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Facteurs sociodémographiques

Parmi les caractéristiques sociodémographiques des victimes de suicide ou des auteurs d’homicide-suicide, le sexe représentait le plus fort prédicteur discriminant. La méta-analyse, menée à partir des études non appariées, indiquait en effet un risque d’homicide-suicide plutôt que de suicide multiplié par 3 pour les hommes (LOR = 1,13, IC 95 % [0,82 ; 1,44]). Le fait d’appartenir à une nationalité, un groupe ethnique ou de parler une langue minoritaire prédisait significativement, mais de façon moindre, le fait de commettre un homicide avant de se suicider (LOR = 0,85, IC 95 % [0,41 ; 1,29]). À l’inverse, le fait d’être célibataire ou de n’avoir jamais été marié était associé à un risque significatif de suicide plus que d’homicide-suicide (LOR = −1,23, IC 95 % [−2,42 ; −0,04]). Quant au fait d’être employé, d’une nationalité, d’une langue ou d’un groupe ethnique majoritaire, d’être marié ou en couple ou, au contraire, d’être séparé ou divorcé, aucun de ces facteurs ne discriminait significativement le suicide de l’homicide-suicide dans leur risque de survenue. À noter que la façon hétérogène qu’avaient les études de traiter et de résumer l’âge des victimes de suicide et des auteurs d’homicide-suicide – tantôt de façon continue par la moyenne ou la médiane, tantôt de façon discrète par catégories d’âge qui ne se recouvraient que rarement – ne nous a pas permis de conduire de méta-analyse pertinente sur cette caractéristique.

Tableau 2

Caractéristiques des études incluses dans les méta-analyses

Caractéristiques des études incluses dans les méta-analysesCaractéristiques des études incluses dans les méta-analysesCaractéristiques des études incluses dans les méta-analyses

* Non renseigné.

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Moyen employé

En ce qui concerne le moyen employé pour donner ou se donner la mort, l’arme à feu et l’arme blanche étaient associées à un risque respectif de près de 11 fois (LOR = 2,39, IC 95 % [2,06 ; −2,72]) et 3,5 fois (LOR = 1,24, IC 95 % [0,42 ; −2,05]) plus élevé d’homicide-suicide que de suicide. Au contraire, le recours à la noyade ou à l’intoxication médicamenteuse était significativement prédicteur d’une mort par suicide plutôt que d’un homicide-suicide, avec des LOR respectifs de 1,28 (IC 95 % [−2,13 ; −0,43]) et −2,10 (IC 95 % [−2,95 ; −1,24]). Enfin, il existait une tendance à ce que la pendaison soit associée au suicide plutôt qu’à l’homicide-suicide (LOR = −1,32, IC 95 % [−2,68 ; −0,05]). La non-significativité de cette tendance tenait sans doute à la grande hétérogénéité des résultats (I2 = 92,12).

Circonstances médicolégales

Seules deux caractéristiques relevées par les études médicolégales permettaient de discriminer homicide-suicide et suicide en termes de circonstances de survenue. Tandis qu’une mort advenant à domicile était significativement plus prédictive d’un homicide-suicide que d’un suicide (LOR = 0,96, IC 95 % [0,58 ; −1,34]), le fait d’être sous l’emprise de l’alcool au moment du geste était à associer à un risque significatif de suicide plutôt que d’homicide-suicide (LOR = −0,38, IDC 95 % [−0,71 ; −0,05]). En revanche, la présence de substances analgésiques ou anxiolytiques dans le sang des individus suicidés à l’autopsie ne permettait pas de se prononcer sur le fait qu’ils aient commis un homicide-suicide avant de se donner la mort.

Contexte psychosocial

Aucun des éléments de contexte psychosocial relevés dans les études ne permettait de prédire l’occurrence d’un homicide-suicide plutôt que d’un suicide : ni la survenue d’une crise ou d’un événement de vie adverse récent ou imminent, ni le vécu d’une séparation ou de conflits interpersonnels (notamment conjugaux), ni l’existence de problèmes économiques ou financiers. Notons toutefois que pour les deux premiers facteurs de risque cités, l’hétérogénéité inter-étude était particulièrement élevée, avec des valeurs respectives de I2 de 92,1 % et 99,1 %.

Facteurs psychiatriques et addictologiques

Hormis les troubles psychotiques qui n’étaient pas significativement plus associés à l’un qu’à l’autre des événements, l’ensemble des facteurs de risque de nature psychiatrique ou addictologique prédisait significativement la survenue d’un suicide seul plutôt que d’un homicide-suicide. Il en était notamment ainsi des troubles de l’humeur de type dépressif, des antécédents de mésusage et de dépendance à l’alcool et des antécédents de tentative de suicide qui multipliaient le risque de suicide versus le risque d’homicide-suicide de près de 4 (LOR = −1,45, IC 95 % [−1,83 ; −1,08]), 2,7 (LOR = −1,24, IC 95 % [−1,55 ; −0,94]) et 3,5 (LOR −1,24 ; IDC 95 % [−1,55 ; −0,94]), respectivement. Bien qu’avec une homogénéité moindre, les études s’intéressant au mésusage et à la dépendance aux drogues révélaient également un risque significativement plus important de suicide que d’homicide-suicide (LOR = −1,00, IC 95 % [−1,59 ; −0,42]). De la même manière, l’analyse semble indiquer que les individus souffrant d’un problème de santé physique étaient plus à même de se suicider sans commettre préalablement d’homicide (LOR = −1,31, IC 95 % [−1,66 ; −0,96]).

Facteurs en lien avec le repérage

Dans cette catégorie, nous avons regroupé les facteurs par lesquels un individu envisageant de se suicider ou de commettre un homicide-suicide pourrait être repéré dans son projet, soit qu’il l’évoque lui-même, soit qu’il soit ou ait été en contact avec des professionnels qui puissent ou aient pu le déceler. Or, il apparaît qu’indépendamment de leur nature, l’évocation d’intentions morbides prédit davantage le passage à l’acte suicidaire qu’homicidaire-suicidaire (LOR = −0,93, IC 95 % [−1,15 ; −0,71]). De la même façon, un contact récent avec un professionnel de santé mentale prédisait davantage la survenue d’un suicide que d’un homicide-suicide (LOR = −1,14, IC 95 % [−1,83 ; −0,44]). En revanche, l’existence d’antécédents judiciaires était davantage associée à l’homicide-suicide qu’au suicide (LOR = 1,00, IC 95 % [0,86 ; −1,14]).

Discussion

Parmi les résultats de la présente méta-analyse, il faut distinguer deux sortes de facteurs de risque dont la signification diffère. La première catégorie correspond aux caractéristiques médicolégales du ou des actes commis, qui, par nature, ne sont enregistrables qu’après la survenue desdits actes. Au-delà de leur valeur descriptive, leur potentiel de prédiction concerne le légiste plutôt que l’acteur de prévention. Il s’agit en effet de discerner ceux des attributs du drame qui orienteront vers le diagnostic médicolégal de suicide plutôt que vers celui d’homicide-suicide ou inversement. Notre étude a permis de mettre en évidence la forte valeur prédictive de l’usage des moyens violents (armes à feu et armes blanches) pour les homicides-suicides versus les suicides. La pendaison, l’intoxication médicamenteuse ou la noyade laisseraient entendre, elles, une mort par suicide plutôt que par homicide-suicide. De la même manière, une imprégnation éthylique découverte à l’autopsie orienterait davantage vers un suicide isolé, tandis que la survenue de la mort à domicile augmenterait la probabilité que le suicide ait été précédé d’un homicide. La seconde catégorie de facteurs de risque est antérieure à la survenue de la mort, ce qui la rend accessible au repérage et à la prévention. Parmi ceux-là, les caractéristiques que nous avons pu identifier comme prédicteurs de l’homicide-suicide plutôt que du suicide étaient principalement sociodémographiques et judiciaires : le sexe masculin, le fait d’appartenir à un groupe minoritaire par la langue, la nationalité ou l’appartenance ethnique (selon le pays d’origine de l’étude) et l’existence d’antécédents de condamnation. Au contraire, la survenue d’un suicide isolé semble davantage être prédite par des facteurs d’ordre médico-psychiatrique, tels que l’existence d’un trouble dépressif, la consommation de drogue ou d’alcool, les antécédents de tentatives de suicide ou encore le fait de souffrir d’une maladie physique. Les suicides seuls seraient en outre davantage prédictibles que les homicides-suicides, car les personnes ayant eu des contacts avec un professionnel de la santé mentale ou s’étant confiées sur leurs intentions seraient plus à même de mettre fin à leurs jours sans commettre d’acte criminel au préalable.

Nos résultats reproduisent presque exactement ceux de Panczak et al. (2013) en ce qui concerne le risque associé au sexe masculin et à l’utilisation d’une arme à feu. La robustesse de ces deux facteurs s’explique principalement par les contraintes méthodologiques qui caractérisent la recherche sur les homicides-suicides. La grande majorité des études dans le domaine sont menées rétrospectivement sur des séries de cas à partir des données médicolégales. Il en ressort que les facteurs les plus étudiés sont aussi ceux qui sont les mieux standardisés dans les rapports d’autopsie, à savoir les identifiants démographiques et la cause de la mort. Il en ressort également des biais d’interprétation majeurs : la fréquente absence de comparateur ne permet pas de s’assurer de la spécificité des facteurs de risque relevés, le caractère rétrospectif du protocole limite considérablement les possibilités d’imputation causale et la faiblesse des effectifs pose des problèmes de représentativité et de puissance. Toutefois, en adoptant des critères d’inclusion restrictifs, en incluant les études les plus récentes et en procédant à une recatégorisation des caractéristiques étudiées, la présente méta-analyse nous a permis de dégager d’autres facteurs de risque pertinents.

Aucun de ces facteurs de risque n’est exclusivement associé au suicide ou à l’homicide-suicide, ce qui rend peu probable l’hypothèse de deux phénomènes parfaitement distincts. Réciproquement, le fait que certains de ces facteurs soient effectivement davantage prédicteurs de l’un ou l’autre des événements invite à ne pas considérer l’homicide-suicide et le suicide comme parfaitement assimilables. Enfin si nous n’avions relevé que des facteurs de risque qui orientaient vers l’homicide-suicide plus spécifiquement que vers le suicide, nous aurions pu envisager le premier que comme une sous-catégorie du second. Or, les prédicteurs du suicide ne sont pas qu’aspécifiques puisque plusieurs d’entre eux prédisent davantage une mort isolée qu’un homicide-suicide. Au regard de l’ensemble de ces indices, l’hypothèse la plus probable serait alors que l’homicide-suicide et le suicide seraient deux conséquences distinctes d’un processus commun.

Plusieurs référentiels théoriques ont été proposés qui entreraient en adéquation avec une telle hypothèse. Parmi eux, le modèle des courants violents postule que les individus seraient animés par des flux agressifs alimentés par des forces de production qui augmenteraient la probabilité d’un passage à l’acte, et orientés par des forces de direction qui détermineraient le type d’acte violent qui pourrait être commis (Unnithan, Huff-Corzine, Corzine et Hugues, 1994 ; Vandevoorde, Estano et Painset, 2017). Dans la lignée de la théorie psychosociale de John Dollard (Dollard, Miller, Doob, Mowrer et Sears, 1939), plusieurs auteurs ont laissé entendre que les forces productrices avaient principalement trait au sentiment de frustration qui émerge lorsque les désirs et les aspirations des individus se trouvent entravés (par ex. : Henry et Short, 1954).

Les résultats de la présente méta-analyse, ainsi que les hypothèses théoriques avec lesquelles ils pourraient rentrer en cohérence, laissent supposer que les facteurs de risque relevés ne devraient pas tous avoir la même valeur aux yeux du clinicien ou de l’acteur de prévention. Les caractéristiques qui prédisposeraient à la fois au suicide et à l’homicide-suicide mais pas plus spécifiquement à l’un qu’à l’autre des comportements seraient à voir comme autant de facteursprédisposants, augmentant la probabilité d’un geste violent sans pour autant présager de la forme que prendrait ce geste. Ceux que nous avons pu mettre au jour appartiennent surtout au registre des facteurs proximaux (deuils, séparations, conflits, difficultés financières ou encore survenue d’une crise de vie récente ou imminente). Il est toutefois probable que les stratégies habituelles de recueil de données, surtout centrées sur la période péricritique, tendent à occulter le rôle de facteurs davantage distaux, tels que les négligences ou les événements traumatiques de l’enfance. D’autres facteurs participeraient à déterminer la forme du passage à l’acte en plus d’en augmenter la probabilité de survenue. Parmi nos résultats, les facteurs qui s’apparentent déjà à des comportements autodestructeurs (consommation de substance, antécédents de tentatives de suicide) ou à des conditions de vulnérabilité individuelle (dépression, maladie physique) sont à classer parmi ces facteursorientants, en ce sens qu’ils prédisposent à la survenue d’un suicide plutôt que d’un homicide-suicide. À l’opposé, les antécédents judiciaires et l’appartenance à une minorité ethnique ou culturelle seraient également des facteursorientants, mais prédisposeraient davantage à l’homicide-suicide qu’au suicide.

La théorie des flux violents offre une piste de lecture psychopathologique au modèle d’articulation de ces différents facteurs de risque (présenté à la Figure 3). Tandis que les facteursprédisposants seraient à concevoir comme autant de forces de production qui augmenteraient la puissance des flux de tension psychique, majorant par là même la probabilité de survenue d’un passage à l’acte, les facteursorientants seraient davantage à comprendre comme des forces de direction qui aiguilleraient les flux violents. Dans ce référentiel, les derniers facteurs seraient des précurseurs ou des témoins de styles d’attribution cognitifs qui détermineraient les forces de direction : tandis que la tendance à l’autoaccusation et à l’internalisation prédisposerait davantage au suicide, la tendance à l’externalisation augmenterait plutôt la probabilité d’homicide-suicide. Ainsi pourrait par exemple être interprété le fait que les antécédents judiciaires, susceptibles de traduire la présence de traits de personnalités émotionnellement labiles et impulsives (type borderline ou antisocial), sont plus fortement associés aux homicides-suicides qu’aux suicides.

Toutefois, plusieurs limites méthodologiques incitent à la prudence au moment d’interpréter nos résultats. [1] La grande majorité des études incluses s’appuie sur un protocole purement descriptif qui ne permet en aucun cas d’inférer un lien de causalité entre les facteurs étudiés et l’acte réalisé. Qui plus est, le caractère transversal des observations habituellement employées tend à confondre les séquences temporelles de survenue des événements. Avec un tel design, il n’est ainsi pas possible de discriminer les effets des caractéristiques antérieurs à la survenue de l’homicide-suicide ou du suicide (maladies mentales, facteurs précipitants, etc.), de ceux inhérents au geste lui-même (moyen létal employé, lieu de survenue, etc.). Or, seuls les premiers seraient à considérer comme des facteurs de risque à proprement parler, les seconds ne faisant que renseigner sur les attributs privilégiés des actes réalisés. [2] Le manque de standardisation dans la définition des conduites homicidaires-suicidaires et suicidaires d’une part, et des facteurs de risque présumés d’autre part conduit à une hétérogénéité de résultats qui se reflète dans nos méta-analyses. Il s’agit d’un frein à la reproductibilité, et donc à la robustesse des évidences. [3] Compte tenu de la rareté du phénomène et de la complexité associée au recueil de données sur les homicides-suicides, les études sont souvent basées sur des petits échantillons de convenance, ce qui en limite considérablement la puissance. [4] La quasi-totalité des études relatives aux homicides-suicides s’intéresse à des variables directement observables et proximales, telles que les éléments contextuels au geste, les caractéristiques sociodémographiques, les diagnostics psychiatriques récents. Au contraire, peu d’entre elles s’intéressent aux antécédents familiaux, aux facteurs développementaux ou aux événements de vie survenus dans l’enfance, dont on sait pourtant qu’ils contribuent au développement d’une vulnérabilité à des comportements auto et hétéroagressifs. De même, les traits psychologiques et neurocognitifs des auteurs restent rarement étudiés dans une perspective dimensionnelle. Or, de telles variables permettraient de progresser dans la compréhension des séquences causales menant au suicide ou à l’homicide-suicide, en tant que possibles facteurs médiateurs entre les facteurs vulnérabilisants et la survenue du geste violent (voir, par exemple, Richard-Devantoy, Orsat, Dumais, Turecki et Jollant, 2014). Qui plus est, le champ psychopathologique exploré se limite le plus souvent aux manifestations dépressives et psychotiques, tandis que les troubles de la personnalité, plus difficiles à caractériser de façon posthume sur la base de dossiers ou de rapports écrits, sont souvent laissés dans l’ombre. Pourtant, l’étude des traits de personnalité pourrait s’avérer déterminante au regard du modèle que nous proposons. Ils pourraient en effet rendre compte de styles d’attribution et de modalités d’expression de la souffrance contribuant à l’orientation vers l’un ou l’autre des gestes fatals. [5] La méthodologie de recueil et d’analyse des données employée dans la quasi-totalité des études s’appuie sur la démographie, l’épidémiologie ou l’évaluation psychopathologique. Il en ressort que la plupart des facteurs de risque mentionnés dans la littérature se réfèrent à l’individu et ne prend en considération que de façon marginale les déterminants sociologiques, culturels ou politiques des suicides et homicides-suicides. Les facteurs sociodémographiques restent difficiles d’interprétation, car ils ne sont que rarement suffisants à donner un sens à l’acte violent ou au conflit qui oppose l’individu à son environnement social. Qui plus est, le déséquilibre méthodologique observé dans la littérature tend à générer un biais épistémologique significatif, conduisant, par exemple, à une pathologisation excessive des conduites homicidaires. Bien que circonscrite, la lecture psychosociale que nous proposons permet une progression empiriquement fondée dans la compréhension de la dualité homicide-suicide/suicide. Comme tout modèle explicatif, il mériterait néanmoins d’être complété et augmenté, en particulier d’un regard sociologique.

Figure 3

Modèle d’intégration des facteurs de risque de suicide et d’homicide-suicide, et implication pour les actions de prévention

Modèle d’intégration des facteurs de risque de suicide et d’homicide-suicide, et implication pour les actions de prévention

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Le modèle d’intégration des différents facteurs de risque de suicide et d’homicide-suicide que nous proposons ici est à considérer comme un support permettant de générer de nouvelles hypothèses de recherche plutôt que comme un modèle définitif. Sa validation, sa réfutation ou sa modification requerrait la conduite d’études dédiées, qui devraient s’attacher à pallier les limites méthodologiques suscitées. Il s’agirait notamment de privilégier les études de cohorte prospectives aux effectifs plus larges, ce qui impliquerait la mise en place de systèmes de surveillance épidémiologique performants. Dans les protocoles de recherche, les prédicteurs étudiés devraient être définis à priori selon des hypothèses psychiatriques, environnementales, mais aussi psychodéveloppementales, familiales et socioculturelles. À ce titre, l’étude des styles d’attachement, de l’impulsivité, du tempérament ou des capacités de régulation émotionnelle des auteurs de suicide et d’homicide-suicide pourrait être un défi d’importance à relever. Enfin, des méthodes d’analyses alternatives, comme par exemple la Qualitative Comparative Analysis (QCA), devraient être envisagées en soutien à l’exploration des déterminants sociologiques de ce type d’événement.

Conclusion

Bien qu’à l’interface des champs de la criminologie et de la suicidologie, la recherche sur les homicides-suicides peine encore à profiter de l’expertise méthodologique de ces deux disciplines. Une voie de progression décisive pourrait consister en l’adoption d’un modèle conceptuel qui puisse répondre à l’hybridité du phénomène. Il nous semble que le développement d’une recherche exigeante adossée à ce type de modèle serait un prérequis indispensable à la mise en oeuvre d’une stratégie rationnelle et efficace de prévention des homicides-suicides.