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Présentation. Peirce et les sciences sociales. Une sociologie pragmaticiste ?

  • Mathieu Berger,
  • Philippe Gonzalez et
  • Alain Létourneau

…plus d’informations

  • Mathieu Berger
    Professeur de sociologie à l’Université catholique de Louvain et chercheur associé au CEMS (Centre d’études des Mouvements sociaux) de l’EHESS à Paris

  • Philippe Gonzalez
    Maître d’enseignement et de recherche en sociologie à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne, et il dirige le Laboratoire THEMA (Théorie sociale, enquête critique, médiations, action publique) de l’UNIL

  • Alain Létourneau
    Professeur titulaire au Département de philosophie et d’éthique appliquée, Faculté des lettres et sciences humaines, Université de Sherbrooke

Couverture de Peirce et les sciences sociales. Une sociologie pragmaticiste ?, Numéro 62, hiver 2017, p. 7-224, Cahiers de recherche sociologique

Corps de l’article

Le dialogue entre pragmatisme et sociologie n’est pas récent. Il se noue déjà avec l’un des fondateurs de la discipline, Émile Durkheim. On pense en particulier au cours que celui-ci donne à la Sorbonne entre 1913 et 1914. Le sociologue y évoque alors Charles Sanders Peirce, tout en concentrant ses critiques sur William James et John Dewey. Cinglant, il affirme que « [l]a seule question qui ait été traitée tout au long selon la méthode pragmatiste est celle de la religion »[1]. Durkheim a en mire l’approche jamesienne et en particulier l’ouvrage du philosophe de Harvard, The Varieties of Religious Experience (1902). Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912) seront pour une bonne part la réponse que le sociologue publiera à l’encontre de la lecture pragmatiste du phénomène varié de la religion.

Cette première escarmouche n’empêchera nullement les sciences sociales de se tourner, par intermittence au cours du XXe siècle, vers les fondateurs du pragmatisme philosophique américain. Au cours des quinze dernières années, la sociologie francophone a ainsi connu un regain d’intérêt pour l’héritage pragmatiste. Cette réception sociologique du pragmatisme s’est concentrée sur les figures de James, de Mead et de Dewey[2]. Par comparaison, le legs « pragmaticiste » de Peirce, plus partiel, souvent trouble et rarement revendiqué, a fait l’objet à ce jour d’une moindre attention[3]. La sociologie pragmatiste actuelle, forte de réinterprétations récentes de cette oeuvre, mais aussi face à la nécessité de rendre compte de phénomènes empiriques au moyen d’un arsenal conceptuel plus ajusté, semble plus prompte à se pencher sur les écrits peirciens pour se saisir de ses concepts.

Reconnaissons d’abord avec Thomas Goudge que « toute interprétation de Peirce prête nécessairement à controverse »[4], à plus forte raison sans doute lorsqu’il s’agit d’interprétations extérieures à la philosophie, qu’elles soient anthropologiques ou sociologiques. Les contributions au présent dossier – jusqu’à cette présentation introductive – soulèvent elles-mêmes des interrogations dans l’usage qu’elles proposent de l’épistémologie ou de la sémiotique peirciennes. Elles rejoignent une série de tentatives ayant précédemment visé à convoquer, dans le cadre d’enquêtes sociologiques, cette oeuvre complexe.

Si les emprunts des sociologues à la pensée de Peirce peuvent poser question, à la fois quant à la motivation qui les guide et à l’égard de la crédibilité de ces applications, il importe de rappeler que celui qui a souvent été considéré comme le plus grand génie de la philosophie américaine envisageait de son côté l’intérêt sociologique de ses travaux :

[I intend] to make a philosophy like that of Aristotle, that is to say, to outline a theory so comprehensive that, for a long time to come, the entire work of human reason, in philosophy of every school and kind, in mathematics, in psychology, in physical science, in history, in sociology, and in whatever other departments there may be, shall appear as the filling up of its details[5].

On dira, en même temps, que la conception que se faisait Peirce de la sociologie, qu’il appelait aussi « pneumatologie », c’est-à-dire une sorte de « science des âmes »[6], était, elle aussi, loin de se révéler claire !

1900-1950 : une influence méta-théorique

Au cours de la première partie du XXe siècle, l’influence de Peirce sur les sciences sociales a été indirecte et s’est plutôt jouée à un niveau « méta-théorique et pré-suppositionnel »[7]. Nous retiendrons ici trois points.

Premièrement, on peut se demander quelle a été l’influence de la pensée de Peirce sur le développement d’une « sociologie interprétative » aux États-Unis, au début du XXe siècle. Norbert Wiley[8] s’interroge ainsi sur les rapports, moins évidents et moins documentés que pour Dewey et Mead, entre Peirce et l’École de Chicago. Wiley reconnaît avec d’autres[9] que la « maxime pragmatiste » de Peirce avait tout pour inspirer le théorème de Thomas : « si des hommes définissent les situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences »[10] ; pourtant, l’auteur ne peut tracer une filiation explicite entre le philosophe et le constructivisme social de Thomas et Znaniecki :

Peirce’s ideas are very close to those of the 1920s Chicago School generally, which was the first paradigm in the history, at least for the American history, of sociology. If the Chicago School spokespersons had said we got these ideas from Peirce (which they did not), it would have been quite plausible. But they got them from a variety of sources, American and European, and in large part from George Herbert Mead. If we refer to the Chicago School’s position as ‘symbolic interactionism’, even though the term was invented later by Herbert Blumer, this expression could also be used to refer to Peirce’s sociological ideas. But Mead never acknowledged any debt to, or even much of an acquaintance with, Peirce. Yet Peirce invented the modern theory of the dialogical self, and Mead produced a variation of the same theory slightly later.[11]

Nous reviendrons sur cette idée d’un Peirce précurseur de l’interactionnisme symbolique.

La deuxième influence indirecte de Peirce sur les sciences sociales passe par les travaux de Charles Morris[12]. Celui-ci, non sans simplifier la théorie des signes du Maître au prix de certains malentendus (comme celui découlant de l’assimilation de l’interprétant à l’interprète), popularisera progressivement la sémiotique en psychologie sociale et en sociologie (Signs, Language and Behavior est par exemple chroniqué dans l’American Journal of Sociology, en 1946). Ainsi, c’est en référence aux travaux de Morris que C. Wright Mills[13] en viendra à qualifier de sociotics l’approche par laquelle il cherchait à saisir les phénomènes sociologiques : « to encompass all sociological phenomena involved in the function of language ; the ways in which language channelizes, limits, and elicits thought »[14].

La troisième influence que nous pouvons déceler, dans cette première moitié du XXe siècle, passe justement par l’étude doctorale, achevée en 1942, que le sociologue C. Wright Mills consacre au pragmatisme : Sociology and Pragmatism[15]. Cette étude, qui se présente plutôt comme une « sociologie du pragmatisme », s’intéresse surtout à l’institutionnalisation de cette philosophie dans les universités américaines, aux profils biographiques des quatre fondateurs du courant et aux conditions sociales permettant d’interpréter leurs trajectoires respectives. L’auteur accorde une place importante à la « carrière » mouvementée de Charles S. Peirce. Le génial philosophe, en ce qu’il « fut à la fois un praticien des sciences et un outsider en philosophie[16] », impressionnait vivement le jeune Mills. Cette rencontre eut un rôle important dans le développement du style abductif de la pensée du sociologue, sa fameuse « imagination sociologique »[17].

Les références aux travaux de Peirce vont apparaître de manière plus explicite dans les sciences sociales, à partir d’emprunts théoriques plus spécifiques, dès la fin des années 1960, et cela dans différents contextes nationaux ou régionaux. Dans les limites de cette brève introduction, nous présenterons cette réception en cinq axes que nous rapprocherons avec des aires nationales.

Interactionnisme symbolique et anthropologie sémiotique

Au début des années 1970, des chercheurs évoluant entre philosophie, sociologie et psychologie, comme J. David Lewis[18] ou John M. Lincourt[19], présentent Peirce en précurseur de l’interactionnisme symbolique. Ils insistent sur le fait que ce dernier, avant Mead, avait pensé le self comme une réalité sémiotique et dialogique. Dans les années 1980, les tenants d’une sociologie américaine à forte prétention théorique préciseront les rapports médiés par les signes entre soi, interaction et culture (« habitudes », « croyances »), tels que les pensait Peirce, et leur pertinence pour l’interactionnisme[20]. En anthropologie, Milton Singer[21] milita avec d’autres[22] pour une « anthropologie sémiotique » peircienne, contre la sémiologie structuraliste saussurienne qui avait dominé la discipline les décennies précédentes à travers la figure de Lévi-Strauss. Depuis, tant en anthropologie qu’en sociologie, la notion de semiotic self a suscité l’intérêt et fait l’objet de différentes contributions théoriques[23].

Théorie critique et théorie des systèmes

La réception continentale de Peirce se fait d’abord en Allemagne, par Karl-Otto Apel, qui voit dans l’oeuvre du philosophe américain la possibilité d’un dépassement pragmatique et sémiotique de Kant[24]. C’est par le biais d’Apel que Habermas se familiarise avec Peirce, dont il retient surtout une épistémologie centrée sur un « socialisme logique » et l’idéal scientifique d’une communauté illimitée de communication, à laquelle il appartiendrait d’établir la vérité sur le long cours[25]. La réception francfortoise de Peirce et plus largement du pragmatisme a fait l’objet de commentaires critiques, que cela soit aux États-Unis[26] ou en Allemagne, Hans Joas la décrivant comme « une histoire de malentendus »[27].

La théorie des systèmes de Niklas Luhmann, principal adversaire théorique de Jürgen Habermas en Allemagne[28], développe de son côté une dimension sémiotique évidente, en accordant un rôle constitutif à la communication et sa médiation par des signes, notamment, ces « codes de symboles généralisés » – comme l’argent, le pouvoir, la foi, etc. – qui « s’ajoutent au langage » et « guident les opérations de sélection »[29]. Si Luhmann, qui connaissait Peirce, ne le cite pas comme une référence majeure, la théorie des systèmes s’est depuis tournée vers la théorie des signes[30], notamment à travers la figure d’Elena Esposito, qui succède à Niklas Luhmann à l’Université de Bielefeld et qui, dans les années 1980 et 1990, étudie et travaille à la fois avec le sémioticien Umberto Eco à Bologne et avec Luhmann en Allemagne[31].

Iconicité et indicialité de la signification

En France, la réception de Peirce attend la fin des années 1970 pour un public philosophe[32], à la suite des travaux de Gérard Deledalle, d’introduction générale au pragmatisme[33] et, surtout, de traduction, édition et présentation de textes clés de Peirce dans Écrits sur le signe[34]. Deleuze découvre le sémioticien américain à la lecture de ce recueil en français et accorde une place de choix, dans ses cours de 1982 sur le cinéma et les ouvrages qui suivirent, à la triade icône-indice-symbole[35]. La célébrité et la transdisciplinarité de Deleuze contribuent à faire connaître Peirce en France à un public non philosophe, notamment aux sociologues et anthropologues.

C’est alors notamment autour d’une esthétique de la signification et de théories de la communication intégrant les signes non linguistiques et les interprétants infra-logiques que la sémiotique peircienne va être mise au travail en francophonie. On pense ici aux travaux du Belge Herman Parret[36]. Dans des écrits critiques vis-à-vis de Habermas et Apel, Parret recherche un dépassement esthétique de la pragmatique formelle et rationaliste[37]. Avec d’autres, il entend pousser les modèles normatifs « aux limites de la raison communicationnelle »[38], par l’exploration théorique de sémioses marquées par la « priméité » et la « secondéité », structurées par l’indiciel et l’iconique[39].

Les recherches séminales d’Éliseo Véron[40] sur la sémiosis sociale se situent dans une veine parallèle, et marqueront de leur empreinte une génération de chercheurs travaillant à l’articulation entre sociologie, communication et théorie des médias. Le passage par Peirce permet au sémioticien d’appréhender ensemble – là aussi contre la pensée structuraliste – production du sens, construction du réel et fonctionnement de la société. Pourtant, Véron[41] se montre suspicieux à l’égard du primat que Peirce accorde à l’enquête et à la communauté qui lui serait corrélative, détachant du coup cette théorie des signes de son ancrage pragmatiste. Il n’en demeure pas moins que cette attention aux dimensions iconiques et indicielles, excédant une focalisation sur la part symbolique (et logocentrée) de la communication, se retrouvera chez des auteurs soucieux de penser le rôle des médiations dans la constitution des collectivités, parfois en relisant Peirce à partir de Barthes ou de Greimas, plutôt qu’en lien avec ses interlocuteurs pragmatistes[42].

L’on peut compter aussi comme lieu important de réception de la pensée peircienne un certain nombre de travaux en sciences sociales de la communication, associés à l’école dite de Montréal, d’abord avec James R. Taylor et Elizabeth Van Every spécialement sur la triade sémiotique dans sa portée ontologique, puis François Cooren. Dans ce cadre, Peirce est surtout relu en tant que théoricien précurseur d’une conception constitutive de la communication, en lien avec d’autres penseurs comme Bakhtine[43]. L’apport de Peirce est reconnu comme partie indispensable de l’une des sept traditions identifiées par Craig en étude de la communication[44].

Un peu partout en francophonie, ces dernières années, des sociologues tentent de mettre la sémiotique peircienne au travail dans des enquêtes à dimension empirique, s’intéressant à toutes sortes de pratiques : médiatiques, en lien avec le rôle qu’y tient l’image[45] ; démocratiques, par une attention aux dimensions non discursives de la participation[46] ; architecturales[47] ; musicales[48] ; religieuses[49] ; etc. Cette sociologie sémiotique de la communication ne s’est pas seulement intéressée aux catégories de priméité et secondéité sur le plan cognitif, du renvoi du signe à l’objet (icône, indice), mais également sur le plan des interprétants non strictement logiques : les interprétants énergétiques et émotionnels. Comme le montrent différentes contributions de ce numéro (Arquembourg, Berger, Côté, Génard, Schaffhauser), c’est aussi sur le terrain, aujourd’hui largement investigué, des émotions dans la communication politique et médiatique – et en particulier des « émotions collectives »[50]– que l’approche peircienne montre sa pertinence.

Une autre connexion pouvant être établie entre pragmatisme peircien et sociologie s’envisage autour de l’ethnométhodologie et de l’attention qu’elle accorde à l’indexicalité des pratiques sociales et de leur signification[51]. Garfinkel, bien que critique du pragmatisme, et de celui de Peirce sous certains aspects, considérait ses conceptions « en accord général avec la maxime pragmatiste de C. S. Peirce » [52]. Il reprenait par ailleurs la notion d’« indexicalité » du langage et de l’action à Bar-Hillel[53], qui lui-même se référait aux classes de signes de Peirce[54]. Dans la sociologie française sensible à ces courants, les rapports entre ethnométhodologie et pragmatisme ont pourtant plutôt été envisagés jusqu’ici du côté des travaux de John Dewey[55].

Bio-sémiotique

L’iconicité et l’indicialité de la signification ont également trouvé un intérêt chez des anthropologues travaillant sur des sémioses échappant à la communication par le langage (à travers l’art, notamment[56]), voire à la communication humaine. Dans une enquête récente, par exemple, Eduardo Kohn s’intéresse à la façon dont « pensent les forêts », au prix d’interprétations souvent superficielles de la théorie des signes de Peirce[57]. Plus rigoureux et fidèles dans leurs emprunts, les travaux développés en Europe du Nord depuis les années 1980 autour de l’École de Copenhague de bio-sémiotique[58] intègrent, aux travaux pionniers du zoologiste Jakob Von Uexkull sur l’Umwelt animal[59], la sémiotique peircienne, la théorie des systèmes et les travaux de Gregory Bateson en cybernétique et en théorie de l’information[60].

L’art de l’enquête et de l’abduction

Enfin, comme le montrent différentes contributions à ce dossier (Létourneau, Schaffhauser, Bourrel et Engbering, Hallée et al.), la réception de Peirce en sociologie s’est aussi jouée, pour une partie importante, dans le cadre de débats sur l’épistémologie et les méthodes des sciences sociales[61]. Peirce, penseur de l’enquête par excellence, mais aussi « praticien des sciences et outsider de la philosophie », a en effet de quoi inspirer les chercheurs qui envisagent la théorisation sociologique comme cheminement jalonné de découvertes faites au gré d’un travail d’enquête engageant autant l’imagination du chercheur, sa capacité à « deviner », à formuler des hypothèses créatrices, que sa faculté à mettre le doigt sur des « indices »[62], à suivre des pistes et à « s’accrocher comme un Bulldog à la particularité de ce que l’on étudie »[63]. Dans un ouvrage consacré aux proximités entre la méthode d’enquête philosophique de Peirce et celles de Sherlock Holmes[64], T. A. Sebeok et J. Umiker-Sebeok rappellent comment Peirce avait fait de sa vie une enquête, faisant valoir ses talents de détective devant les petits et grands problèmes pratiques du quotidien[65]. Cette sensibilité, qui avait séduit C. Wright Mills en son temps, parle aujourd’hui à un nombre croissant de sociologues, notamment à ceux pratiquant l’observation ethnographique, et a fait récemment l’objet de propositions méthodologiques allant dans le sens d’une « analyse abductive »[66], destinée à surmonter les difficultés suscitées par les méthodes inspirées de la grounded theory, et donc basées sur l’induction.

Explorations sociologiques et enquêtes pragmaticistes

Le présent numéro se veut expérimental. Les articles qu’il rassemble, fidèles à l’intuition pragmaticiste, tâtonnent alors qu’ils cherchent à établir un lien entre des intuitions majeures de la philosophie peircienne et des investigations empirico-théoriques relevant des sciences sociales. Ces explorations, nous avons choisi de les décliner suivant trois axes principaux que sont 1) une esthétique de la communication, 2) le statut de l’émotion dans l’enquête, et 3) des explorations méthodologiques.

En amont de ces axes, l’article d’Alain Létourneau présente quelques notions centrales que mobiliseront, approfondiront ou interrogeront les articles qui composent le reste du dossier. La réflexion, épistémologique au départ, spécifie la démarche abductive, avant d’aborder la semiosis et la théorie des signes, soit l’enjeu de la communication, qui permet d’articuler tant une phénoménologie et une ontologie relative aux catégories fondamentales (priméité, secondéité, tiercéité) qu’une réflexion sur la communauté, notamment comme entreprise collective de formation des croyances et possiblement d’investigation du monde à la poursuite d’une vérité faillible et révisable. À cet égard, Létourneau nous rend attentifs à la dimension normative de la pensée peircienne, celle-ci se déclinant en particulier dans l’articulation entre logique, éthique et esthétique à l’horizon d’une recherche collective d’un bien commun sans doute à construire.

La section consacrée à l’esthétique de la communication – pour reprendre le titre d’un ouvrage de Parret – rassemble trois articles qui ont en commun de penser cet enjeu en regard d’une interrogation critique. La contribution que Jean-François Côté consacre à la rhétorique spéculative de Peirce dégage deux avenues praticables par les sciences sociales contemporaines dans leur positionnement citoyen : la première consiste à penser cette philosophie de la communication comme une philosophie de l’action politique qui se fonde sur la plasticité des habitudes, et donc envisage la possibilité d’une réforme sociale susceptible de s’appliquer tant aux individus qu’aux institutions qui composent la société. La seconde avenue porte sur la prise en compte de la dimension épidictique du discours des sciences humaines et sociales, leur rôle consistant aussi à louer ou blâmer et, de ce fait, participant au travail d’explicitation des valeurs sociales.

L’article de Mathieu Berger noue un dialogue avec La théorie de l’agir communicationnel en se donnant pour tâche de sensibiliser la pensée de Habermas, fortement « logocentrique », par la prise en compte du pâtir. Le geste est triple et convoque trois auteurs. Berger mobilise en premier lieu les fonctions expressives, cognitives et appellatives du langage, telle que les problématise Karl Bühler. Il poursuit la réflexion en recourant à la triade des catégories phénoménologiques peirciennes (priméité, secondéité, tiercéité), afin d’élargir à nouveau le spectre communicationnel. Finalement, un passage par Mead permet de réinscrire les rapports intersubjectifs dans l’épaisseur des « mondes sociaux », des « univers de discours » et des « champs d’expérience ». Au terme de cette réflexion théorique, une vignette ethnographique d’un raté communicationnel en situation de parole publique vient démontrer l’heuristique de cette prise en compte des dimensions iconiques et indicielles de la communication.

Ce souci d’élargir le spectre sémiotique est aussi présent chez Jean-Louis Génard, alors qu’il s’intéresse au processus productif dans la conception architecturale. L’auteur dresse un constat analogue à celui de Berger relatif au logocentrisme qui caractérise les approches structuralistes ou encore celles communicationnelles issues de l’École de Francfort. Prenant appui sur la sémiotique peircienne et sa réinterprétation par Jean-Marc Ferry, il souligne l’importance de thématiser la corporéité et les formes d’intelligence non propositionnelles dans cette activité de création. La réflexion se poursuit en dialogue avec Antoine Hennion, et donc avec la sociologie pragmatique, alors que Génard décline les épreuves qui parsèment le processus de design et qui mobilisent tant le goût que les capacités d’enquêteur du designer, tout en exposant ce dernier à l’instrumentalisation idéologique des nouvelles formes que prend le capitalisme.

La section suivante aborde le statut de l’émotion dans l’enquête à l’aune de ses conséquences, se concentrant sur les dimensions de la priméité et de la secondéité. L’article de Jocelyne Arquembourg déploie une analyse peircienne fine des émotions, relevant leur caractère situé, ainsi que le fait qu’elles opèrent simultanément comme des indices communicationnels pour soi et pour autrui, comme des hypothèses et comme des formes de valuation. L’auteure mobilise ces réflexions pour aborder par la suite le cas de la (non-)constitution du problème public de l’antibiorésistance, constatant que des données alarmantes étaient disponibles depuis le début des années 1980 sans avoir donné lieu à une médiatisation particulière. À ce point, les analyses d’Arquembourg entrent en résonnance avec les avenues dégagées par le texte de Côté : la sociologue pose la question de savoir comment une situation insensible est en mesure de produire des interprétants sensibles, tout en pointant les limites de ce qu’on appelle « la communication en santé publique » et en plaidant en faveur d’une information capable de rendre compte, par la production de nouveaux interprétants, des connexions entre causes et conséquences des actions humaines.

La réflexion de Philippe Schaffhauser revient elle aussi sur le statut des émotions, mais au sein de l’enquête ethnographique. La priméité peircienne entre en dialogue ici avec la sérendipité évoquée par Robert K. Merton ou l’expérience pure telle que la conçoit James. L’auteur médite sur l’heuristique du choc à partir de trois terrains ethnographiques qu’il relit en s’interrogeant sur le statut du discours, le verbe, un logocentrisme qu’il s’agirait d’inquiéter en élargissant à nouveau la part faite aux signes et en particulier aux potentialités dont sont porteurs le réel et l’expérience avant d’être ressaisis sous un interprétant logique et discursif qui, inévitablement, déplacera la compréhension du phénomène. Pourtant, dans le propos, point de nostalgie pour une réalité ineffable, mais bien une prise en compte radicale des implications épistémologiques de la sémiose et de l’abduction. Car le travail de transformation de l’expérience de l’ethnographe ne s’arrête pas avec la restitution écrite de son terrain, de même que ses mots n’enferment pas le réel dont ils prétendent rendre compte : le récit ethnographique apparaît plutôt comme la trace d’une expérience du monde, d’une rencontre dont il s’agit de faire sens, tout en sachant que cette élaboration de la signification demeure collective et ouverte sur le futur, qu’elle est le fait d’une communauté de chercheurs qui se saisissent de ces récits pour ouvrir la voie à de nouveaux horizons de sens, comme le fait Schaffhauser en prenant appui sur les comptes rendus de ses collègues anthropologues.

Les investigations précédentes relatives au statut de l’émotion dans l’enquête constituent une transition naturelle vers la dernière partie consacrée aux explorations méthodologiques inspirées par la théorie peircienne. Gérard Bourrel et Agnes Oude Engberink proposent ainsi une sémio-pragmatique visant à lever certaines difficultés de la théorisation ancrée en opérationnalisant une phénoménologie étroitement articulée avec une pragmatique qui tire parti des classes de signes mises en évidence par Peirce et de leur architectonique dans le processus de configuration du sens. Les auteurs mettent ensuite à contribution leurs réflexions sur un corpus textuel composé d’entretiens réalisés avec des infirmières travaillant en soins palliatifs. L’analyse vise alors à reconnecter les différents interprétants de l’expérience, en particulier émotionnels et énergétique, afin de remonter, par un processus abductif, vers une proposition synthétique générale tenant lieu d’interprétant logique.

Finalement, la contribution de Yves Hallée, Arthur Klitsch, Jean Vandewattyne croise les apports de l’abduction peircienne avec la psychologie relationnelle de John R. Commons, afin d’ouvrir la « boîte noire » que constitue le processus de négociation tel qu’il est ressaisi dans les approches par les résultats ou par la conflictualité. Aux antipodes du postulat de rationalité de l’individu calculateur, cette démarche s’intéresse à la trans-action comme unité d’analyse de la négociation sociale, une transaction toujours inscrite dans un environnement spatial, institutionnel et culturel, autant de déterminations propres à des habitudes transmises, présupposées et mobilisées par le collectif d’appartenance et qui façonnent les schèmes mentaux et pratiques. Prenant appui sur le cas belge, les auteurs esquissent une sociologie pragmatiste attentive à la fécondité dont est porteuse la confrontation dans la négociation collective, tant pour les acteurs que pour les chercheurs, un moment propice pour questionner et transformer les hypothèses explicatives et prospectives que constituent les habitudes.

S’il est peu probable que ces diverses explorations sociologiques auraient convaincu Durkheim, elles n’en témoignent pas moins de la richesse, de la variété et de la créativité des approches que la pensée de Peirce a su susciter en sciences sociales. Et, surtout, elles contredisent le jugement péremptoire qu’énonçait le fondateur de la sociologie lors de son cours à la Sorbonne : comme en témoigne ce numéro, la méthode pragmatiste a été en mesure de se déployer bien au-delà du domaine de la religion.

Parties annexes