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Articles

Entre théorie de la paix et continuum de la violenceRéflexion autour du concept de la violence structurelle

  • Catherine Flynn,
  • Dominique Damant,
  • Jeanne Bernard et
  • Geneviève Lessard
Couverture de Volume 33, numéro 1, 2016, p. 5-155, Canadian Social Work Review

Corps de l’article

Dans la foulée de l’intérêt croissant pour les approches structurelles en Amérique du Nord, se termine actuellement une étude pancanadienne ayant pour objet la violence structurelle vécue par les jeunes issus des populations marginalisées. Le projet «Des voix s’élèvent contre la violence: la jeunesse se raconte», dirigé par Helene Berman de l’Université Western (Ontario)[1], réunit des chercheur-e-s, des étudiant-e-s, des jeunes et des partenaires concerné-e-s par les jeunes en difficulté, en provenance de plusieurs endroits à travers le pays. Cet article présente une réflexion théorique sur le concept de violence structurelle réalisée dans le cadre d’une thèse doctorale en service social[2], s’inscrivant dans ce vaste projet pancanadien et s’intéressant plus spécifiquement à l’expérience des jeunes femmes de la rue dans une perspective féministe intersectionnelle. Considérant le trop peu d’attention ayant été accordée au concept de violence structurelle dans les écrits scientifiques francophones et dans le champ du service social, cette réflexion s’avérait nécessaire.

Cet article vise à rendre compte, en premier lieu, des diverses définitions et mutations que ce concept a connues depuis son intégration dans les écrits scientifiques, à la fin des années 1960 ainsi que des principales critiques y étant associées. Ensuite, la façon dont les auteurs ont intégré la violence structurelle sur le plan empirique est discutée. Le texte se termine par une réflexion sur les enjeux et les défis méthodologiques et analytiques pour l’étude de ce phénomène dans le cadre d’une étude en service social conduite dans une perspective féministe intersectionnelle, en proposant une grille d’analyse permettant d’intégrer les dimensions structurelles et subjectives de ce phénomène.

Perspectives théoriques et conceptuelles de la violence structurelle

Premiers balbutiements

L’émergence du concept de la violence structurelle est souvent associée aux luttes des différents mouvements sociaux internationaux des années 1950 et 1960, comme la théologie de la libération en Amérique latine (Gutierrez, 1973). On attribue néanmoins son introduction dans les écrits scientifiques et universitaires au théoricien et géopolitologue Johan Galtung. Dans sa théorie de la paix[3], publiée en 1969, le fondateur des Peace and Conflict studies présente la violence comme l’écart entre ce qui peut potentiellement se produire et ce qui se produit dans l’état actuel des choses. Par exemple, Galtung présente la famine dans certaines régions du monde comme une forme de violence, dans la mesure où la nourriture y est présente en assez grande quantité, mais que la mainmise de certains groupes en empêche la distribution équitable.

Dans son texte précurseur de 1969, Galtung avance que la violence se décline sous deux formes, la violence interpersonnelle et la violence structurelle; la nuance se situant principalement dans le rapport unissant le sujet et l’objet: la violence interpersonnelle est directe alors qu’il n’y a pas de relations claires entre le sujet, l’action et l’objet dans la violence structurelle. Dans cette seconde forme, la violence est inscrite dans des structures sociales répressives réduisant l’autoréalisation humaine et produisant une inégalité des chances chez les groupes moins privilégiés (nommés underdogs) (Galtung, 1969).

La distribution inégale des ressources comme l’éducation ou les services médicaux, de même que les iniquités de pouvoir décisionnel concernant leur distribution, sont, d’après le géopolitologue, des manifestations de la violence structurelle. Ce postulat est appuyé par une analyse marxiste de l’organisation sociale. Ainsi, dans une société capitaliste, l’argent se convertit en pouvoir. Celui qui a un rang élevé dans la structure sociale, appelé topdogs par Galtung, en raison de ses avoirs, a la capacité de décider comment administrer le surplus de production. Or, cet individu est aussi le détenteur de la signification de la production. Il est ainsi en mesure de s’acheter une place de choix dans d’autres sphères de l’activité humaine, et ainsi de suite (Galtung, 1969). Par contre, Galtung refuse d’aborder les rapports entre topdogs et underdogs sous l’angle du système d’exploitation, car la violence structurelle, selon lui, ne peut être produite par un groupe ou une institution particulière; elle est naturelle, diffuse, en plus d’être foncièrement non intentionnelle. Elle peut néanmoins porter atteinte à l’intégrité physique, même si cette violence n’est pas articulée autour d’un geste direct et intentionnel (Galtung, 1969).

Galtung identifie six éléments qui maintiennent les rapports de pouvoir inégaux, et s’inscrivent dans la problématique de la violence structurelle: (1) La hiérarchie est clairement établie et ne laisse aucun doute sur qui est dans la position de topdog; (2) Il y a seulement une forme d’interaction possible mais dans une seule direction, soit celle de topdog à underdog; (3) Plus le rang de l’acteur est élevé dans le système, plus sa position est centrale dans les réseaux d’interactions; (4) Les différents réseaux d’interactions sont structurellement similaires; ce qui veut dire, en (5), que si un acteur est haut placé dans un système, il risque également de l’être dans un autre système; et (6) Un acteur d’un système est représenté dans la structure sociale à travers l’acteur le plus haut placé de son système. Ces différents mécanismes démontrent que les rapports entre les groupes sociaux sont envisagés du haut vers le bas et situent les acteurs en fonction de leur position par rapport au rang le plus élevé dans la hiérarchie.

Les liens entre la violence interpersonnelle et la violence structurelle sont explicités par Galtung comme un tout permettant de maintenir des rapports hiérarchiques. Les frontières entre ces violences sont minces et elles ne sont pas mutuellement exclusives. Une personne ne choisit pas délibérément de poser un acte violent mais le geste est fait en fonction de ses représentations et normes sociales. On se demande alors si la violence est structurée dans une relation directe, un lien personnel entre le sujet et l’objet, ou si elle est réalisée dans le cadre d’une structure indirecte. Il ne faut pas axer cette distinction sur la perception des personnes impliquées; il importe de considérer la conséquence objective et non pas l’intention subjective derrière l’acte violent.

Selon la théorie de Galtung (1969), la violence est construite dans des structures où des personnes peuvent être violentes dans plusieurs contextes, indépendamment des sphères dans lesquelles elles évoluent. Ainsi, il ne trace pas de liens d’interdépendance entre les violences interpersonnelles et structurelles. Il est néanmoins possible qu’un cas de violence structurelle puisse être le produit d’une violence interpersonnelle. Inversement, une agression peut être perçue comme le produit inévitable d’une structure violente. Les cas de violence structurelle et de violence interpersonnelle ne peuvent être purs seulement lorsque les contextes dans lesquels s’inscrit cette violence sont délibérément laissés de côté. Ainsi, il n’est pas exclu que les dominants puissent manifester de la violence structurelle et de la violence interpersonnelle de façon dépendante et concomitante, afin de préserver l’ordre établi et de renforcer leurs privilèges.

Durant les années 1970, Galtung, avec Hoïvik, poursuit cette réflexion. Toujours à partir d’une définition de la violence basée sur l’écart entre la situation potentielle et la situation actuelle. Ils insistent sur l’importance de comparer le monde réel, non pas avec un monde idéal, mais avec un monde hypothétique. Les auteurs s’attardent à une analyse globale de la domination des pays du nord sur les pays du sud. Ils observent, par l’élaboration d’une équation mathématique, la mort et l’espérance de vie des populations et tentent de démontrer que les ressources financières, organisationnelles et médicales d’un pays permettent d’obtenir une espérance de vie en corrélation avec la position sociale. Ultimement, si le surplus social était réparti de manière à ce que les ressources sanitaires et médicales soient distribuées de façon plus équitable, l’espérance de vie de certains pourrait diminuer, alors que celle des populations moins privilégiées pourrait augmenter (Galtung & Höivik, 1971).

En 1976, Köhler et Alcock reprennent la méthode de calcul de la violence structurelle de Galtung et Hoïvik (1971). À leur tour, ils considèrent que la violence structurelle se produit lorsqu’une personne est lésée ou tuée lentement par une situation de pauvreté ou d’injustice sociale, par des institutions politiques et économiques ou par des systèmes ou des structures. Au même titre que la violence armée ou directe, la violence structurelle cause de nombreux et de graves dommages physiques, sociaux et psychologiques. Les auteurs soutiennent qu’il ne faut pas s’intéresser seulement aux conséquences de la violence structurelle, mais également en mesurer l’origine. Ils se sont donc intéressés par exemple aux problèmes de distribution inégale ou d’absence de nourriture, d’abri, de soins médicaux par le biais du World Indicators Project (WIP) développé par Galtung, Guha, Wirak et coll. (1975).

Alors que Galtung et Hoïvik (1971) ont soutenu la thèse que l’espérance de vie est proportionnelle à la position sociale, les recherches empiriques de Kölher et Alcock (1976) avancent que les pays riches auraient peu à perdre d’une distribution égalitaire des ressources, alors que les pays pauvres auraient beaucoup à gagner. Ils tracent également un lien fragile entre violence structurelle et régime politique, lien qu’ils reprendront en 1979 en précisant que les variations d’espérance de vie dans les pays riches ne seraient pas liées à leur richesse relative, mais plutôt au régime politique en place. À la suite de leurs mesures statistiques et de celles de leurs prédécesseurs, les deux théoriciens souhaitent qu’une théorie empirique générale de la violence structurelle soit développée afin d’expliquer les changements et les variations dans son amplitude (Alcock & Köhler, 1979). On peut estimer que leur contribution et l’élargissement de la portée de la violence structurelle vers un intérêt plus politique ont contribué à l’élaboration du modèle triangulaire de la violence structurelle et à la définition de la violence culturelle.

Vers une théorie générale de la violence structurelle: triangulation entre violences structurelle, culturelle et interpersonnelle

Galtung (1990) poursuit ses travaux sur l’élaboration d’un modèle de la violence en élargissant son étude vers la prise en compte des conditions de vie, des besoins identitaires de même que de la liberté des populations. Il opérationnalise alors la violence structurelle en proposant une typologie des différents processus par lesquels elle s’opère et repositionne la notion d’exploitation au centre de sa théorisation, alors qu’il avait précédemment refusé cette association. Il définit tout d’abord deux formes d’exploitation: l’une qui s’oppose à la survie, dans des situations où des underdogs meurent en raison des différents désavantages et privations, et une seconde, qui s’oppose au bien-être et où des underdogs décèdent au terme de longues maladies en raison de leur proximité avec des infections ou en l’absence de traitements adéquats (Galtung, 1990).

Galtung propose également différentes dimensions de la violence structurelle permettant d’élargir ce concept dont deux qui renforcent la composition de la structure sociale tout en s’attaquant aux besoins identitaires des populations, et deux autres qui divisent les underdogs. En ce qui concerne les deux premières, la pénétration consiste à imposer l’hégémonie des topdogs et la segmentation donne aux underdogs une représentation partielle de ce qui se passe. Finalement, la marginalisation exclut les underdogs et la fragmentation, pour sa part, consiste à les tenir éloignés les uns des autres et à freiner ainsi les efforts de solidarisation (1990).

Galtung (1990) opérationnalise également, selon un raisonnement similaire, la violence interpersonnelle. Alors que le meurtre s’oppose au besoin de survie en tuant directement des individus, la mutilation s’oppose aux besoins humains. Il consiste principalement à tuer lentement et intentionnellement en maintenant un groupe en situation de malnutrition, par l’absence de soins médicaux, etc. Cette violence affecte d’abord les plus faibles comme les enfants, les aînés, les pauvres et les femmes. L’aliénation passe par le biais de la socialisation, s’oppose aux besoins identitaires et réfère à l’intériorisation de la culture. Elle peut comporter deux aspects: la désocialisation avec sa propre culture et la resocialisation avec une autre. (Peut passer par exemple par la prohibition d’une langue et l’imposition d’une autre.) Finalement, la répression qui s’oppose au besoin de liberté et comporte également deux dimensions: la détention, qui réfère au fait d’être détenu par exemple dans des prisons ou dans des camps de concentration ou l’exil, qui consiste à expulser et à contraindre des personnes à demeurer à l’extérieur.

En 1990, Galtung introduit également le concept de la violence culturelle qu’il associe à la dimension symbolique de l’expérience humaine. Il propose une représentation triangulaire de la violence, où la violence interpersonnelle est un événement, la violence structurelle un processus et la violence culturelle un invariant, une permanence. Cette dernière forme de violence est associée aux frontières de l’espace moral qui permettent de déterminer qu’une violence structurelle ou interpersonnelle est mauvaise, correcte ou acceptable. À travers la violence structurelle, la légitimisation de l’utilisation du pouvoir, déterminée par la violence culturelle, s’opère par un mécanisme psychologique d’intériorisation. Ainsi, au sein d’une société, la violence devient acceptable par l’intermédiaire de sa dimension culturelle. La violence culturelle peut changer la valeur d’une action et la faire passer de mal à bien, ou de mal à acceptable. Elle peut aussi faire en sorte que l’acte ne soit pas perceptible ou qu’il ne soit pas perçu comme étant violent, alors qu’il l’est (Galtung, 1990).

D’un point de vue opérationnel, Galtung présente différentes dimensions de la sphère culturelle susceptibles de tracer les contours de cette violence structurelle. Par exemple, la religion délimite l’espace moral. Les différentes dichotomies qu’elle propose, comme l’opposition entre le bien et le mal, peuvent poser des jalons sur l’admissibilité ou l’inadmissibilité de la violence. Galtung (1990) estime que ces idéologies formatent, en partie, les rapports de race, de genre, de même que l’appartenance à la nation. La langue peut également être un levier de la violence culturelle. Par exemple, certaines langues germaniques ne font pas de distinctions entre le féminin et le masculin sur le plan grammatical, ce qui peut légitimer une certaine forme de sexisme. Il cite également les arts, médium à travers lequel l’histoire de notre civilisation est illustrée. Selon lui, le despotisme a émergé de la violence exprimée à travers les arts. La science peut également représenter une forme de violence culturelle. Enfin, avec la chute de l’importance de la religion dans certaines sociétés occidentales, les idéologies politiques et économiques, comme le néolibéralisme (Parazzeli, 2008), prennent de l’ampleur et amènent leur lot de dichotomies.

Principales critiques

Bien que l’existence de processus sociaux conduisant à une distribution inégale des ressources soit reconnue, le concept de la violence structurelle de Galtung (1969; 1990) est critiqué dans des écrits scientifiques plus récents (Barnett, 2008; Parsons, 2007). Nos propres critiques s’unissent à celles présentées par Barnett (2008) et Parsons (2007) et s’articulent autour de trois différents points de discussion qui seront maintenant présentés: (1) Le caractère flou des différents concepts au coeur de sa théorisation de la violence, (2) le refus de prendre en compte le pouvoir et l’intentionnalité comme moteur de la violence structurelle et (3), l’aspect déterministe de la violence culturelle.

On reproche tout d’abord à Galtung d’appuyer sa définition de la violence sur l’écart entre une situation potentielle et une situation réelle. Définir un concept par un écart plaçant en opposition deux composantes rend généralement son opérationnalisation difficile (Barnett, 2008). De plus, on juge que la définition de la violence structurelle est vague (Stiles, 2011; Barnett, 2008; Bernbeck, 2008; Parsons, 2007). Parsons (2007) dénonce d’ailleurs le fait que la violence structurelle soit un concept parapluie qui désigne indistinctement les différentes formes d’injustices sociales comme l’oppression, l’inégalité, l’exploitation et la domination. L’utilisation de ce terme réduirait un amalgame complexe de processus sociaux indésirables à un seul et même processus singulier. Ainsi, sa définition nébuleuse, combinée à son caractère difficile à traduire sur le plan empirique, représente un réel défi pour les chercheur-e-s (Stiles, 2011; Bernbeck, 2008).

Les liens qui unissent violence structurelle, violence interpersonnelle et violence culturelle semblent aussi nébuleux pour certains auteurs en sciences sociales (Brokate, 2009; Barnett, 2008; Parsons, 2007). Brokate (2009) estime que les frontières sont minces entre violence interpersonnelle et violence structurelle. S’ajoute à cela la confusion autour de la question de l’intentionnalité, qui renvoie toute forme de violence structurelle intentionnelle à de la violence interpersonnelle. Plusieurs auteurs s’entendent néanmoins sur le fait que les violences symbolique et culturelle sont les assises de la violence structurelle. Par exemple, Hébert (2006) avance que la violence structurelle est un processus complexe s’appuyant sur les dimensions symboliques et culturelles, alors que Dickinson (2003) suggère qu’elle prend naissance dans les traditions culturelles, politiques et sociales.

Rappelons également que Galtung a été critiqué pour sa vision naturaliste du pouvoir et pour sa non-reconnaissance de la violence structurelle intentionnelle (Barnett, 2008; Parsons, 2007). Sa théorisation ne prend pas en considération l’agentivité des dominés dans la négociation des rapports de pouvoir. D’ailleurs, les sociologues de l’action (Crozier & Friedberg, 1977; Giraud, 1994) se sont penchés sur la place de l’acteur au sein de la structure sociale, notamment par leur intérêt pour les concepts de rationalité, de réflexivité, de stratégie, de pratique et de liberté. Malgré certaines nuances et controverses, ils postulent principalement que l’action ne dépend pas seulement de la rationalité de l’acteur; elle est contingente à la position de ce dernier au sein de la structure, au contexte et aux circonstances dans lesquelles l’action se déroule, de même qu’aux autres actions qui s’opèrent simultanément. Ainsi, tout système est un composé complexe d’organisations et d’acteurs, dans lequel la liberté des uns est confrontée à celle des autres, par la façon dont chacun exerce un pouvoir de contrainte (souvent inégal) sur les autres (Crozier & Friedberg, 1977; Giraud, 1994).

Cette part de rationalité et de liberté des acteurs, de même que la réciprocité des rapports entre l’agent et la structure, ont été mises à l’écart du discours de Galtung (1969, 1990), laissant place à une forme de déterminisme dans l’appréhension de la violence structurelle. En occultant la part des acteurs et en associant de façon intrinsèque l’intentionnalité à la violence interpersonnelle, on assiste à une naturalisation et à une cristallisation de cette dernière. Penser la violence structurelle à l’extérieur des rapports sociaux est susceptible de la construire comme une problématique qui existe en soi, nonobstant l’action humaine, ce qui peut conduire à un désempowerment des populations minorisées dans la lutte contre les inégalités sociales. Parsons (2007) critique d’ailleurs la pensée de Galtung, car il nie l’éventualité que les groupes subordonnés résistent délibérément afin de bloquer ou de réduire les privilèges du groupe dominant. Inversement, Parsons estime qu’il importe de considérer que lorsque la résistance se heurte à des obstacles d’ordre structurel, la démobilisation pouvant en résulter est susceptible de profiter au groupe privilégié.

En ce qui concerne le caractère statique, invariant et immuable de la violence culturelle, plusieurs auteurs, associés à des courants idéologiques plus constructivistes, soulignent la nécessité de repositionner les rapports de pouvoir inégaux dans la mouvance historique, culturelle et sociale dans laquelle ils ont émergé (Dickson, 2003; Wacquant, 2002). D’ailleurs, il s’avère difficile de ne pas lier violence culturelle à violence symbolique, telle qu’abordée par Bourdieu. La violence symbolique peut être comprise comme une représentation plus socioconstructiviste des dynamiques qui soutiennent les violences interpersonnelles et structurelles. Elle peut être mise en opposition avec la représentation statique et permanente de la violence culturelle mise de l’avant par Galtung (1990). Nous y reviendrons.

L’ensemble de ces critiques formulées à l’égard du concept de la violence structurelle tel que présenté par Galtung renvoie également au concept du pouvoir. Alors que celui-ci représente le pouvoir dans une optique matérialiste et objectiviste, dans les termes d’un bien possédé par le groupe des topdogs, Parsons (2007) le conçoit comme une façon intentionnelle ou non intentionnelle par laquelle les arrangements structuraux profitent au groupe dominant et privent les subalternes. Foucault (1984) affirme d’ailleurs que le pouvoir ne peut être appréhendé sous l’angle de la possession. Aussi, les notions d’intentionnalité et de construction sociale étant absentes de la définition du pouvoir proposée par Galtung (1969), il apparaît un peu singulier de réduire l’analyse complexe de la construction des rapports de pouvoir à de simples iniquités en matière d’accès aux ressources (Barnett, 2008). Afin de saisir les subtilités et la substance de la violence structurelle, Barnett propose qu’il vaille mieux l’étudier sous l’angle de l’analyse des rapports de pouvoir et en s’intéressant directement aux agents, plutôt que de l’analyser en termes de structure objectivée, comme le fait Galtung.

Un modèle en mutation

Dans les années 2000, les travaux de Galtung ont été repris par certains auteurs (James et coll., 2003; Farmer, 2004; Scheper-Hugues et Bourgois, 2004; Ho, 2007). D’un point de vue écologique, James et coll. (2003) reprennent le modèle triangulaire de Galtung et l’intègrent au modèle proposé par Bronfenbrenner (1977). Selon leur théorisation, la violence transcende trois niveaux de l’organisation sociale. D’abord, ils présentent le macrosystème comme étant la sphère sociopolitique associée à l’État et aux institutions gouvernementales, responsables de l’organisation de la société. Le mésosystème, qu’ils nomment niveau socio-environnemental, réfère aux institutions sociales telles que l’éducation et les médias qui défendent et diffusent l’idéologie du macrosystème. Enfin, contrairement à Bronfenbrenner qui le conçoit comme le lieu d’échanges directs entre acteurs, James et coll. estiment que le microsystème constitue la conscience collective qui adhère et diffuse le discours du macrosystème. Ce processus de reproduction influence le comportement des acteurs et participe à l’organisation de la société. La violence structurelle est enracinée dans l’État qui exerce directement ou indirectement son autorité par le biais des sous-systèmes (James et coll., 2003).

Toujours selon James et coll., cette perspective place en équilibre les relations entre la violence structurelle, interpersonnelle et même intrapersonnelle[4]. Le principal vecteur de cet équilibre s’articule autour de la problématique de la pauvreté, qui constituerait à la fois le contexte d’émergence et la principale conséquence de la violence structurelle. Ainsi, les individus des populations marginalisées sont impliqués dans leur propre expérience de la domination en pouvant directement perpétrer de la violence envers eux-mêmes. Aussi, leur manque de pouvoir peut représenter en soi une cause de leur aliénation et de l’hostilité dirigée à leur égard.

Alors que l’on peut critiquer le concept de la violence structurelle défini par Galtung comme étant une problématique de type top-down s’inscrivant dans une perspective poststructuraliste, la représentation tripartite proposée par James et coll. (2003) peut apparaître comme une ouverture vers la reconnaissance de la participation de l’acteur à son expérience de la violence structurelle. Cependant, ces auteurs ne pensent pas la participation des acteurs en termes de résistance ou de négociation. Leur déterminisme, attestant que les populations subalternes participent à leur propre domination, peut entraîner une certaine forme de blâme ou de responsabilisation envers elles. Cela peut contribuer à détourner l’attention des arrangements structuraux qui profitent aux groupes dominants. Ce modèle tripartite ne fait pas non plus le lien entre violence structurelle et dimension symbolique. Il place principalement la violence structurelle en lien avec des systèmes et des institutions en laissant de côté les rapports de pouvoir, comme le fait Bronfenbrenner dans ses travaux. Nous verrons plus loin que cette tendance à réduire la violence structurelle à une violence institutionnelle (association niée par Galtung notamment) est également observable dans les recherches empiriques ayant la violence structurelle comme objet d’étude.

Ho (2007), quant à elle, s’est intéressée aux conditions de vie des populations en contexte de violence structurelle, en l’abordant sous l’angle des droits humains. Elle veut mettre en lumière que les rapports de domination mondiaux n’ont pas que des effets sur la viabilité d’un pays, mais entravent le sort des individus. Elle transpose la réflexion de Galtung (1969) sur l’écart entre le potentiel et le réel en considérant que la violence structurelle devient une violation des droits de la personne lorsque les besoins fondamentaux des êtres humains ne peuvent être comblés dans un contexte où ils pourraient l’être. Bien qu’il y ait un régime international des droits de la personne, il apparaît qu’il persiste de grandes disparités entre les droits. Par exemple, la marginalisation des Afro-Américains est institutionnalisée dans les structures sociales qui restreignent leurs besoins fondamentaux (ex. accès à des soins de santé) par rapport à ce qui pourrait potentiellement leur être réservé, soit une accessibilité correspondant à celle destinée aux citoyens américains non racisés (Ho, 2007). Plusieurs études ont d’ailleurs fait le lien entre l’accessibilité aux soins de santé et la violence structurelle comme une violation des droits humains (Maar, Manitowabi, Gzid, McGregor, & Corbiere, 2011; Balasundaram, 2009).

La violence structurelle définie par Galtung et ses critiques, de même que le modèle mis de l’avant par James et coll., nous mènent à deux principaux constats. D’abord, la représentation de la violence structurelle doit s’intéresser au jeu complexe des rapports de pouvoir ainsi qu’à la participation des acteurs dans la construction, la reproduction et la négociation de ces rapports. Il s’agit de ne pas penser à la violence structurelle comme un phénomène extérieur aux comportements des acteurs et de la société. Néanmoins, les populations qui font l’expérience de la violence structurelle ne doivent pas être blâmées pour la violence dont elles font l’objet. Celles-ci doivent être vues comme des agents compétents qui déploient des stratégies. Enfin, il faut faire le lien entre la violence structurelle et les violences interpersonnelles, mais également avec les dominations sur le plan symbolique. Il s’agit de ne pas réduire la violence structurelle à une expérience strictement institutionnalisée, en faisant une réelle problématique de société, plutôt qu’une problématique organisationnelle. Ces préoccupations nous conduisent à nous pencher sur l’élargissement du concept de la violence structurelle dans le domaine de l’anthropologie médicale.

De nombreux travaux en anthropologie médicale et culturelle s’inspirent du travail théorique et empirique du médecin anthropologue Paul Farmer qui a étudié les épidémies de SIDA et de tuberculose en contexte postcolonial, principalement à Haïti. Selon lui (2004), le concept de la violence structurelle a été développé afin de dévoiler le système social qui sous-tend l’oppression. Cette oppression est imputable à un ensemble de conditions désavantageuses et à des formes de désocialisation qui ont permis à des souffrances collectives de perdurer dans les structures sociales, par un étiolement de la mémoire collective. Parce qu’on ne parvient pas à mettre un visage sur le coupable, ces souffrances ne sont attribuables à personne et finissent par apparaître normales. Pourtant, l’ordre social dominant, qui se perpétue dans des vecteurs symboliques et matériels, reproduit sans cesse la pauvreté et la marginalisation (Farmer, 2004). Dans ce contexte, il apparaît nécessaire de résister à l’ordre établi et de contester le sens communément donné aux problèmes sociaux. En fait, pour que l’ordre dominant demeure, on a intérêt à effacer l’histoire d’un peuple et à cacher les liens qui s’établissent clairement entre les individus qui meurent ou qui souffrent et ceux qui échappent à la mort ou à la souffrance.

Ainsi, Farmer reconnaît l’histoire comme un mécanisme à considérer dans la construction du phénomène de la violence structurelle. Il tente de démontrer que l’érosion et la distorsion de la mémoire collective d’un peuple contribuent à la désocialisation. On ne peut se contenter de prendre en considération les jeux de pouvoir contemporains et les acteurs actuels pour comprendre comment l’inégalité s’est imbriquée dans les structures sociales et s’est légitimée au fil du temps. Plus un individu est au fait d’une situation dans toutes ses nuances, plus il est en mesure d’y résister, ou de lutter contre la violence structurelle. Ainsi, il appert important de travailler à ce qu’une société se réapproprie son histoire et la remette en relation avec le présent (Farmer, 2004).

C’est sur cette base que Farmer a abordé les maladies épidémiques à Haïti, en les situant dans leur contexte post-esclavagiste et en tenant compte de la domination économique, de la dépendance à l’égard de la communauté internationale, du racisme institutionnalisé, de l’exploitation, des régimes dictatoriaux et de l’ingérence politique internationale auxquels les Haïtiens font face. Puisque la réalité coloniale d’autrefois continue de façonner sous d’autres aspects la vie des Haïtiens, les vestiges modernes de l’histoire sont visibles et tangibles sur le plan ethnographique, surtout lorsqu’on parle de vie ou de mort.

Bien entendu, Farmer ne peut parler d’histoire sans parler de l’idéologie dominante qui la transcende depuis le siècle dernier: le néolibéralisme. La pensée néolibérale, au coeur du développement des sociétés modernes, n’a jamais cherché à lutter contre la pauvreté et les inégalités sociales, mais s’est tournée vers l’adaptation à ces conditions de vie difficiles et vers la gestion des contrecoups de la pauvreté et des inégalités grandissantes. Ces pratiques et structures politiques, socio-économiques et culturelles ont, entre autres, contribué à exacerber certaines formes d’intolérance comme le racisme. Dans l’ordre établi, le racisme, sous une forme ou une autre, le sexisme et la pauvreté sont dramatiquement liés aux plans et aux programmes sociaux qui sont passés de l’esclavage à une quête de croissance économique effrénée (Farmer, 2004).

Farmer s’est intéressé à la façon dont les inégalités sociales, telles que la pauvreté et la discrimination, sont intrinsèquement liées à l’expérience et à la dignité d’un individu. Les structures sociales pénalisantes de l’histoire et produits de l’économie contraignent les acteurs et influencent leurs choix quotidiens. Farmer (2009) estime que peu de gens tentent d’imbriquer les parcours biographiques individuels dans un continuum plus large composé de la culture, de l’histoire, de la politique et de l’économie.

Dans la foulée de ces travaux, Scheper-Hugues et Bourgois(2004) proposent d’élargir la portée conceptuelle de la violence structurelle à l’étude de la violence quotidienne et à la domination symbolique. Ils estiment que pour trouver des solutions réelles à la violence, il faut s’intéresser à la fois à la violence structurelle, à la domination symbolique et à la violence quotidienne afin de mettre en lumière les causes sous-jacentes et les rapports de pouvoir impliqués dans l’expérience de la violence. Scheper-Hugues (2004) présente la violence structurelle comme une «machine invisible d’inégalités sociales», reproduisant des relations d’exclusion et de marginalisation selon le genre, la classe sociale, la race ou toute autre identité sociale. La violence structurelle n’est pas naturelle en soi, comme pouvait la définir Galtung (1969), mais c’est elle, conjuguée à la domination symbolique, qui vient naturaliser et légitimer les inégalités sociales. En réponse à Galtung (1969) qui amputait la violence structurelle de son caractère intentionnel, Scheper-Hugues comprend la facilité des humains à réduire et à placer en situation de précarité leurs congénères qu’ils jugent vulnérables, identification conséquente à la domination symbolique.

Scheper-Hugues et Bourgois (2004) abordent la domination symbolique par la définition de Bourdieu (1977), soit sous l’angle d’un système de croyances qui maintient les hiérarchies en place. Scheper-Hugues et Bourgois (2004) réaffirment l’importance de s’intéresser d’ailleurs à la domination symbolique lorsqu’on étudie la violence. Ils rappellent que la dichotomie entre le féminin et le masculin est fortement ancrée dans l’univers symbolique et qu’il importe de s’attarder à la façon dont la violence touche plus spécifiquement les femmes. Scheper-Hugues (2004) définit la violence quotidienne comme l’expérience individuelle de pratiques et de violence au niveau des interactions personnelles. Cette expérience quotidienne normalise à son tour la brutalité au sein d’une micro-communauté. Elle reconnaît ainsi que la violence structurelle est un mécanisme interactif et itératif d’allers et retours entre des éléments macrosociaux et microsociaux. Bourgois (2001) ajoute à l’étude de la violence structurelle, de la domination symbolique et de la violence quotidienne, la violence politique directe, qu’il définit comme une violence physique ciblée envers un groupe donné, perpétrée par une autorité officielle.

Enjeux conceptuels, théoriques et empiriques associés à l’étude de la violence structurelle en service social

Nous avons tenté de mettre de l’avant les différentes façons de définir et d’opérationnaliser le concept de violence structurelle. Sa définition est passée d’un déséquilibre dans la répartition des ressources pouvant réduire l’espérance de vie (Galtung, 1969) à un processus dynamique s’étendant à la violence quotidienne et à la domination symbolique (Scheper-Hugues et Bourgois, 2004) qui fait entrave aux droits humains en affectant les conditions de vie des populations marginalisées (Ho, 2007). Nous préférons cette vision globale, plaçant la violence structurelle sur un continuum en la mettant en lien avec l’idéologie dominante et la façon dont les acteurs renforcent cette dernière par le biais de leurs actions, à une perspective poststructuraliste. Nous ne croyons cependant pas que la violence structurelle soit une machine invisible d’inégalités sociales, dans la mesure où cela réaffirme son caractère immuable et externe à l’action humaine. Reconnaître la part des acteurs dans la coproduction des inégalités sociales ne réduit pas la violence à un processus extérieur à la société, et montre les liens complexes et dynamiques qui unissent les violences perpétrées tant à l’échelle macrosociale que microsociale. Cela contribue à responsabiliser la collectivité face à la violence et à amorcer une réflexion sur les façons de lutter contre celle-ci.

Les perspectives conceptuelles abordées ici démontrent l’importance de s’intéresser à une perspective globale de la violence structurelle. Ainsi, l’opérationnalisation retenue par notre équipe[5] s’articule autour de cette définition en attestant que la violence structurelle se déploie selon trois dimensions: la domination symbolique, la violence institutionnelle et la violence quotidienne. Nous estimons que les processus par lesquels les idéologies s’opèrent dans la production d’inégalités sociales se déroulent par le biais des principales institutions. Ainsi, la violence institutionnelle, telle qu’elle est définie par Foucault, représente une des dimensions de la violence structurelle. Elle réfère à la violence perpétrée par l’État et les différentes institutions comme les établissements de santé et de services sociaux (Foucault, 1975; Lagraula-Fabre, 2005). Le concept de violence structurelle, tel qu’il est défini par les différents auteurs cités, demeure flou et le manque de clarté des liens avec la domination symbolique et la violence quotidienne contribuent à jeter cette problématique dans l’ombre. L’invisibilisation et la naturalisation de la violence structurelle sont d’ailleurs dénoncées par de nombreux auteurs. Parazelli (2008) explicite le lien entre la violence structurelle et le secret public tel que défini par Taussig (1999); la violence structurelle apparaît principalement occultée par les messages sociaux en provenance de la sphère symbolique.

Nous avons également vu que les différentes opérationnalisations du concept s’orientent autour de l’analyse d’un rapport choisi de domination. Alors que Galtung (1969) et James et coll. (2003) proposent une analyse de la violence structurelle articulée autour des rapports de classe, Scheper-Hugues et Bourgois (2004) invitent les chercheur-e-s à s’y intéresser aussi à partir d’une analyse des rapports sociaux de race et de genre. Les populations marginalisées font l’expérience d’inégalités complexes et multiples (Bilge, 2010) où l’expérience de la domination ne peut se réduire essentiellement à un seul axe de subordination. Hors, pour saisir toute la substance de la problématique de la violence structurelle vécue par notre population d’intérêt, les jeunes femmes de la rue, il apparaît important de s’attarder à l’ensemble des rapports sociaux impliqués dans sa production et de les considérer comme un ensemble complexe indivisible (Palomares et Testenoire, 2010; Kergoat, 2010; Bilge, 2010).

Le concept de violence structurelle a peu été utilisé dans notre champ d’intérêt, le service social. Nous posons l’hypothèse que la dimension déterministe et poststructuraliste de ce concept peut en rebuter certain-e-s. En fait, le service social est un champ des sciences sociales qui adopte une double lecture des problématiques sociales. D’un côté, il critique la société, les structures et les institutions sociales dans une perspective de changement social. De l’autre, les travailleurs sociaux côtoient les conséquences des problématiques sociales directement sur le terrain et croit en l’empowerment et à l’autodétermination des populations marginalisées, une dimension qui semble avoir été mise de côté par les théoriciens s’étant intéressés à ce concept. Étudier la violence structurelle à partir de ces dimensions symbolique, institutionnelle et quotidienne permet d’adopter un angle d’analyse cohérent avec les principes du service social structurel (Mullaly, 2007) mais ne permet pas la prise en compte des stratégies déployées par les populations marginalisées.

Aussi, l’imbrication des dimensions microsociale et macrosociales pose de nombreux défis sur le plan analytique, dans la mesure où l’on tente de s’intéresser à une problématique sociale à partir de la réalité microsociale des acteurs concernés, et où d’importantes tensions persistent entre l’analyse microsociologique et macrosociologique (Knorr-Cetina, 1981; Cicourel, 1981). Les recherches et les théories microsociologiques critiquent la macroanalyse la jugeant abstraite, ne reposant pas sur des données probantes valides et présentant une fausse construction, car la réalité sociale y est conscrite sans procédures de recherches adéquates. La microanalyse est également perçue comme étant impossible, car les pensées et les actions des participantes ne sont pas repositionnées dans leur contexte d’exercice. La macrosociologie estime que la microsociologie est idéaliste, triviale et réductionniste. Cette dernière rétorque néanmoins que les micro-événements représentent des données probantes et que le réductionnisme est approprié (Collins, 1981). Ainsi, les microapproches semblent des solutions à mettre de l’avant pour s’intéresser à la violence structurelle, car elles tentent d’étudier, par le biais des interactions de la vie courante, la façon dont l’aspect macrosocial vient interférer dans l’action (Cicourel, 1981). Les micro-approches postulent que les interactions microsociales sont influencées entre elles, de même que par la culture, les institutions et les structures. Elles s’appuient également sur l’idée que les expériences microsociologiques représentent des données probantes (Knorr-Cetina, 1981; Collins, 1981). Dans le cas de l’étude de la violence structurelle auprès d’une population de jeunes femmes de la rue, le recours à une analyse à différents niveaux et divers axes de subordination comme la théorisation féministe intersectionnelle, est apparu une piste de réflexion à envisager (Flynn, Damant et Bernard, 2014).

Parmi les auteurs féministes intersectionnelles, Yuval-Davis (2006) a développé une grille d’analyse proposant l’intégration des dimensions structurelles et subjectives dans un seul et même modèle. Elle s’appuie sur le postulat voulant que la division sociale se déploie de façon organisationnelle, expérientielle, représentationnelle et intersubjective. D’un point de vue organisationnel, l’expérience des femmes est construite à travers les lois, les politiques sociales, mais aussi au sein de différentes institutions, comme la famille ou des organismes communautaires. La dimension expérientielle réfère aux rapports de pouvoir qui s’opèrent par le biais d’interactions interpersonnelles en contexte informel ou dans le cadre de démarches auprès d’organismes ou d’institutions. Ces expériences doivent également être mises en lien avec les représentations sociales, les idéologies, les symboles et les images diffusées dans une société donnée. Ces trois dimensions définies par Yuval-Davis (2006) peuvent apparaître comme une opérationnalisation plus dynamique des dimensions symbolique, institutionnelle et quotidienne de la violence structurelle. Finalement, Yuval-Davis (2006) propose la dimension intersubjective, qui comprend la façon dont les femmes vont se définir dans leur vie quotidienne, selon leur appartenance ou leur non-appartenance à un groupe. Il ne s’agit pas seulement de s’intéresser à la façon dont elles se représentent, mais également de s’attarder à leurs propres préjugés et à la représentation qu’elles ont des autres (Yuval-Davis, 2006). La grille d’analyse proposée par Yuval-Davis (2006) peut donc apparaître une façon plus dynamique de s’intéresser à la violence structurelle, puisqu’elle reconnait l’empowerment et la réflexivité des femmes.

Si la dimension représentationnelle semble s’opérationnaliser comme un équivalent de la domination symbolique, d’un point de vue empirique, dans le cadre de l’analyse de la violence structurelle expérimentée par les jeunes de la rue, les deux autres dimensions de Yuval-Davis (2006) portaient plutôt à confusion. La dimension organisationnelle ne permettait pas de regrouper de façon exhaustive l’ensemble des manifestations de la violence institutionnelle. La dimension expérientielle pour sa part ne permettait pas de discriminer ce qui relevait de l’institutionnel, du quotidien. Par exemple, cette catégorie plaçait dans une seule et même unité de sens les manifestations de brutalité policière expérimentée ponctuellement par les participantes et les épisodes de violence dans les relations intimes. Ainsi, il est apparu que les trois dimensions de la violence structurelle étaient plus justes et sensibles afin de structurer l’expérience des participantes. Sur le plan empirique, les dimensions organisationnelles et représentationnelles de Yuval-Davis (2006) n’étaient pas des équivalences de la violence institutionnelle et quotidienne et n’apportaient rien de plus à l’analyse de la violence structurelle. Ainsi, l’analyse des dimensions macrosociale et microsociale de l’expérience des participantes aurait été possible sans l’apport de l’analyse féministe intersectionnelle. Néanmoins, la quatrième dimension de la grille de Yuval-Davis (2006), l’intersubjectivité, a représenté une véritable richesse dans l’analyse en permettant d’y ajouter une analyse subjective et de donner la parole aux participantes afin d’exprimer leur refus ou leur intégration des différents préjugés dont elles font l’objet et afin de se positionner par rapport à la violence vécue. La grille d’analyse mobilisée pour ce projet auprès des jeunes femmes de la rue et proposée pour l’étude de la violence structurelle est présentée au tableau 1.

Tableau 1

Grille d’analyse pour l’étude de la violence structurelle en service social

Grille d’analyse pour l’étude de la violence structurelle en service social

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À la prise en compte des dimensions symboliques, institutionnelles, quotidiennes et intersubjectives de la violence structurelle, doit s’ajouter une analyse qui permet de dégager les différents rapports de pouvoir qui traversent les expériences des groupes à l’étude. Ainsi, dans un deuxième temps, il importe de s’intéresser aux identifications misent de l’avant par les participant.e.s à travers leur récit. Par exemple, la violence structurelle vécue par les jeunes de la rue ayant participé à notre étude est apparue construite par des rapports de pouvoir liés au genre, aux conditions socioéconomiques, à l’orientation sexuelle de même qu’à l’âge. Si dans l’article paru précédemment (Flynn et al., 2014), la théorisation féministe intersectionnelle semblait une façon d’opérationnaliser le concept de violence structurelle, il apparait maintenant que les quatre dimensions de la violence structurelle présentées dans cette section, combinées à une analyse des différents rapports de pouvoir qui traversent l’expérience des participant.e.s propose une piste à poursuivre dans la traduction de la théorisation féministe intersectionnelle sur le plan empirique.

Conclusion

Cet article propose une réflexion conceptuelle, théorique et empirique autour du concept de violence structurelle. Il avance également une grille d’analyse permettant d’intégrer les dimensions structurelle et subjective de ce phénomène, dans le cadre d’études en service social. Bien que le concept de violence structurelle puisse apparaître vaste et difficile à traduire sur le plan empirique (Stiles, 2011; Bernbeck, 2008), l’opérationnalisation proposée amène un regard renouvelé sur la façon avec laquelle les problèmes sociaux peuvent être compris et représente une modeste contribution dans l’amorce d’une réflexion théorique et empirique sur la violence structurelle.

Dans le cadre de notre étude auprès des jeunes femmes de la rue, aborder leur expérience sous l’angle de la violence structurelle a permis d’adopter un point de vue conflictuel dans la façon de problématiser les difficultés vécues par cette population. Il s’agit de voir leur expérience comme le produit de facteurs structuraux et de rapports de pouvoir existants (Dorvil & Mayer, 2001), dans un souci de justice sociale. Le rôle du service social est d’ailleurs de s’intéresser à la (re)production des problèmes sociaux et des inégalités sociales plutôt que viser l’adaptation des différents groupes à ces mêmes inégalités (Parazelli, 2008). Dans le contexte néolibéral ambiant, il importe également de considérer que les travailleurs sociaux ne sont pas extérieurs au système et peuvent s’inscrire dans la (re)production de ces inégalités. Nous estimons que l’étude des problèmes sociaux à travers le prisme de la violence structurelle propose une analyse réflexive des pratiques tout en soutenant leur amélioration sur le plan collectif et individuel.

Parties annexes