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La famille telle que vécue par des jeunes consommateurs de drogues et trajectoires types de déviance juvénileThe Family As Lived By Young Drug Users And The Typical Paths To Juvenile DeviancyLa familia vivida por los jóvenes consumidores de drogas y las trayectorias-tipo de marginalización juvenil

  • Natacha Brunelle,
  • Marie-Marthe Cousineau et
  • Serge Brochu

…plus d’informations

  • Natacha Brunelle
    Ph.D. criminologie, professeure au département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières
    Chercheure au LAJEDA, au CIRASST et au CICC

  • Marie-Marthe Cousineau
    Ph.D. sociologie, professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal
    Chercheure au CICC, à l’IRDS ET AU CRI-VIFF

  • Serge Brochu
    Ph.D. psychologie, professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal
    Directeur du CICC et directeur scientifique du RISQ et du CIRASST

Corps de l’article

La démonstration selon laquelle un milieu familial inadéquat constitue un facteur de risque important pour le développement de la toxicomanie a été faite depuis longtemps (Barnes, 1990 ; Dryfoos, 1990 ; Baumrind, 1991 ; Hawkins et al., 1992 ; Tubman, 1993 ; Johnson et al., 1995 ; Petraitis et al., 1995 ; Nadeau et Biron, 1998 ; Patterson et al., 1998 ; Vitaro et Carbonneau, 2000). Mais qu’entend-on par milieu familial inadéquat ? Des auteurs, comme Adlaf et Ivis (1996), montrent que les relations et interactions au sein de la famille ont un impact plus grand sur l’usage de drogues et la délinquance que la structure familiale (famille nucléaire, recomposée, monoparentale, etc.) elle-même. Les facteurs de risque familiaux seraient plutôt liés à des conflits au sein de la famille ; à une discipline parentale trop permissive, trop sévère ou inconsistante ; à un support parental déficient ; à un faible attachement aux parents ; à des situations de violence conjugale ou, plus largement, familiale ; à la consommation de drogues par les parents ou la fratrie ; à la présence d’une psychopathologie chez les parents.

Par ailleurs, l’attachement aux parents et le fait de passer beaucoup de temps en famille constitueraient des exemples de facteurs de protection familiaux, c’est-à-dire des éléments qui permettent de résister à l’influence des facteurs de risque conduisant notamment à la toxicomanie (Hawkins et al., 1992 ; Cloutier, 1996 ; Loeber et al., 1998[1]).

D’autres auteurs (Petraitis et al., 1995 ; Garnier et Stein, 2002), pour leur part, arguent que les variables familiales auraient plutôt un impact indirect ou distal sur la consommation de drogues des jeunes en influençant d’autres aspects de leur vie qui, eux, ont un impact plus direct ou proximal sur les comportements déviants. L’association à des pairs qui consomment ou qui commettent des délits constitue un exemple de facteur de risque proximal pour le développement de la toxicomanie. Or, des facteurs de risque familiaux (distaux) peuvent entraîner une telle association. Par exemple, selon Blackson et Tarter (1996), la consommation de drogues paternelle aurait un impact important sur l’association à des pairs déviants, chez les garçons en particulier. À son tour, cette association déviante (facteur proximal) influerait plus directement sur l’usage de drogues de ces garçons.

Dans plusieurs études, les chercheurs ont fourni de l’information sur la nature et le nombre de facteurs de risque, familiaux et autres, susceptibles de mener à la consommation de substances psychoactives, sans avoir consulté les jeunes sur la façon dont ils avaient vécu et interprété ces facteurs de risque. L’utilisation de cette approche nous a conduits à la constatation suivante : peu importe leur nature, les difficultés familiales engendrent souvent des émotions négatives chez ceux et celles qui les vivent, et ce, selon leur propre perception (Brunelle et al., 2002 ; Brunelle et al., sous presse). Par ailleurs, à l’instar de ceux d’autres chercheurs (Tremblay et Wener, 1991 ; Cormier, 1993 ; Glauser, 1995 ; Bouhnik, 1996), nos résultats indiquent que les drogues peuvent être consommées dans le but d’oublier ses problèmes ou d’anesthésier ses souffrances (ou émotions négatives) à certains moments (Brunelle et al., 1998).

Dans certaines études qualitatives sur les trajectoires déviantes, les auteurs ont analysé le récit de consommateurs de drogues, ce qui a rendu leur propre lecture ou interprétation accessible. Ces études, menées auprès d’adultes, mettent en relief le rôle non négligeable de la famille dans le développement des trajectoires déviantes. Par exemple, Bouhnik (1996) définit trois types de trajectoires principales d’usage de drogues qu’elle relie en partie à la situation familiale des consommateurs : (1) en continuité, dans le sens d’une reproduction et d’un ancrage à long terme associés dans une large mesure à l’hérédité ; (2) en ruptures ou en instabilité, reliées à un contexte familial fragilisé, par exemple ; (3) en déstabilisation, crise ou usure reliées à une déstructuration totalement désordonnée, sans lien ni cohérence. La gravité de la toxicomanie dans chacune de ces trajectoires paraît affectée par la position de la personne dans le système de vie, l’individu totalement désaffilié de son milieu se révélant davantage à risque de développer une toxicomanie. L’auteure signale qu’un incident peut faire basculer un individu d’une trajectoire instable à une trajectoire déstructurée, comme si ses soutiens sociaux se mettaient à faire défaut.

Un peu dans le même sens, Duprez et Kokoreff (2000) montrent la diversité des trajectoires[2] de consommation et de trafic de drogues d’adultes vivant dans des quartiers défavorisés en France. Ils définissent trois formes de trajectoires : (1) une forme rupture liée à un événement majeur représentant un tournant de l’existence ; (2) une forme engrenage, la plus fréquente, liée à une succession fragilisante de microévénements ; (3) une forme territoriale (physique et symbolique) reliée aux groupes de pairs et aux quartiers de vie. Des événements familiaux peuvent, sans aucun doute, entraîner l’une ou l’autre des deux premières formes de trajectoire.

En somme, la plupart des études sur la déviance juvénile s’attardent soit à la nature et au nombre de facteurs de risque susceptibles de mener à l’adoption de comportements déviants, soit, plus récemment, aux facteurs de protection produisant l’effet inverse. Ces données étant généralement obtenues de manière déductive[3], elles ne reflètent pas vraiment les perceptions des principaux concernés, ici les consommateurs de drogues. Un peu comme celles de Bouhnik (1996) et Duprez et Kokoreff (2000)[4], notre étude adopte plutôt une approche phénoménologique (Schutz, 1987) et interactionniste (Blumer, 1969) dans le dessein d’apporter un éclairage nouveau et complémentaire aux connaissances sur les trajectoires de jeunes consommateurs de drogues et délinquants. L’objectif principal de notre étude consiste à obtenir la lecture personnelle que des jeunes consommateurs et délinquants font de leur trajectoire. Il s’agit plus précisément de recueillir l’histoire des jeunes, de leur point de vue, en s’intéressant certes à la chronologie et à la nature des événements vécus et des comportements adoptés, mais, aussi et surtout, en mettant l’accent sur les significations (perceptions et interprétations) et les sentiments que les jeunes associent à ces événements et comportements. Il sera ici plus spécialement question de la place de la famille dans leur histoire, en lien avec leur consommation de psychotropes.

Méthode

L’étude repose sur une méthodologie qualitative (Poupart et al., 1997) qui donne plus facilement accès aux significations, aux perceptions et aux sentiments que ne le font les méthodes quantitatives généralement utilisées dans les études sur la déviance juvénile. Plus précisément, nous avons eu recours à la méthode du récit de vie (Desmarais et Grell, 1986), où l’interviewé raconte sa vie. Ce mode de recueil de données privilégie une structure du discours chronologique et permet de mettre en lumière la trajectoire de l’individu selon la vision personnelle qu’il en a. Bref, cette méthode procure du matériel qui n’est pas strictement factuel, ce que nous recherchions.

Une pré-enquête menée auprès de 15 adolescents en centres jeunesse et en centres de traitement de la toxicomanie de la région de Montréal a permis, entre autres[5], d’adopter la stratégie d’entrevue suivante. Lors des entretiens, d’une durée moyenne d’une heure, la consigne de départ de l’intervieweuse se formulait ainsi[6] :

J’aimerais que tu considères que je représente ton journal intime. Alors, dans tes propres termes et selon ce que tu penses, raconte-moi ta vie jusqu’à aujourd’hui, comme si tu traçais ton itinéraire, en incluant toutes les dimensions de ta vie : famille, amis, amours, école, délinquance, drogue, les événements que tu as vécus et, surtout, comment tu les as vécus […]

L’intervieweuse[7] laissait ensuite place au récit spontané du répondant tout en lui demandant des spécifications d’ordre temporel, ou d’autres types de clarifications, au fur et à mesure du déroulement de l’entrevue. Lorsque le jeune interrompait longuement son récit spontané, l’intervieweuse l’aidait à poursuivre en lui demandant soit d’approfondir les thèmes qu’il avait traités de façon trop partielle pour l’obtention du matériel phénoménologique recherché, soit d’aborder des thèmes non explorés jusqu’alors. Tel que suggéré par Mayer et Ouellet (1991), une grille constituée de mots-clés représentant autant de thèmes à aborder, servait de guide d’entrevue, laquelle prenait ainsi la forme d’un entretien semi-dirigé (Ghiglione et Matalon, 1978[8]).

Pour déterminer la taille de l’échantillon, le principe qualitatif de la saturation empirique a prévalu (Mayer et Ouellet, 1991 ; Pirès, 1997). Ainsi, afin d’atteindre une certaine représentation de la réalité, la collecte des données devait prendre fin au moment où les informations qui s’ajoutaient devenaient essentiellement répétitives ou anecdotiques.

L’échantillon à la base de notre étude est constitué de 38 jeunes adolescents montréalais, garçons et filles, âgés de 16 à 18 ans, québécois d’origine et francophones[9]. Il se découpe en deux sous-groupes : 28 jeunes pris en charge (PEC) dans une institution judiciaire ou de traitement de la toxicomanie (18 garçons et 10 filles) et 10 jeunes encore jamais pris en charge (non-PEC) dans de telles institutions et rencontrés dans une maison de jeunes (4 garçons et 6 filles) (non-PEC). Comme nous postulions que les jeunes non-PEC seraient généralement moins engagés dans l’usage de drogues et la délinquance que les jeunes PEC, la prise en charge ou non devenait pour nous le critère opérationnel de l’intensité de l’engagement dans un style de vie déviant. L’idée d’intégrer à l’échantillon un groupe de jeunes non- PEC ou moins déviants visait à apporter un regard complémentaire et plus diversifié sur les trajectoires déviantes à l’adolescence.

L’échantillonnage s’est opéré selon la méthode dite du tri expertisé (Angers, 1996). Ainsi, des (Angers, 1996). Ainsi, des membres du personnel de chaque institution ou organisme ayant accepté de collaborer à l’étude se voyaient confier la responsabilité du recrutement des jeunes qui participeraient à l’étude[10]. Un document présentant la recherche et précisant clairement les critères d’échantillonnage était remis à tous les intervenants recruteurs afin de les guider dans le choix des interviewés.

L’analyse du contenu des entretiens (Bardin, 1977 ; L’Écuyer, 1990) s’est faite selon deux approches utilisées de manière complémentaire. D’une part, le recours à une analyse thématique (Ghiglione et Matalon, 1978) comme mode principal de réduction du matériel : d’abord, de manière verticale, nous avons effectué une analyse intrinsèque de chacune des entrevues ; ensuite, de manière transversale, nous avons recensé les points de convergence et de divergence entre les récits recueillis. D’autre part, nous avons eu recours à une analyse séquentielle, traitant de la suite des événements et de leurs répercussions sur le jeune, selon sa propre lecture. Pour cette analyse séquentielle, nous avons tracé trois lignes biographiques traitant respectivement de l’histoire de vie générale (trajectoire sociale), de la consommation de drogues et de la délinquance aux différents âges, et nous les avons représentées graphiquement pour chaque répondant, pour ensuite les mettre en relation.

Profil des répondants[11]

Consommation

Les 18 jeunes de l’échantillon recrutés dans des centres jeunesse de Montréal (jeunes PEC) disent avoir déjà consommé au moins un type de drogue autre que l’alcool : du cannabis, des hallucinogènes[12], de la cocaïne, de l’héroïne ou autre. Plusieurs d’entre eux (n=12) mentionnent des épisodes de consommation intense dans leur trajectoire.

Parmi les dix autres adolescents PEC de l’échantillon, recrutés ceux-ci dans deux centres pour jeunes toxicomanes, six en étaient à leur premier traitement. Les dix jeunes avaient des problèmes de consommation d’une ou de plusieurs drogues : cannabis, hallucinogènes, cocaïne, alcool, ou d’autres drogues moins courantes.

Enfin, l’échantillon est aussi constitué de dix jeunes recrutés dans quatre maisons de jeunes de la ville de Montréal (jeunes non-PEC), dont huit disent avoir déjà consommé au moins une drogue : du cannabis, des hallucinogènes et/ou de la cocaïne. Aucun n’a suivi de traitement pour toxicomanie et aucun ne se considère toxicomane. Il apparaît donc que les jeunes PEC de l’échantillon révèlent un profil de consommation plus sévère que les jeunes non-PEC.

Milieu familial

La grande majorité des jeunes répondants proviennent d’une famille dont les parents sont séparés ou divorcés (n=30). Près de la moitié ont au moins un frère et une soeur (n=14), et il y a sept enfants uniques dans l’ensemble de l’échantillon. Pour plusieurs participants, le père ou la mère était sans emploi (respectivement n=11 et n=19) au moment de la rencontre. La majorité des pères qui travaillaient occupaient un emploi de col bleu (n=15/21 : paysagiste, camionneur, chauffeur de taxi, agriculteur…). Quant aux mères qui étaient sur le marché du travail (n=19), la majorité (n=11) occupaient un emploi de col blanc (conseillère financière, avocate, secrétaire, enquêtrice…). Par ailleurs, une douzaine de jeunes répondants avaient déjà fait l’objet d’un placement en vertu de la Loi de la protection de la jeunesse (LPJ), ce qui laisse entendre que leur situation familiale avait déjà été problématique au point de mettre en danger leur santé ou leur sécurité. Les trois quarts des jeunes PEC de l’échantillon (n=13) mentionnent qu’au moins un de leurs parents a déjà consommé des drogues illégales durant plusieurs années ou était alcoolique. La majorité des répondants PEC (n=18) et non-PEC (n=6) ont révélé au moins une expérience de victimisation, souvent au sein de la famille.

Jeunes, drogues et familles

Nos résultats antérieurs montrent que les conditions familiales ne sont généralement pas à l’origine des premières expérimentations de consommation, ces dernières se faisant surtout dans un contexte de plaisir et de curiosité, ordinairement partagé avec les pairs (Brunelle et al., 2002). Toutefois, les jeunes qui persistent à consommer et dont la consommation augmente périodiquement indiquent en grande partie qu’ils le font soit (1) parce que leurs parents consomment et pour faire comme eux, soit (2) pour oublier ce qui se passe, dans leur milieu familial en particulier.

La consommation, parfois une affaire de famille…

Le modèle familial de consommation

Certains jeunes issus de familles composées de parents, de frères ou de soeurs consommateurs de drogues ont été des témoins passifs de cette consommation au cours de leur enfance. Aujourd’hui, ils disent consommer pour faire comme d’autres membres de leur famille, parce que ça leur semble normal et correct de le faire. Un esprit de solidarité familiale ou un sentiment d’appartenance semblent jouer ici un rôle important.

Pour Oscar (jeune PEC)[13], par exemple, le fait d’avoir été élevé dans un milieu où la drogue était omniprésente n’apparaît pas étranger à sa propre consommation de psychotropes. Sa famille lui aurait ainsi servi de modèle déviant :

La dope pis la boisson tsé, mon père m’a pas aidé, même si c’est moi qui a voulu consommer là tsé. J’me suis dit pourquoi les autres le font et pourquoi moi je ne le ferais pas. Ma mère sniffait pis tsé j’ai été élevé là dedans.

Pour Stéphane, sa consommation et sa délinquance relèvent d’un sentiment d’identité ou d’appartenance à la famille. Il considère qu’il ressemble à son père, ce qui explique, selon lui, qu’il consomme et commet des délits. Stéphane s’identifie beaucoup à son père :

[...] ma délinquance et ma consommation ça part du côté de mon père. Depuis sa jeunesse il a toujours été délinquant, pis il l’est encore, pis je pense que ma consommation pis mes délits ça part de là ; du sang de mon père. Pis je ressemble ben gros à mon père, physique, pis [silence] pis à l’intérieur.

Quant à Geneviève (jeune PEC), elle relie dans son récit sa propre consommation à celles de son père et des autres conjoints de sa mère, tout en s’interrogeant sur cette association :

Je ne comprends pas comment ça que ma mère attire tellement les drogués vers elle. Je ne sais pas pourquoi, là. C’est à cause de ça peut-être, je ne sais pas si c’est à cause de mon père, mais asteure tsé c’est rendu que je prends de la drogue aussi, là. Peut-être parce que j’ai vécu là-dedans, tsé.

Parfois, le modèle familial déviant provient plutôt de la fratrie. Par exemple, Pamela (jeune PEC) dit avoir voulu suivre les traces de son frère consommateur, qu’elle trouvait cool. Son admiration pour lui la poussait à vouloir l’imiter, en quelque sorte, afin d’être considérée cool à son tour :

Je ne sais pas ce qui m’a amenée à consommer, là […] le hasard peut-être, là, tsé. Aussi, je tchéquais comme mon grand frère là, pis je me disais : « Ostie qu’il est cool tsé. » Tsé, j’étais comme ça, c’était comme un peu mon modèle aussi, là. C’était mon grand frère, il était cool.

Ainsi, le père, la mère, le(s) frère(s) et la (les) soeur(s) qui consomment des psychotropes peuvent servir de modèle déviant à certains jeunes qui adopteront à leur tour ce comportement.

L’initiation par la famille

D’entrée de jeu, il importe de rappeler que, pour les jeunes de notre échantillon, même s’il arrive que leur initiation à la consommation se fasse en contexte familial, celle-ci se produit plus généralement en compagnie de copains ou d’amis. Reste qu’il arrive que certains jeunes soient carrément initiés à l’usage de drogues par des membres de leur famille, comme le raconte Sacha (jeune PEC) :

[...] mes parents ils prennent de la drogue, là tsé, faque. Moi j’ai commencé de même dans le fond, là, à faire des conneries là. Parce que mon père il fumait des joints, pis tout. Pis je ne sais pas, un moment donné j’avais invité du monde à coucher chez nous, pis là mon père, il nous a invités au restaurant, pis il a dit : « Ça vous tentes-tu de fumer un joint ? » Tsé… J’ai commencé à fumer avec mon père.

La consommation en famille

Quelques jeunes, comme Nathan (jeune PEC), ont raconté qu’ils consommaient parfois en compagnie de leurs parents, frère(s) ou soeur(s) et que ces occasions étaient plutôt agréables pour eux :

Là c’était « l’ fun » pour moi. Je consommais avec ma mère pis avec mon père. Plus besoin de me cacher, pis envoye. Je me faisais du « trip » avec mes parents, pis envoye. Ça avait créé un lien.

David (jeune PEC), de son côté, révèle que son père, qui consommait des drogues, lui en fournissait et l’incitait à en vendre :

C’est plus vers l’âge de 13 ans que mon père a vu que je pouvais prendre de la dope, pis là il m’a embarqué dans ses affaires, ses deals. Là, j’étais plus avec lui.

Dans ce contexte d’appartenance à une famille composée de consommateurs ou de vendeurs de drogues, l’identité déviante prend une connotation positive aux yeux des jeunes qui, témoins des agissements de leur famille, passent d’un statut de passivité déviante à un statut d’acteurs déviants. Au fil du temps, ces jeunes reproduisent des comportements adoptés par leurs proches. Des chercheurs ont mené une étude à partir de groupes de discussion mettant en présence divers intervenants concernés par les problèmes de toxicomanie et de violence manifestés par les jeunes (Cousineau et al., 2000). Ils ont souligné les préoccupations de ceux-ci en regard des modèles adultes, notamment familiaux, qu’ils jugeaient en bonne partie responsables des comportements de consommation et de violence adoptés par les jeunes.

Insatisfactions familiales et usage de drogues

Pour plusieurs jeunes de notre étude, la consommation de drogues est directement mise en lien avec des situations familiales perçues négativement et vécues difficilement. À ce sujet, Nathan explique dans quel contexte familial a commencé sa consommation :

Il faut dire que, pendant ce temps-là, à la maison ça allait pas ben pantoute, là. Tsé c’est comme c’était l’enfer, là : ma mère gueulait toujours pis elle me battait souvent, elle me frappait souvent, là, quand j’étais jeune. Faque là, c’est ça, moi j’étais pas trop trop bien à la maison, faque j’allais me faire du « fun » ailleurs, pis je me défoulais dans ça [la drogue].

Du récit de Nathan, il ressort que ses problèmes familiaux l’amenaient à vouloir se défouler et que la drogue lui permettait de le faire.

Nombreux sont les jeunes, parmi les PEC surtout, qui perçoivent négativement différentes situations familiales auxquelles ils ont fait face et qui les relient à leur consommation de drogues. Par exemple, Ariane raconte qu’elle s’est sentie rejetée lorsque ses parents se sont séparés, et que ce sentiment s’est cristallisé devant l’attitude subséquente de son père envers elle et sa soeur :

C’est comme, après qu’il soit parti, il ne voulait plus nous voir. On a déménagé, et il a dit : « On est séparé maintenant. On va se voir une fois par deux semaines. » […] C’est devenu une fois par trois semaines puis une fois par trois mois. Je me suis sentie rejetée. C’est ton père, c’est lui qui t’a créée et tout de suite après il s’en va. Il me semble qu’on était sa responsabilité. S’il ne voulait pas s’occuper de nous, il avait juste à ne pas nous mettre au monde.

En réaction à ce sentiment de rejet de la part de son père, Ariane confie en être venue à ne plus vouloir le voir et à développer une certaine indifférence à son endroit. À compter de ce moment, elle estime que la seule relation qu’elle pouvait – ou voulait – entretenir avec lui se rapportait à la drogue. Son père étant utilisateur et revendeur de drogues, Ariane affirme qu’elle allait le voir seulement pour qu’il lui fournisse les substances consommées ou de l’argent pour s’en procurer :

C’est comme quand il nous a laissés, il ne voulait comme plus nous voir. Faque moé j’ai décroché de lui, j’ai dit bon il ne veut plus nous voir, on ne le verra pas […] Pis moi je voulais juste le voir pour ça [la drogue]. Ça allait toujours pas bien dans mon enfance avec, j’allais le voir pour l’argent, tsé là, c’est pour la dope, ça revient au même, tsé lui je m’en foutais.

La séparation des parents toutefois n’est pas toujours reliée à un sentiment de rejet dans le récit des jeunes répondants, ni à leur consommation de drogues d’ailleurs. Plusieurs jeunes non-PEC de notre échantillon, un peu comme Anouk, diront, au contraire :

Mes parents m’ont toujours aimé pareil. Je le sais ça. C’est juste qu’ils ne s’aiment plus, alors ils se sont séparés.

Un même événement familial, ici la séparation des parents, peut donc être vécu différemment selon les jeunes. Les répondants PEC décrivent généralement cette expérience de façon plus négative que les non-PEC, en évoquant des sentiments de tristesse, d’abandon et d’injustice subie. Pour bien comprendre le sens que prend un événement dans la vie d’un jeune, il faut donc creuser plus loin que simplement rechercher des éléments factuels dans son histoire. À cet égard, Born et al. (1997), entre autres, montrent que la résilience (ici associée à la consommation beaucoup moins problématique des jeunes non-PEC) tient parfois davantage à des dimensions intra-individuelles qu’à des situations objectives.

Des insatisfactions face à quoi ?

Les sentiments d’abandon, de tristesse et d’injustice subie que les jeunes (PEC en plus grande proportion) disent éprouver face à différentes situations familiales forment une charge émotionnelle négative qui en incite certains à continuer de consommer ou à consommer davantage pour oublier ce qu’ils vivent. Conflits familiaux, expériences de victimisation et prise en charge par la DPJ constituent les situations – vécues négativement – associées à la famille et que les jeunes de notre échantillon évoquent le plus souvent en lien avec la poursuite ou l’augmentation d’une consommation qui, pour plusieurs, deviendra problématique (Brunelle et al., 1998).

Conflits familiaux

Pamela (jeune PEC) associe clairement la relation difficile qu’elle avait avec son père pendant une période particulière de sa vie à l’intensification simultanée de son usage de drogues :

Mon père m’a associée à ce qui est arrivé entre lui et ma mère, donc je ne suis pas allée le voir peut-être pendant trois ans, en lui parlant le moins possible. Et pendant ce temps-là, je prenais ce que j’avais besoin pour m’échapper et pour ne pas penser à rien. Et alors j’ai commencé à faire beaucoup de mescaline […] C’était pourvu que je suis high, que je suis bien et gelée […] C’était comme si je n’étais pas vraiment là, je ne sentais pas ce qui se passait, ça faisait trop mal.

Lilianne (jeune PEC), de son côté, raconte son conflit ouvert avec la conjointe de sa mère et ses effets sur la relation mère-fille, conflit qu’elle relie tout aussi explicitement à sa consommation de drogues :

La blonde à ma mère je l’haïssais au boutte, tsé. Je voulais juste qu’elle meurt tsé, je me battais avec, là. On se battait. Elle ne m’aimait pas pantoute parce qu’elle était jalouse de moi. Pis ma mère ben elle l’écoutait. Je lui demandais juste qu’elle passe un heure avec moi toute seule avec moi tsé. Elle ne voulait même pas venir avec moi au dépanneur tsé, tsé là. Il fallait tout le temps que sa blonde soit là. Pis moi ce que j’avais besoin c’est tsé que ma mère soit là tsé. Avant, quand elle était avec mon père, ma mère était tout le temps tout le temps avec moi. Là, comme sa blonde est arrivée, paff ma mère ne veut plus rien savoir là tsé, c’est comme « no way » tsé. Elle me donnait du cash pis c’est tout : « Débrouille-toi avec ça ». Moi j’allais m’acheter de la dope tsé.

Comme Maggs et Galambos (1993) l’ont déjà révélé, la relation entre les problèmes de comportement des adolescents et les conflits parents-enfants peut être bidirectionnelle. En effet, il arrive que ce soit l’usage de drogues des jeunes qui crée des conflits familiaux, que les jeunes tentent de fuir en consommant de nouveau, comme en témoigne très clairement le récit de Normand (jeune PEC) :

Pis là mes parents eux-autres ils se sont rendu compte que c’était ben trop, là, que je ne parlais plus. Faque ils ont commencé à s’inquiéter pis des fois l’ambiance n’était plus vivable dans la maison. Ma mère elle capotait parce que ma mère elle m’aime faque […] Pis c’est ça, elle se demandait ce qui se passait. À un moment donné, elle s’est ben rendu compte que je consommais trop, faque des fois elle pétait des crises, là [silence]. Pis je ne savais pas quoi faire, là, tsé ta mère rentre dans ta chambre, elle défonce la porte, pis là, tsé […] Ma mère en plus ce n’est pas une personne violente […] pis là je la voyais dans cet état-là. Je ne savais pas quoi faire faque je retournais me geler après [silence].

Dans un contexte familial perçu négativement par les jeunes, l’usage de drogues permet la fuite en avant continuellement recherchée. C’est ici l’engrenage de perceptions négatives face à des expériences passées qui incitent à une première consommation et à s’engager plus à fond dans l’usage de drogues. Comme le dit explicitement Catherine (jeune PEC) : Je consommais parce que ça me faisait oublier mes problèmes que je vivais.

Expériences de victimisation en milieu familial

Les agressions subies de la part de membres de la famille représentent aussi une source de mal-être que certains jeunes tentent d’oublier en consommant des drogues. Baumrind (1991) avait déjà établi une relation étroite entre l’abus physique et la consommation de substances à l’adolescence. Les filles de notre échantillon sont celles qui font le plus référence à diverses formes de victimisation au sein de la famille pour expliquer leur consommation. Isabelle, Bérénice et Dina, par exemple, expliquent chacune à leur façon comment le recours aux drogues leur permet d’enfouir leurs émotions face aux agressions qu’elles ont subies. Bien que toutes rapportent des expériences de victimisation au sein de la famille, elles en ont connu aussi plusieurs dans d’autres contextes. Pourtant, elles associent surtout les agressions survenues dans le cadre familial à leur engagement dans la consommation de drogues. Ainsi, Isabelle (jeune PEC) dit faire usage de substances psychoactives en partie pour éviter la peine et la souffrance qu’elle ressent face au fait d’avoir été battue par sa mère :

[…] tu t’imagines-tu comment je me sens, comment je peux avoir été battue quand j’étais jeune pis comment je me sens, la tristesse que j’ai en-dedans de moi […] Moi je trouvais que j’avais une vie bien plus merveilleuse dans la drogue pis dans l’alcool. Je faisais mon bonheur. C’était ça, je ressentais mon bonheur. Oui de toute la tristesse que j’ai eue, j’y pensais plus. Pis pour moi c’était une nouvelle vie, je commençais une nouvelle vie pis je faisais mon bonheur.

Dans le même esprit, Bérénice estime que la drogue lui permet de tolérer la présence de son frère à la maison, ce dernier l’ayant violée lorsqu’elle était enfant. Bérénice ressent une forme de peur ou de paranoïa face à son frère, son agresseur. C’est pour éviter de vivre cette peur qu’elle dit consommer :

Mais quand j’étais gelée je l’acceptais, mais quand je n’étais pas gelée je m’enfermais dans ma chambre, pis je capotais, pis tsé je m’imaginais des affaires. Je me disais : « Il s’arrange pour me voir […] tsé si je me change », je m’imaginais plein d’affaires, pis toute.

De son côté, Dina (jeune PEC) révèle avoir été agressée sexuellement par son beau-père. Elle confie ressentir beaucoup de honte face à cette situation, ce qui, dit-elle, l’amène à se droguer davantage :

Ça a duré un mois [l’agression], pis au début je n’y croyais pas, après ça j’ai tombé plus creux encore dans la drogue, pour m’isoler, me cacher de tout ça.

Les exemples précédents, dans lesquels la famille est en cause directement, montrent que la drogue peut constituer, aux yeux des jeunes, une alternative intéressante face aux émotions négatives qu’ils éprouvent. Ainsi, si au départ la drogue répond à un besoin tout à fait ludique, plusieurs s’aperçoivent, et même parfois assez rapidement, qu’elle permet aussi d’oublier ses difficultés, ce qui constitue en quelque sorte une forme déguisée de plaisir. Il faut comprendre, par ailleurs, que plaisir ludique et plaisir amnésique coexistent souvent tout au long de la trajectoire du répondant, comme en témoigne Dina :

[...] quand j’étais plus déprimée, là, ben là, j’en prenais plus, parce que j’avais plus […] ça m’en prenait plus pour oublier, là, que quand ça allait bien. Quand ça allait j’en prenais juste pour tripper, pis quand ça allait mal c’était plutôt pour oublier.

Dina nous apprend ainsi que consommer revêt pour elle une utilité différente selon ses états d’âme. Les motivations de plaisir et d’oubli se révèlent donc interchangeables d’une fois à l’autre. Toutefois, il arrive que l’intensification de la consommation et le passage aux drogues dites dures entraînent une dégradation progressive des conditions de vie et du moral des jeunes, faisant en sorte que la motivation principale apparaît désormais comme l’oubli pour ceux qui s’enfoncent dans une consommation problématique.

Bref, les expériences de victimisation familiale figurent au rang des événements vécus que les filles, en particulier, tentent d’oublier à travers leur consommation. La drogue est ainsi parfois présentée par les jeunes de notre échantillon comme constituant la voie vers le bonheur, comme le dit Isabelle, puisqu’elle permet de ne pas penser à ses malheurs et d’avoir du plaisir.

DPJ

Tout comme pour la victimisation, et souvent en lien avec celle-ci, les placements en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse (LPJ) figurent parmi les situations familiales [14] qui engendrent tristesse et colère chez certains jeunes, sentiments qui les poussent à consommer davantage. Isabelle (jeune PEC), par exemple, considère qu’elle n’aurait pas dû subir un placement en centre d’accueil à l’âge de 10 ans. Elle explique qu’elle a été placée compte tenu du fait que sa mère la battait. De son point de vue, sa mère aurait dû être la personne punie dans cette histoire :

Moi je me suis révoltée parce que je me suis dit : « Coup donc, je me suis fait battre par mes parents, j’avais pas d’affaire en centre d’accueil tsé » Je me suis dit : « Non, ça n’a pas d’allure. » Alors je me suis dit que je serais pas en centre d’accueil pour rien. Pis là je me suis révoltée pis ça, tout ensemble, fait que j’ai embarqué dans les motards […] Le centre d’accueil, c’est pas moi qui s’est rendue là. Aujourd’hui j’peux dire : « Oui, là, c’est moi qui a décidé d’être là », mais avant j’ai pas décidé d’être là. C’tait à ma mère à aller en prison pour x temps ou à aller dans un hôpital psychiatrique, ce n’était pas à moi.

On se rappellera qu’Isabelle, citée plus tôt, estime que la drogue lui permet d’oublier toute la tristesse qu’elle vit. Pour elle, l’attrait de la drogue réside résolument dans la fuite de ses malheurs.

Louis (jeune PEC) n’a pour sa part jamais connu son père. Il ne s’entendait pas bien avec son beau-père et a été pris en charge par la DPJ à partir de l’âge de 12 ans. En fait, Louis raconte avoir été trimbalé de centres d’accueil en familles d’accueil en foyers d’accueil avant de se retrouver dans une famille où, dit-il, enfin il se sentait bien. Louis rapporte que, du jour au lendemain, la DPJ aurait décidé de désaccréditer la famille d’accueil en question :

Je commençais à m’attacher à eux […] En tout cas, c’était [cette famille d’accueil] un petit peu la chance que j’avais, là, tsé, de revenir du mauvais pli que j’avais, là, tsé, pis de devenir mieux tsé, pis je commençais à me sentir un peu mieux tsé […]

Louis a ressenti et ressent encore une foule d’émotions face à cet événement. Il dit avoir éprouvé d’abord beaucoup de colère :

Pis là je feelais comme tsé, je me sentais super impuissant là. Pis là j’ai commencé à lever le ton pis à être plus agressif [avec la représentante de la DPJ lorsqu’elle lui a annoncé la désaccréditation de la famille d’accueil], j’ai dit : « Là là tu peux pas faire ça comme ça, là. T’as pas le droit tsé », j’ai dit: « Crisse on a des droits quand même tsé » […] En tout cas, j’y repense pis ça m’enrage.

Puis il s’est senti découragé de sa vie :

Ça été comme la goutte, là, quand tu dis que ta vie elle mène jamais à rien, pis à chaque fois que tu commences à remonter un petit peu, tu arrives à un pied de la surface, paff il y a de quoi qui te tombe dessus pour te recaler, là. C’est tout le temps comme ça, tsé, j’ai senti que ma vie elle tournait en rond, tsé pis que ça donnait rien tsé […]

Enfin, Louis associe cet événement à une faible estime de lui-même, qu’il exprime très clairement tout au long de son récit :

Pis euh, mon estime de moi c’était comme elle était pas ben haute non plus tsé […] Je me disais boff, […] tu ne te dis pas que tu le mérites mais tu agis comme ça pareil, inconsciemment. Tu te sens comme ça, tu te sens comme un tas de marde […] C’est comme […] tu le vis pis c’est comme tu le prends un peu comme si tu le méritais à quelque part tsé. Tu te sens coupable de plein de choses que tu ne devrais pas tsé dans le fond.

Louis en vient à dire : On finit par croire qu’on le mérite, qu’on est un tas de « marde ». À partir de ce moment, constate Louis, on se met à croire qu’on n’a plus rien à perdre à commettre des délits et, surtout, à prendre des drogues :

Et euh, le problème le plus grand, ce n’est pas vraiment les crimes, c’est plus la drogue, tsé. Et euh, un peu ce qui est arrivé tsé, c’est que comme je n’avais pas grand-chose à perdre euh, je me suis dit : « Pourquoi pas, dans le fond. » Au lieu de passer mon temps dans un coin à déprimer et à penser de me suicider tout le temps et tout tsé. Ce n’était pas vraiment mon style tsé le suicide.

En somme, il apparaît ceci : qu’il s’agisse de conflits familiaux, d’expériences de victimisation au sein de la famille ou de placements par la DPJ brisant dans une plus ou moins grande mesure les liens avec la famille, ces situations familiales sont ordinairement vécues difficilement par les jeunes, qui cherchent à les oublier à travers leur consommation de drogues[15].

Famille et trajectoires types de déviance juvénile

Certains de nos travaux précédents nous ont permis de retracer deux grands types de trajectoire alliant consommation de drogues et délinquance à l’adolescence à partir du récit des 38 jeunes rencontrés (Brunelle et al., 2002). Il s’agit ici de mettre en relief comment se dessine le rôle de la famille tout au long de ces trajectoires de vie déviantes. Le premier type est constitué des trajectoires continues, qui se caractérisent par une relative satisfaction des jeunes quant aux contextes familial et autres de leur enfance, et par une continuité au fil du temps quant aux motivations à consommer des drogues. Ces motivations sont essentiellement de l’ordre du plaisir ou de la solidarité : pour avoir du fun, pour faire comme les autres, etc.. Le deuxième type est celui des trajectoires plutôt discontinues. Une insatisfaction initiale face aux conditions familiales et autres de l’enfance et une discontinuité en termes de motivations à consommer des drogues les caractérisent ; ces motivations passent de l’ordre du plaisir à l’oubli de ses problèmes, ou encore, d’un plaisir ludique à un plaisir amnésique.

Trajectoire continue de type modèle déviant

La trajectoire continue de type modèle déviant s’apparente à la trajectoire marquée de continuité que présente Bouhnik (1996). Les jeunes qui l’empruntent ont grandi dans un contexte familial de consommation. Ils ne sont pas en réaction face à la déviance de leurs parents, même s’il arrive qu’ils soient en conflit avec eux. Ils se disent généralement satisfaits de leurs conditions de vie, y compris leur contexte familial.

L’exemple de Sacha s’inscrit dans cette trajectoire continue de type modèle déviant. Ce jeune homme, dont le père est consommateur et vendeur de drogues et dont la mère était alcoolique, dit avoir connu, en général, une bonne relation avec ses parents et sa soeur, sauf plus récemment alors qu’a surgi un désaccord assez important avec sa mère. Sacha n’est pas en réaction face à l’usage de drogue de ses parents. Le fait qu’il en consomme avec son père en témoigne.

Peu de jeunes de l’échantillon s’inscrivent dans cette trajectoire, même si plusieurs proviennent d’une famille où les parents et la fratrie consomment des drogues et commettent des délits. Vanessa, par exemple, décrit ses parents – et plus particulièrement son père et ensuite son beau-père – comme alcooliques et violents. Pourtant elle se retrouve parmi les répondants qui paraissent avoir adopté le style de vie le moins déviant. Certes, elle s’est bagarrée quelques fois à l’école primaire et elle a touché au cannabis une ou deux fois, mais elle a ensuite décidé de ne plus jamais en consommer. C’est que Vanessa associe la drogue à la mort d’un être cher qui consommait par injection et qui a ainsi contracté le virus du sida, ce qui la convainc du danger des drogues et l’en éloigne définitivement. Un tel modèle indique que la transmission intergénérationnelle aurait ses limites : elle n’explique certainement pas à elle seule l’entrée de certains adolescents dans un style de vie déviant, et peut-être encore moins l’itinéraire qu’ils empruntent par la suite.

Trajectoire continue de type plaisir ludique continu ou accru

Une autre trajectoire continue ressort du récit de certains jeunes de notre échantillon, particulièrement parmi les jeunes non-PEC, trajectoire que nous nommons de type plaisir ludique continu ou accru. Comme tous les autres jeunes de l’échantillon, ceux qui dessinent cette forme de trajectoire continue ont commencé à faire usage de drogues pour le plaisir, par curiosité, par solidarité ou pour faire comme les autres. Ils continuent toutefois à consommer pour les mêmes raisons, ce qui les distingue des jeunes associés aux trajectoires discontinues.

Pour Simon, la consommation prolongée mais occasionnelle de drogues chimiques est clairement liée à l’expérience plaisante (trippante) qu’elle lui procurait :

Ah ! C’est parce que c’est un gros trip dans le fond, tsé, c’était comme une histoire, tsé c’est comme euh, le LSD surtout. Tsé c’est surtout du buvard que j’ai fait souvent tsé. C’était tout le temps, comme euh, on dirait que tu commençais, pis tu faisais un buvard, là tu trippais, tu trippais. Tsé admettons que j’étais avec deux de mes chums, on trippait avec deux de mes chums. Style aussitôt que le trip finissait quand qu’on en faisait un autre, c’est comme si on continuait le trip de l’autre shot d’avant, tsé c’était un histoire dans le fond qui ne finissait pas tsé. C’était tout le temps comme on va s’embarquer où on était, on trippait encore. C’était tout le temps une histoire.

Les jeunes de notre échantillon qui empruntent une trajectoire de ce type sont parmi ceux qui se distinguent par le nombre restreint de produits psychotropes consommés, ceux-ci se limitant généralement à l’alcool, au cannabis et seulement parfois à des drogues chimiques, avec une fréquence de consommation occasionnelle (généralement à l’occasion de fêtes). Nous faisons l’hypothèse que, dans un échantillon majoritairement scolaire – dans notre cas, constitué de jeunes pris en charge pour leur délinquance ou leur toxicomanie –, cette forme de trajectoire continue se révélerait fort probablement prédominante.

Les jeunes de notre échantillon qui s’inscrivent dans une trajectoire de type plaisir ludique continu ou accru se disent relativement satisfaits de leur contexte de vie passé et actuel et n’associent d’aucune façon la famille à leur propre trajectoire de consommation de drogues.

C’est donc dire que certains jeunes consomment vraiment d’eux-mêmes, confirmant en cela que la famille n’est pas toujours à pointer du doigt lorsqu’un enfant-adolescent fait usage de psychotropes. Les jeunes agissent souvent de leur propre chef, ils sont des acteurs sociaux qui ne font pas simplement subir des situations, ils les interprètent et y réagissent.

Les trajectoires discontinues

Les trajectoires discontinues se caractérisent par une rupture avec le contexte de vie initial, en particulier le milieu familial, et ce, que la famille soit déviante ou non. Ces trajectoires s’apparentent à la forme rupture que Bouhnik (1996) décrit comme reliée, entre autres, à un contexte familial fragilisé. À la lumière de notre étude, nous dirions plutôt que cette trajectoire est liée à un contexte, familial ou autre, que le jeune perçoit comme fragilisé ou difficile, et c’est là une nuance importante. Le jeune s’affiche comme profondément insatisfait de plusieurs situations marquant son enfance, face auxquelles il réagit. Même s’il a commencé sa consommation de drogues pour le plaisir, par curiosité ou par esprit de solidarité, ce jeune s’y adonne de plus en plus pour oublier ses problèmes, surtout liés, de son point de vue et à cette époque de sa vie, à la famille. Cette insatisfaction et ces motivations amnésiques sont davantage caractéristiques des jeunes pris en charge (PEC) de notre échantillon (la majorité), qui sont ceux ayant adopté un style de vie plus déviant que les autres, donc ceux qui consomment le plus de drogues et des drogues plus dures (Brunelle et al., 2002).

Le parcours d’Isabelle, cité précédemment, constitue un bon exemple de trajectoire discontinue. En lien avec les abus physiques qu’elle a subis très tôt et pendant longtemps de la part de sa mère, Isabelle se dit malheureuse et triste depuis l’enfance. Elle trouve le bonheur dans la drogue qui, dit-elle, lui permet de décrocher de ses problèmes.

De la désaffiliation familiale à l’affiliation déviante

Dans leur récit, les jeunes qui empruntent une forme de trajectoire discontinue allant de la désaffiliation à l’affiliation déviante parlent beaucoup de situations et, surtout, de sentiments de rejet et d’abandon familiaux. L’histoire de Nathan rend bien compte de ce processus de désaffiliation familiale vers l’affiliation à des pairs déviants. Il confie qu’il s’est vu abandonné par son père et qu’il ne se sentait ni aimé de lui ni important pour lui :

Moi pis mon père, depuis le divorce, on a toujours été froids moi pis lui. Il est toujours parti en voyage pis toute. Faque moi j’me suis senti comme abandonné par lui […] Quand j’étais jeune, il avait un gros problème de drogue. Faque, quand il me voyait, il me traitait de monstre pis envoye. Pis euh il me faisait comme de la violence verbale, là : « T’es un trou de cul, tu vas rien gagner. » Pis envoye des affaires de même.

La rencontre d’un adolescent plus âgé qui lui accorde de la valeur, se révélera déterminante pour lui. D’ailleurs, Nathan fait souvent référence à l’importance d’acquérir de la valeur aux yeux des autres et d’être apprécié d’eux :

Ben, j’me sentais bien. J’me sentais bien, j’sentais que j’avais un ami pis tsé qu’il avait confiance en moi pis qu’il me trouvait cool […] Tsé, j’acquérais comme une importance, j’étais comme un p’tit frère pour lui, j’étais comme un p’tit frère.

Or, cette personne, dont il a dit plus tôt dans l’entretien qu’elle lui a servi de modèle, s’adonnait à des comportements déviants : usage et vente de drogues, vols. Si l’estime de soi de Nathan n’avait pas été préalablement minée par un personnage aussi important pour lui que son père, la rencontre d’un pair s’adonnant à des comportements déviants qui lui accorde de la valeur, comblant cette lacune, n’aurait pas eu autant d’influence sur son parcours. L’histoire de Nathan illustre en fait de façon plus précise les résultats quantitatifs de Blackson et Tarter (1996) selon lesquels la consommation de drogues du père, tout comme le tempérament difficile, fermé, désintéressé de ce dernier, peuvent amener un jeune à s’associer à des pairs déviants, ce qui peut le conduire à la consommation de substances psychoactives et à la manifestation d’actes de délinquance.

Plusieurs jeunes qui empruntent une forme de trajectoire discontinue menant à une affiliation déviante se trouvent aussi parmi ceux qui relatent des expériences de victimisation en contexte familial. Certains indiquent sans équivoque s’être dissociés de leur famille par suite de situations d’abus ou d’abandon (Brunelle et al., 2002). Leur récit de vie contient des phrases témoignant du fait qu’ils accordent une importance particulière à leur appartenance à un groupe de pairs déviants, s’agissant en particulier de gangs de rue ou de groupes de motards. Ces jeunes parlent des amis ou du gang comme de leur milieu d’appartenance familial :

Ma gang [groupe de motards] c’est comme ma famille. Oui, c’est comme ma famille à moi, pis je me sens plus en sécurité avec eux. Pis je me sens plus à l’aise avec eux […] Pis toute seule avec eux je suis bien. Je fais mon bonheur.

Isabelle

Cette constatation fait écho aux travaux de Hamel et al. (1998) portant plus spécialement sur les jeunes de gang, et à ceux de Cousineau et al. (en préparation) concernant les jeunes de la rue.

À la recherche d’un sentiment d’appartenance, ces jeunes, désaffiliés de leur famille et souvent aussi des autres institutions sociales traditionnelles, dont l’école, s’identifient dans leur récit aux personnes qu’ils côtoient et en viennent à adopter eux-mêmes une identité déviante. On ne s’étonne alors pas qu’ils admettent commettre des actes déviants tels la consommation de drogues et la délinquance.

De la souffrance à l’autodestruction

Certains jeunes qui adoptent une trajectoire où la recherche de plaisir amnésique se fait de plus en plus présente connaissent des périodes caractérisées par des manifestations autodestructrices. Il s’agit surtout de ceux qui ont développé des problèmes d’usage de drogues. Pour une bonne part, ils relatent des expériences familiales pénibles remontant à leur enfance ou leur pré-adolescence. Durant ces périodes autodestructrices de leur trajectoire, ils dirigent davantage leur agressivité vers eux-mêmes, alors qu’ils peuvent l’avoir dirigée plutôt vers les autres à différents moments de leur parcours. Ces jeunes expriment nettement le lien qu’ils voient entre leur consommation et le suicide. C’est le cas de Bérénice, une jeune PEC citée plus tôt dans un extrait où elle relate ses expériences de victimisation familiales. Bérénice explique qu’elle consommait de façon extrême dans le but de trouver la mort :

Je voulais vraiment mourir, toute la drogue pis tout, je voulais avoir une overdose, c’est ça que je voulais. C’est pour ça que je consommais extrémiste de même […] Mais depuis que je suis ici [en centre d’accueil], je pense plutôt à traîner mon frère en cour. Parce que moi je suis en dedans là, pis j’ai le goût que ce soit lui qui soit en dedans. Ça me fait capoter ça. C’est lui qui m’a violé quand j’étais jeune […]

Louis aussi, tel qu’un extrait de son récit en fait mention plus tôt, associe le suicide à sa consommation, mais dans un sens différent. En effet, Louis considère qu’il n’a rien à perdre à consommer des drogues et que cette consommation constitue une solution de rechange intéressante par rapport au suicide. Ce sentiment de n’avoir rien à perdre, on s’en souviendra, il l’a acquis à l’intérieur de situations familiales difficiles pour lui, en particulier la désaccréditation de la famille d’accueil où il disait se sentir enfin heureux.

Plusieurs des jeunes de l’échantillon qui empruntent une trajectoire discontinue, avouent avoir tenté au moins une fois de s’enlever la vie ou confient avoir déjà eu des idées suicidaires sérieuses. Heureusement, peu de jeunes répondants présentent cette forme de trajectoire déviante discontinue reliée à des motivations autodestructrices, et ceux qui le font se trouvent parmi les jeunes dont la toxicomanie est la plus sévère. Il reste que ces cas nous permettent de constater jusqu’où les abus physiques et sexuels survenant dans la famille peuvent avoir des répercussions.

De la souffrance à la vengeance

Des motivations vindicatives caractérisent une autre forme que peuvent prendre les trajectoires discontinues à certains moments (Brunelle et al., 2002). Il arrive, en effet, que des événements familiaux provoquent de la colère chez les jeunes, colère qu’ils redirigent parfois vers les autres. Cette agressivité se manifeste surtout en termes de délits violents (voies de fait, etc.) sans toutefois se trouver directement liée, du moins dans le récit des jeunes, à l’usage de drogue. Par exemple, Catherine croit que les agressions familiales et autres qu’elle a subies ont contribué à son parcours vers la délinquance en suscitant un sentiment de révolte chez elle :

Je pensais à tout ce que ma mère m’a fait, tout ce que la femme de mon père m’a fait [elles l’avaient battue], pis là je me suis faite violer, pis en plus j’ai essayé de me suicider pis ça n’a pas marché. Là je me suis dit : « Bon, il y a du monde qui veut me faire du mal, pourquoi moi je n’en ferais pas tsé ». J’en ai fait, mais à du monde innocent tsé, qui n’avait pas rapport là dedans.

La lecture que fait cette adolescente du fil des événements de sa vie passée l’amène à relier son sentiment de révolte, provoqué par différentes expériences de victimisation en contexte familial et autres, à l’adoption qu’elle fait elle-même d’un comportement violent envers les autres. Elle mentionne aussi avoir tenté de se suicider. Dans ce cas, il n’est pas question de consommation de drogue associée d’une quelconque façon aux situations considérées pénibles, signalant en cela, encore une fois, qu’il n’y a pas d’automatismes. D’une certaine façon, chacun réagit de manière tout à fait personnelle aux situations. Ainsi, d’autres, comme Louis, ont surtout dirigé leur agressivité envers eux-mêmes et ont plutôt choisi la consommation de drogues comme solution de rechange au suicide (voir plus haut). Il reste que la façon dont ils ont vécu leurs problèmes familiaux et, surtout, leurs expériences de victimisation en milieu familial, influence la trajectoire déviante de ces jeunes, de leur point de vue, que ce soit en termes de délinquance ou d’usage de psychotropes.

L’entrée en scène d’événements marquants

Au fil des trajectoires peuvent surgir des événements familiaux ou autres qui marqueront un point tournant, lequel motivera soit l’entrée, l’ancrage ou la progression dans un style de vie déviant, soit la sortie. Les jeunes structurent leur récit autour de ces événements (ou suites d’événements) marquants, c’est-à-dire avant ou après ceux-ci (Brunelle et al., 1997a et b ; Brunelle et al., 1998). Ces événements ne sont pas sans rappeler l’incident qui peut faire basculer un individu d’une trajectoire instable à une trajectoire déstructurée, présenté par Bouhnik (1996), ni la forme de carrière déviante caractérisée par une rupture liée à un événement majeur, décrite par Duprez et Kokoreff (2000). Comme ces événements sont vraiment marquants pour eux, les jeunes de notre étude qui en font mention avec insistance, en parlent plus longtemps ou y reviennent constamment, soulignant du fait même leur caractère d’événements majeurs pour eux ou de points tournants qui ont pour centre, couramment, la famille.

À titre d’exemple, il apparaît clair pour Lilianne (jeune PEC) que sa vie a pris un tournant abrupt à partir du moment où sa mère a avoué qu’elle était lesbienne. Cet événement est très significatif pour elle puisqu’il est à l’origine de plusieurs situations malheureuses de son point de vue : séparation de ses parents, questionnement précoce et intense sur sa propre sexualité et rupture amoureuse très blessante. En effet, la mère de Lilianne est tombée amoureuse de la mère du chum de Lilianne, ce qui a rendu la relation des jeunes impossible à vivre, entre autres parce que Lilianne s’est mise à détester la mère de son copain, tout en vivant sous le même toit qu’elle. Dans son récit de vie, c’est toujours autour de la question des relations lesbiennes de sa mère que la consommation de drogues de Lilianne fluctue et que celle-ci articule son histoire, dont voici un extrait :

J’ai au moins déménagé cinq ou six fois […] Je suis allée rester en campagne proche de Rivière-du-Loup. Ça faisait un an que ma mère était avec la même femme. Je trouvais ça ben dégueulasse […] Pis elle me dit : « Reviens, Lilianne, je suis revenue avec ton père ça fait une semaine. » J’étais super contente. J’ai commencé à revenir comme avant, lâcher la drogue, lâcher la boisson […] Pis là je suis revenue pis deux jours après elle est retournée avec l’autre. Là je me suis remise à consommer encore plus, tout le temps. J’étais tout le temps, tout le temps gelée.

L’histoire de Louis (voir plus haut) et de la désaccréditation de la famille d’accueil où, dit-il, il se sentait enfin heureux, constitue un autre bon exemple d’événement marquant autour duquel se dessine le récit que fait un jeune de sa vie.

Un peu à l’inverse des exemples de Louis et de Lilianne, rappelons-nous le cas de Vanessa : la mort d’un être cher à la suite de la consommation de drogues par injection puis de la contraction du sida, a constitué un point tournant vers un arrêt de sa consommation de drogues. Pour Vanessa, les drogues sont responsables de ce drame, et c’est ce qui l’amène à cesser de consommer, même du cannabis, et à ne pas essayer d’autres produits psychotropes :

Je déteste la drogue. Ça l’a enlevé la mère d’une de mes amies faque […] Sa mère elle se shootait, elle fumait toute. Pis à un moment donné elle s’est trouvée à avoir le sida. Ben là, il y a deux ans, elle est morte. [silence] Pis comme à chaque année, ou quasiment, je fais une marche du sida […]

Comme en témoignent les histoires de Lilianne, de Louis et de Vanessa, ce ne sont pas nécessairement les événements familiaux en eux-mêmes qui constituent des points tournants dans la vie des jeunes, selon la lecture que nous en faisons, mais plutôt les nombreuses situations malheureuses ou même heureuses, selon l’avis du jeune, qu’ils entraînent dans leur sillage, les sentiments qu’ils génèrent et les interprétations que les jeunes en font, la place qu’ils leur donnent.

Un tel enchaînement d’événements et de sentiments s’y rattachant conduit les jeunes vers une progression de leur consommation ou, dans certain cas, une diminution, voire la cessation. Ces événements familiaux ou autres marquent les jeunes lorsqu’ils créent chez eux des émotions négatives, ou éventuellement positives, qui surgissent de l’interprétation qu’ils en font, ou lorsqu’ils surviennent à un moment particulier de leur existence. Il est donc important de porter une attention spéciale à la structure du récit des jeunes. Une bonne façon de trouver ces événements marquants consiste à s’attarder aux repères temporels que les jeunes soulignent dans leur récit de vie. On constate alors souvent que, dans leurs propos, tout se passe avant, pendant ou après tel événement, le révélant ainsi marquant.

Conclusion

Jeunes, drogues et famille. Ces trois composantes donnent lieu à une constellation de relations complexes, parfois difficiles à saisir, faites d’interconnexions tantôt positives, lorsqu’elles concourent à limiter la consommation de substances psychoactives par les jeunes, tantôt négatives, quand elles contribuent plutôt à motiver la progression de leur consommation jusqu’à atteindre un niveau très problématique, ou qu’elles se traduisent par des formes d’autodestruction. Nos résultats témoignent de cette complexité.

De fait, la famille occupe une très grande place dans le récit que font spontanément de leur vie la plupart des jeunes de notre échantillon, autant ceux pris en charge que ceux non pris en charge. Lorsqu’ils relient la famille à leur consommation de drogues, c’est généralement en évoquant des perceptions et des sentiments négatifs face à des conflits familiaux, des abus physiques ou sexuels ou une prise en charge par la Direction de la protection de la jeunesse. Ces jeunes disent alors consommer pour fuir leur réalité, oublier leurs problèmes, estomper le mal-être qu’ils ressentent, atteindre un plaisir que nous avons qualifié d’amnésique. Ce sont les jeunes pris en charge qui ont le plus fait état d’insatisfactions familiales diverses dans leur récit. Or, ce sont les jeunes de notre échantillon qui présentent une consommation de drogues plus fréquente, intense et diversifiée.

Parfois, un événement familial marquant pour eux précipitera les jeunes vers une trajectoire discontinue ponctuée par des insatisfactions de plus en plus nombreuses et de plus en plus grandes, lesquelles entraîneront des motivations de plus en plus amnésiques à consommer des drogues. Mais la trajectoire ne se dessine pas obligatoirement, ou même ordinairement, de manière linéaire. De nombreux aller-retour s’y greffent.

Pour quelques jeunes, soit ceux qui s’inscrivent dans une trajectoire continue de type modèle déviant, c’est plutôt un sentiment d’appartenance et de solidarité familiale qu’ils relient à leur consommation.

Dans tous les cas, le récit des jeunes permet de mettre en évidence ce qui, dans d’autres recherches, pourrait être lu comme autant de facteurs de risque. Toutefois, l’ensemble de nos résultats montrent, en définitive, que le risque pour les jeunes de développer des problèmes de consommation n’est pas tant lié aux événements ou aux situations objectives, même si ces événements ou situations apparaissent, de l’extérieur, éminemment pénibles. Le risque apparaît lorsque les jeunes vivent mal, c’est-à-dire quand ils interprètent, qu’ils perçoivent ces événements ou situations. C’est le fait d’éprouver des insatisfactions ou d’associer des significations ou interprétations négatives aux événements familiaux ou autres, qui constitue un risque pour le développement d’un usage de drogues problématique, plutôt que la situation familiale en tant que telle. Le chercheur est placé devant cette évidence lorsqu’il est informé d’un événement dans la vie d’un jeune – la mort d’un proche, par exemple – qu’il aurait instinctivement associé à un facteur de risque. Cet événement peut produire l’effet contraire de celui escompté étant donné les circonstances qui y donnent lieu (une overdose, par exemple) et, surtout, l’interprétation que fait le jeune de cet événement (la drogue peut provoquer la mort).

Il est aussi possible qu’une situation qu’on pourrait dire néfaste soit perçue positivement par un jeune et l’incite à consommer, comme en témoigne Nathan qui se drogue en compagnie de ses parents. Toutefois, généralement, ces perceptions positives ne sont pas associées à une période de consommation problématique et se rapportent davantage au début de la trajectoire d’usage de drogues. Un peu dans le même esprit, les jeunes de notre échantillon, peu importe le type de trajectoire déviante qu’ils empruntent, racontent avoir commencé à consommer des drogues par pur plaisir, par curiosité ou solidarité (Brunelle et al., 2002). Les perceptions négatives ou les insatisfactions familiales paraissent plutôt reliées à la poursuite des trajectoires d’usage de psychotropes, à la progression de la consommation (Brunelle et al., sous presse) ou à une consommation plus problématique. D’où cette conclusion : les insatisfactions des jeunes vis-à-vis de la famille, et non les événements se rapportant à la famille en tant que tels, constituent un risque important pour le développement d’un problème de consommation d’une ou de plusieurs drogues chez les adolescents.

Il faut ici rappeler que l’échantillon constitué pour cette étude se limite à deux groupes de jeunes relativement homogènes et donc insuffisamment diversifiés pour qu’on puisse obtenir une représentation de la réalité des jeunes délinquants et consommateurs de drogues dans leur ensemble. L’avenir dicterait sans aucun doute qu’une étude semblable soit menée auprès de groupes de jeunes qui se différencieraient selon d’autres critères que ceux retenus pour la constitution de notre échantillon. La diversité ethnique nous paraîtrait en ce sens un critère dont il faudrait tenir compte dans la constitution d’un nouvel échantillon. D’autres caractéristiques, toutefois moins facilement objectivables – par exemple, la réputation d’appartenir à un gang de rue ou de faire partie des jeunes de la rue – pourraient aussi être considérées.

Il reste que nous avons obtenu une saturation empirique par groupe, ce qui garantit une certaine correspondance de nos résultats avec la situation de jeunes délinquants et consommateurs de drogues qui fréquentent des institutions judiciaires ou de traitement de la toxicomanie, ou encore, d’adolescents qui fréquentent des maisons de jeunes. En effectuant un portrait des répondants, a posteriori, nous avons par ailleurs eu la surprise de constater que les deux groupes (PEC et non-PEC) se ressemblaient plus qu’ils ne se distinguaient et ce, non seulement en ce qui a trait aux données sociodémographiques les caractérisant, mais aussi, pour certains, concernant leurs expériences et leurs perceptions en lien avec la consommation de substances psychoactives et la délinquance. La principale distinction se lit, dans bien des cas, strictement en termes de concentration ou d’intensité, et aussi, il faut bien le dire, dans le degré d’optimisme (pour les non-PEC) ou, au contraire, de pessimisme ou de défaitisme (pour les PEC) manifesté par les jeunes devant les différents événements ou situations qui marquent leur trajectoire.

Sur le plan de l’intervention auprès des jeunes, nos résultats signalent qu’il faut s’intéresser non seulement aux événements qui se produisent dans la vie des jeunes, mais aussi, et surtout d’encore plus près, à la lecture qu’ils en font et à la signification qu’ils leur donnent.

Sur le plan de la recherche, il nous apparaît qu’avec des études plus poussées et portant sur les dimensions familiales reliées aux trajectoires de déviance juvénile, on devrait tenter de différencier les éléments du contexte familial qui relèvent davantage de l’environnement de ceux qui dépendent plutôt des relations interpersonnelles entre les membres de la famille. Par exemple, lorsqu’il est question de la famille comme modèle déviant, est-ce surtout l’imitation de ce que le jeune voit au quotidien qui joue sur sa propre consommation, comme le laissent entendre les exemples d’Oscar et de Geneviève, ou plutôt des aspects relationnels comme l’admiration que Pamela semble vouer à son frère, consommateur de drogues, qu’elle trouve cool…, à moins que ce ne soit la consommation de drogue qu’elle trouve cool ?

De nombreuses questions concernant les relations entre jeunes, drogues et famille se posent encore et la pertinence de réaliser des travaux s’intéressant explicitement à ce sujet se trouve évidemment avérée.

Parties annexes