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Les transmissions intergénérationnelles dans la littérature jeunesse lorsque les grands-parents s'appellent Nonna ou Dziadek

  • Marie-Claude Mietkiewicz et
  • Benoît Schneider

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Corps de l’article

Introduction

Dans leurs travaux récents, les sociologues de la famille (en particulier C. Attias-Donfut et M. Segalen, 1998, 2001) mettent l’accent sur le rôle des grands-parents au sein des familles, spécifiquement dans le déploiement des solidarités intergénérationnelles. Dans le même temps, les transformations des normes et des valeurs sociales qui se marquent à travers de nouvelles configurations familiales conduisent à interroger les modalités des relations intergénérationnelles et à promouvoir l'établissement de liens familiaux électifs qui tendent à se dégager des rapports contraints entre les membres de la famille et autorisent des relations affectueuses et complices dans un réseau familial élargi au fil des recompositions.

Par ailleurs, les recherches actuelles sur la famille menées dans les pays industrialisés ne prennent guère en compte les situations d'immigration alors qu'à prendre connaissances des travaux de Y. Bettahar (2001, 2003), J. Barou (1994, 2002), N. Belkaïd (1994), O. Samaoli (1997) ou M.-C. Mietkiewicz et B. Schneider (2005), on est obligé de constater que les immigrants sont souvent porteurs d'autres modèles familiaux que ceux qui sont en vigueur dans leur pays d'accueil et que les situations d'éloignement géographique les amènent à remanier les modalités des relations avec les membres de leurs familles restés au pays.

Les situations d'immigration des parents et de séparation des générations de la lignée confrontent à l'obligation de redéfinir les relations fonctionnelles et symboliques au sein de la famille dans un contexte social et culturel parfois profondément transformé; elles modifient, pour les petits-enfants, les conditions de construction des relations avec leurs grands-parents.

A travers les représentations des adultes, auteurs et illustrateurs des livres conçus pour lui, l'enfant-lecteur est invité à prendre connaissance de conceptions et de modalités relationnelles qui complètent et éclairent ses expériences personnelles. La littérature jeunesse offre ainsi un support de représentations sociales et un vecteur de transmission de modes de pensée (M.-C. Mietkiewicz et B. Schneider, 1998, 2002).

En examinant des ouvrages de littérature jeunesse dans lesquels sont présentées des situations d'immigration, nous proposons d'illustrer comment ces livres mettent en scène cette situation d'interculturalité et renseignent sur des aspects de la relation intergénérationnelle

Des livres pour la jeunesse dans lesquels les grands-parents s'appellent Nonna, Mam'Fifine, Jeddi, ou Dziadek

Parmi les livres de loisir destinés aux enfants (de la petite enfance à l'adolescence) publiés en France, nous avons recherché ceux qui, à titre de thème principal ou secondaire, évoquent des situations d'immigration qui conduisent les petits-enfants à évoluer dans un contexte culturel différent de celui de leurs grands-parents ou en rupture avec celui d'un de leurs deux parents. Malgré des recherches actives et la contribution de documentalistes et libraires, nous n'avons trouvé que 29 livres publiés en France entre 1982 et 2005 ce qui nous semble peu compte tenu de l'abondance des publications destinées à la jeunesse, y compris, pour comparaison, quand on ne prend en compte que les ouvrages sur le thème du vieillissement et des grands-parents [1]. La liste de ces ouvrages, par ordre chronologique de publication, figure en annexe; chaque livre sera mentionné dans le texte par le renvoi, entre parenthèses, à son numéro d'ordre dans cette liste.

A deux exceptions près – Un ballon pour grand-père (3) et Arzu (6), ces deux livres étant traduits et adaptés de l'anglais et de l'allemand respectivement –, le corpus ne comprend que des ouvrages écrits et publiés pour l'édition originale en France. Les histoires évoquées, les modalités migratoires, les contrées d'origine et à travers elles les différences culturelles mises en scène sont autant d'illustrations de situations qui font référence aux vagues d'immigration ou au passé colonial de la France.

Spécifique du point de vue de son origine, notre corpus est ancré dans un territoire géographique restreint; il est tributaire d'un regard sur l'immigration façonné et remanié en fonction des réalités et de leurs interprétations politiques et économiques au fil des années. Nous disposons cependant d'un ensemble très hétérogène de livres : des albums illustrés pour les tout-petits (L'arbre à grands-pères, 1997; Petit oursin, 2002) aux romans pour adolescents (L'été du secret, 1999; De nulle part, 2002; Idir l'amazigh, 2005) en passant par de gros ouvrages didactiques (Des français comme moi, 1997; Mon album de l'immigration en France, 2001; Enfants d'ici, parents d'ailleurs : histoire et mémoire de l'exode rural et de l'immigration, 2005) dont l'objectif affiché est de contribuer à lutter contre le racisme « ordinaire », comme l'indique clairement un de ces ouvrages sur la quatrième de couverture : « Pour balayer les idées reçues, apprendre à mieux connaître les autres et leur histoire et à vivre tous ensemble » (21).

Trois volumes (12, 21, 28) ont la particularité de traiter de multiples situations et d'éclairer à travers des portraits d'enfants « tous français et pourtant si différents » (12) en faisant mention de leurs racines tunisiennes, algériennes, maliennes, turques, italiennes, portugaises, espagnoles, polonaises, russes, pakistanaises, laotiennes… une réalité commune. « Les grands-parents ou les parents viennent de loin, parlent une autre langue, font partager une autre culture » (12). Deux de ces livres (21, 28) concluent sur la présentation des principaux textes de loi sur le statut des immigrés en France après avoir argumenté deux idées phares : d'une part, l'articulation étroite entre l'histoire telle qu'on la lit dans les manuels scolaires et les récits de vie quotidienne issus des mémoires familiales et, d'autre part, l'affirmation de la richesse d'une nation qui se définit comme terre de brassage des populations et des cultures.

Les 26 autres livres relatent, à travers un récit romancé, une histoire qui fait référence à une situation singulière où la terre d'origine de la famille est parfois un autre pays d'Europe, le plus souvent le continent africain (Maghreb et Afrique noire), rarement des contrées plus lointaines (Chine, Brésil, Guyane, Polynésie).

Différents, ces livres le sont aussi du point de vue de leur fonction, exprimée à travers l'intention, parfois manifeste, de leurs auteurs. Ainsi, le collectif rédactionnel de Paul et Hasan, et Truc (7) propose, à travers le récit de l'intégration problématique d'un jeune Turc, un livre militant dans lequel sont affirmés les droits à l'affection et à la reconnaissance de la parole de chaque enfant. Ahmadou Kourouma confie à la fin de son récit que l'écriture de Yacouba Chasseur africain (13), est l'occasion pour lui de raconter son pays d'origine. Gil Ben Aych propose, dans un récit autobiographique, Le voyage de Mémé (1), les étonnements et les fureurs de sa grand-mère qui vient d'arriver d'Algérie à Paris. Gilles Rapaport s'acquitte du devoir de mémoire et dédie son livre (14) à ses grands-parents : le livre débute sur la mort d'un grand-père juif polonais victime des camps de concentration et trouve sa légitimité dans ces lignes qui figurent à la première page du récit : « Le soir, après l'avoir rendu à la terre, nous avons parlé de cet homme qui nous a tant donné. Mon père a décidé qu'il était temps pour nous de devenir les gardiens de l'histoire que Grand-père avait faite sienne. Peu de temps avant de mourir, il avait fini par livrer à son fils le secret de son voyage. Celui qu'aucun livre ne peut raconter. » Chaque livre décline ainsi à sa manière la relation actuelle et/ou symbolique entre petit-enfant et grand-parent dans un contexte interculturel. Les livres plus récents, en particulier quand ils sont destinés aux adolescents, explorent la question de l'héritage culturel et de la recherche des origines de manière fine et sans apporter de réponse définitive. Ce thème est abordé à travers les questionnements de Vincent, enfant venu de nulle part (22) à qui sa grand-mère fait mystère de sa filiation ou d'Idir (29). Vincent découvre la réponse au terme d'un voyage initiatique en Algérie où il fait la connaissance de son grand-père : il est l'héritier du peuple des Amazighs (les hommes libres). La question des origines s'articule parfois autour d’un secret de famille que l'enfant cherche à percer (17, 22, 29); elle se trouve aussi posée de manière très singulière lorsque celui des parents qui était porteur de la différence est décédé (27) ou inconnu (22).

Devant une telle diversité de supports et de mises en forme des récits, nous proposons de limiter notre propos à l'examen de cette littérature sous l'angle de la transmission et de la mémoire familiale en nous attachant aux modalités des échanges intergénérationnels qui en permettent (ou non) la circulation.

La mémoire familiale médiatisée par des objets symboliques et les liens entretenus par les échanges de cadeaux et de messages réels et imaginaires

Une première modalité d'échanges intergénérationnels s'illustre dans des cadeaux et des colis qui permettent d'abolir les distances géographiques en introduisant dans l'univers de l'enfant des objets et des saveurs qui n'appartiennent pas à son environnement quotidien et transportent avec eux quelque chose de l'histoire familiale ou de la culture du pays d'origine.

Truc (7) porte à son poignet le bracelet témoin des exploits de son grand-père et qui lui permet de raconter les aventures de son valeureux ancêtre; Linn Linn (10), qui s'ennuie dans un pays où aucun rossignol ne chante en chinois, reçoit de son grand-père un oiseau extraordinaire; grand-mère Zhora (26) transmet à Khadija une tunique brodée qu'elle a confectionnée à son intention. Nonna (24) fait parvenir à sa petite fille, pour chaque anniversaire, d'étranges gâteaux qu'elle réalise selon une recette qu'elle seule connaît; Justine (25) reçoit de sa grand-mère, laquelle vit très loin sur une île au milieu de l'océan, des colis remplis de pots de confitures et de fruits délicieux aux noms étranges; Arzu (6) reçoit un paquet sur lequel elle reconnaît l'écriture de sa grand-mère et qui contient une quantité de noix, de figues et d'abricots secs.

Il est également fait mention de longues lettres (25) ou de brèves missives (27) qui attestent des relations et donnent des nouvelles.

Dans d'autres livres, le lien entre petits-enfants et grands-parents s'affirme à travers un récit merveilleux. Le ballon de Sami (3) s'envole puis disparaît dans les airs, survole les montagnes, la mer et le désert jusqu'à l'île où habite grand-père Abdullah. À la fois surpris et content, Abdullah s'empare du ballon en disant : « C'est sûrement mon petit-fils Sami qui me l'envoie pour me rappeler qu'il pense à moi ». Arzu et Ali (6) construisent avec leur père Mehmet des cerfs-volants en papier et en apprennent le maniement. La nuit suivante, Arzu rêve qu'elle s'envole, accrochée à son cerf-volant; poussée par le vent, elle survole Istanbul et parvient au village de Nine et Dede, ses grands-parents.

Ballon, cerf-volant, oiseau, bracelet, tunique, gâteaux, confitures ou fruits sont, dans ces récits, autant de manières d'abolir la distance, de combler le manque associé à l'absence et de marquer la force du lien qui subsiste au-delà des mers et des montagnes.

Dans l’ensemble, ces livres illustrent de manière assez conventionnelle les fonctions des grands-parents : témoins de l'histoire de la famille, ils permettent à leurs petits-enfants d'expérimenter d'autres modalités relationnelles que celles qu'ils vivent avec leurs parents. Seuls les contextes géographiques, climatiques et culturels colorent les échanges de manière originale sans que rien ne vienne ternir l'image de grands-parents attentifs, chaleureux, bienveillants et soucieux de faire plaisir à leurs petits enfants.

Les rencontres intergénérationnelles et la confrontation des cultures, ici et ailleurs, entre idéalisation et questionnement

Trois circonstances permettent aux enfants d'être confrontés à des expressions culturelles différentes : découverte du pays d'origine d'un parent au cours d'un séjour de vacances; accueil d'un grand-parent dans le contexte actuel de vie; arrivée tardive dans le pays d'un parent après une enfance passée avec un grand-parent. Ces modalités de rencontres des cultures conduisent à des récits très différents, mais toujours marqués par la découverte des différences et la mise en cause des valeurs.

Lorsqu'à l'occasion de vacances, un petit enfant découvre le pays d'origine de sa famille, il fait connaissance avec les personnes et aussi avec les coutumes et les modes de vie. Dans la plupart des récits, l'enfant s'y enrichit et revient porteur de nouvelles valeurs qu'il a appris à comprendre et qu'il fait siennes. Petit lyonnais en Côte d'Ivoire dans la famille de son père (13) ou jeune parisienne qui découvre la Guyane de sa grand-mère (16), ils découvrent mille choses et rentrent convaincus que « c'est aussi leur pays ». Zahra (4) dans les lettres qu'elle adresse à son amie, raconte la vie au Maroc, pointe les différences et opère des choix personnels. Rachid (8), «entre France et Maroc, apprend à connaître et à aimer la culture de ses ancêtres sans renier le monde dans lequel il est né ». Dans son journal, cette fille d'immigré (5) raconte « au jour le jour, un voyage entre tradition et modernité », et affirme, au terme de son périple : « tu sais, l'Algérie, on ne peut pas vivre longtemps loin d'elle... ». C'est à travers la confection du couscous traditionnel que la grand-mère de Soraya (9) lui raconte le désert, les caravanes de chameaux, le souk, le hammam et lui fait aimer le Sahara.

Dans ces livres, le petit-enfant, le plus souvent guidé par ses grands-parents, prend connaissance du pays d'origine de sa famille; il en comprend les particularités, en apprécie les spécialités et revient riche d'un savoir nouveau et d'un profond attachement à la terre de ses ancêtres.

A côté de cette idéalisation, quelques récits, parmi les plus récents, situent l'étonnement de l'enfant dans sa découverte des conditions de vie de ses grands-parents, si éloignées de celles qu'il connaît avec ses parents. Idir (29), du haut de ses 12 ans, se rend seul et pour la première fois en Kabylie où son grand-père est le lamin (chef) d’un village. Le contraste entre la cité de Nanterre où il a grandit et ce qu'il découvre au village kabyle le trouble; il l'exprime dans une lettre à ses parents : « Ca change des tours. Ici, il y a de l'espace, des maisons en pierre, des petites routes, des arbres. Ma chambre est petite, comme le reste de la maison. Dans la cuisine, il n'y a pas de four électrique. On cuit tout dans un four à bois. Les toilettes sont dans la cour. C'est vraiment, vraiment différent de chez nous ».

Cet écart entre le « chez eux » et le « chez nous », ce choc des modes de vie et des cultures est plus souvent présent dans les livres qui mettent en scène des grands-parents dans le pays d'accueil; les situations sont alors moins idylliques. Les grands-parents « étrangers » se heurtent aux réalités du pays d’accueil et présentent des particularités susceptibles de générer un certain malaise chez un petit-fils ou une petite fille qui souhaiterait parfois avoir un grand-père ou une grand-mère plus ordinaire. Quand la maîtresse demande à Ousmane (11) d'apporter une photo de son grand-père pour réaliser son arbre généalogique, le petit garçon redoute la réaction de ce dernier qui, effectivement, refuse d'être « aplati sur une image ». Ousmane préférerait un grand-père plus discret que Karamoko « grand chasseur de lions », un grand-père qui, par exemple, s'appellerait Maurice et serait charcutier. Mémé (1) vient juste d'arriver d'Algérie et refuse de déménager autrement qu'à pied. Au bras d'un petit-fils qui ne parvient pas à la faire taire, Mémé traverse Paris en se comportant comme si elle était encore à Tlemcen, disant bonjour à tout le monde; elle s'étonne ou se scandalise des habitudes et des comportements des parisiens! Après le décès de son père (2), Lili, ses deux frères, sa mère et sa grand-mère quittent la Tunisie pour s'installer à Paris. Mémé fait le ménage et la cuisine, ne sort jamais de la maison et contemple par la fenêtre pendant des heures le paysage des HLM à perte de vue. Mémé, qui ne parle qu'arabe, est fascinée par la télévision, « boîte magique » où apparaît chaque soir Catherine Langeais, son idole qu'elle croit vivante derrière l'écran, qu'elle salue avec le plus grand sérieux et dont elle approuve les propos en hochant la tête. D'abord ravi d'accueillir sa « petite grand-mère venue de très loin » (15) qui lui apporte des cadeaux et génère une animation inhabituelle, Emmanuel se heurte rapidement à la difficulté de se comprendre quand on ne parle pas la même langue. La grand-mère de Roberto (19) est un personnage effacé qui somnole en berçant le bébé, se lamente et implore dans sa langue : « Gesu e Maria! du lait pour la bambina » ou gémit : « Miseria! miseria! » en marge de la vie de la mine émaillée d'accidents et de grèves. Les grands-parents de Mamadou sont analphabètes et ne « peuvent même pas tuer le temps en regardant la télévision parce qu'ils ne parlent pas bien français » (23).

Ces situations, évoquées avec un certain humour qui les dédramatise, montrent la confrontation problématique des modes de vie, la difficulté des grands-parents venus d'ailleurs à prendre en compte certaines technologies (la photographie, le métro, la télévision) à échanger dans un langage commun et à passer d'une certaine manière inaperçus et la gène, sinon la honte des petits-enfants qui peuvent en découler.

L'histoire de Taourama (27) apporte un autre éclairage. Ce jeune garçon a passé les neuf premières années de sa vie en Polynésie. Sa mère, Maeva, est morte en couches. Son père, un « popo'a » (un blanc), souffre de la disparition de sa jeune compagne et laisse l’enfant aux bons soins de Mama Ruau, grand-mère aimante et attentive pour rentrer à Paris. Attentif à Taourama, il lui envoie régulièrement lettres et cadeaux. Quand les forces de Mama Ruau déclinent, Taourama est accueilli au foyer de son père et de Véro, sa nouvelle compagne où il fait la connaissance d'Héloïse, sa demi-soeur. La vie à Paris lui est compliquée. Il y découvre l’air trop frais qui l’oblige à se vêtir chaudement et à se chausser ou, pire, l’incompréhension des citadins alors que, pour les offrir, il cueille dans la boutique du fleuriste des fleurs de tiaré. Après trois ans à Paris, sa famille lui offre, à l'occasion de Noël, les billets d'avion qui lui permettront de passer les deux mois d'été à Rangiroa, avec sa grand-mère. Ce retour au pays de son enfance et de Mama Ruau n'est pas sans appréhension : « j'espère que je saurai encore parler le tahitien ». Or la réalité lui présentera une facette plus troublante encore. Sa grand-mère est souffrante, maigre, fatiguée; il réalise aussi, par contraste avec son mode de vie actuel, à quel point elle est démunie : « Le faré (maison) de grand-mère était en bois mince et n'avait que deux pièces. La cuisine, construite à côté n'était qu'une cuisinière à gaz sous un toit de palmes ». Pour survivre, Mama Ruau vendait les quelques citrons de ses trois arbres et les colliers de fleurs et de coquillages qu’elle confectionnait. Cette pauvreté, qu'il n'avait jamais perçue lorsqu’il vivait avec elle au pays, lui sautait à présent aux yeux et lui faisait mal.

Ces différentes situations attirent l'attention sur certaines des difficultés qui peuvent surgir de ces confrontations dans la mesure où le passage d'un mode de vie à l'autre n'est pas sans interroger les transmissions intergénérationnelles. Si certains rites peuvent se conserver et marquer la culture familiale, si les recettes de cuisine parviennent à passer les frontières et à garder la saveur des mets venus d'ailleurs, la question des liens avec les origines ne se laisse pas épuiser par ces simples artifices. Connaître la langue, la comprendre et la parler, posséder l'histoire et savoir l'articuler à celle des événements familiaux, apprendre la géographie et localiser les sites, ces savoirs relèvent d'une connaissance qui peut se suffire d'être académique. Penser que l'intergénérationnel ne confronte pas à certaines ruptures quand il s'articule avec interculturel est peut-être refuser de voir l'impérieuse nécessité de choisir entre deux cultures à laquelle l'enfant peut être contraint. La littérature jeunesse se montre plutôt rassurante, elle propose des situations la plupart du temps gérables et suggère des issues satisfaisantes qui préservent l'inscription dans la lignée symbolique et ne compromettent pas l'intégration, comme si la culture familiale et les normes de la société dans laquelle les enfants issus de l'immigration évoluent étaient toujours compatibles.

Tu viens de quel pays? Connaître ses origines et pouvoir choisir de rompre avec son histoire

Cette question : « tu viens de quel pays? » taraude Vincent (22). Métis, il vit depuis toujours avec sa grand-mère (blanche) dans un quartier populaire de Toulouse. Jamais sa grand-mère n'a accepté de lui dire d'où il venait, qui était son père et quel était l'origine de son nom de famille : Ntuygwentondo : « A seize ans, de son père, il ne savait rien. Seulement le nom et la couleur de sa peau qu'il lui avait laissés. » A ses questions, à cette difficulté de n'être de nulle part et de ne pas connaître sa famille et ses origines, l'unique réponse de sa grand-mère est toujours la même : « Tu es de Toulouse et c'est tout. » Pourtant les copains de la cité savent d'où ils viennent. L'un d'eux, Farid, affirme : « Toi tu ne seras jamais un homme. Celui qui ne connaît pas le nom de son bled, il peut pas devenir un homme. C'est mon père qui dit ça. »

Petit-fils et fils d'absents dont il ne trouve pas, malgré des fouilles attentives, la moindre photo, le plus mince indice de passage, il vit son enfance et son adolescence dans les silences de sa grand-mère, et puisqu’il n’est d’aucun camp, c’est toujours sans lui que se battent les enfants de la cité. Son sentiment d’exclusion n’en est dès lors que plus grand.

Sa grand-mère n'est cependant pas la seule à ne pas aimer le passé et à vouloir le nier : son amie Leïla, avec qui il noue une relation amoureuse et qui, comme lui, est en terminale et souhaite poursuivre des études, lui tient un discours qui le surprend. Issue d'une famille algérienne, elle souffre de l'attitude des hommes, de son père, de ses frères et de leurs copains envers les femmes de la cité. Elle déclare : « Ma vie, je veux d'abord la commencer ailleurs. Effacer tout. Vivre sans mon passé. Libre et légère. Si je pouvais, je changerais de nom. Pour avoir une autre vie. Le bac en poche, Vincent apprendra enfin que son père était gabonais et qu'il se prénommait Marcel; il s'inscrira peut être à l'université en histoire, il rêve de partir avec Leïla et d'apprendre à vivre, loin, avec elle…

Si ce livre, premier roman d'un jeune auteur, n'a pas fait l'unanimité comme en atteste cette critique de Magali Turquin qui écrit (site Web Ricochet) : « On peut tout de même se demander, à la lecture de cet ouvrage, quel est le but de la littérature de jeunesse : n'est-elle présente que pour décrire le quotidien ou a-t-elle une autre fonction ? », on peut tout aussi bien dire qu'il ne fuit pas un débat de fond et aborde sans faux fuyant la question des origines et de l'inscription dans l'histoire familiale.

Notons d’ailleurs que ce livre a le mérite de souligner la complexité de ces situations d'immigration où la trajectoire familiale impose de ne pas faire comme s'il ne s'était rien passé, c’est-à-dire comme si les transmissions intergénérationnelles ne s'en trouvaient pas perturbées. Reste que la situation de Vincent est singulière puisque, jusqu'au seuil de la vie adulte, sa grand-mère lui a interdit l'accès à la moindre information sur son géniteur et la famille de ce dernier, donc à ses origines

En conclusion, des relations intergénérationnelles à distance idylliques et des échanges dans la réalité quotidienne un peu plus complexes

Chacun de ces 28 livres constitue un récit original et en proposer une synthèse n'est pas chose aisée. Mais, pour conclure, nous souhaitons souligner que dans chacun de ces ouvrages, que l'auteur y livre un peu de sa propre histoire ou fasse oeuvre de pédagogie, qu'il s'adresse à un très jeune enfant d'âge préscolaire ou à un adolescent, il suggère, à travers une histoire et son issue, une façon de gérer les relations et les transmissions intergénérationnelles dans un contexte d'immigration.

Nous avons de plus noté que, dans ces livres, les grands-parents restés au pays d'origine entretiennent toujours des relations chaleureuses et teintées de merveilleux avec leurs petits-enfants immigrés. Même si les rencontres sont rares ou impossibles, les liens se tissent néanmoins et les échanges affectifs sont médiatisés par des objets porteurs de l'histoire familiale et des racines culturelles des ancêtres. Paradoxalement, l'éloignement géographique peut alors paraître le garant de l'harmonie : chacun évolue dans un univers qui lui est propre et le choc éventuel des cultures est évité. Les grands-parents sont ses personnages aimants, soucieux de faire plaisir à leurs petits-enfants et de les gâter. En cela notamment, ils diffèrent assez peu de la représentation habituelle des grands-parents proposée comme une certaine norme universelle.

En revanche, nous avons constaté combien les situations se révélaient plus complexes lorsque les grands-parents et les petits-enfants des livres se côtoient dans la vie quotidienne et se trouvent ainsi confrontés à la réalité des différences de mode de vie, d'éducation, de croyance, d'habitat ou de niveau économique. Les ouvrages destinés aux jeunes enfants proposent la plupart du temps des solutions harmonieuses où les auteurs choisissent généralement de dédramatiser les situations et de les traiter avec humour. Toutefois, rares sont les livres, même parmi ceux qui sont destinés aux adolescents, qui suscitent une vraie réflexion sur la difficulté de mêler les cultures sans jamais avoir à choisir entre la loyauté à son histoire familiale et la réussite de son intégration dans le nouveau pays de résidence.

Parties annexes